Contexte :
Il s'agit d'une histoire un peu particulière : cela serait à mon sens une belle manière de terminer cette sorte d'essai qui nous occupe depuis plus de cinq ans aujourd'hui (en 2022), si cela devait arriver. D'un texte qui devait faire deux ou trois pages, il en résulte une trentaine – l'inspiration et moi c'est un bazar terrible – qui racontent une section de Boucle du Temps, et bien d'autres choses encore.
Les filles sont maintenant plus âgées que dans nos aventures, et sont devenues deux jeunes femmes craintes et reconnues : elles ont déjà de nombreux casses et hold-up à leur palmarès, se classant non loin de leur tuteur en matière de primes d'avis de recherche.
Cependant, ces années fastes prennent fin beaucoup plus tôt qu'elles ne l'auraient pensé, et depuis six ans, elles n'ont pas revu la douce lumière des néons de l'Arcadia.
Grandir, affronter la vie, tout cela n'est pas simple, et plusieurs fois, les deux pirates eurent à en payer le prix. Certaines cicatrices en témoignent à la surface, d'autres en profondeur. La peur noue leurs ventres et des chaînes leurs poignets, mais cela pourrait-il les empêcher de lever les yeux et d'avancer, de se battre, au nom de cette liberté qui signifie tant pour elles ?
La Boucle du Temps aura peut-être la réponse.
Une toute autre histoire
Chapitre 1
Juillet-août 2018
Une faible lueur, celle des vieux néons, éclairait le couloir. Un bruit de pas retentissait, battant régulièrement la mesure contre le sol du corridor. Le soldat longea peut-être une trentaine de portes, de part et d'autre du couloir, avant d'entrer dans la salle derrière la trente et unième. Là, la lumière l'éblouit quand il entra. Tout était tellement plus lumineux que dans le couloir : une salle entièrement blanche, une table, deux chaises. A la deuxième chaise, était menotté un autre humain. Des cheveux blonds folâtres tombaient devant son visage et jusqu'aux pieds de la chaise. Une voix sortit de derrière les mèches folles, tandis que la personne penchait la tête, comme si son cou était brisé en deux.
- Quel honneur, lieutenant. J'ai appris pour votre promotion. Mes félicitations.
- Merci beaucoup.
De l'autre côté de la galaxie, un autre militaire était entré dans une cellule similaire à celle de son collègue. Il fixa le prisonnier dont il avait à sa charge l'interrogatoire. Une tête blonde, dont la longueur des cheveux, au demeurant plus raides, n'avait rien à envier à son double de l'autre prison.
- Ça fait longtemps, docteur. J'aimerais te dire que tu m'as manqué … mais j'ai encore du mal à me faire à notre « relation ».
- C'est étonnant qu'au bout de six ans, tu ne sois pas à l'aise quand je suis là, ricana-t-il pour cacher son malaise.
Dans la première cellule, l'échange n'allait pas bon train. Le pauvre militaire n'arrivait pas à poser ses questions car la prisonnière oscillait entre l'ignorance et les répliques acerbes.
- Où est la cargaison ?
Depuis vingt minutes que l'interrogatoire avait commencé, la prisonnière sifflotait avec détachement pendant qu'il parlait.
- Dites-moi où vous cachez la cargaison. Nous pourrions reconsidérer votre peine.
- Ramener une peine de deux cent dix ans à cent trente ? Vous me prenez pour une novice, lieutenant ?
- J'en ai assez … commença à s'énerver le militaire.
- Prenez une pause, suggéra la prisonnière.
- Hors de question ! hurla l'homme.
Sa voix s'écorcha dans des trémolos aigus. Ses mâchoires enclenchées donnaient à ses pommettes déjà saillantes l'air d'être encore plus tranchantes qu'à l'accoutumée.
- Ça vous rend dingue … exulta la jeune femme, en se mordant la lèvre inférieure pour masquer un sourire dément qui mangeait déjà une bonne moitié de son visage.
Elle avait l'air d'être complètement folle. Et son œil barré d'une cicatrice n'arrangeait pas son cas.
- Je n'en peux plus ! Depuis six ans …
- PAS SIX ANS ! hurla la jeune femme, en se levant brutalement de sa chaise, la renversant violemment, tout en faisant retentir vigoureusement les chaînes qui la retenaient.
Le soldat eut un mal fou à ne pas sursauter. La blouse pénitentiaire orange ne dissimulait en rien les multiples griffures et coupures sur ses jambes et ses bras.
- Pas six ans … répéta-t-elle. Cinq ans, dix mois et vingt-quatre jours.
- Rasseyez-vous, ordonna-t-il.
Elle s'arrêta, et pencha à nouveau la tête, comme bloquée. Son expression était figée sur un rictus étrange. Le militaire ramassa sa chaise, et la força à se rasseoir.
- Si vous ne nous dites rien, l'unité scientifique s'en chargera.
- Vous bluffez.
- Non. Moi, je m'en lave les mains.
- La violation de vie privée, c'est pas interdit par la loi ?
- Pas dans une affaire comme celle-ci. Puisque j'ai un mandat, ajouta-t-il en posant une feuille sur la table d'interrogatoire.
Il s'arrêta soudain, et la fixa intensément, de ce regard vert que la détenue aimait et abhorrait à la fois.
L'homme soupira.
- On vous a déjà interdit de faire « ça », non ?
Elle regarda ses poignets, couverts de traces de morsures.
- Probable. Je n'écoute pas trop ce qu'on m'interdit. Vous vous souvenez, la piraterie, tout ça …
Le militaire s'avança vers elle, et passa un gant sur le bord de la bouche de la prisonnière.
- Il te reste du sang au coin des lèvres.
- Il faut au moins ça pour se sentir en vie …
Dans l'autre cellule, le médecin n'en menait pas large lui non plus. Au contraire de sa collègue, la jeune femme s'attelait à répondre à ses questions par d'autres questions – souvent sans rapport – sans jamais lui laisser d'ouverture.
- Où est la cargaison ?
- Je t'ai déjà dit que ton bouc t'allait diablement bien ? Quand est-ce que tu t'es rasé pour la dernière fois ?
- Je ne me répèterais pas. Où est l'Arcadia ?
- Tu es toujours aussi bon en escrime ? Je meurs d'envie de reprendre l'entraînement, mais …
Elle laissa sa phrase en suspens, et secoua ses mains menottées. Un sourire s'étendait sur ses lèvres, une petite moue désolée.
- Et tu sais quoi ? la coupa le médecin dans sa tension dramatique. Tu y resteras jusqu'à la fin de ta peine si tu ne nous aides pas à retrouver cette cargaison.
La jeune femme se fendit d'une grimace, puis d'un sourire. Elle s'accouda à la table d'interrogatoire.
- Je me demande ce que dirait ton patron s'il apprenait que tu es venu sans autorisation. Après tout, depuis quand un médecin militaire, aussi brillant qu'il soit, est-il habilité à interroger des détenus ?
Sa respiration se coupa involontairement. Elle avait touché le point sensible. Mais le docteur se reprit bien vite.
- Depuis six ans qu'on t'a collé dans ce trou, personne ne t'a fait parler. Je ne suis pas là pour ça, même si je t'ai posé quelques questions. Moi, je viens juste te donner une info.
- Laquelle ? demanda-t-elle, intriguée.
Il aurait souri si l'information qu'il avait à lui donner n'avait pas été mauvaise.
- Puisque vous ne donnez pas de résultats, l'unité scientifique se chargera de vous faire parler.
- « Vous » … Elle y sera mêlée aussi ?
- Certainement.
Excédé, il s'assit sur le bureau et plongea son regard doré dans les yeux de la jeune femme, cachés par des cheveux qui n'avaient pas étés coupés depuis bien trop longtemps. Il avança une main tatouée vers son visage, et effleura du bout du pouce la large cicatrice qui barrait sa joue droite depuis l'arête de son menton jusqu'à sa pommette.
- Si seulement on n'en était pas arrivé là … soupira-t-il.
Leurs visages étaient à quelques millimètres l'un de l'autre, leurs yeux ne se lâchant pas du regard.
Et puis, n'y tenant plus, il posa ses lèvres sur celles de la prisonnière. Cette dernière se laissa emporter. Depuis combien de temps n'avait-elle pas eu de contact humain ?
Le médecin s'en voulait terriblement d'avoir franchi la limite qu'il ne devait pas dépasser.
- J'aurais parié que des tonnes de nanas seraient prêtes à se damner pour avoir droit à un bisou. Et que, au passage, les tueurs psychopathes, c'était pas ton genre.
Sur le coup, il hésita à lui balancer une réplique bien sentie, mais finalement, décida d'être honnête.
- Tu sais … dit-il, enjôleur, en caressant sa joue avec le pouce. Bizarrement, je n'ai jamais été autant attiré par quelqu'un que par toi ...
- Oh … s'étonna-t-elle faussement. J'aurais jamais pensé que tu la jouerais « bon flic, mauvais flic » …
- Il y a pas mal de choses que tu ignores sur moi, chérie, répondit-il avec un sourire en coin.
- Comme ?
Le docteur lui glissa quelques mots à l'oreille, qui surprirent la jeune femme.
- Le fait que si vous arriviez à vous échapper, je me ferais volontiers prendre en otage.
Puis il se redressa, et sourit tristement.
- Tu passeras le bonjour à ta « sœur ».
Sur ces mots, il tourna le dos à la détenue, et la porte claqua derrière lui.
- Silence whispers : « You can listen to the screaming soul ? » Yami wo …
- Prisonnier numéro X14098 ! Posez votre instrument, nous venons vous chercher pour votre convocation !
Sans leur jeter un regard, elle poursuivit sa chanson.
- Yami wo terashidasu costume …
- Posez ce violon ! Nous ne répèterons pas !
La jeune femme hésita un court instant à s'enfuir, en utilisant l'archet comme une arme, mais finalement, elle posa l'instrument sur sa couchette.
Elle était fatiguée.
La porte coulissa automatiquement quand elle détecta le groupe de militaires qui se tenaient devant. Pas moins de dix-huit soldats avaient été affectés au transport de la prisonnière. Elle en était presque flattée, tiens.
Indépendamment de ça, la jeune femme se doutait que ce pour quoi on l'amenait ici n'allait pas être drôle. Le médecin l'avait prévenue, mais elle était certaine que ça serait cent fois pire. Encerclée par la vingtaine de militaires entraînés et surarmés, elle savait qu'elle n'aurait aucune chance de s'échapper. Le complexe médico-militaire lui était inconnu, et la moindre tentative d'évasion se solderait par un échec. Elle était téméraire, pas suicidaire.
On lui fit traverser quelques pièces, dont des laboratoires. Dans le cinquième où elle entra, elle vit quelque chose qui la révulsa atrocement.
- QUE LUI AVEZ-VOUS FAIT ? hurla-t-elle en se débattant soudain.
Dans une cuve remplie de formol ou d'un liquide semblable, flottait un corps anthropomorphe, dont la longue chevelure, qui à travers l'eau semblait grise, devait en réalité être dans les tons de violet ou de mauve. Le corps inerte était piqué de diverses électrodes médicales. Ce visage sans bouche, elle l'aurait reconnu entre mille autres identiques.
- Ne la lâchez pas !
- Attention !
La prisonnière se tortillait comme une anguille, et frappait comme elle pouvait les soldats autour d'elle. On lui avait ceint le cou, les poignets et les chevilles, qui étaient reliés l'un avec l'autre par des chaînes forgées dans un titane incorruptible provenant d'une exploitation minière du système Zohar GH80.
- Je vais vous …
Elle reçut un coup de crosse dans le ventre, ce qui la calma momentanément.
Miimé, dernière représentante en vie de son espèce, les Nibelungen, dormait d'un sommeil médicalisé dans l'une des cuves longilignes du laboratoire.
- Je vous crèverais … cracha la pirate.
- C'est ça … grogna l'un des militaires.
On la força à suivre le rythme, malgré ses résistances appuyées. La détenue essayait de lutter, mais les chaînes à son cou l'entravaient bel et bien.
Ils atteignirent rapidement le septième laboratoire. Quand la porte s'ouvrit, la jeune femme dut attendre que ses yeux s'accommodent à l'obscurité. Des petites diodes lumineuses multicolores clignotaient et des « bips » stridents retentissaient çà et là autour du dispositif.
Deux tables d'opération au centre de la salle. Deux panneaux de commande. On la força à s'allonger, et on l'attacha à la table. Un chant résonna derrière le panneau métallique.
- La peste emporte les enfants …
- Purée, pas celle-là … grimaça un militaire.
La porte s'ouvrit à nouveau, et d'autres militaires en uniforme entrèrent dans le laboratoire. Traînant après eux une autre femme.
Elle n'opposa que peu de résistance à ses geôliers. On les attacha toutes les deux, et on leur brancha tout un tas de dispositifs médicaux. Après leur avoir enfoncé des seringues aux poignets, le médecin en charge de l'opération appuya sur quelques boutons du panneau de commande.
La jeune femme chercha à établir un contact visuel avec son amie, mais bizarrement, l'autre ne la regarda pas. Concentrée sur le plafond au-dessus d'elle, la prisonnière, dont on ne voyait que la bouche, souriait avec une sorte de détachement étrange.
Les deux militaires qui s'étaient occupés des interrogatoires étaient présents, et faisaient profil bas. Le médecin ne pouvait pas assister son collègue, par manque de qualifications officielles et le lieutenant fixait les LEDs clignotantes, les yeux perdus dans le vague.
La porte s'ouvrit une troisième fois.
- Cette opération ne peut pas avoir lieu ! tonna un autre scientifique en blouse blanche.
L'intrusion dans son laboratoire arrêta le geste du docteur.
- Quoi encore ? s'énerva ce dernier. J'ai signé trois cents papiers, passé cinq examens dont deux psychologiques, et laissé des échantillons d'ADN pour pouvoir faire cette opération ! Alors pourquoi est-ce qu'on m'interrompt ?
Le scientifique qui était entré en trombe dans le laboratoire prit une inspiration, et débita sa tirade d'une traite.
- L'une des deux est jugée psychologiquement instable. Et elles n'ont pas d'avocat.
- Il nous faut les deux pour faire marcher le programme, afin d'être sûrs que les mémoires coïncident. Et le procureur a donné son aval pour l'opération.
- Avec une patiente atteinte de troubles mentaux, c'est illégal.
Le scientifique était en réalité un être mécanisé. Son visage, malgré le métal, trahissait une angoisse terrible.
- Nous avons eu une dérogation spécifique du bureau fédéral. Vous n'avez aucune raison de remettre en question la procédure. Cela suffit. Sortez !
- Je vous aurais prévenu.
Le médecin humain fut pris de colère, et attrapa son collègue par le col.
- Faites bien attention à ce que vous allez faire. Personne ne m'empêche de vous dénoncer pour complicité avec la piraterie.
Le lieutenant les sépara. Le Mécanoïde toisa son collègue d'un regard acéré, et sortit de la pièce sans un mot de plus.
Soudain, la détenue se rendit compte qu'un Mécanoïde venait de prendre leur défense. Les temps avaient bien changé, en six ans de captivité.
Le responsable de l'examen ramena ses cheveux sous la charlotte qu'il portait.
- Nous allons procéder à l'opération.
Il appuya sur un bouton. Les tubes reliés aux seringues enfoncées dans les veines des détenues brillèrent soudain, traversés par un liquide. L'une cria, se débattit, alors l'autre resta désespérément stoïque. L'anesthésiant fit vite effet, et deux casques lumineux tombèrent sur les yeux des deux femmes endormies.
- Nom complet, date et lieu de naissance.
La machinerie commença à émettre des bruits stridents et à clignoter frénétiquement.
- Prénom du détenu X14098 : Elyse. Prénom du détenu X14099 : Claire. Impossible d'obtenir les informations relatives aux recherches suivantes : noms de famille, dates et lieux de naissance, scanda la machine.
- Qu'est-ce que … s'étrangla le scientifique.
Ce dernier releva les yeux vers les deux cobayes : si celle de droite n'avait aucune expression, endormie de force par le médicament, l'autre en revanche souriait toujours, figée par l'anesthésie. Se sentant nargué, le médecin frappa du poing contre son bureau.
- Engagement du processus d'exploitation de la mémoire à long terme.
Le médecin militaire serra les dents. Ce processus n'était pas homologué, et en aucun cas ce scientifique n'était habilité à le faire. Du moins, sans assistance.
- Processus d'exploitation de la mémoire à long terme – Engagé.
- Consultation des informations suivantes : noms complets, dates et lieux de naissance.
Un bruit de souffle mécanique emplit le laboratoire pour la deuxième fois des pics électriques bleus couraient autour du crâne des détenues sous les casques, les diodes clignotaient activement, puis le verdict tomba, au bout de deux longues minutes.
- Impossible d'obtenir les informations relatives aux recherches suivantes : noms de famille, dates et lieux de naissance. Derniers lieux identifiés dans le lobe temporal médian : Planète 78-dzêta, dite Select, dans le système solaire Thor. Age approximatif des détenues : six ans en temps terrien.
L'écran s'alluma au-dessus des tables d'opération. Des images de l'orphelinat du point de vue d'un enfant, puis de l'incendie criminel du centre d'accueil de Select. Apparut le visage d'un homme de vingt ans, la joue gauche dévorée par une immense estafilade mal cicatrisée.
- Bordel … Mais ça nous éclaire déjà sur certains points …
Il nota quelques mots dans son rapport, puis annonça à voix haute :
- Poursuite de la recherche approfondie dans l'hippocampe.
- Processus de recherche centralisé dans l'hippocampe – Engagé.
Les recherches se firent pendant plusieurs heures, où on explora les différents souvenirs que les deux femmes possédaient. Le but était de connaître l'emplacement de la cargaison volée, mais quand ils trouvaient un souvenir relatif à leurs exactions, ils prenaient tout de même la peine de l'annoter dans leur rapport.
Ce rapport en question, ils l'étayèrent d'au moins vingt-neuf pages supplémentaires (soit une bonne cinquantaine d'articles détaillés), puisque même si les deux femmes avaient six ans quand le pirate le plus recherché de la galaxie les avait recueillies, elles étaient tout de même coupables de complicité avec des membres de la piraterie, et ce, depuis leur plus jeune âge. Furent alors annotés différents meurtres de sylvidres (même si ces crimes-là leur vaudraient certainement une remise de peine plutôt qu'une aggravation, après le sauvetage de la Terre par Harlock) violation de propriété privée et falsification d'identité à de nombreuses reprises (notamment dans l'hôpital central de Tokarga et dans l'établissement scolaire Mathoine Sommiel) d'intrusion illégale dans une base militaire, et bien d'autres encore.
Soudain, passèrent sur l'écran des images d'un vieux bâtiment, en pierres brunes. Les souvenirs qui défilaient représentaient tour à tour une cantine, une chambre d'internat, une salle de classe une femme d'une trentaine d'années aux cheveux châtains, souriante des bouteilles d'alcool, de la neige, un souterrain, un tourbillon de sang et de machines, …
Ce qui retint l'attention du scientifique, ce fut le souvenir du bal, qu'elles conservaient au creux de leur lobe temporal. Sur son panneau, il voyait clairement d'autres zones du cerveau – réservées à l'affect – s'activer en un feu d'artifice neuronal à moment-là, ce qui l'intrigua particulièrement : ça devait être une partie de leur vie spécialement importante. En repassant le visionnage, il crut reconnaître les deux adolescents avec qui les détenues partageaient une bouteille dans un local. Il ne dit rien à voix haute.
N'était-ce pas le médecin militaire et le lieutenant, ces deux garçons ?
- Buvez, ça vous fera du bien.
Claire tremblait encore. Malgré l'anesthésie, elle sentait que quelque chose s'était introduit par la force dans sa mémoire elle n'osait même pas imaginer ce qu'elle aurait ressenti si on ne l'avait pas endormie … Le pire, c'était de savoir qu'elle n'avait aucun contrôle sur ce qu'on pourrait bien modifier dans son cerveau. De toutes les tortures qu'elle avait endurées, c'était de loin la pire.
Dans la pièce, un médecin s'occupait de vérifier ses constantes vitales. Tout enchaînée qu'elle était, on avait quand même décidé de placer plusieurs militaires à la sortie de la salle par respect pour son intimité, bien que l'une d'entre eux soit à l'intérieur et la surveille du coin de l'œil. Elle était également venue l'informer de ses droits, et que la suite du programme.
- Nous reprendrons demain, à moins que vous ne préfériez livrer l'emplacement de la cargaison.
- Je … jamais …
- Arrêtez de bouger, grogna le médecin.
- Comme vous voudrez. N'hésitez pas à nous informer si vous changez d'avis.
La militaire allait se retirer vers son coin de mur, quand un de ses camarades ouvrit la porte, l'interpella, lui glissa quelques mots, et la laissa revenir.
- On vous demande au parloir commun.
- Mais … je croyais que ça m'était interdit de rencontrer quelqu'un …
- Si vous ne voulez pas y aller, pas de problème.
- Non ! J'arrive.
Le médecin lui donna quelques indications, puis la laissa suivre la militaire. Le groupe de soldats placé devant la porte suivit les deux femmes, et les accompagna jusqu'au parloir.
- Vous avez vingt minutes.
Elle trouva que c'était peu. Depuis six ans qu'on l'avait enfermé, elle n'avait eu droit à aucune visite. Mis à part les nombreuses tortures où elle avait eu le loisir d'être en présence de soldats, elle avait rarement pu voir des humains. Enfin, des personnes douées d'empathie du moins.
La porte s'ouvrit et un militaire l'accompagna jusqu'à la seule table occupée. Les yeux écarquillés quand elle reconnut son amie, la pirate se précipita vers elle, bien qu'entravée par ses chaînes. L'autre femme se leva difficilement et la prit dans ses bras. Elles tombèrent à genoux sur le plancher.
- Oh mon Dieu … Tu vas bien …
- Toujours vivante, rassurez-vous … murmura Elyse, les larmes aux yeux.
Claire se releva, et aida son amie à faire de même. Cela l'étonna quand elle vit que la jeune femme ne pouvait presque pas marcher seule.
- Qu'est-ce qu'il t'est arrivé ?
- Ils ont bien fini par me péter le genou, ces enflures … Il faudrait qu'on l'opère, mais je refuse qu'on m'anesthésie. J'ai pas confiance en ces crevards.
La pirate à la joue balafrée s'assit en face de son amie. Elle avait pris peur en entendant les médecins, mais pour quelqu'un qu'on avait dit cliniquement instable, Elyse semblait pourtant être en pleine possession de sa conscience. Elles n'avaient pas pu se revoir depuis le début de leur peine. En six ans, elles n'avaient pas beaucoup changé. Seulement, leurs traits s'étaient tirés, et leurs joues amaigries, suite aux tortures et aux nuits sans sommeil.
Car il ne fallait pas compter sur les vivants pour vous rassurer à propos des morts.
- Je ne veux pas qu'ils recommencent, lâcha Claire après quelques secondes de silence. C'était … horrible.
- C'est vrai. Mais je ne compte pas parler.
- Moi non plus. Juste, je veux que ça cesse … Six ans de prison, c'est trop long. Si ce n'est pas l'Enfer, où peut-on bien être ?
- D'un autre côté, on a tué trop de monde pour avoir une place gratuite au Paradis, lui fit remarquer Elyse.
- C'est vrai. Mais tu ne vas pas me dire que Dieu laisserait notre place aux sylvidres !
- Je suis d'accord. Cependant, l'Enfer est pavé de bonnes intentions … répondit-elle avec un sourire amusé.
- Je me demanderais toujours pourquoi on s'est laissé prendre. Si j'avais su, on aurait laissé ce vaisseau là où il était, et on se serait tirés ...
- C'est vrai. Malheureusement, c'est un peu tard pour regretter. Aujourd'hui, la question, c'est « quand ».
- Pardon ?
- Quand est-ce que cet idiot viendra nous chercher ?
La pirate à la joue recousue resta figée. Alors ils disaient vrai, les scientifiques ? Avait-elle bel et bien perdu l'esprit ?
- Il est … mort, lui rappela Claire.
- On n'a aucun cadavre, aucune trace, rien. Disparu, peut-être, mais pas mort.
- Tu te tortures … soupira Claire. Il est mort. Il serait venu bien avant, s'il était en vie.
La jeune femme se rembrunit. Elle ne croyait aucunement à la soi-disant mort de leur père adoptif. Mais le temps lui avait fait prendre conscience de beaucoup de choses.
- Pourtant … tu te souviens de cette croix sur le pont, en face de son fauteuil …
- Du sang, oui. Il a dû réussir à traîner sa carcasse quelque part, mais il y avait du sang partout.
- Tu me l'as montrée toi-même. Une croix, avec des taches plus larges aux extrémités. Comme les deux os croisés sur l'étendard.
- Ça ne peut pas être volontaire. Tu te fais des films … Il nous aurait sorties de là bien avant, s'il était en vie. Il n'a même plus d'équipage. Une partie est morte, l'autre est dans plein de bases différentes. Il ne pourrait rien faire de toute façon.
En fait, elle ne savait même pas s'ils étaient encore vivants, ceux qui étaient emprisonnés. On les avait tenues à l'écart de toutes les informations sur leurs pairs.
Elyse posa ses poings sur la table, et se pencha vers son amie.
- Cette croix … L'Arcadia qui est introuvable … La cargaison qu'ils n'arrivent pas à trouver dans nos mémoires …
- Tu sais très bien où elle est, cette cargaison, tout comme moi.
- Si c'était vraiment le cas, ils l'auraient déjà, et on ne repasserait pas à la casserole demain.
Claire baissa les yeux, et vit les poignets constellés de morsures et de griffures de son amie.
- Je suis sûre qu'on reverra l'extérieur. Je ne saurais dire si ce sera demain ou dans dix ans, mais une chose est sûre, on reverra l'espace.
- Dans un peloton d'exécution.
- Non ! Je suis sûre qu'on sera dehors plus vite que tu ne le penses.
- Je ne le pense pas, soupira Claire, en se rejetant contre le dossier inconfortable de sa chaise. Six ans … autant dire une éternité.
- Ça ferait de lui le plus abominable des hommes, s'il n'était pas venu, alors qu'il le pouvait. Mais tu le sais aussi bien que moi, on peut lui faire confiance.
- Arrête de divaguer. Il n'y a plus de chance pour nous. On va purger nos deux cents quatre ans restants, et … on va pourrir ici jusqu'à la fin de notre vie, si on ne nous abat pas avant.
- Alors peut-être … qu'on est vraiment fichues ? Qu'on va y rester ? Oh, pauvre de nous …
Elle se mit à rire. Claire avisa de nouveau ses bras rongés.
- Ils disaient que tu étais folle.
- Folle … ? Oh, oui …
Son amie l'effrayait. Le léger sourire qu'elle avait en coin, son œil balafré, ses cernes et ses joues creuses la rendaient presque effrayante.
Se retenant de rire encore, Elyse baissa le regard, ses yeux cachés par ses cheveux.
- Souvent, n'est pas fou celui qu'on croit … commença-t-elle. La plupart du temps, le fou est bien plus conscient de ce qui se passe que tous les autres. Ils sont tous obnubilés par eux-mêmes, et au final, c'est le fou qui est plus lucide que tous.
- Tu es sûre que ça va ? s'inquiéta Claire.
Le militaire qui surveillait la pièce consulta sa montre.
Elyse releva les yeux, et croisa ceux de son amie.
- « Il » nous a dit un jour qu'il valait parfois mieux avoir des spectres que la réalité en face de soi.
Claire reconnut le regard de son amie, celui qu'elle était souvent la seule à comprendre, celui qui la rassurait. Un regard brillant, déterminé, presque souriant.
Son amie n'avait pas disparu.
Elle comprit instinctivement ce que la jeune femme voulait lui dire.
- Ce n'était pas dans ce contexte, sourit-elle.
- Qu'importe. Tu te souviens quand Tochirô nous avait expliqué l'illusion référencielle ? Eh bien, ils n'ont juste pas réalisé qu'ils étaient dans une fiction, et se persuadent de ce qu'ils veulent bien croire … répondit la jeune femme d'un ton léger.
- Et quand ils s'en rendront compte, ce spectacle sera grandiose, plaisanta Claire.
- Ça me rappelle Aralkum, tiens …
- Cette soirée devant la carcasse du tank ?
- Exactement.
- Mesdames, l'entretien est fini.
Dans sa nouvelle cellule, Claire n'arrivait pas à dormir. Les heures passées sous anesthésie l'avaient bien fatigué, mais d'un autre côté, elle avait une sacrée forme. De plus, elle savait que dormir ne restaurerait pas son énergie, puisque de nombreux cauchemars prendraient un malin plaisir à hanter sa nuit.
Il n'y avait aucune fenêtre. L'espace lui manquait. C'était fou comme cet endroit froid, hostile et meurtrier pouvait représenter pour elle la chaleur d'un foyer.
Toutes les précautions pour prévenir leur fuite avaient été prises, et la jeune femme ne voyait aucun moyen de s'échapper. Avec un soupir, elle s'allongea sur la couchette, et fixa le plafond avec attention. Remarquant le verre vide de son repas, posé sur la tablette, elle le prit et s'amusa à le jeter au-dessus d'elle, le laisser retomber, l'attraper, et recommencer. Le gobelet en plastique tournoyait dans les airs, voltigeant au gré de sa poigne. Il retombait lestement dans sa paume, et elle le jetait à nouveau.
Tori et Mii lui manquaient, la cuisine de Masu lui manquait, l'adrénaline du combat lui manquait, ses dragons lui manquaient, l'alcool lui manquait, les engueulades avec Harlock lui manquaient.
Depuis six ans qu'elle se trouvait bloquée là, c'était à peine si elle s'était sentie vivante. Entre les traitements inhumains et l'aliénation de la prison, la jeune femme avait eu la nette impression de ne plus vivre que par intermittence. Les seuls instants à avoir fait battre son cœur dans sa poitrine, à avoir fait pulser son sang dans sa gorge, c'étaient les moments après la torture : la nourriture fade sous ses dents après des jours de faim la chaleur d'un drap rêche sur sa peau après un séjour dans une chambre froide la piqûre de l'antiseptique sur ses plaies après des coups de fouet …
Ces petits moments, qui étaient sans doutes les pires de sa vie, mais qui lui rappelaient qu'elle était vivante. Dans ces instants, la brume sur son esprit se délassait, et elle savait quoi faire pour survivre, fût-elle obligée de se laisser tourmenter par ses geôliers. Car il n'y allait pas uniquement de sa survie à elle : s'ils étaient là, la vie de tout l'équipage de l'Arcadia encore vivant était en jeu.
Dans une autre cellule de la base scientifique, Elyse se trouvait dans la même lutte insomniaque, qu'elle savait irrésoluble.
Allongée sur le côté, elle fixait la porte en verre teinté, derrière laquelle un soldat faisait une ronde. Il devait s'ennuyer, lui aussi …
On l'avait quand même autorisé à embarquer son violon. Se rappelant de cela, la jeune femme se leva, et ouvrit la malle. Le couvre-feu était sonné depuis un bon moment déjà, et toutes les lampes étaient éteintes. A la lumière défaillante des bornes d'incendie allumées en permanence, l'instrument reluisait d'une étrange teinte mauve, qui glissait comme une ombre carnavalesque sur son vernis. La table d'harmonie était brune, comme tous les autres violons. Cela l'attrista, d'ailleurs, de voir que ce violon était semblable à tous les autres. Au moins se démarquait-il par le son. Enfin … La jeune femme caressa tristement la volute de l'instrument.
Le violon était de bonne facture, malgré des chevilles un peu capricieuses. Elle avait dû avouer quelques crimes pour qu'on lui en fournisse un, mais en soi, rien qui puisse rallonger sa peine ou celle de Claire. C'était surtout des informations en rapport avec d'autres pirates, qui eux usurpaient le titre de combattants pour la liberté. Etrangement, les militaires s'étaient montrés plus doux quand elle leur avait permis d'arrêter ces pirates de pacotille. On utilisait parfois la jeune femme pour essayer de comprendre des opérations de contrebande. Si elle pouvait mettre sous les verrous des usurpateurs de bannière, elle le faisait bien volontiers.
Dès le début de son incarcération, la détenue s'était mise à montrer des signes de troubles mentaux. Cela conforta l'armée dans ses idées selon lesquelles les pirates de l'Arcadia étaient pour la plupart des psychopathes. Même si au début, on avait cru que c'était un stratagème, les militaires s'étaient rendu compte que ce n'était pas le cas. Après plusieurs tests avec des cliniciens, on avait bien identifié une pathologie mentale. On l'avait d'abord crue atteinte de névroses, mais c'était en réalité un trouble de la personnalité limite incluant de légères tendances à la mutilation par autophagie qui avait été le diagnostic final du psychiatre de l'armée.
Durant les fréquents entretiens qu'elle avait avec des responsables qui voulaient la faire parler, la prisonnière s'était montrée tour à tour très douce puis extrêmement agressive. Toujours avec des réactions disproportionnées par rapport à ce qu'on lui demandait, la détenue avait toujours paru terrorisée par le fait qu'on puisse l'abandonner, et malgré le bulletin sur la mort d'Harlock, n'avait jamais cessé de croire qu'il était toujours en vie.
On l'avait torturée, aussi fréquemment que les autres détenus, puisque des dispositions particulières avaient été prises pour elle et son amie. Un psychiatre surveillait quand même son état, et après chaque séance de torture, il la trouvait recroquevillée dans un coin de sa cellule, terrassée par une peur terrible, et dévorée par une haine insatiable. Mais il ne lui était pas plus secourable qu'un autre : un seul médecin avait pu approcher la jeune femme sans qu'elle n'y fût opposée, et celui-ci était porté disparu. Le gouvernement se moquait que la jeune femme puisse être malade, quand il avait affaire avec des pirates aussi recherchées et dangereuses qu'elles.
La pirate se saisit du violon, le posa sur son épaule, et commença à jouer. Au bout de cinq notes, son geôlier tambourinait contre la vitre en lui criant d'arrêter. Elle posa l'archet, mais garda l'instrument, serré contre sa poitrine.
Son amie avait raison. Que cela pouvait-il bien être, si ce n'était pas l'Enfer ?
