Chapitre 3 : Douleur et destruction.
Les cinq années qui suivirent la captivité d'Hercule ne furent pas très... joyeuses pour lui.
En plus de la perte de sa super force, il s'était rendu compte d'une autre chose au moins tout aussi désagréable.
Dans le Tartare, il n'avait pas la moindre possibilité de s'entraîner, et donc d'espérer garder un bon niveau au combat, au cas où il parviendrait à sortir et devrait donc combattre.
Une cellule trop petite et qui se rétrécissait autour de lui à chaque fois qu'il tentait de faire quoi que ce soit de trop physique, et qui prenait d'ailleurs semble-t-il un malin plaisir à le narguer à chaque fois qu'il essayait.
Et cinq années se passèrent ainsi.
Cinq années de solitude, de douleur, d'horreur.
Cinq années d'ennui, de culpabilité, de tentatives désespérées pour ne pas abandonner, et se dire futilement qu'il n'était pas trop tard, que rien n'était joué, cinq années à encore tenter d'être un héros.
Cinq années pendant lesquelles il s'affaiblissait de plus en plus, perdant ses forces jour après jour, et ce même s'il était assez nourri par Hadès, le fait est qu'il était de plus en plus mal en point, ses muscles commençant également peu à peu à fondre les uns après les autres, faute d'entraînements et d'efforts régulier.
La seule chose qu'Hadès ne lui fit pas endurer, ce fut la torture physique, enfin, pas au sens propre du moins.
Pas de coups de fouet, ou de moments passés à le frapper pendant des heures, pas d'effusion de sang, c'est vrai, mais cela ne l'avait pas empêché de le faire souffrir.
Il avait fait en sorte de dépêcher Peur et Terreur, les fils d'Arès (et qui étaient toujours aussi cons) jusqu'à la cellule d'Hercule, afin de permettre à ces derniers, qui avaient bien besoin d'exercice, de se « dépenser ».
Ce qui s'était traduit en eux tabassant le pauvre héros sans force, et, en tant que demis-dieux avec une grande force, ils n'avaient pu que réussir à le mettre rapidement K.O, le jeune héros s'affaiblissant encore plus qu'avant, ne pouvant même pas se défendre.
Oui, ce ne fut en aucun cas une partie de plaisir.
Cela faisait déjà cinq ans que la tapisserie avait été changée, et Hercule n'était plus que l'ombre de lui-même.
Il ignorait encore que d'ici peu, les choses tourneraient enfin à son avantage.
§§§§
Aujourd'hui était une belle journée pour Cassandre, voyante renommée et parfaitement heureuse.
Les bras croisés, le sourire aux lèvres, elle regarda la devanture de l'amphithéâtre du lycée Prométhée, sur laquelle se trouvait une sobre banderole où était inscrite la même inscription que sur le poster accroché dans sa chambre d'hôtel.
La preuve, non pas de son succès, mais de la reconnaissance de son travail, de son don, était écrit juste devant ses yeux, et elle réalisa qu'elle n'avait jamais été aussi heureuse qu'à cet instant.
« Oh, Cassandre, je suis ravi de vous revoir, la salua le directeur Parenthésis, souriant de revoir son ancienne élève revenir là où elle avait été si insignifiante autrefois, alors qu'elle était désormais tellement... renommée, et célèbre.
- Moi de même, directeur, fit-elle, toujours souriante. »
Oui, elle se sentait heureuse, tellement heureuse.
« Quand est-ce que la conférence commence ? Demanda-t-elle au directeur.
- D'ici... deux ou trois heures, je dirais.
- Bien, très bien, fit-elle avec un sourire nerveux. Tout va bien se passer, tout va bien se passer, murmura-t-elle pour elle-même, essayant de se rassurer. »
Le directeur lui offrit un sourire empli de fierté.
« J'en suis sûr. »
En attendant que la conférence débute, elle se décida à aller se promener un peu dans l'agora, surtout en réalisant qu'une foire était en ce moment même organisée à Athènes.
Cela faisait... au moins des années qu'elle n'était pas revenue à Athènes.
Une fois qu'Hadès lui avait enfin permis d'exercer son don d'une bonne manière, elle était rapidement devenue la coqueluche de toute la Grèce, et elle était reconnue par tous comme ayant des prédictions toujours justes.
Alors qu'elle voyait un type qui traversait les cieux, une paire d'ailes factices sur le dos, elle sursauta, surprise, avant que le jeune homme en question ne se pose à côté d'elle.
« Salut Cassandre, comment tu vas ?
- Oh, salut Icare ! Répondit-t-elle, reconnaissant son ancien camarade de classe et « ami ». Parfaitement bien, et toi ? »
Il haussa les épaules.
« Hé bien, tout va bien pour moi, je suis un maître pilote désormais, et je m'éclate. Et toi ?
- Je ne te cacherais pas que ça me va parfaitement de ne plus être prise pour la folle de service...
Il sourit.
- Je vois ce que tu veux dire, ça me plaît aussi de ne plus être vu comme le taré qui court après le soleil, mais comme celui qui peut enfin voler pour de vrai, et apprendre aux autres à le faire. C'était sympa de te revoir, mais j'ai des trucs à faire. Allez, à plus ! »
Il s'envola alors de nouveau, et Cassandre, en voyant ça, en voyant à quel point il semblait être épanoui dans ce qu'il faisait, ne put s'empêcher de penser que oui, leur vie était parfaite.
§§§§
Bien sûr, tout n'était pas toujours parfait non plus, puisque, alors que Cassandre continuait d'errer sans but précis dans le centre-ville d'Athènes, elle vit avec surprise un véritable commando de centaures envahir la cité, mené par... Tempête ?
Qu'est-ce que... quoi ?
Cassandre fronça les sourcils, sentant que quelque chose n'allait pas dans cette situation.
Depuis quand... depuis quand Tempête était devenue la chef des centaures ? Elle, une guerrière amazone fière, forte et indépendante, pourquoi diable était-elle ici ?
L'ancienne élève du lycée Prométhée était tombée bien bas, se dit-elle avec tristesse, alors que son commando se faisait rapidement arrêter par le héros Achille (ramené à son ancien état de forme par Hadès), qui mit en déroute toute « l'armée » de centaures, alors que Tempête s'enfuyait de façon absolument pas héroïque.
« Je pourrais savoir ce que tu fais ici Tempête ? Demanda la voyante avec sévérité à l'ancienne guerrière. »
Bien décidée à en savoir plus, elle l'avait suivie discrètement, alors qu'Achille livrait les centaures aux autorités compétentes, à savoir le chef de la garde, Chipaclès.
« Qu'est-ce que ça peut bien te faire ? Lui demanda-t-elle avec sécheresse.
Cassandre leva les yeux au ciel.
Elle n'avait jamais réellement apprécié Tempête, il est vrai, mais cela ne voulait pas dire qu'elle souhaitait son malheur non plus.
- La dernière fois qu'on s'est vues, tu terminais ton cursus scolaire de façon correcte, et tu étais destinée à devenir reine des amazones, et une puissante guerrière. Qu'est-ce qu'il t'es arrivé ?
Tempête soupira, tentant de se débarrasser de la boue dont elle était désormais couverte.
- Ma mère a été renversée suite à un putsch, nous avons été obligés, moi, elle et mon père, de fuir, et disons que... c'est tout ce que j'ai trouvé à faire.
- Vraiment ? N'y avait-il donc rien d'autre que tu pouvais faire ?
L'amazone la fusilla du regard.
- Je suis la fille d'une reine déchue ! Bien sûr que non, je n'ai rien trouvé d'autre ! J'ai essayé, pourtant, essayé de ne pas devenir une moins que rien, j'ai essayé de trouver quelque chose de digne à faire, mais maintenant, c'est ce que je suis. J'aimerais pouvoir rendre mes parents fiers, mais tu sais quoi ? J'en suis incapable ! Et je ne suis plus rien. Juste une paria, qui règne sur une armée de centaures pour la simple et bonne raison qu'ils sont suffisamment idiots pour ne pas réussir à se gouverner eux-même.
- Alors, si je comprends bien, fit Cassandre, tu as bel et bien renoncé à tout ton honneur, et à toute ta dignité. C'est bien triste.
La guerrière déchue haussa les épaules.
- Je n'ai pas d'autre choix. Maintenant, si tu veux bien m'excuser, il faut que j'aille libérer tout mon escadron. »
Alors que Tempête s'éloignait, Cassandre sentit une profonde tristesse lui serrer le cœur.
§§§§
La foire d'Athènes était réellement immense.
Circé profitait de la foule pour tranquillement se promener dans la ville. Elle aperçut brièvement que la voyante Cassandre était là également, mais elle l'ignora.
Elle aurait très bien pu lui demander ce qu'elle voyait pour son avenir, mais elle connaissait déjà la réponse.
Une vie de sorcière solitaire, fille de sorcière, condamnée à être toujours mal vue à cause de ses pouvoirs, seule pour toujours.
Personne ici ne savait qui elle était, en fait, elle avait quitté son île quelques heures plus tôt sans la permission de son père ou de sa tante (sa mère avait été tuée des années plus tôt, parce qu'elle était sorcière, et parce que les gens avaient encore tendance à confondre créatures magiques et monstres génocidaires assoiffés de sang), et c'était tant mieux, sinon elle n'aurait jamais pu en sortir.
C'était la première fois qu'elle venait à Athènes, et, par précaution, elle s'était rendue dans la ville sans son bâton, afin de ne pas trop attirer l'attention, ce qui signifiait qu'elle n'avait aucun moyen d'utiliser ses pouvoirs.
Elle ressentait un mélange de joie, d'excitation et de peur à l'idée de faire quelque chose d'interdit (puisque les membres de sa famille avaient beaucoup trop peur pour elle pour accepter de la laisser sortir), et elle se trouvait être complètement ignorante de ce qu'il pouvait se passer dans ce genre d'endroit.
Curieuse, elle continua de regarder la foire qui s'animait de plus en plus, et, attirée par une voix forte, elle se décida à suivre la foule jusqu'à un endroit où, semble-t-il, quelque chose d'incroyable était en train d'être montré à la vue de tous.
Jouant doucement des coudes pour se rapprocher de l'estrade, la jeune sorcière se figea soudainement alors qu'elle voyait effectivement ce qui était montré.
À savoir, une jeune femme humaine dont la particularité était de posséder une chevelure faite de serpents, et qui avait un bandeau sur les yeux.
Serpents qui étaient, d'ailleurs... morts.
Circé blêmit.
La jeune femme en question était une gorgone.
Un monstre, disait les gens.
Mais Circé, elle, était vue comme un monstre à cause de ses pouvoirs, et n'était donc en aucun cas de cet avis.
Vêtue d'une robe violette, elle avait de longs cheveux châtains coiffés en chignon et qui auraient pu être superbes, si on n'y avait pas trouvé ça et là des serpents absolument terrifiants, enfin, qui l'auraient été, s'ils n'avaient pas été décédés.
Tétanisée, Circé ne put que regarder sans bouger le « présentateur » commencer son petit discours, présentant son « monstre », enfermé dans une cage, et qui ne bougeait absolument pas.
Elle était terriblement jolie, mais la seule chose à laquelle Circé prêtait attention à cet instant, c'était à l'air de profonde tristesse qui émanait de son visage.
Ses yeux étaient toujours dissimulés à la foule, mais Circé avait la quasi-certitude que, si elle avait croisé son regard, elle aurait constaté que la jeune femme était en train de pleurer.
L'homme présent sur l'estrade et assez proche de la cage recommença alors à parler, et Circé ne put s'empêcher de frissonner.
« Approchez tous, mesdames et messieurs, et admirez par vous-même le terrible monstre qui a été vaincu par le héros Achille en personne ! »
Non loin de Circé, Philoctète, satyre et désormais concierge au lycée Prométhée après avoir tenté sans succès de devenir entraîneur de héros, ne put s'empêcher de soupirer.
Oh, comme il aurait aimé pouvoir entraîner Achille et être celui qui l'aurait mené au sommet !
Mais cela n'était qu'un vain rêve, malheureusement.
« Oui, renchérit l'homme de plus belle, ayant compris qu'il avait déjà capté l'attention de son audience, vous ne rêvez pas ! C'est bel et bien elle, la Gorgone en personne ! Débarrassée de son apparence inhumaine par le grand héros Achille, c'est vrai, mais, toujours aussi monstrueuse, ajouta-t-il, pointant sa cane sans délicatesse sur les serpents morts qui ornaient la chevelure sombre de Méduse, et Circé fut remplie d'un profond sentiment de dégoût face à cette scène.
Comment pouvaient-ils oser s'auto-congratuler de la sorte ?
Comment pouvaient-ils qualifier de monstre une personne aussi... inoffensive que la jeune femme qui se trouvait là, enfermée, et sans défense ?
Comment osaient-ils être eux-même aussi monstrueux ?
« Ce monstre féroce, continua-t-il en en rajoutant clairement, que vous voyez à présent devant vos yeux possède la capacité de vous pétrifier uniquement avec la force de son regard ! »
Des murmures horrifiés traversèrent alors la foule, tandis que Circé commençait peu à peu à se dire que ce n'était pas pour rien si la gorgone avait les yeux bandés, et ce que cela pouvait vouloir dire l'horrifiait terriblement.
« Oui, en effet, je vous l'accorde, c'est véritablement terrifiant, déclara-t-il avec un sourire amusé, que Circé voulait lui arracher du visage. Cependant, ne vous en faites pas, les rassura-t-il en ôtant le bandeau des yeux de la pauvre jeune femme toujours aussi tétanisée, qui, à la longue, avait bien dû malgré elle s'habituer à être montrée de la sorte en spectacle de façon très régulière, son pouvoir n'est plus actif depuis bien longtemps. »
La foule fut alors traversée par un véritable cri de surprise – et d'horreur – alors que la gorgone, bien malgré elle, ouvrait enfin les yeux.
Et que tous réalisaient alors la raison de la perte de son pouvoir.
Et que Circé comprenait également que la gorgone n'était pas en train de pleurer, parce qu'elle ne pouvait tout simplement plus le faire.
Et ce, pour une raison très simple.
On lui avait arraché les yeux.
Circé ne dût véritablement qu'à son sang-froid le fait de ne pas hurler directement face à tant d'horreur.
Elle sentit une forte nausée l'envahir, ainsi qu'un froid glacial.
Confrontée à trop d'horreur d'un seul coup, elle fit la seule chose qu'elle ne faisait jamais et qui lui parut sur le moment être la seule chose sensée à faire.
Elle fuit à toute jambes.
