Contexte :
Mauvais temps, Kaizoku F no Shôzô dans les oreilles
J'adore cette chanson, et ça faisait très longtemps que j'avais envie de faire quelque chose en relation avec elle pour le RP. Ça a failli partir en bad trip cauchemardesque, en univers alternatif, et finalement, il faut croire que cette tentative-là était la bonne. Cette histoire part dans un trip un peu psychologique quand-même (parce qu'être pirate n'est pas si facile qu'on pourrait le penser). Par chance, elle est beaucoup moins violente que prévue, elle a un lien avec l'univers de ces one-shots, et on ne voit qu'un seul cadavre !
Non, vraiment, j'ai rarement été aussi soft ^^
Ce one-shot est en lien avec "Une toute autre histoire", les chapitres qui viennent juste après. Comme toujours, rien de toutes ces fics n'est canon dans notre jeu de rôle, ni dans l'univers de Matsumoto. Tout ce qui l'est, c'est le fait que notre premier contact avec de l'alcool chez les pirates a été du whisky. Celui de Tochirô.
Bonne lecture !
PS : Jean-Luc will return
Peter Pan
To Neverland
Vieux train de la SNCF sur des voies en bord de mer, 02 décembre 2019
La porte se referma derrière Claire. Elles avaient chacune leur arme au poing. D'un revers de main, Elyse essuya son visage, étalant au passage une large trace de sang sur sa combinaison. Son amie retira son casque et le jeta, libérant ses cheveux qui s'étaient coagulés en grappes à cause du sang qui y avait séché.
La jeune femme passa désespérément une main sur son visage.
- Putain … hoqueta-t-elle.
Elyse toussa. Elles faisaient peine à voir.
- Ça va ta joue ? demanda la pirate aux yeux bleus à son amie, en voyant du sang perler de son menton.
- Oui. Tu devrais voir ton œil …
- J'y vois, c'est le principal. C'est sûrement l'arcade qui s'est ouverte, c'est probablement pour ça que ça pisse le sang.
Claire serra les dents, et poussa un soupire agacé. Du sang gicla de ses lèvres. Putain de sang ! Une explosion les avait frappé, et la visière de leurs casques avait volé en éclats : des petites coupures leur tailladaient le visage ; d'autre part, elles avaient essuyé quelques volées de balles qui ne les avaient pas manquées.
L'endroit était dévasté : les verrières du bureau d'Harlock à la poupe du navire étaient pratiquement toutes brisées, les meubles étaient sans dessus-dessous, les canapés crevés, et les bibliothèques avaient été renversées. Ils mouillaient sur Heavy Melder, et il n'y avait plus personne pour décoller. Pour l'instant, il restait de l'oxygène dans la pièce, mais la jeune femme craignait qu'ils n'ouvrent le hangar pour tuer les derniers pirates qui résistaient encore. Les rideaux volaient lentement, bercés par le vent léger venant de l'extérieur.
Elyse aussi retira son casque qui ne servait plus à rien, de toute façon. D'un geste vif, elle regroupa ses cheveux, mais se rendit compte qu'elle n'avait pas d'élastique. Elle arracha un morceau de lanière à un canapé crevé au centre de la pièce, et s'en servit pour dégager son regard.
- On peut essayer d'appeler Jean-Luc, tu penses ? demanda-t-elle, avec un soupir.
- Qu'est-ce qu'il pourra faire, avec le Wanderlust seul face à l'armée ?
Prise d'un doute, Claire s'avança, et dépassa le bureau balayé puis roussi par une explosion. Le cadavre d'un des leurs gisait là, les yeux grands ouverts, tué par le choc de l'explosion. Ou plutôt traversé par un débris gigantesque tombé du plafond. La jeune femme ferma les yeux de son camarade.
Un coup de feu fut tiré à quelques centimètres d'elle, enflammant un livre qui se trouvait au sol, et la jeune femme se redressa, bondit agilement derrière le bureau avant de braquer son arme … sur Elyse.
- Mais qu'est-ce qui t'as pris ?
Son expression figée ne la rassura pas davantage. Elle fixait le livre l'air terrifié, et n'avait pas entendu la question de son amie.
- Elyse ? Merde, répond !
- Pardon, ce n'est rien …
- Il t'a fait quoi ce livre ?
- Rien, rien du tout.
La jeune femme inspira lentement, et rangea son arme, pour rassurer sa camarade, qu'elle avait dû passablement inquiéter.
- Il doit y avoir des casques quelque part ici, Harlock en avait je crois, dit-elle d'une voix assez peu convaincue.
Claire acquiesça, mais ne chercha pas tout de suite à trouver un nouveau casque. Elle s'approcha plutôt du livre sur lequel son amie avait tiré, et essaya de percevoir duquel il s'agissait à travers les flammes qui le dévoraient encore.
James Matthew Barrie. Peter Pan.
Avec un soupir étonné, elle éteignit le feu. Tochirô leur avait raconté cette histoire, quand elles étaient enfants.
Tochirô leur avait lu, quand elles étaient petites. Il leur avait aussi raconté d'autres histoires à cette période. Elles s'en souvenaient à peine, avec une pointe de tristesse, quand elles revoyaient la couverture du vieux livre qui avait appartenu jadis au Docteur Oyama. Une passation de savoirs entre les générations, en quelque sorte. Elles se rappelaient davantage de la tendresse et du sourire irrépressible de leur père adoptif que du livre en lui-même. Sûrement parce qu'il avait la même gentillesse, le même sourire, à chaque livre qu'il leur lisait.
Elles avaient peut-être fait un cauchemar ou deux, hanté par le Capitaine Crochet. Peut-être parce qu'Harlock, voyant qu'il les effrayait, leur avait promis de l'appeler pour les punir si elles ne rangeaient pas leurs chambres. Rien de bien méchant en soi. Elles avaient eu bien plus peur après leur mission contre une secte sur Kilead, même si tout s'était bien terminé.
Mais un souvenir bien enfoui pouvait toujours remonter. Et l'inquiétude, surgir du fond d'une âme pour revenir la terrifier.
Elles avaient six ans, quand les deux pirates les avaient recueillies. Ils les avaient sauvées, elles le disaient à qui voulait l'entendre. Ils les avaient protégées quand le gouvernement lui-même avait estimé qu'il pouvait se passer de sauver les gens qu'il se devait de défendre contre le terrorisme et la piraterie.
Ça avait fait bouillir Harlock, à l'époque, et aujourd'hui encore, il en cauchemardait.
Les filles avaient alors découvert un monde si différent de l'orphelinat … Les difficultés de la vie en communauté, de la survie dans un milieu à peine adapté à deux petites humaines sans famille … Alors qu'elles n'avaient jamais eu de foyer, et de personnes prêtes à les protéger, les deux gamines s'étaient fait adopter par l'équipage d'un vaisseau pirate ! Elles remerciaient le destin tous les jours de la chance qu'elles avaient eue. Les autres enfants, eux, n'avaient pas connu le même sort. Et même si les gamins du centre, des Mécanoïdes pour la plupart, s'étaient souvent acharnés contre elles, les deux pirates ne leur auraient jamais souhaité ce qu'ils avaient connu.
N'appartenant ni aux humains, ni aux Machines, les fillettes avaient eu bien du mal à trouver leur place, et peut-être n'avaient-elles jamais été un tant soit peu heureuses là-bas. Elles ne se souvenaient qu'à peine, il ne restait dans leur mémoire que les flammes du brasier allumé par Harlock. Néanmoins, cela n'était pas lié à un sentiment négatif, bien au contraire.
L'univers qui s'était alors offert à elles, au propre comme au figuré, elles l'avaient perçu comme un endroit fantastique. Outre la beauté de la mer étoilée qui les avait sidérées puisqu'elles n'avaient alors jamais eu l'occasion de la contempler, l'Arcadia, pour elles, portait bien son nom. Le navire était devenu leur paradis, le théâtre de leurs jeux, leurs bêtises ; celui des fous rires et des siestes dans des endroits incongrus, que ce soit dans les réservoirs à munitions ou le fauteuil d'un jeune pirate, qui avait inopinément endossé le rôle de père.
Elles y avaient grandi, et les deux adolescentes, au-delà du caractère terriblement curieux de Tochirô, et monstrueusement casse-cou d'Harlock, avaient également hérité de leurs convictions, ainsi que de leur sens aigu de la justice et des responsabilités. La liberté était trop belle pour être bridée, et elles s'étaient finalement battues à leurs côtés pour protéger leurs valeurs. A seize ans, elles étaient déjà des alcooliques notoires, à dix-huit, elles retournaient un désert entier pour retrouver leur capitaine et infiltraient un organisme sectaire pour rendre service au gouvernement terrien, dans une opération dirigée par les acolytes et adversaires de toujours d'Harlock, Warrius Zéro et Aiko Nakano.
Si elles paraissaient aux yeux de tous comme deux adolescentes naïves, Claire et Elyse avaient du sang sur les mains, beaucoup de sang. Elles avaient toujours agi pour lutter contre l'oppression, la manipulation et l'asservissement de bien des peuples.
Mais une autre part d'elles, qu'elles préféraient enfouir, ne cessait insidieusement de leur rappeler qu'elles n'existaient pas.
Aucun recensement dans les bases de données du gouvernement n'aurait pu les identifier. Elles restaient deux des quarante-et-un membres d'équipage de l'Arcadia, bien sûr, mais au fond, personne ne savait. Ni pour les Püntas, ni pour Dio, ni pour Aralkum, ni pour Kilead, ni pour tout le reste. A elles seules, elles avaient sauvé bien des gens, et personne ne savait exactement qui elles étaient. Les deux jeunes femmes non plus, d'ailleurs. Elles se bornaient à croire qu'elles étaient des pirates, et qu'elles aidaient les gens.
Mais de l'autre côté de la vitre, les gens qui les regardaient ne les voyaient pas comme ça.
Peter Pan.
Ce titre résonnait encore et encore. L'histoire d'une petite fille, qu'on emmène au Pays Imaginaire. Puis on emmène sa fille, puis sa fille à elle. Mais la jeune femme ne se souvenait pas du livre, en réalité. Elle se rappelait d'une autre version que Tochirô leur avait racontée.
Une fée qui emmène un enfant, qui défait le méchant pirate, l'adulte aigri et cupide qui détruit tout ce qu'il touche. Puis, l'ayant vaincu, il grandit, et devient lui-même adulte. Et remplace le pirate jusqu'à être défait à son tour.
Et elle s'était vue, elle-même détruisant des vies, détruisant des gens, avec cette arme qu'elle tenait. Parce qu'après tout, étaient-elles bien sûres et certaines que ce qu'elles faisaient, c'était le bien ?
Car en effet, pour le gouvernement, elles étaient les deux petites filles bien sous tous rapports, emmenées par un pirate pour découvrir le pays imaginaire. Sauf qu'au lieu de battre le pirate, elles reprenaient son œuvre, inéluctablement, dans le but de détruire l'ordre civil.
Les deux jeunes femmes affirmaient se battre pour la liberté. Mais ne se battaient-elles pas plutôt pour se prouver qu'elles existaient ?
Parce qu'au fond, il y avait un plaisir à voir qu'on était utile.
Alors elle avait tiré sur ce satané livre. Pour qu'il arrête de lui parler, et de lui faire remarquer à quel point elles pouvaient bien se fourvoyer. Ce n'était pas le moment de devenir folle, ni de se poser les questions existentielles qui venaient les tarauder de temps en temps.
Harlock les avait toujours protégées. Il ne pouvait pas se tromper, pas vrai ?
Elles trouvèrent les casques, et décidèrent qu'il était temps de décoller. Il devait rester des militaires à bord, mais si elles arrivaient à partir de Heavy Melder, peut-être les pirates pourraient-ils se débarrasser d'eux plus facilement.
Le plan était simple : faire décoller l'Arcadia, partir en Warp le plus vite possible à quelques années-lumière, et se débarrasser des soldats qui restaient. La routine. Elles avaient bien repris le vaisseau à une armée de zombies quand elles avaient seize ans, après tout.
Evoluer dans les coursives de l'Arcadia n'avait pas été une mince affaire, et elles avaient dû éliminer pas mal de monde. Elles avaient bien entendu l'avantage du terrain : les deux jeunes femmes connaissaient chaque placard jusqu'à celui de Jackelyne comme leur poche, et arrivaient sans mal à évincer les gêneurs.
La porte du pont s'ouvrit, et elles se précipitèrent sur les commandes.
- Met en route les moteurs, j'appelle les tireurs pour qu'ils dégomment les portes ! demanda Claire à son amie, qui lui répondit d'un signe de tête entendu.
Ce fut chose faite, et sachant qu'elles étaient probablement presque seules au monde, puisqu'elles n'avaient croisé personne et qu'Harlock avait disparu, il leur fallait maintenant gérer le décollage sans l'aide de quiconque. Claire, après avoir eu une réponse des tourelles, tenue par quelques pirates qui résistaient encore, se précipita vers la barre, et donna un grand coup dans le centre, comme elle avait vu Harlock le faire des dizaines de fois. Les moteurs soupirèrent, puis se mirent à vrombir.
- Je te sors l'éperon ?
- Avec plaisir.
Elyse actionna les codes pour faire émerger une grande lame de la figure de proue, puis s'assit à un poste de commandement des canons.
- Rendez-vous immédiatement !
Par réflexe, elles braquèrent leurs armes sur l'ennemi.
- Mesdames, vous êtes en état d'arrestation. Ce serait bien vain de décoller maintenant que votre capitaine vous a abandonné.
Un militaire gradé les tenait en joue, aidé par un bataillon entier.
- Que voulez-vous dire ? risqua Claire, sans baisser son arme, mais surprise par ses paroles.
- Il est mort, ricana le soldat. Juste …
Il désigna le sol, sur lequel se trouvait une grande tache rouge en forme de croix. Mais pas de cadavre.
- Où est-il, bon sang !
Personne ne savait.
- Embarquez-moi ces deux-là et retrouvez-moi ce pirate ! Je veux voir son cadavre !
Tremblantes, elles lâchèrent leurs armes, conscientes qu'elles seraient abattues si elles tentaient le diable. On les emmena hors de l'Arcadia, et un frisson désagréable parcourut leurs corps. Où était Harlock ?
Et sans en savoir plus, elles furent contraintes de s'éloigner de leur havre de paix.
Voilà comment on a été fait prisonnières !
Pas de bol, on ne pourra pas se vanter que nos cicatrices ont été gagnées vaillamment au combat ...
J'espère que ça vous a plu !
