Chapitre 4 : Ceux qui sont heureux et ceux qui souffrent.

Quand Cassandre entra dans l'amphithéâtre de son ancien lycée, elle s'aperçut avec joie que ce dernier était plein à craquer.

Elle n'arrivait toujours pas à y croire, ne parvenait pas encore à se convaincre que c'était réel.

Il y avait au moins une centaine de personnes là, devant elle, qui étaient là pour l'écouter elle.

Cela faisait déjà deux années qu'elle donnait continuellement des conférences sur la voyance, qu'elle faisait des prédictions et qu'elle lisait l'avenir des gens qui venaient la voir, et elle aurait dû y être habituée, à force de voir les gens l'écouter pour de vrai et la croire.

Mais le fait est que, après avoir passé des années solitaires et tristes sans être jamais crue par personne, cela lui semblait toujours autant être un véritable miracle, dont elle remerciait Hadès chaque jour qui passait.

Elle aurait tout aussi bien pu laisser toute cette gloire lui monter à la tête, mais par chance, Cassandre était une jeune femme avec la tête sur les épaules, et le fait est qu'elle n'avait jamais tiré aucun orgueil de son don, seulement de la joie.

Bien que désormais rompue à ce type d'exercice, un frisson mêlé de peur et aussi d'un peu de stress la saisissait toujours avant qu'elle ne commence à parler, elle posa donc un rapide regard sur ses notes, afin de se raccrocher à ce qu'elle connaissait de mieux.

« Avant toute chose, je voudrais vous remercier d'être venus ici pour m'écouter. Vous n'avez pas idée d'à quel point ça compte pour moi, surtout dans cet endroit précis, d'un point de vue symbolique notamment. Mais, assez parlé de moi, venons en à ce pour quoi nous sommes venus ici... »

(Bien, n'étant pas spécialiste de ce genre de grand discours, et ne m'y connaissant absolument pas en voyance, disons qu'on va passer ce passage, parce que sinon, ça risque de devenir long et chiant, et ce texte est de toute façon déjà beaucoup trop long...)

La conférence, qui dura entre deux et trois heures, se passa parfaitement bien, comme à l'ordinaire, et Cassandre se sentait de plus en plus heureuse, en voyant à quel point elle était réellement utile, désormais, comme elle avait toujours voulu l'être.

Une fois qu'elle eut fini de parler, et qu'elle eut répondu à la plupart des questions posées, Cassandre, désormais épuisée (d'avoir parlé pendant presque quatre heures, sans pause, je précise), décida de faire une pause, avant l'inévitable moment des autographes à signer.

(Parce que oui, en tant que voyante la plus renommée de Grèce – avec la Pythie de Delphes, bien sûr, qui devait la dépasser de peu, avec Tirésias – elle avait de nombreux fans, qui voulaient l'entendre parler voyance ET également avoir un parchemin-poster dédicacé par elle, un peu comme d'autres voulaient absolument en avoir un d'Ulysse ou d'Orphée.

Après tout, elle était celle qui avait prédit l'effondrement de l'Atlantide et l'avait empêché grâce à ses visions, c'était une véritable héroïne en plus d'être une célébrité, évidemment que les gens l'admiraient !)

Une fois la pause faite, elle se prépara à affronter la foule de gens venus la voir et qui l'attendaient encore après environ une demie-heure d'attente, et cela lui fit chaud au cœur de voir qu'autant de gens avaient envie de discuter avec elle.

Quand elle était encore au lycée Prométhée, que personne n'était ami avec elle – à part peut-être Icare ou Hélène ou Galatée – et que personne ne croyait jamais en ses prédictions et que tous la pensaient folle, la chose qui lui avait le plus pesé était très certainement la solitude.

Et maintenant, elle en avait la réelle certitude, elle ne serait plus jamais seule.

Que les choses soient bien claires, elle n'avait pas d'amis.

Étant toujours en déplacement, demandée de partout, elle n'avait jamais réussi à se fixer pour de vrai dans un endroit en particulier, elle n'avait pas d'amis régulier à proprement parler, en fait, elle n'avait pas non plus eu de petite amie depuis... des lustres.

Depuis son départ quasi-définitif d'Athènes, en réalité.

Même si il est vrai qu'elle revenait toujours vers Athènes régulièrement, pour une raison qu'elle-même ignorait encore.

C'était sa ville, son foyer, et qu'elle le veuille ou non, c'était bel et bien sa maison.

Elle savait qu'elle y reviendrait toujours.

Alors qu'elle enchaînait les dédicaces et les discussions rapides les unes après les autres, elle finit par tomber sur une personne qu'elle ne connaissait que trop : Galatée.

Cassandre se força à lui sourire, avant d'être saisie d'un nouveau mal de crâne inopiné, tandis qu'un flash d'images qu'elle ne comprenait pas passait devant ses yeux.

« Je m'appelle Galatée, et je viens d'être créée par Aphrodite, et j'aimerais comprendre ce que c'est que d'être humaine. Et j'aimerais avoir une amie, aussi.

- Je suis Cassandre, voyante misanthrope et cynique, très douée pour prédire des catastrophes sans être jamais écoutée, et je suis très forte également pour faire fuir les gens loin de moi. Je suppose qu'on peut raisonnablement tenter être amies. »

Si il y avait bien une autre chose pour laquelle Cassandre était douée, c'était pour tomber amoureuse des filles avec lesquelles elle n'avait absolument aucune chance, et Galatée ne faisait pas exception.

En fait, peu de temps avant que la tapisserie ne soit changée, elle avait pensé à ses sentiments grandissants pour Galatée, et elle avait maudit son don maudit qui l'empêchait de se rapprocher des gens autant qu'elle le voudrait.

Elle se demandait ce que cela ferait, si jamais elle n'était plus maudite.

Elle se demandait ce que cela faisait, d'être heureuse.

Reprenant ses esprits, Cassandre secoua la tête, fronçant les sourcils, juste avant que la douleur ne s'évanouisse enfin. Et les images ainsi que les souvenirs disparurent alors complètement de son esprit.

« Salut Galatée, fit-elle avec un sourire poli à la véritable pile électrique qui se trouvait en face d'elle, sautant d'excitation.

- Hey, salut Cassandre, lui répondit l'autre jeune femme avec un sourire nerveux et timide. »

Cassandre aimait bien Galatée.

Avant que la première ne devienne une voyante reconnue et adulée, elles avaient été amies, et la deuxième était devenue quant à elle une fameuse sculptrice d'Athènes, reconnue par tous comme ayant un don exceptionnel.

Et Cassandre devait l'admettre, elle avait eu un sérieux crush sur elle, avant, quand elles étaient encore étudiantes au lycée Prométhée, mais ça, c'était avant, quand elles étaient encore proches l'une de l'autre.

Cela faisait des années qu'elle ne l'avait pas vue, et, si cela lui faisait effectivement quelque chose de la recroiser, c'était tout.

Rien de plus.

Elle n'était pas encore autant amoureuse d'elle qu'elle avait pu l'être avant, voyons, vous vous faites des idées...

Enfin, ça, c'était ce qu'elle essayait de se faire croire à elle-même.

Ce qu'elle ne savait pas, c'est que Galatée avait suivi de très près ses derniers déplacements (pas non plus au point de la suivre partout où elle se rendait, non, ce n'était pas elle la psychopathe/harceleuse de l'histoire, demandez à Icare si vous voulez un personnage de ce genre), et elle savait déjà que son ancienne amie/crush allait revenir à Athènes.

Ah, oui, et bien évidemment, elle était toujours autant amoureuse d'elle.

Tout ça pour dire que c'était pas gagné.

Tout allait bien...

§§§§

En Olympe, l'atmosphère était festive.

Hadès, qui venait tout juste d'aller voir les Titans qui gardaient une partie de la tapisserie du destin en Olympe (puisqu'il avait divisé celle-ci en deux, la tapisserie en elle-même se trouvant aux Enfers, tandis que les aiguilles qui permettaient de la modifier se trouvaient sous bonne garde en Olympe), était très satisfait de la situation.

Son neveu était tout aussi mal en point qu'avant, bien que toujours vivant, ce qui comblait son sens du sadisme et sa cruauté, et Athéna s'était enfin rendue compte cinq années plus tôt qu'il valait mieux l'avoir lui pour tyran plutôt que d'avoir le chaos à la place.

Oui, tout était parfait, y compris la fête somptueuse qu'il organisait à l'instant même, et où tout les dieux étaient conviés, son frère Zeus y compris.

Enfin... surtout son frère Zeus, en fait, à qui il voulait montrer de façon éclatante son ostensible victoire.

Oui, Hadès, roi de l'Olympe et dieu des dieux était parfaitement heureux, et on ne pouvait pas en dire autant de tout le monde.

Zeus, lui, déprimait clairement.

Il haïssait son travail aux Enfers.

Il était méprisé de tout les dieux, enfin, presque, seules Artémis, Aphrodite et Athéna témoignaient parfois un peu d'une quelconque gentillesse à son égard, et ça, c'était uniquement quand elles se souvenaient de son existence.

Et il avait un autre problème.

Il était désespérément amoureux d'Héra, la femme d'Hadès, donc la femme de son frère, donc, il était amoureux de la seule femme qu'il ne pourrait jamais avoir, qu'il ne pourrait jamais aimer librement, et ça le tuait.

C'était la femme de son frère, et lui, il l'aimait, et il la désirait !

Quel genre d'immonde personne était-il donc devenu ?

Il se haïssait pour ça, et ce soir, cela ne faisait qu'empirer, alors qu'il la voyait en face de lui, assise à côté d'Hadès, et elle était si belle, si joyeuse, si drôle, si...

Tellement elle-même.

C'était pour ça qu'il en était tombé amoureux, pour ça qu'il se sentait brûler de jalousie, que ses cheveux n'étaient plus que flammes en ce moment, et qu'il serrait les poings au point de se faire physiquement mal, et oh, comme il se haïssait.

Devant lui, Héra continuait de sourire, et, s'il n'avait pas été autant aveuglé par sa propre tristesse, sans doute aurait-il compris que ce sourire était en partie mensonger, tout comme son propre faux sourire.

§§§§

Elle était heureuse.

Elle en était sure, elle était heureuse.

Elle l'était forcément.

Elle devait l'être, pas vrai ?

Son mari à ses côtés, et sa famille autour d'elle, oui, elle en était certaine, elle était vraiment heureuse.

Mais, si c'était vraiment le cas, alors pourquoi son cœur se serrait-il à chaque fois qu'elle voyait Zeus près d'elle, pourquoi avait-elle eu si mal quand elle avait vu ce jeune inconnu être condamné par son mari à être enfermé pour toujours dans le Tartare ?

Pourquoi avait-elle la sensation qu'il lui manquait quelque chose pour être parfaitement heureuse, pourquoi sentait-elle encore qu'on lui avait comme arraché quelque chose de terriblement important ?

Éloignant ces sombres pensées, elle se décida à apprécier la fête, ainsi que la main qu'Hadès avait posé quelques secondes plus tôt sur sa cuisse, ce qui lui permit à la fois de détourner son attention de sa propre mélancolie, et de comprendre assez rapidement qu'il avait envie d'elle.

Ce qui ne lui déplaisait pas le moins du monde.

Après tout, il était son époux légitime, il l'aimait et elle l'aimait, ils se désiraient l'un l'autre, donc c'était parfaitement naturel !

Pas vrai ?

La main du roi des dieux se fit plus insistante encore, la détournant encore plus de ses sombres et amères réflexions, et elle lui en était reconnaissante, car elle devait bien admettre qu'elle avait besoin de se changer les idées, et de toutes façon, la fête allait bientôt se terminer, alors, autant qu'ils filent de suite !

Ne prêtant plus aucune attention à Zeus, perdant tout intérêt pour tout ce qui n'était pas son époux, elle jeta à ce dernier un regard de véritable adoration.

Hadès, quant à lui, souriait triomphalement, parfaitement heureux.

De façon plutôt surprenante, l'esprit d'Héra avait été simple à changer, en parti parce que l'ancien dieu des Enfers avait consacré une partie du retissage de la tapisserie à tout simplement modifier son esprit pour qu'elle puisse correspondre à la femme qu'il voulait avoir près de lui.

Et cela avait eu pour effet de la rendre folle de lui et aussi... incroyablement docile.

Hercule avait eu raison, même si Hadès n'était pas le moins du monde près à l'admettre.

Il lui avait lavé le cerveau, avait changé sa personnalité, avait essayé de détruire celle qu'elle était vraiment, lui avait collé de force une personnalité qui n'était pas la sienne.

En bref, il avait tout fait pour lui faire croire qu'elle était heureuse alors qu'il n'en était rien, sans se soucier de ce qu'elle voulait vraiment, et, si Héra n'en avait aucune conscience, la vérité est qu'il n'était pas parvenu à l'en persuader entièrement, même si elle-même n'en avait pas réellement conscience.

Quand elle était proche de lui, qu'il lui parlait ou qu'il la touchait, Héra n'arrivait tout simplement plus à réfléchir correctement, et elle ne savait toujours pas pourquoi, elle savait seulement qu'elle ressentait dans ces moments-là un mélange de joie et de tristesse qu'elle n'arrivait toujours pas à comprendre.

Oui, elle se sentait heureuse avec lui, mais elle ne pouvait pas nier que parfois, son époux lui faisait peur.

Secouant la tête, elle sourit à Hadès, qui l'avait attirée à elle pour l'embrasser avec tendresse, et elle laissa de côté toutes ces pensées qui lui parasitaient l'esprit pour rien.

Après tout, puisqu'elle était heureuse, pourquoi devrait-elle se soucier de ce genre de chose ?

« Dis-moi, ma chère... finit-il par lui dire, alors que le baiser devenait de plus en plus langoureux, au point où Héra en venait presque à oublier qu'ils étaient encore en public, que dirais-tu de... de nous retirer dans notre chambre, maintenant ? Sans attendre. »

L'idée la séduisait terriblement, mais quelque chose la retenait encore.

« Oh, je ne sais pas, lui dit-elle, un peu gênée, nous avons encore des invités qui comptent sur notre présence... »

Hadès regarda autour d'eux, avant de sourire.

Les autres dieux étaient soit déjà partis, soit sur le départ, et Zeus...

Zeus bouillonnait littéralement de rage, et dans son regard, on pouvait voir un mélange de colère, de tristesse, de rancœur, et de culpabilité mal dissimulé.

Hadès faillit ronronner de satisfaction.

C'était exactement ce qu'il avait toujours voulu.

Son frère vaincu, humilié, à qui il aurait absolument tout pris.

Sa femme y compris.

Un sourire narquois sur le visage, habilement maquillé en un sourire d'au revoir, il salua son frère, qui finit par partir pour retourner dans ses Enfers, là où son cher fils était enfermé depuis cinq ans sans qu'il le sache, sans qu'il se souvienne de lui, sans qu'il puisse le libérer, puisqu'Hadès était le seul (avec les Moires, mais celles-ci étaient elles-même enfermées là-bas) à pouvoir réussir à ouvrir le Tartare.

Et si cela n'avait pas signifié sa chute certaine, il aurait très certainement révélé toute la vérité à Zeus, rien que pour voir son visage se décomposer encore plus sous la douleur.

Le dieu des Enfers jeta un dernier regard attristé sur Héra, qui ne le voyait déjà même plus.

Elle regardait Hadès avec tellement d'amour et de tendresse dans les yeux qu'il comprit immédiatement qu'il n'avait absolument aucune chance, et il sentit son cœur se briser.

Hadès, quant à lui, rayonnait d'exultation, sentant que sa victoire était complète.

Cela faisait déjà cinq ans qu'il avait gagné, cinq ans qu'il savourait sa victoire, et il ne s'en lassait toujours pas.

Menant sa femme légitime jusqu'à leur chambre conjugal, il lui fit l'amour pendant une bonne partie de la nuit, savourant sa victoire volée qu'il pensait être totalement méritée.

§§§§

Dans le Tartare, les Moires étaient en pleine concertation.

Depuis cinq ans qu'elle étaient enfermées, elles avaient eu le temps de réfléchir à un plan d'attaque, et elles étaient parvenues à la conclusion simple que seul Hercule pouvait les sortir de là.

Les trois femmes étaient à la fois infiniment puissantes, grâce à leur don de vision (c'était grâce à cela qu'elles savaient où se trouvait Hercule) et leur lien avec la tapisserie, qui leur permettait de se souvenir de la véritable version de l'histoire, mais d'un autre côté... c'était tout.

Elles ne pouvaient rien faire d'autre, elles étaient prisonnières contre leur volonté, et elles savaient toutes les trois qu'elles n'auraient aucune chance face à Arachnée ou Zeus même si elles parvenaient à s'évader, ce qui était plus qu'improbable.

De ce fait, cela faisait déjà cinq années qu'elles tentaient de trouver un moyen de libérer le jeune héros, afin qu'il puisse réussir à détruire Hadès et sa tyrannie.

Et aujourd'hui, elles avaient enfin trouvé comment faire.

« Alors, dis-moi Atropos, est-ce que ces fichus Muses nous ont enfin répondu ?

- Patience Clotho, patience...

- Se souviennent-elles au moins de la vérité ? Demanda Lachèsis, inquiète.

- J'ai bien peur que non, reprit Atropos. Mais au moins, elles devraient nous écouter... Enfin, je l'espère. »

§§§§

Hercule sursauta quand il vit Pégase se poser devant ses yeux, dans sa cellule.

Qu'est-ce que c'était que ce bordel ?

L'endroit n'était-il pas censé être imprenable ?

Autour du cou du cheval ailé, il y avait un message venant des Moires et des Muses, lui expliquant qu'elles avaient uni tout leurs pouvoirs pour lui permettre de fuir le Tartare, mais que cela ne durerait pas très longtemps, et qu'il devait donc se dépêcher.

S'asseyant sur son cheval, il se laissa porter par lui, fuyant du lieu le plus vite possible, perdant ensuite conscience, après avoir perdu toutes ses forces.

Il leur fallut plusieurs heures avant de réussir à sortir de ce lieu dont personne n'était jamais revenu, et Hercule poussa un hurlement de joie (que personne n'entendit, parce qu'il est muet, tout ça...) en comprenant qu'il était enfin libre.

Pégase, se rendant instinctivement à un endroit sûr, finit par atterrir non loin de l'endroit où vivait Tempête avec son équipe de centaures.

Hercule, se laissant tomber à terre, perdit immédiatement connaissance.