Chapitre 2 : Torture familiale.
Dire que les cinq années qui avaient suivi avaient été une promenade de santé pour le jeune héros aurait été un terrible et très grossier mensonge, au vu de sa situation.
Une fois qu'Hadès lui avait révélé quel était son dessein maléfique – et très prévisible aussi, on ne va pas se le cacher. Ça faisait au moins vingts épisodes que le dieu bleu et mauvais tentait de s'emparer de l'Olympe par tout les moyens pour en devenir le roi, ce n'était donc pas très bien compliqué à deviner – le nouveau roi des Dieux l'avait changé d'endroit.
Et comme il n'était pas du tout un adepte du spectaculaire et du grandiose ou même de la démesure – ha, ha. Tu parles – il avait également décidé de tout bonnement faire ça au grand jour.
Histoire de ne rendre son triomphe qu'encore plus éclatant aux yeux de tous.
Chargé de chaînes tel Vercingétorix vaincu par Jules César (oups, léger anachronisme, c'est pas encore censé s'être passé, vu qu'on est encore en Grèce Antique... Vous savez quoi, oubliez ça...), Hercule avait été forcé de défiler devant tout l'Olympe au complet, ses parents y compris, et son cœur se serra en voyant son père et sa mère si loin l'un de l'autre, et en voyant à quel point son père avait changé.
Physiquement, déjà, puisqu'il arborait désormais le look sombre et terne qui avait autrefois été celui d'Hadès, mais aussi parce que son visage ne reflétait rien si ce n'est une profonde tristesse qu'il ne devait sans doute lui-même pas comprendre complètement.
Il avait serré les poings, rageant de se savoir aussi impuissant.
Hadès, ne manquant pas son regard empli de colère, lui adressa un nouveau sourire satisfait.
Le héros, regardant autour de lui, fronça soudainement les sourcils en constatant, à sa grande stupeur, qu'Athéna était absente, et qu'Aphrodite, assise aux côtés d'Artémis, était étrangement pâle.
Quelque chose n'allait pas.
(Enfin, en plus de tout ce qui n'allait déjà pas du tout dans cette histoire...)
En dehors de cela, tout le monde était présent, et Hercule sentit plus qu'il ne vit toute la délectation qui émanait d'Hadès, alors que celui-ci se dirigeait vers le trône autrefois occupé par Zeus, accompagné d'Héra qui prit place à côté de lui.
« Mes frères, mes sœurs, mes neveux et nièces... Ma chère, ajouta-t-il en lançant un regard plein d'amour à Héra, qui y répondit immédiatement avec tendresse, alors qu'il lui faisait un baisemain, ce qui donna véritablement la nausée à Hercule. Si nous sommes réunis ici en ce jour, c'est pour prononcer une sentence contre cet individu. »
Hercule aurait voulu hurler, se plaindre, protester, mais en plus de savoir que cela ne serait qu'en pure perte, il en était véritablement incapable.
Parce que, juste avant de le mener jusqu'ici, Hadès lui avait pris sa voix.
(Oui, comme Ursula avec Ariel dans La Petite sirène, je sais, c'est pas très original, mais au moins, c'est efficace.)
N'étant pas idiot, il savait qu'Hercule pouvait encore essayer de se défendre, et sans voix, ben, ça rendait les choses plus compliquées encore.
(Comme si elles l'étaient déjà pas assez...)
Et il se trouvait là, devant sa famille, sans force, sans possibilité de parler pour se défendre, ou même pour les prévenir de ce qu'il se passait.
Il était... impuissant, comme il ne l'avait jamais été avant.
Et le fait est que, à cet instant précis, il n'avait aucune idée de comment s'en sortir.
Perdu dans ses pensées, sentant une véritable panique l'envahir alors qu'il comprenait réellement à quel point tout était perdu pour lui, il ne parvint même pas à vraiment prêter attention à ce qu'il se passait autour de lui, alors que les dieux discutaient de son sort.
Jusqu'à ce que, enfin, Hadès ne prenne la décision finale.
« Bien... Puisque nous sommes tous d'accord, allons y... Entend donc ta sentence irrévocable, criminel... Je te condamne à être pour toujours le prisonnier du Tartare ! »
Hercule sursauta.
(Hadès n'avait-il pas dit qu'il s'agissait d'un lieu inconnu de lui ?
Enfin, d'un autre côté, il n'était jamais allé dans le Tartare non plus, donc le fait est que l'endroit lui était effectivement inconnu.)
Non... Il n'allait tout de même pas oser !
Il n'allait pas condamner son propre neveu à vivre dans un tel Enfer !
Pas... pas lui ! Il ne le méritait pas !
Il sentit ses jambes commencer à trembler, et il finit par s'effondrer à genoux, anéanti.
N'importe où ailleurs dans le monde aurait été préférable à cette abomination qu'on appelle le Tartare, n'importe où ailleurs, il aurait pu conserver l'espoir de peut-être parvenir à s'échapper par ses propres moyens, un jour, et à renverser la situation.
Mais le Tartare ! C'était la prison des Titans ! L'endroit dont personne n'était censé pouvoir s'échapper !
Là où seuls les monstres se rendaient.
Alors qu'il voyait quatre silhouettes menaçantes et gigantesques s'approcher de lui, afin d'exécuter la sentence, il pâlit de plus belle.
Parce qu'il s'agissait tout bonnement des Titans eux-même, libérés par Hadès depuis peu, comprit-il alors.
« Oh c'est pas vrai, murmura-t-il pour lui-même, chose que personne n'entendit, bien évidemment. »
Hadès, espèce de salopard, pensa-t-il, serrant les poings de plus belle.
Il ne savait pas vraiment ce que son oncle avait pensé en faisant cela, que cela serait justement l'ironie suprême pour lui qu'Hercule, supposément le héros par excellence, se fasse escorter jusqu'à sa prison par les Titans, eux-même monstres par excellence, et qui s'y étaient autrefois trouvés.
Ne protestant même plus, le jeune homme se laissa emporter sans rien dire, lançant un dernier regard de détresse à l'assemblée.
Sans qu'aucun d'eux ne comprenne pourquoi, Héra et Zeus sentirent tout deux leur cœur se serrer.
§§§§
En découvrant le Tartare, Hercule leva successivement deux sourcils étonnés.
Tout d'abord parce que l'endroit ressemblait à une prison tout à fait normal, un peu comme celle dans laquelle il avait été emprisonné ces derniers temps.
Il regarda sa cellule, avant de constater qu'elle était collée à une autre, ce qui lui fit hausser un autre sourcil empli de surprise et de désarroi, quand il réalisa qui l'occupait.
Athéna ?
Ça expliquait sa non-présence à son « procès », si tant est qu'on puisse réellement le qualifier ainsi.
Mais, pourquoi était-elle la prisonnière d'Hadès ?
Ça n'avait tout simplement pas de sens.
La déesse quant à elle, était... en piteux état.
Sa chouette avait disparu, de même que son casque, ainsi que son armure, et sa robe était en lambeaux, son visage arborant la même expression de désespoir complet que celui de Zeus.
Le plus surprenant dans tout ça, en réalité, c'était surtout le fait que la déesse emprisonnée n'était même pas attachée !
Cela pouvait vouloir dire qu'Hadès était stupide (ce qui aurait pu être une hypothèse valable dans d'autres circonstances) mais l'autre possibilité qui lui vint rapidement à l'esprit était, elle, encore plus terrifiante.
Si Athéna n'était retenue par aucun lien, cela devait signifier qu'Hadès n'avait même pas eu besoin de le faire, et donc qu'elle était déjà vaincue.
Il frissonna et se demanda ce qui avait pu arriver à sa tante pour que les choses en arrivent là.
Ce qui le conduisit à se demander ce qui adviendrait de lui s'il demeurait lui-même dans cet endroit pendant une période indéterminée.
Il n'allait pas tarder à le savoir...
§§§§
Il était excessivement tard (ou tôt, selon le point de vue adopté) quand Hadès pénétra pour la première fois depuis longtemps dans la cellule d'Athéna.
La déesse de la guerre, de la paix, de la sagesse.
Et qui pourtant, n'avait rien vu venir.
Comme chacun d'entre eux, en fait.
Et Hercule, aussi absurde cela puisse sembler, se sentait foutrement responsable de toute cette situation.
Si lui et Icare n'avaient pas eu envie de jouer à Dieu sans y être autorisés – et surtout pour un motif aussi futile – si ils n'avaient pas été aussi... stupides, Hadès n'aurait pas eu connaissance de l'existence de cette tapisserie, et il ne se serait rien passé de néfaste.
Quand il vit Hadès se planter devant la porte transparente de la cellule de sa tante, Hercule se leva immédiatement de son lit. En raison de son mutisme forcé, et de l'expression de totale désolation inscrite sur le visage de la déesse déchue, il n'avait même pas essayé de seulement communiquer.
En fait, il n'avait ni papier ni crayon qui auraient pu seulement lui permettre de tenter de dire quelque chose.
Alors il s'était tout simplement résigné au silence.
Silence qu'Hadès semblait bien décidé à briser.
Tout comme il avait, semble-t-il, déjà brisé Athéna.
La déesse releva lentement la tête, sentant sa présence.
« Qu'est-ce que tu veux Hadès ?
Le dieu laissa un profond agacement transparaître sur son visage.
- Ah, Athéna... Tu m'as causé bien des soucis, tu le sais.
- Tu m'en vois navrée, répliqua la jeune femme avec un ton sec qui prouvait le contraire.
- Oh, mais cela, j'en suis... certain, ironisa-t-il. »
Le fait qu'elle ne se souvienne plus de rien ne l'empêchait pas d'être encore elle-même, et de vouloir se battre contre lui, ce qui l'agaçait énormément.
Elle aurait dû accepter son sort comme les autres, ne voyait-elle donc pas que c'était la meilleure chose à faire ?
Mais de toute manière, sa nièce avait toujours été abominablement têtue...
« Alors ? Redemanda-t-elle avec agacement.
- Oh, mais rien, rien du tout, seulement... une petite chose, rien de plus... Que tu acceptes enfin le marché que je te propose.
- N'y compte même pas. »
Le regard d'Hadès se chargea de flammes.
« Tu penses vraiment pouvoir discuter de cela avec moi ? Ne suis-je pas désormais ton dieu, ton roi ?
- Tu n'es rien d'autre qu'un tyran ! »
Malgré tout les efforts d'Hadès pour la faire changer d'avis, pour changer son esprit, cela n'avait rien donné. Il avait retissé la tapisserie encore, et encore, au moins une demie-douzaine de fois, afin de lui retirer toute envie de se révolter contre lui, mais ça n'avait pas marché.
Apparemment, cette tapisserie, aussi puissante soit-elle, ne pouvait pas changer la nature profonde des gens, seulement leur donner l'illusion qu'ils étaient différents.
Sauf que sa nièce, pour une raison qui lui échappait encore, réussissait encore à se défaire en partie de l'emprise de la tapisserie.
« Par ailleurs, ajouta-t-il, n'aurais-tu donc pas oublié un léger, petit, mini détail ? Demanda-t-il avec un air faussement pensif, avant de reprendre. Ah oui, c'est vrai ! Je t'ai ôté tes pouvoirs ! »
Athéna serra les poings, et Hercule blêmit d'horreur, n'osant croire ce qu'il entendait à l'instant même.
Hadès n'avait tout de même pas osé faire ça, pas vrai ?
Alors quoi, après l'avoir réduit, lui, à être un simple demi-dieu et ensuite un simple mortel sans force physique divine, il avait volé ses pouvoirs à Athéna ?
Sa propre nièce ?
Mais... comment ?
« Qu'est-ce ça change à quoi que ce soit ? Reprit Athéna d'un ton sec.
- Rends toi donc à l'évidence, ma chère, tu ne peux rien contre moi, et il serait à la fois futile et stupide de ta part d'essayer de me vaincre sans pouvoirs et surtout sans armée.
Athéna le fusilla du regard, ne pouvant malgré tout pas prétendre qu'il avait tort.
- Et donc ? Qu'est-ce que tu proposes ?
- C'est très simple. Je t'absous de tout tes... crimes, et toi, en échange, tu me promets d'arrêter ta... crise d'adolescence, je dirais. »
Sa quoi ?
Hercule n'en croyait pas ses oreilles.
Est-ce que c'était une blague ?
Comment. Osait. Il ?
Il regarda Athéna, estomaqué, espérant qu'elle n'accepterait en aucun cas sa « proposition ».
« Tu peux toujours courir, lui répondit la déesse déchue, et Hercule ressentit alors un terrible soulagement, se mettant à espérer qu'il pourrait peut-être trouver une alliée en elle dans cet Enfer.
Ce qu'il ignorait encore, c'était jusqu'où la vilenie de son oncle pouvait aller, il frissonna en même temps qu'Athéna en voyant le coin des lèvres de celui-ci se retrousser en un sourire démoniaque et sadique.
Il avait un plan pour contrer ça, bien évidemment.
- Certes oui, pourquoi pas, mais dans ce cas-là, tu oublies cette chère Aphrodite... Qu'adviendra-t-il donc d'elle si tu restes ici ? Et que ferais-je donc d'elle une fois que tu seras officiellement reconnue comme étant une traîtresse ? Je pourrais alors la donner en mariage à Héphaïstos ou à Arès, comme tu le sais, ils sont tout les deux follement amoureux d'elle... Ou peut-être même pourrais-je lui faire épouser les deux... Après tout, tu ne serais plus officiellement sa compagne, non ?
- Tu n'oserais pas ! Tu n'oserais pas... la donner en mariage à deux hommes qu'elle n'aime pas ! C'est moi qu'elle aime ! Tu n'oserais pas nous faire ça !
- Ce que tu n'as toujours pas compris, ma chère Athéna, c'est que je suis près à tout. »
Hercule ne le savait que trop bien, et, en voyant la jeune femme finalement courber la tête après quelques minutes de réflexion, pesant le pour et le contre dans sa tête, celle qui avait été la seule à résister abandonnant complètement la lutte, le jeune héros comprit immédiatement que tout était perdu.
Impuissant, sans force, sans voix, sans même aucune raison valable à donner à Athéna pour l'empêcher de conclure ce pacte infâme qui allait sans qu'elle le sache l'emprisonner encore plus entre les griffes du tout aussi infâme dieu, Hercule se contenta de regarder la scène, les yeux emplis de désespoir.
Peut-être que cela fut à ce moment précis qu'il comprit que toute résistance était définitivement inutile.
Il vit la déesse désormais muette, abattue elle aussi par la situation, marcher derrière le dieu, sortant de sa cellule, redevenant peu à peu celle qu'elle était autrefois, alors qu'il lui rendait sa chouette, son casque, son armure, qu'il redonnait un peu de lustre à sa tenue, qu'il lui rendait sa liberté et sa dignité.
Elle avait honte, honte d'avoir cédé, elle sentait le regard pesant de ce jeune homme qu'elle ne connaissait pas sur elle, mais de toute évidence, il ne pouvait être qu'une victime d'Hadès, comme elle, et elle lui demanda pardon intérieurement de ne pas avoir pu le sauver, elle lui demanda de lui pardonner d'avoir été lâche.
Il n'en voulait pas à Athéna, c'était seulement Hadès qu'il haïssait.
Et lui-même également, pour avoir été aussi idiot.
Une fois que la déesse eut quitté le Tartare, Hadès, triomphant, se tourna vers Hercule qui faisait d'immense efforts pour ne pas s'écrouler sur le sol, et ne pas s'effondrer, ne surtout pas lui donner ce plaisir.
« Oh, et surtout, ne t'en fait pas, « Herc le nul », pour la potentielle culpabilité de ta tante quant à ce qu'elle vient de faire et d'abandonner. D'ici peu, elle ne se souviendra même plus qu'elle a été enfermée ici, elle ne saura même pas qu'elle t'a croisée, une fois que j'aurais de nouveau modifié cette chère tapisserie du destin que tu m'as si gentiment montré !
Hercule grinça tellement fort des dents qu'il parvint presque à se faire mal dans le processus.
Parce que, continua-t-il, feignant d'ignorer la douleur de son neveu, alors qu'il s'en délectait, maintenant qu'elle a accepté les choses telles qu'elles sont, hé bien... Je peux faire ce que je veux de son esprit ! Je n'ai plus aucun obstacle devant moi ! Félicitations, mon cher neveu, on peut dire que tu es un héros hors pair ! »
C'est sur ces mots qu'il le laissa, et, une fois qu'Hadès fut sortit, Hercule s'autorisa enfin à s'écrouler sur le sol, à genoux, désemparé, complètement brisé.
(Ce qu'Hadès se garda bien de dire à Hercule, c'est que c'était la dernière fois qu'il pouvait utiliser la tapisserie, puisque, à force de la traficoter de trop nombreuses fois, il avait, disons, atteint son « cotas » de changements, en quelque sorte.)
Il hurla continuellement durant les cinq heures qui suivirent, en pure perte, évidemment, puisqu'il n'avait plus aucun moyen de se faire entendre.
(Et quand bien même il y serait parvenu, qui aurait bien voulu l'aider ?)
Alors que le jeune héros hurlait sa rage et son désespoir, Héra et Zeus ne purent s'empêcher d'être tout deux pris d'un terrible et glacial frissonnement dont ils ne comprirent pas l'origine ni la cause.
