Épilogue : Tout est-il réparé ?
Héra sentit un terrible frisson glacé la parcourir de part en part.
Il avait suffit de quelques secondes, fugitives, et pourtant cruciales pour que, enfin, après tout ce temps, après cinq années à vivre sous la coupe de l'homme qu'elle croyait aimer de tout son cœur et de toute son âme, elle puisse enfin redevenir elle-même.
Et quelque chose se déchira instantanément en elle, elle le sentit alors que tout revenait à sa place dans son crâne, et elle ne s'attendait réellement pas à la douleur qui s'ensuivit, une douleur plus morale que physique, ses deux mémoires, ses deux vies, ses deux existences totalement incompatibles l'une avec l'autre s'entrechoquant brutalement entre elles, et elle se doutait bien qu'il devait en être de même pour tout les autres.
Elle se tourna vers Hadès, celui qu'elle avait appelé son époux pendant cinq longues années, repensant à ce qu'avait été sa vie, se souvenant de ce mensonge auquel elle avait cru pendant beaucoup trop longtemps, et elle fut soudainement prise d'une terrible envie de vomir.
Et l'épouse fidèle d'Hadès disparut alors pour laisser finalement de nouveau place à la reine des dieux.
« Saisissez-vous de lui ! Ordonna-t-elle d'une voix glaciale à Héphaïstos et Arès qui se trouvaient juste à côté de leur ancien roi. Et jetez le dans la geôle la plus proche... ajouta-t-elle avec un regard empli de dégoût. Qu'il y reste le temps de son procès. »
Elle n'arrivait plus à respirer.
Toutes ses certitudes avaient été mises en charpies, et son monde s'était écroulé.
Elle regarda autour d'elle, et sentit un terrible soulagement l'envahir en constatant qu'Hadès avait disparu de sa vue, et qu'il ne restait maintenant plus qu'elle, les autres dieux et le petit groupe de mortels, dont faisait parti Hercule...
Oh...
Oui, Hercule, effectivement, il était là, il était ici, tout près, et il...
Elle se souvenait, maintenant, et ça aussi, ça faisait mal.
Son fils, son petit garçon plus si petit que cela et qu'elle avait laissé...
Oh mon dieu !
Elle, elle...
Elle l'avait laissé croupir dans le Tartare pendant cinq ans sans même rien faire pour lui ou pour l'en faire sortir !
Elle l'avait oublié.
Comment avait-elle pu faire une chose pareille ?
Comment avait-elle pu oublier son propre fils ?
Son enfant, la chair de sa chair, celui qu'elle avait mis au monde, et qu'elle attendait de retrouver depuis seize ans (non, vingt-et-un maintenant, Hadès leur avait fait perdre cinq années de plus avec leur fils, leur avait volé cinq ans de plus), et elle l'avait tout simplement... oublié.
Tout ça à cause d'une maudite Tapisserie.
« Mère ? Demanda-t-il alors, la voix pleine d'une incertitude qui lui brisa la cœur, comme si il avait peur qu'elle ne le reconnaisse pas, comme s'il craignait qu'elle l'ait encore oublié, qu'elle ne se rappelle pas de lui, comme avant, parce que lui s'était souvenu pendant cinq ans, et si elle réalisait que son propre sort n'avait pas été enviable, elle savait maintenant que ce n'était rien à côté de ce que son fils avait lui-même enduré. Père ? Ajouta-t-il, semblant près à s'écrouler, les larmes aux yeux, comme ne semblant pas croire à sa chance.
Alors la déesse se mit à lui sourire.
- Oh Hercule... mon fils, mon enfant, mon petit garçon... Viens ici, fit-elle en se dirigeant vers lui pour le serrer dans ses bras, et elle se sentit heureuse de voir que Zeus en faisait de même.
Le jeune héros se jeta dans leurs bras, et fondit en larmes, et la déesse eut enfin l'impression que quelque chose de bien et de juste était en train de se produire.
- Je suis désolé, fit Hercule, qui avait récupéré sa voix normale, je suis tellement, tellement désolé, si je n'avais pas été aussi idiot, si je n'avais pas fait connaître la Tapisserie à Hadès, jamais rien de tout cela ne serait arrivé.
- Ne dis pas de bêtises Hercule, déclara Zeus, tu n'es pas le responsable de cette sombre histoire, tu n'as à te sentir coupable de rien, tu n'as définitivement pas à t'excuser. Ce n'est pas de ta faute.
- C'est Hadès qui a fait tout cela, déclara Héra en serrant férocement son fils contre elle, comme défiant qui que ce soit de seulement vouloir essayer d'à nouveau les séparer. C'est lui le monstre de l'histoire, certainement pas toi... Et il va payer pour ça. Cela, je peux te le jurer. »
Une fois l'étreinte terminée, Hercule retourna auprès des autres, et notamment auprès de Tempête.
Quand elle le serra contre lui, il se mit à sourire.
« Tu avais raison... murmura-t-elle. Depuis le début, et sur toute la ligne.
- Je te l'avais bien dit, non ? Tenta-t-il de plaisanter.
Il entendit Tempête rire malgré ses larmes.
- Tais-toi idiot... et embrasse-moi. »
Il s'exécuta bien volontiers.
§§§§
Hercule avait retrouvé tout ses amis, et était sincèrement heureux de la manière dont les choses s'étaient terminées, et il n'était pas le seul.
Cassandre avait serré Galatée dans ses bras, heureuse que cette désastreuse aventure leur ait au moins permis de se trouver, tandis que Circé avait pleuré de joie quand sa petite-amie s'était enfin réveillée.
Elles ne se connaissaient pas avant leur rencontre après l'Effacement, mais ce qu'elles avaient construit ensemble durant cette période ne s'effacerait jamais, elles en étaient toutes deux persuadées.
Athéna regarda Aphrodite avec fierté en comprenant qu'elle avait réussi à se sortir du condionnement d'Hadès, contrairement à elle, et que c'était pour elle qu'elle l'avait fait.
Oui, en effet, tout était bien.
Oh...
Vraiment ?
Hé bien...
Oui et non.
§§§§
Plusieurs jours s'écoulèrent alors, les choses rentrant peu à peu à la normale, telles qu'elles étaient avant qu'Hadès ne foute tout en l'air, mais avec bien entendu quelques changements, Cassandre n'était désormais plus maudite, et chacune de ses prédictions, toujours aussi exactes qu'auparavant, étaient maintenant crues de tous !
Sur le Mont Olympe, un procès fut organisé par les dieux pour juger Hadès et décider de son sort.
Il fut décidé qu'il subirait la même chose qu'il avait fait vivre à Hercule.
L'enfermement dans le Tartare.
Pour toujours.
Ce fut Héra qui alla le lui annoncer.
« Oh Héra, mon tendre amour, que fais-tu donc ici ?
Elle frémit en se souvenant qu'autrefois, à peine quelques semaines plus tôt, elle avait aimé qu'il l'appelle comme ça.
S'il n'y avait pas eu les barreaux de sa cellule entre eux deux, elle l'aurait immédiatement giflé.
- Ne m'appelle plus comme ça ! Plus jamais !
- Mais tu étais ma femme pourtant, avant, fit-il avec un sourire salace et plein de sous-entendus.
Repenser à ses caresses sur son corps l'aurait excitée avant, mais maintenant, il ne restait plus que du dégoût, de la rage, et une honte qu'elle avait grand-peine à s'interdire de ressentir.
- Non, c'est faux... Tu m'as fait croire que je l'étais. Tu as modifié le monde même pour que je le devienne !
- Oui, en effet, j'ai fait tout ça pour toi... N'est-ce pas terriblement romantique ?
Elle le regarda avec horreur et une haine à peine contenue.
- Tu as modifié mon esprit, ma mémoire, mon essence même, mon identité, tout ce que je suis, sans me demander mon avis, sans que je sois d'accord, et tout cela, juste parce que tu voulais m'avoir à toi. Non Hadès, ce n'est pas romantique de faire ça, loin de là, c'est juste tordu et malsain.
- Pourquoi es-tu ici Héra ?
- Les autres dieux et moi, nous nous sommes réunis... Tu as été jugé et condamné à la prison à perpétuité dans le Tartare...
- Ah oui ? Et pour quels crimes dis-moi ?
Oh, elle l'aurait tué si elle avait pu...
- Pour beaucoup de choses... Tout d'abord, tu as utilisé la Tapisserie pour plier le monde à tes désirs, pour conquérir le monde et le soumettre à ta volonté. Tu t'en es emparé par la ruse, le mensonge, et la tromperie. Ensuite, tu as enfermé Hercule pendant cinq ans, l'a torturé, tu m'as séparée de Zeus et de mon fils, tu m'as fait oublier que j'avais un fils. Et enfin... tu m'as fait croire que je t'aimais, que nous étions mariés, toute notre relation était basée sur un mensonge, et tu... tu as abusé de mon corps pendant cinq ans, tu m'as forcée à penser que c'était ce que je voulais, tu... tu m'as violée. Tu es un monstre Hadès ! »
Elle ne s'attendait pas à une réponse.
Il ne lui en fournit aucune.
Héra ne parvint à respirer sereinement qu'en voyant l'ancien dieu des Enfers être emmené dans le Tartare.
§§§§
« Je sens encore son toucher sur moi tu sais, par moment... Dit-elle à Zeus quelques jours plus tard.
- Quand je te touche ou en général ?
- Les deux je dirais... Des fois... j'oublie presque que nous sommes revenus dans la bonne réalité, et j'ai l'impression de redevenir l'autre Héra, l'épouse fidèle d'Hadès, le roi des dieux, et qu'il est juste là, à côté de moi, près à me serrer dans ses bras et à m'embrasser, à me jurer qu'il m'aime et qu'il m'aimera toujours, et pendant quelques secondes, j'en suis heureuse, puis je me souviens, et... ça me terrifie.
- Est-ce que ça t'arrive souvent ? Lui demanda Zeus avec un air grave.
- Non, mais dans ces moments, je suis perdue entre deux réalités, presque sans savoir laquelle est la vraie... Et toi, ça t'est déjà arrivé ?
- Par moments... oui, je crois que je suis de nouveau le roi des Enfers, mais ça ne dure jamais vraiment longtemps. »
Un jour, cette incertitude disparaîtrait complètement, se jura Héra.
Ça ne voulait pas dire que ce qu'Hadès leur avait fait cesserait un jour de les affecter.
§§§§
Il y avait encore des nuits où Hercule n'arrivait pas à dormir.
Des nuits où il se réveillait en hurlant, Tempête à ses côtés pour le serrer dans ses bras quand il commençait à sangloter, tremblant de tout son être à cause d'une chose qu'il avait revu dans ses songes.
Des nuits où les cauchemars empoisonnaient son sommeil, d'autres, au contraire, où il ne dormait pas du tout par crainte de ces derniers.
Il y avait des nuits où il n'arrivait qu'à grand-peine à respirer, agité qu'il était par la peur qu'Hadès ne s'échappe à son tour de sa prison, et ne le retrouve pour lui faire souffrir mille morts pour avoir osé contrecarrer ses plans une nouvelle fois.
Il y avait des fois où il avait peur, tellement peur, oh si peur, de se réveiller et que tout cela n'ait été en réalité qu'un beau et doux mais surtout faux rêve, rien de moins qu'un songe formé par son esprit fou et désespéré, et qu'à son réveil, il ne découvre qu'il était de retour dans sa cellule du Tartare.
Mais à son réveil, Tempête était là.
Mais à Athènes, il pouvait voir ses amis, ses camarades, Cassandre, Galatée, Méduse, Circé, Hélène et tout le autres, il pouvait rire, étudier, apprendre, s'amuser, se battre pour devenir un héros, il pouvait oublier sa douleur.
Il avait retrouvé Philoctète, Amphitryon et Alcmène, il voyait régulièrement Zeus et Héra, ainsi que les autres dieux, il avait récupéré sa famille, et à chaque fois qu'il les voyait, leur parlait, les serrait dans ses bras, il se souvenait que oui, ils avaient gagné.
Il avait toujours mal, c'est vrai, tellement mal, cinq ans d'enfer et d'horreurs, ça ne s'oublie pas facilement, mais...
Il avait le sentiment d'être en train de guérir.
Et l'espoir, l'espoir qui était en lui, celui que les choses continuent à être ainsi et à bien se passer, et que plus jamais l'enfer ne recommence, cet espoir, il brûlait de mille feux, aussi fort, puissant et éblouissant qu'un soleil.
FIN.
