Chapitre19 : Une confrontation détonante

À cet instant les lanciers, menés par le sergent, entrèrent dans l'établissement.

— Capitán Monastario, s'exclama Garcia en le découvrant inerte.

De son côté, le Français venait de s'attraper sa main gauche douloureuse après avoir lâché son arme. Il venait de recevoir le morceau de bois de plein fouet, son tir en avait été dévié. Pestant de voir la cavalerie arriver si vite, et lui-même blessé, il préféra prendre la poudre d'escampette. Il sortit par derrière et verrouilla la porte après lui.

— Rattrapez cet homme, ordonna-t-il avant de se rapprocher de l'ancien officier.

Dans le même temps il remarqua le señor, ou plutôt la señora comprit-il son erreur, debout dans l'escalier. Elle serrait fermement une épée de sa main droite et avait un regard hagard.

La jeune femme, titubante, remit son arme au fourreau avant de descendre les dernières marches. Devant elle des soldats s'évertuaient à vouloir forcer la porte tandis que certains, un peu plus futés sans doute, quittaient la taverne pour contourner le bâtiment. L'excitation du combat était en train de partir et les diverses douleurs qu'elle ressentait se faisaient plus vives. Elle savait qu'elle avait besoin de soins mais elle voulait avant tout s'assurer que son sauveur allait bien. Elle se pencha vers lui, faisant face au gros sergent.

— Señora, vous êtes blessée.

Ce n'était pas une question.

— Ce n'est rien. Le tir n'a fait que m'érafler la joue grâce à ce señor, expliqua-t-elle en vérifiant l'état de santé de ce dernier.

Il était vivant… Inconscient, mais vivant.

— Y a-t-il un médecin dans ce pueblo ?

— Sí.

— Alors faites le venir, por favor.

— Señora, vous... commença-t-il en remarquant sa blessure à l'épaule.

— Dépêchez-vous, dit-elle si fermement que Garcia se leva d'un bond au garde à vous avant de sortir.

Dès qu'elle vit le sergent quitter la taverne à la hâte, Angéla entra dans l'établissement où se trouvait encore son cher et tendre. Elle l'avait vu entrer pendant les coups de feu.

— Señora ? questionna-t-elle avec une pointe de jalousie en remarquant la jeune femme penchée au dessus de lui.

Laetitia releva la tête et se sentit vaciller. Fatiguée, mais encore vive d'esprit, elle se douta que l'Espagnole devait être la fiancée de l'homme à la barbiche.

— Votre ami… Votre ami m'a sauvé la vie, expliqua-t-elle en reculant légèrement et attrapant finalement son épaule blessée.

Le geste n'échappa pas à Angéla.

— Vous êtes blessée, s'exclama-t-elle horrifiée.

— Ce n'est rien, tenta la jeune femme.

— Rien ? reprit Angéla en voyant du sang couler sur la main de l'étrangère.

— Madre de Diós ! s'exclama Señor Gonzales.

En entrant dans son établissement, il ne s'attendait pas à y découvrir tout renversé. Laetitia se leva et lâcha son épaule blessée.

— Señor, je me sens responsable des dégâts occasionnés. Je vous paierai les réparations ou le remplacement du mobilier.

— Vous ? No, Señora. Vous ne vous êtes pas battue, donc ce n'est pas à vous de…

— Señor, j'insiste, le coupa-t-elle d'une voix ferme mais fatiguée.

Elle vacilla de nouveau, faisant réagir Gonzales qui remarqua qu'elle portait une arme et qu'une de ses mains était couverte de sang.

— Nous verrons cela, dit-il. Pour le moment vous…

— Je sais ce que j'ai à faire ou non, Señor, gronda-t-elle. Pourriez-vous nous amener une bassine d'eau et un linge, je vous prie, dit-elle plus douce.

— Bien sûr.

— Señora, je vais m'occuper de mon fiancé, lui glissa Angéla tandis que la jeune femme revenait vers eux.

Quelques instants plus tard, Monastario sentit un touché doux et frais sur son front qui le ramena à lui. Il ouvrit lentement les yeux et remarqua deux personnes à ses côtés.

— Gracias, Angéla, dit-il en se redressant légèrement.

— Capitán Monastario, fit le sergent avec un air enjoué lorsqu'il revint dans la taverne précédant Avila.

— Cap… Baboso, grommela Monastario en se tournant vers lui.

— Que s'est-il passé ? demanda le docteur en notant l'état de la salle.

— Des étrangers, des Français, ont agressé la señora et enlevé deux señoritas.

— Vous allez bien, Señora ? questionna le médecin en la voyant porter la main à son épaule gauche avant de remarquer une éraflure sur sa joue.

— Sí. Occupez-vous du señor, por favor. Il a été violemment assommé par une chaise.

Son épaule la brûlait de plus en plus et elle luttait pour rester éveillée.

— Vous n'avez pourtant pas l'air d'être en forme, dit le médecin tandis que Monastario se relevait aidé par Angéla avant de s'asseoir sur une des chaises encore intacte.

— Señor Del Amo l'a un peu brusqué auparavant, expliqua-t-il au médecin. Elle a heurté avec violence un pilier en bois peu avant le début des combats.

Son regard s'arrêta sur sa chemise dont la couleur rouge cachait mal la tâche de sang grandissante.

— Et puis le coup de feu ne vous a pas épargné, ni votre dernier adversaire, rajouta-t-il.

— Il a fait quoi ? Le rustre, s'emportèrent Avila et Angéla qui n'avaient alors pas écouté la suite des informations.

Tous deux étaient restés focalisés sur la rudesse du geste de Ricardo Del Amo.

— Señor, Señora, ne jugez pas cet homme trop vite. Il a été effrayé par mon fiancé et n'a pas bien jugé la situation, intervint la jeune femme avant d'aller s'asseoir sur les marches.

— Sergent Garcia, allez quérir le capitán Toledano. Vous le trouverez sans doute chez les De la Vega.

— Sí, mi Capitán.

— Bougre d'idiot, combien de fois faudra-t-il vous le répéter ? gronda Enrique en se levant brusquement.

Garcia s'éclipsa en vitesse, manquant de s'empêtrer les jambes dans les morceaux de chaises.

— À première vue, vous me semblez en forme, Señor Monastario, affirma Avila.

— Et ces quatre là ? questionna Gonzales en indiquant les corps des étrangers gisant dans la taverne.

— Les deux à l'étage ne se relèveront plus, annonça la jeune femme.

— Ni les deux autres, continua Enrique tandis qu'Avila observait son dos après qu'il se soit assis sur une chaise.

— Comment pouvez-vous en être si sûr ? demanda Angéla.

— Concernant ceux d'en haut, je m'en suis assurée, affirma Laetitia si gravement qu'elle fit frissonner Gonzales.

— Et les deux autres ont eu le malheur de croiser ma route, renchérit Enrique.

— Vous allez avoir un bel hématome mais rien ne me semble cassé. Néanmoins la douleur risque de vous gêner un moment.

Enrique acquiesça puis se tourna vers la blessée qui avait trouvé à s'asseoir.

— Señora, vous vous y connaissez en escrime, c'est plutôt rare pour une dame, fit-il remarquer.

— Mon père aurait aimé avoir un fils alors il m'a élevée comme tel après la mort de ma mère.

— Votre style de combat me semble plutôt… Français.

— Tel était la nationalité de mon maître d'armes, rétorqua-t-elle sur la défensive en se relevant tandis que Monastario remettait sa chemise en place.

— Que comptez-vous faire pour vos amies ? demanda-t-il ensuite.

— Elles ne sont pas mes amies, mais j'en ai la responsabilité. Je vais attendre de leurs nouvelles et expliquer la situation à mon fiancé quand il sera de retour. Le but du responsable est sans doute de se débarrasser de moi après s'être vengé de lui. Une telle bassesse de sa part ne m'étonne plus.

— Lui ? Votre fiancé ? questionna Angéla.

— Non. Monsieur Goupil.

— Un autre français ? Ici ? fit Monastario dubitatif.

— Non, il n'est pas Français. C'est ainsi que je le connais et j'ignore sa véritable identité.

— D'où le connaissez-vous ?

— Il m'a aidée par le passé à arrêter un criminel en France alors que nous étions après lui et son ami. Je sais qu'il est espagnol. En menant mon enquête j'ai appris qu'il était originaire des Amériques.

— Pour vos amies qui n'en sont pas, vous devriez demander de l'aide à l'ancien hors-la-loi, glissa Monastario avec malice.

— L'ancien hors-la-loi ?

— Sí. Zorro.

— J'ai ouï dire qu'il avait péri. Comment pourrait-il m'aider ?

— Son esprit est toujours parmi nous, affirma l'ancien officier sous les regards réprobateurs d'Avila et de Gonzales.

Regards que Laetitia ne remarqua pas.

— Pour ma part, je ne l'attendrai pas, renchérit-il.

— Señor Monastario, vous avez besoin de repos, fit remarquer le médecin.

— Je ne vais pas attendre que le Renard daigne sortir de sa tanière. Les traces des bandits vont disparaître avec ce temps et je doute que les lanciers soient toujours derrière eux.

— Vous êtes aussi têtu que Don Diego, lâcha Avila.

— Ne me comparez pas à cette femmelette, Docteur.

— Señor, intervint la jeune femme, ceci ne regarde que moi. Ne vous mêlez pas de cette affaire ou vous devrez croiser le fer avec moi.

— Croiser le fer avec une femme ? Plus jamais merci, quel déshonneur, protesta-t-il avant de se diriger vers la sortie.

— Enrique ? appela Angéla tandis que la jeune femme se rapprochait de lui vivement.

— Monsieur, cette histoire ne vous concerne pas. Cet homme a échappé à la justice de mon pays. Je n'entends pas faire justice chez vous mais je vous en conjure, ne m'obligez pas à vous arrêter par la force, dit-elle usant de sa langue natale et sortant son arme hors de son fourreau.

Au premier mot français, Monastario s'était figé. Il avait compris un ou deux mots et connaissait maintenant l'origine de la jeune femme qui jusque là n'avait pas été trahie par son accent. Gonzales et Avila en demeurèrent bouche-bée. Sans vraiment y penser, l'ancien officier avait empoigné son épée, irrité par la langue étrangère.

— Señora, dit-il en se retournant et tentant de contenir sa colère. Française ou non, je ne me battrai plus contre une femme.

Il s'arrêta de parler lorsque la jeune femme posa la pointe de son arme sous son menton. Elle était sérieuse. Fin observateur, il remarqua qu'elle usait de ses forces pour rester debout, et bien que le duel demeurait néanmoins tentant, il ne voulait pas se battre ainsi.

— L'homme qui semble être le meneur de ces bandits a eu l'outrecuidance de me défier en insultant ma fiancée et cela… C'est une terrible erreur de sa part, continua-t-il en repoussant l'arme de la jeune femme avec la sienne.

Les fers claquèrent mais l'envie n'y était pas ni chez l'un, ni chez l'autre.

— Faites comme bon vous semble, mais ne venez pas vous plaindre par la suite, dit-elle sèchement en faisant glisser sa lame contre la sienne vivement, le forçant à faire un pas en arrière.

Monastario l'observa un instant de son air hautain avant de franchir la porte de l'établissement. Angéla courut derrière lui.

À bout, la jeune femme laissa tomber son arme avant de s'effondrer, affolant Gonzales et Avila qui coururent à ses côtés.

— La señora me semble aussi entêtée que Don Diego lorsque sa santé est concernée, fit remarquer Avila en découvrant la blessure faite à l'épée.

— Aidez-moi à la mener dans sa chambre, lui dit Gonzales. Vous serez plus à l'aise pour pouvoir la soigner.