Chapitre 20 : Conséquences (première partie)
Chez les De la Vega, le départ d'Aldric avait fait place à un silence pesant rapidement brisé par Don Alejandro.
— Diego, que vas-tu faire ?
— Je vais aller voir de quoi il en retourne.
— Et si c'était un piège ? questionna Don Esteban.
— Je ne pense pas qu'il s'abaisserait à une telle vilenie.
— Il est vrai que le colonel est plus direct, renchérit Toledano. Mais d'un autre côté il a beaucoup changé. Il fut un temps où il n'aurait pas hésité à vous forcer la main en malmenant tous vos amis, quitte à les éliminer.
— Lorsque je l'ai croisé, il n'était déjà plus ainsi. Comme je vous le disais, d'après son cousin, Madame De la Boissière l'a beaucoup changé.
— Une señora change toujours un homme, souligna Toledano.
— Diego, croyez-vous qu'il soit utile de faire appel à Zorro ? questionna Don Esteban intriguant Ricardo.
— Je pense pouvoir me débrouiller sans lui. Toutefois, si leur intention est amicale, pourquoi Marcos me met-il en garde ? Vous a-t-il écrit autre chose à ce sujet ?
— Non. Seulement que Monsieur Goupil était recherché et que je devais vous en avertir.
— Señor Del Amo, asseyez-vous. Vous n'allez pas rester debout toute l'après midi, lui dit Salena.
— Ricardo, prends donc un remontant, ça te fera du bien, glissa le jeune don.
— Diego ! dit-il subitement. Pourquoi le vice-roi a-t-il demandé s'il était utile de faire appel à Zorro ? N'as-tu donc pas d'honneur pour te défendre seul ?
— Là n'est pas la question, Ricardo, rétorqua le jeune homme contenant son mécontentement face à cette remarque déplacée.
Le vice-roi réalisa alors que le señor Del Amo n'était pas dans le secret.
— Dis-voir, poursuivit Ricardo. Cela fait bien longtemps que nous n'avons pas jouté ensemble. T'en sens-tu capable ?
— Comme je l'ai déjà dit, j'ai abandonné les armes. De plus, le docteur Avila m'a ordonné le repos et je compte bien y obéir sans que l'on me force la main, finit-il en regardant Bernardo qui tourna la tête à la recherche d'une mouche inexistante.
— Tu ne vas pas me dire que quelques coups de pioches ont eu raison de toi.
— Ricardo ! Il y a trois semaines de cela, je me suis fait agressé en revenant du pueblo. L'on m'a traîtreusement poignardé dans le dos. Depuis, les mouvements avec mon bras droit demeurent douloureux et les derniers travaux forcés n'ont pas arrangé ma convalescence, rajouta-t-il en regardant le capitán et Don Esteban mal à l'aise.
Ricardo en convint et n'insista pas. Il avait autre chose en tête.
— Il y a quand même une chose qui m'échappe. Comment pourriez-vous faire appel à une personne qui a péri en aidant les lanciers ?
— Péri ? questionna Salena.
— Oui. Dans chaque pueblo où je me suis rendu, il est dit que Zorro a péri sous les coups ennemis alors qu'il était enfin un homme libre et gracié. Paradoxalement à Los Angeles, le discours est légèrement différent. Zorro aurait simplement disparu pour retourner dans l'anonymat.
— Le peuple a foi en Zorro. Il leur a appris à s'unir pour lutter contre les oppresseurs et les tyrans, s'emporta Don Alejandro.
— Du calme, Père, dit Diego avec sérénité. Le fait est que Zorro a effectivement disparu une fois qu'il a réussi à convaincre le peuple que l'union permettait de combattre le crime. Don Esteban et le capitán Toledano sont les seuls à savoir où et comment le joindre si vraiment un problème ne pouvait être résolu sans son intervention.
— Tu as l'air bien au courant de l'affaire, fit Ricardo en regardant son ami dubitativement. Vous savez donc qui est ce hors-la-loi ?
— Cet ancien hors-la-loi, rectifia Don Esteban. Nous connaissons en effet son identité et il est inutile de vous la divulguer. Cela ne vous servirait en rien.
— Au contraire. J'aurais aimé pouvoir jouter de nouveau avec lui… et sans interruption cette fois.
— Nous lui ferons part de votre requête dès que possible, sourit Toledano avec malice.
Diego regarda brièvement le capitán, soupirant intérieurement. Zorro demeurait lui aussi en convalescence.
— Gracias… À propos, si vous pouviez lui demander de venir régler les problèmes de corruption régnant à San Francisco je lui serai très reconnaissant, rajouta Ricardo jetant un bref regard à son ami.
— Des problèmes de corruption ? fit le vice-roi surpris. Nul besoin de faire appel au Renard pour cela. J'irai moi-même régler cette affaire.
— Seul ? Ce ne serait pas prudent de votre part, souligna Toledano.
— Je vais prendre mes mesures, il va sans dire.
— Gracias, Vice-roi. J'ajouterai que, lorsque je suis passé à Monterey, j'ai ouï dire qu'un couple d'étrangers avait participé à l'arrestation musclée d'un chef de gang.
— Un couple d'étrangers ? Croyez-vous que cela puisse être le colonel et sa fiancée ? questionna Salena.
— En effet, ce sont des justiciers dans l'âme, remarqua Diego.
— Le colonel ? Un justicier ? Allons, Don Diego, vous déraisonnez ! s'exclama Toledano.
— C'est pourtant ce que j'avais pu en déduire. Sans doute Madame De la Boissière l'est elle plus que lui et l'a influencé.
— Encore avec cette idée absurde, fit Ricardo.
— Quoi donc, señor Del Amo ? Qu'une señora puisse influencer un señor ? questionna Salena.
— Mon ami, je puis t'assurer que l'amour change un homme, affirma Diego en regardant tendrement sa moitié avant de lui faire un baisemain.
— Tu la protégerais au péril de ta vie ?
— De nouveau s'il le faut, affirma le jeune don. Elle n'a cependant pas forcément besoin de moi pour cela.
— Tu ne veux pas dire qu'elle se débrouillerait sans toi ?
— Tu serais surpris de la voir à l'œuvre.
— Je ne te crois pas.
— Voulez-vous tenter un assaut ? demanda Salena avec humour devant le scepticisme de Ricardo.
— Un assaut ? Soyez sérieuse, Doña Salena. Je n'ai nul envie de me battre contre une femme.
— On croirait entendre le señor Monastario, s'amusa Don Alejandro.
— Je serais vraiment plus tenté de me battre contre toi, Diego.
— Je t'ai…
BAM ! BAM ! BAM !
Diego s'interrompit et fit signe à Bernardo d'aller ouvrir. Quelle ne fut pas la surprise générale de découvrir le sergent.
— Buenas tardes, Señores, Señora, dit-il en ôtant son chapeau.
— Sergent, j'ose espérer que vous n'êtes pas ici pour nous informer d'une mauvaise nouvelle, dit Diego.
Il était vrai que ces derniers temps Garcia se déplaçait rarement en d'autres occasions, hormis les invitations à dîner. Penaud, il soupira. Devait-il repartir ?
— Puisque vous êtes là, dites-nous ce qu'il en est, continua le jeune don.
— Sí, balbutia-t-il en faisant un pas à l'intérieur de l'hacienda. Des bandidos ont enlevés des señoritas à la taverne.
— Et vous n'avez pas pu les en empêcher !? s'exclama Toledano en se levant si brutalement qu'il fit tomber sa chaise.
— C'est-à-dire… Le señor Monastario était en train de se battre sur la plaza. Un duel avec un étranger… Peut-être lié aux autres bandits… Tout le monde regardait le combat. Puis il y a eu un cri et des coups de feu. Nous nous sommes abrités tandis que le capitán… Je veux dire, le señor Monastario a réussi à entrer dans la taverne d'où venaient les tirs. Lorsque nous avons enfin pu y entrer à notre tour, votre amie, Don Diego, faisait face à l'étranger qui se battait contre le capitán peu auparavant. Et il avait dû être assommé car il était allongé sur le sol.
— Mon amie ? questionna Diego.
— Sí. La señora qui, avec son fiancé, m'a gracieusement offert à boire, expliqua Garcia.
— Oh ! Je crois comprendre. Que s'est-il passé par la suite ?
— Au moment où nous sommes entrés, l'étranger, qui se tenait la main gauche, a pris la fuite. J'ai ordonné aux lanciers de le poursuivre avant d'aller chercher le docteur. Lorsque j'y suis retourné avec le señor Avila, le capitán… le señor Monastario m'a envoyé vous quérir, capitán Toledano.
— La señora était-elle blessée ? interrogea Diego.
— Je crains que oui. Señor Monastario a fait mention de la rudesse du señor Del Amo envers elle, mais pas seulement.
— Don Diego, Don Alejandro, Vice-roi, Doña Salena, le devoir m'appelle au pueblo, annonça Toledano en relevant la chaise et la remettant à sa place avant d'aller chercher son chapeau.
— Donnez-moi une minute et je vous accompagne, dit le jeune De la Vega.
— Diego ? questionna Salena.
— Je vais juste aux nouvelles… Je ne voudrais pas que le colonel devienne incontrôlable. De plus, si la señora s'est battue alors qu'elle n'est pas chez elle, cela pourrait expliquer la mise en garde de Marcos. Elle doit être ici en paix avec monsieur Goupil.
— Qui est monsieur Goupil ? demandèrent Garcia et Ricardo.
— Pour faire court, c'est le nom d'emprunt que j'ai utilisé lors d'un déplacement en France il y a plus de deux ans. Et c'est ainsi que j'ai fait la connaissance du colonel et de la señora De la Boissière.
— Et qui est la señora De la Boissière ? interrogea le sergent.
— C'est la dame qui vous a gracieusement offert à boire.
— Oh !
— C'est donc pour cela qu'elle voulait que je la conduise ici ! s'exclama Ricardo.
— Avant qu'Aldric n'arrive en te poursuivant, ils ignoraient tous deux quelle était la véritable identité de monsieur Goupil. Ils avaient sans doute quelques indices, mais la connexion n'était pas établie.
— Oh ! Désolé.
— Ne t'en fais pas. Le colonel et sa fiancée sont aussi rusés qu'un certain Renard lorsqu'il s'agit d'arriver à leurs fins. Puis-je te demander de demeurer ici le temps que je m'absente ?
— Je croyais que ton épouse savait se défendre !
— Elle le sait… J'ai juste un très mauvais pressentiment et c'est pourquoi…
— Je resterai jusqu'à ton retour, coupa-t-il. Tu as ma parole d'honneur.
— Gracias, dit Diego en se levant à son tour.
Il s'excusa auprès de Don Esteban avant de rejoindre Toledano et Garcia qui venaient de sortir.
— Diego, l'appela Salena en courant après lui.
— Qu'y a-t-il, ma chère ? demanda-t-il en se retournant.
— N'y va pas.
Diego fronça les sourcils. Ce n'était pas le comportement habituel de sa femme. Avait-elle aussi perçu un danger ?
— Je n'en ai pas pour longtemps. Et puis je…
— Garde ton cœur ici avec le mien, l'interrompit-elle en portant sa main sur son cœur tandis que Diego faisait de même.
— Tout à fait, dit-il avant de l'embrasser tendrement. Fais confiance à Ricardo. C'est peut-être un plaisantin né, mais c'est aussi une fine lame qui pourrait rivaliser avec le Renard.
— Soit prudent, dit-elle avant de l'embrasser de nouveau et de retourner à l'intérieur le cœur serré.
Diego la regarda faire et rejoignit le capitán et le sergent.
— Désolé de ce contretemps.
— Ne le soyez pas, Don Diego. L'amour d'une femme est un bien précieux, croyez moi. Parfois elles peuvent vous faire perdre la tête, et parfois elles vous aident à vous remettre dans le droit chemin, souligna Toledano.
Au dehors, restés hors de vue, cinq hommes qui avaient suivi le colonel, notèrent le départ des deux soldats et du caballero. Ils avaient voulu intervenir dès le départ d'Aldric, mais un gros soldat était arrivé, les obligeant à rester cachés. Maintenant que ce dernier était parti, ils pouvaient enfin passer à l'action.
