Chapitre 12 : Avoir la foi.

Cassandre était tout bonnement livide quand Hercule entra dans la pièce où celle-ci et Galatée se trouvaient actuellement, à savoir le salon de la maison de Tempête.

En le voyant arriver, elle se mit à trembler, le regard hanté, et seule la main qu'avait posée Galatée sur son épaule lui permit de ne pas s'écrouler.

Dès qu'elle avait pris place sur un des sièges, Circé, en voyant l'état dans lequel la prophétesse était, lui avait collé d'office une tasse de chocolat chaud dans les mains, ainsi que dans celles de Galatée, histoire de la calmer un peu elle aussi.

Les deux tasses étaient toujours remplies et en train de se refroidir quand le héros fit enfin son apparition.

« Je me souviens, je... je commence à me souvenir, fit la voyante, avec une lueur presque folle dans le regard. Enfin, je crois que je me souviens, et je ne comprends pas ce qu'il se passe, et je veux juste comprendre.

Hercule soupira, fatigué de devoir expliquer cent fois la même chose.

- Hadès mon oncle détesté,

A réécrit la réalité

Afin d'en devenir le roi incontesté

Du sombre Tartare je me suis échappé

Et désormais je fais tout pour le renverser.

Cassandre et Galatée haussèrent chacune un sourcil étonné en l'entendant déclamer des vers comme s'il était un aède racontant une épopée, ce qui ne collait actuellement pas trop bien à l'ambiance.

Tempête leur adressa un sourire réconfortant.

- Faites pas attention, les rassura-t-elle, vraiment, c'est rien, il avait perdu sa voix à cause d'Hadès, mais la muse Calliope, la muse de la poésie, la lui a rendue, et depuis il ne peut plus parler qu'en rimant – ce qui est déjà pas mal, c'est mieux que rien – mais à part ça tout va bien. Vous en faites pas, ajouta-t-elle, on s'y fait rapidement, même si ça reste marrant.

Hercule leva les yeux au ciel, mais eut malgré tout un sourire attendri.

- Ne nous attardons pas

Nous devons encore mener le combat

Et un jour tout redeviendra comme avant

J'en fais le serment.

Cassandre hocha la tête.

- Bien, très bien... Juste... expliquez-moi tout, s'il vous plaît. »

§§§§

Elle avait froid.

Tellement froid.

Jamais elle n'avait eu aussi froid.

Ce n'était pas possible, ce n'était juste pas possible.

Et pourtant...

Elle le sentait dans son corps, dans son cœur, dans son âme, dans ses os, au plus profond d'elle-même, ils disaient la vérité.

Et c'était bien ça qui lui faisait le plus mal.

La vérité faisait toujours plus mal de toute façon.

Celle-ci encore plus que les autres.

Et elle ne pouvait pas, elle ne pouvait juste pas...

Non, c'était au dessus de ses forces, elle ne pouvait juste pas gérer ça.

Durant ces cinq dernières années, elle avait vécu en étant persuadée que tout allait bien, que le monde tournait rond, en pensant qu'Hadès était quelqu'un de bien, son bienfaiteur, celui qui lui avait permis d'être enfin crue de tout de le monde, et maintenant, elle découvrait que...

Qu'il n'était en réalité qu'un monstre ?

Et que toute sa vie actuelle, tout ce qu'elle avait réussi à construire, tout ce en quoi elle croyait, n'était qu'un immonde mensonge ?

Tout en elle se rebellait contre cette idée, parce que, si c'était vrai, cela signifiait que... qu'elle... qu'elle s'était sentie reconnaissante vis-à-vis d'un criminel !

D'un tricheur !

Et maintenant, c'était tout son monde qui s'écroulait, se fracturait, tombait en morceaux, devenait poussière.

Parce qu'elle avait peur.

Enfin non, c'était même pire que cela, elle était terrifiée.

Toutes ses certitudes volaient en mille éclats, et elle n'arrivait pas à déterminer comment elle devait réagir, ni seulement même comment l'accepter.

Elle se leva précipitamment, posa brutalement sa tasse désormais complètement froide et bafouilla un rapide :

« Je... je ne peux pas. Je suis désolée, sincèrement, mais... c'est trop, c'est beaucoup trop pour moi, je ne peux vraiment pas... Pardon. »

Quand elle sortit, Galatée soupira et déclara :

« Je vais aller la voir, je vais lui parler, et... essayer de la convaincre, enfin, si je le peux. »

Elle était elle aussi quelque peu secouée par toute cette histoire, mais à la différence de Cassandre, elle n'avait pas vu tout son monde être chamboulé en seulement quelques secondes, seulement une partie.

§§§§

Par chance, Cassandre n'était pas partie très loin lorsque Galatée la retrouva dehors quelques secondes plus tard.

La jeune femme pleurait, les poings serrés, semblant prête à exploser, à hurler, à s'effondrer ou à faire les dieux seuls savent quoi d'autre.

« Je sais que c'est très probablement difficile à encaisser pour toi mais...

Cassandre se tourna vers elle, les yeux rougis par les larmes et emplis de rage.

- Difficile... Difficile ? Non, non, non, lire l'avenir et être crue par les autres de la véracité de vos propos, c'est difficile, se faire des amis, avoir une vie sociale, sauver le monde, réussir ses examens, lire l'intégralité des œuvre d'Aristote trois fois, c'est difficile. Ça... accepter ça, accepter que le fait que ce soit vrai, que le monde ne soit pas le bon, ne soit pas le vrai, ne soit qu'une imposture, ce n'est pas difficile, c'est... C'est impossible ! C'est déchirant, c'est douloureux, c'est terrifiant ! Et tu sais Galatée, ce n'est pas juste... ce n'est pas seulement parce que je viens de réaliser que le monde n'est qu'un mensonge, c'est autre chose...

Galatée fronça les sourcils, croisant les bras.

- Quoi donc alors ?

La voyante faillit se mettre à éclater de rire.

Comment...

Comment ne pouvait-elle pas voir, ne pas comprendre ?

Comment pouvait-elle ne pas se souvenir de ce qu'elle était avant qu'Hadès...

(Non, non, ça aussi c'était un mensonge.

Tout ce que le dieu lui avait dit n'était rien de moins qu'un mensonge.

Tout cela lui laissait un goût terriblement amer dans la bouche.)

- J'étais Cassandre la folle avant, tu le sais ça ! Et d'après Hercule, c'était déjà le cas avant... avant... avant l'Effacement, fit-elle en lâchant le mot comme s'il la dégoûtait plus qu'autre chose – ce qui était clairement le cas. Et je ne veux plus... je ne veux plus qu'on m'appelle comme ça, je ne veux plus... Je ne peux plus supporter les regards, les rires, le fait de ne plus être crue par qui que ce soit... Savoir sans être prise au sérieux, c'est un véritable enfer, et je ne souhaite ça à personne. Je ne veux pas que cela redevienne comme avant. Voilà ce qui me fait peur.

- Oh Cassandre... je suis tellement, tellement désolée.

- Il y a autre chose ! Ajouta-t-elle, semblant enfin décidée à vider son sac. Enfin, je... j'étais heureuse tu sais, enfin heureuse, et d'un côté, savoir que ce bonheur que je croyais être réel n'était qu'un bonheur factice, et qu'il a été créé sur la souffrance d'autres milliers de pauvres gens, ça me fait tellement mal, et... Et de l'autre côté, je... J'ai peur de... J'aime cette vie ! J'aime ma vie actuelle et je suis proprement terrifiée à l'idée de ne plus l'avoir et ça me fait peur parce que... je réalise soudainement que, peut-être... je ne suis pas une si bonne personne que je croyais l'être parce que... J'ai peur de ne pas être assez forte pour accepter de vous aider à renverser Hadès ! J'ai peur de n'être rien de moins qu'une lâche et une égoïste ! Hurla-t-elle enfin. Je ne... je ne veux juste plus être seule ! Plus jamais !

Galatée se rapprocha d'elle avec son sourire doux sur les lèvres et prit ses mains dans les siennes.

- Cassandre... tu vas m'écouter et m'écouter attentivement, c'est clair ? La voyante hocha la tête. Bien... Tu n'es pas et tu n'as jamais été une mauvaise personne, d'accord ? Une mauvaise personne ne douterait pas d'elle-même, ne se remettrait pas en question comme tu le fais en ce moment-même, non, une mauvaise personne déciderait d'agir uniquement pour son propre intérêt et de laisser les choses telles qu'elles sont, et ce n'est pas ce que tu es en train de faire. Tu es... mon amie, tu l'as toujours été, et tu le seras toujours. Sache donc que je tiens à toi et que... même si de nouveau, ton don devient pour toi une malédiction, je... je ne peux pas te promettre que je croirai, seulement que je serai à tes côtés... Toujours. »

Cassandre ne sut jamais réellement quelle folie la posséda alors et la poussa à agir ainsi, mais toujours est-il qu'elle ne put pas s'en empêcher, et se décida enfin à faire ce qu'elle voulait faire depuis des années.

Elle se jeta sur Galatée pour l'embrasser, et après quelques secondes pendant lesquelles la sculptrice ne fit tout d'abord rien, complètement surprise, elle répondit finalement au baiser avec un certain enthousiasme.

Jamais, au grand jamais Cassandre ne s'était sentie aussi heureuse et vivante qu'à ce moment précis.

« D'accord, hoqueta-t-elle finalement, une fois le baiser terminé, oui c'est d'accord, d'accord, très bien, je vais rester, et je vais vous aider... Je vais faire ce que je peux. »

Galatée lui sourit et Cassandre sentit son cœur exploser de bonheur.

Et ce bonheur là, elle le sentait, il était bien réel.

§§§§

Hercule le savait d'avance, cette nuit-là ne serait pas une bonne nuit, comme d'habitude.

Et cela ne rata pas.

Il passa une nuit déplorable, hantée par les cauchemars habituels comme toutes les nuits.

Son temps dans le Tartare.

Sa captivité dans cet enfer, la douleur, la souffrance, physique comme morale, sa culpabilité face à sa propre stupidité qui avait donné à son oncle les clefs de l'univers, ou face à son impuissance actuelle, sa faiblesse, tout cela lui revenait en mémoire à chaque fois qu'il fermait les yeux.

Voilà ce qu'il voyait la nuit...

Son oncle riant de lui, ses proches le blâmant d'avoir échoué, la déception, la colère, la haine dans leur regard, tant de choses qu'il ne pouvait pas supporter.

Mais cette fois-ci, ce fut différent.

Cette fois, alors qu'il se réveillait en hurlant, on l'entendit.

Ah oui, c'est vrai...

Il avait de nouveau une voix.

Et il n'allait certainement pas se faire prier pour faire en sorte que le monde entier l'entende à nouveau.

Quand Tempête vint le réconforter et lui dire que tout irait mieux un jour, il commença à sangloter dans ses bras.

Autant de tristesse que de soulagement.

Il n'était pas seul.

Il ne l'était plus.

Et lui non plus ne voulait plus jamais l'être.

§§§§

« Comment ça j'ai des pouvoirs ?

Hercule fronça les sourcils.

Alors quoi, ça aussi Hadès l'avait changé ?

- Bien évidemment, répondit-il, puisque de l'argile tu es née,

Et que c'est à partir de cela qu'Aphrodite t'a modelée,

En argile ton corps tu peux changer

Et ainsi te transformer.

- Vraiment ? Je... je ne m'en souvenais pas. Enfin, d'un autre côté, je ne me souviens pas de beaucoup de choses, et ça expliquerait pourquoi j'ai toujours été aussi douée avec la sculpture.

Fermant les yeux, et se concentrant du mieux possible, elle tenta alors de changer sa main gauche en épée, et y parvint après quelques essais.

Elle se mit à sourire.

Oh, ça allait de toute évidence être très intéressant...

§§§§

Aphrodite n'était pas heureuse.

Elle aurait dû l'être, très certainement, elle était une déesse immortelle, elle avait tout ce qu'elle pouvait désirer, et pourtant...

Il y avait quelque chose qui n'allait pas, elle le sentait dans sa chair...

Peut-être était-ce depuis qu'Athéna lui avait été rendue, et depuis que ce pauvre garçon aux yeux tristes avait été condamné au Tartare (jamais elle n'oublierait son visage, elle le savait), la femme qu'elle aimait semblait... différente.

Comme si la déesse de la guerre et de la sagesse n'était désormais plus elle-même, et la déesse de l'amour ne comprenait pas pourquoi ou comment cela pouvait être possible.

Ni même ce qui avait bien pu se passer, ou encore s'il s'était seulement passé quelque chose.

À première vue, n'importe qui aurait dit non, mais elle la connaissait mieux que cela.

C'était toujours Athéna en un sens, son Athéna, qu'elle aimait et adorait depuis maintenant des siècles, mais oui, il y avait quelque chose... quelque chose qui n'allait définitivement pas avec elle.

C'était invisible, presque imperceptible, mais elle, elle... elle l'avait vu.

Peut-être était-ce pour cela qu'elle n'arrivait actuellement pas à dormir, se retournant encore et encore dans le lit qu'elle partageait avec l'autre déesse qui elle, dormait paisiblement, inconsciente des tourments qui agitaient présentement son amante.

« Athéna... est-ce que tu es sure que tout va bien ?

- Oui bien évidemment mon amour... pourquoi ça n'irait pas ? »

Puis, l'autre femme lui avait envoyé un sourire radieux et la déesse de la beauté avait préféré se taire et parler d'autre chose, comme la prochaine fête qu'Hadès allait donner sur le Mont Olympe.

Aphrodite ferma les yeux et se mordit la lèvre inférieure en repensant à cette conversation.

C'était peut-être ça le problème justement.

Son sourire, le sourire d'Athéna, ce sourire qui n'avait plus rien de cynique, de sarcastique ou même d'amusé, qui pouvait se faire tendre ou tentateur voire lascif quand l'occasion se présentait, ce sourire toujours insaisissable et changeant.

Non, maintenant, c'était toujours le même qu'elle lui offrait, un sourire heureux, béat, plat en un sens, sans fantaisie, sans couleur, presque... presque niais, et qui ne ressemblait en rien au sourire de la fière déesse.

Comme si on avait joué avec son cerveau, comme si elle n'était véritablement plus elle-même.

Et cela faisait déjà plusieurs mois qu'elle en avait l'impression, enfin plusieurs années même, mais plus elle y pensait, plus elle sentait les contours de son monde lentement se déchirer et se craqueler, sans qu'elle comprenne vraiment ce qu'il lui arrivait.

On lui avait fait quelque chose, on avait fait quelque chose tout court, quelque chose de mal, et foi d'Aphrodite, elle allait découvrir quoi !

A suivre...