Petit challenge ... Devinez qui est M. Feder ?
Bonne lecture !
Une toute autre histoire
Chapitre 2
On les attacha à nouveau aux tables. Elles ne tentèrent pas de se débattre, déjà résolues à endurer le supplice à venir. La fatigue aidant – aucune des deux n'était parvenue à dormir durant la nuit précédente – les deux femmes attendirent simplement qu'on actionne l'alimentation des seringues, pour tomber à nouveau dans un sommeil médicalisé. Elles s'attendaient à passer un très mauvais moment, et savaient que ça ne servait à rien de lutter.
Le médecin, suivi d'un assistant, entra dans le laboratoire. C'était un jeune homme, qui ne devait pas être plus âgé que la plupart des soldats. Ses cheveux châtains broussailleux ramenés sur l'arrière de son crâne lui donnaient un petit côté négligé sans tomber dans le sauvage. Il était entré dans la médecine militaire depuis quelques années. Repéré par le grand scientifique en charge des opérations sur le cerveau grâce à ses brillants résultats, il s'était vu autoriser l'accès au laboratoire. Ses yeux cernés et son menton plutôt mal rasé ne cachaient rien des longues nuits de travail qu'il enchaînait depuis quelque temps déjà, puisqu'il avait fait des recherches sur les œuvres de son mentor afin de pouvoir l'assister dans sa tâche.
Justin S. Feder – le nom marqué sur son badge – observa son aîné allumer les machines.
- L'opération va commencer. Nous continuerons d'exploiter les souvenirs présents dans l'hippocampe.
Il appuya sur le bouton qui activait l'anesthésiant, et regarda le liquide lumineux descendre jusqu'à la prise de l'intraveineuse. L'homme demanda à son assistant d'allumer le panel de contrôle, puis il prit une grande inspiration.
Il fallait trouver l'emplacement de la cargaison.
Le médecin militaire était venu trouver le scientifique la veille, pour lui exposer son point de vue. Il trouvait ça complètement contre l'éthique d'opérer seul les deux femmes, fussent-elles de dangereuses mercenaires.
En réalité, son assistant avait eu un empêchement de dernière minute, expliquant son absence. Il avait dû faire un passage par l'hôpital pour un contrôle de santé : le jeune homme avait eu un accident grave quelques années auparavant, et comme il en gardait des séquelles, les médecins lui avaient conseillé de faire vérifier ses anciennes blessures régulièrement, même s'il ne subsistait plus qu'une large cicatrice.
Les recherches du jour n'avaient pas été plus fructueuses que la veille, révélant quelques autres exactions, mais rien en rapport avec la cargaison. Bizarrement, tous les souvenirs qu'elles avaient de cet attentat étaient généralement différents de l'une à l'autre, et quand ils se recoupaient, les données étaient inexactes sur le terrain.
Le scientifique se sentait comme un lion en cage, impuissant, et incapable de trouver comment s'échapper du trou où il était, alors qu'il se démenait corps et âme pour identifier le souvenir manquant.
Aussitôt sortie de la léthargie artificielle où on l'avait plongée, Claire fut traînée chez le médecin qui l'avait ausculté la veille – tout comme son amie, elle détestait les docteurs, et cette visite de courtoisie juste après son réveil ne la mit pas de bonne humeur – puis on l'amena dans un parloir en verre. De l'autre côté de la vitre, une femme en tailleur serré blanc, la quarantaine, était assise avec un pad numérique entre les mains. Son sourire éclatant contrastait magnifiquement avec sa peau foncée, ses yeux rosés semblaient rassurants, et un carré lumineux de la même couleur à son menton témoignait d'une partielle mécanisation.
- X14099, c'est cela ? lui demanda-t-elle.
Elle ne paraissait pas méchante ou agressive. La pirate lui aurait volontiers fait confiance, dans d'autres circonstances. Cependant, quelque chose d'impossible à identifier força Claire à s'en méfier. D'instinct, elle sut que cette femme n'était pas si honnête qu'elle pouvait le sembler.
- On m'appelle Claire.
- Enchantée. Je suis Madame Laera Amehor, psychothérapeute indépendante mandatée par le gouvernement. On m'a demandé d'établir votre bilan psychologique.
- Je n'ai rien à vous dire.
- Allons. Après ce que vous venez de vivre, vous avez sûrement besoin … de vous exprimer ? J'ai cru comprendre que vous êtes isolée depuis un moment …
- Je ne vois pas en quoi c'est un problème.
- Vous avez vécu … quelque chose de traumatisant … Être élevé par un pirate, ça peut être un peu déroutant …
- Mes pères adoptifs ont été les meilleurs dont on puisse rêver.
- Racontez-moi, sourit la psychologue, plus sur le ton de la proposition que sur celui de l'ordre. Nous avons tout le temps que vous désirez.
- Vous êtes soumise au secret professionnel, non ?
- Bien sûr, sauf si cela en va de votre santé.
- Dans ce rapport, que diriez-vous aux gens d'en haut ?
- C'est un bilan tout ce qu'il y a de plus normal, une analyse de votre fonctionnement intellectuel.
- Pourquoi ne pas nous en avoir fait un quand on nous a enfermées ?
- Vous étiez au service des prisonniers politiques. Maintenant, comme c'est l'unité médicale qui a pris le relais, nous devons avoir un dossier complet sur vous et votre mode de pensée.
La détenue hésita. Elle faisait peu confiance à cette femme, mais d'un autre côté, elle ressentait le besoin de livrer sa peine à quelqu'un. C'était dur à expliquer, mais la fatigue psychologique qu'elle endurait depuis six ans n'était pas prête à s'effacer d'elle-même.
- Ils nous ont sauvées d'un incendie, commença-t-elle, se sentant déjà libérée d'un poids. Et alors qu'ils auraient pu nous laisser sur notre planète, à crever la faim avec les autres, ils nous ont gardés près d'eux. Les policiers, sur Select, disaient qu'on était des otages, et que si l'on mourait, ce n'était pas grave. On leur doit la vie. S'ils n'étaient pas venus, on serait mortes dans les flammes. Et ceux du bon côté de la loi, ceux qui devaient nous protéger … ils se moquaient de nous sauver ou non.
Elle s'arrêta, posant sa voix doucement. Ils en avaient parlé, avec Harlock, dix ans après qu'il les ait adoptées. Mais … cela lui fit un bien fou de l'énoncer, comme si cela permettait de dédouaner, aux yeux du gouvernement, le pirate des crimes qu'il avait pu commettre. Harlock et Tochirô étaient des gens bien. Des pirates, certes, mais qui avaient sacrifié leur vie, toute leur vie, pour promettre aux futures générations un monde meilleur. A commencer par elles.
- Qu'on traite ces gens comme des criminels, je trouve ça atroce. On nous assimile à des monstres, mais en réalité, on suit juste ce qu'on estime bon.
- Sans vouloir vous offenser, dans une société, on ne peut pas se permettre d'agir comme bon nous semble, vous savez …
- Je préfère aller à l'encontre des règles plutôt que de me plier à des ordres donnés par des lâches ignares et dangereux.
- Comme ?
- Vous vous souvenez, il y a dix ans, quand les sylvidres ont voulu envahir la Terre ? Si on avait écouté les lois terrestres, nous ne serions même pas là pour en parler.
La discussion continua un bon moment. Claire évita cependant les sujets trop personnels qu'elle ne voulait vraiment pas voir transmis aux autorités. La psychologue lui semblait honnête, mais sa pointe d'anxiété ne disparaissant pas, la pirate ne se risqua pas à dévoiler certains sujets.
- J'ai une question à vous poser, et elle risque de ne pas vous plaire.
- Faites.
- Ne vous est-il jamais venu à l'esprit que ce pirate pourrait s'être servi de vous ?
La question laissa Claire sans voix. Bien sûr qu'elle s'était posée : le médecin qui avait sauvé Tadashi et Harlock après la bataille qui avait fait écho à leur fête de Noël s'en était inquiété. Il avait rencontré deux adolescentes loyales envers leur tuteur, capables de tuer alors qu'elles n'avaient que seize ans. N'était-il pas en droit de se demander si le pirate ne les manipulait pas ?
- Cela vous semble être un jugement un peu dur, excusez-moi.
- Non … c'est juste que …
Cette femme pouvait-elle être dans le vrai ? Claire avait été détruite par la mort de son tuteur. En plus de ça, il n'y avait eu personne pour partager ses craintes : Elyse avait été enfermée dans une autre prison, pour plus de sécurité. Ç'avait été une épreuve terrible que de surmonter seule la perte de l'homme qui les avait élevées, et aimé comme ses propres enfants.
Et remettre en question la motivation du pirate, c'était difficile.
- Je ne sais pas.
- Les chercheurs ont relevé une intervention dans le lycée Mathoine Sommiel. Que faisiez-vous là-bas ?
- On aidait une amie.
- Vous y êtes allées de votre plein gré ?
- Bien sûr !
- N'était-ce pas plutôt en réaction au refus de votre tuteur ?
La psychologue voyait bien que la jeune femme était dérangée par ces questions à propos des raisons qui avaient poussé le pirate à les garder sur l'Arcadia. Comme la détenue semblait vraiment être troublée par l'idée que l'homme qu'elle admirait tant ait pu ne pas être honnête, le médecin préféra passer à une autre question.
- Vous avez changé plusieurs fois d'identité, est-ce exact ?
- Oui.
- Comment trouviez-vous ces noms d'emprunt ?
- Euh … des références littéraires, ou simplement des inventions.
- J'imagine que c'était pour passer incognito.
- Exact.
- Mais aviez-vous un fichier dans les documents du gouvernement ?
- Je ne pense pas que l'orphelinat ait pris la peine de le faire.
- Le recensement se fait à quinze ans.
- Donc non.
- C'est pour cela qu'avant l'attentat sur Heavy Melder, vous n'existiez dans aucun des rapports ?
- C'est ça.
- Et quand vous preniez un nom d'emprunt, vous changiez significativement votre comportement ?
- Non, pas beaucoup. Juste assez pour ne pas sembler suspectes.
- Donc on peut dire qu'avant Heavy Melder, vous n'existiez pas ?
- C'est un peu ça.
- D'accord … Et comment vous voyez ça ?
Un petit sourire s'étendit sur les lèvres de la jeune femme.
- C'était classe.
La psychologue tapa quelques mots sur son pad, puis releva les yeux.
- Je n'ai pas encore eu le temps de me pencher sur le cas de votre sœur –
- Amie, la coupa Claire.
- De votre amie, reprit la spécialiste. Vous l'avez vue hier, comment l'avez-vous trouvée ?
- Meurtrie.
- On lui a déclaré un trouble de la personnalité limite. Était-elle prise par de violentes sautes d'humeur, quand vous étiez libres ?
- Rarement. Elle pouvait s'énerver, mais on le faisait tous. Le métier n'était pas facile tous les jours.
- Qu'est-ce qui pourrait le justifier, selon vous ? Les médecins qui lui ont fait passer les tests pensent que c'est la mort d'Harlock qui pourrait avoir fait ressortir chez elle ce trouble.
- C'est une possibilité envisageable.
- Vous a-t-elle dit quelque chose qui vous a surpris, hier ?
Claire prit une inspiration. Il fallait qu'elle soit la plus convaincante possible.
- Non, rien de spécial. Ça fait six ans qu'on ne s'était pas vues, et on voit qu'elle ne va pas bien. Je suppose que les interrogatoires musclés ont étés écartés pour elle, mais ça ne doit pas être très différent …
- En fait, elle n'a eu droit à aucun traitement de faveur.
- Pardon ? Ils sont dingues ! Depuis quand torturer une personne malade peut changer quoi que ce soit ?
Même si elle savait que son amie n'était pas aussi folle qu'elle semblait l'être, cela la ravageait intérieurement de savoir que le gouvernement n'avait aucune pitié pour les malades mentaux.
La séance prit fin peu après, et Claire ne savait qu'en penser. Cela l'avait soulagé, de pouvoir parler, mais elle restait méfiante à l'égard de la psychologue. Cette dernière lui promit de lui faire parvenir une copie du bilan avant de le soumettre aux autorités.
Elyse était assise dans un angle de sa cellule. Le réveil avait été brutal pour toutes les deux, et peu de temps leur avait été accordé pour qu'elles puissent émerger. On avait emmené Claire tout de suite après la fin l'opération, et on l'avait elle-même embarqué dans la direction opposée. Les soldats s'assuraient qu'elles n'aient aucun contact l'une avec l'autre.
Perdue dans ses pensées, elle essuya machinalement une larme échappée de ses yeux. Sa poitrine était complètement contractée par une force invisible, de laquelle elle n'arrivait pas à se soustraire. L'angoisse. Respirer calmement ne changeait rien. Elle tremblait malgré elle, encore sous la terreur de l'opération. Elle avait peur. Peur qu'on ne modifie ses souvenirs, peur qu'on lise en elle comme dans un livre ouvert.
Sa respiration rauque et sifflante lui râpait la gorge. La pirate mordit son bras. La morsure déchaîna un marathon nerveux, qui courait de l'impact jusqu'à sa nuque. Quelques gouttes de sang tombèrent au sol, avec un bruit assourdi par la matière du plancher. Les tremblements ne cessaient pas, et son diaphragme se contractait sans qu'elle ne le veuille.
Elle voulait sortir de ce cauchemar. Quand Harlock avait été arrêté, elles s'étaient bien arrangées pour le récupérer, elles ! Pourquoi ne venait-il pas … et pourquoi tout le monde disait qu'il était mort ?
La troisième batterie de tests se révèlerait peut-être plus utile, se persuadait le scientifique.
- Que pensez-vous de cette opération, Justin ? demanda-t-il à son assistant.
- C'est véritablement passionnant. Ce que je trouve particulièrement impressionnant, c'est de voir qu'elles ne sont pas les monstres qu'on nous a décrit.
- Vous n'y pensez pas ! s'insurgea le médecin. Vous savez pourtant que nous ne sommes pas encore parvenus à chiffrer le nombre exact de leurs crimes !
- C'est vrai, mais ne trouvez-vous pas diablement intéressant de voir ce qui a pu les pousser à devenir ce qu'elles étaient avant qu'on les arrête ?
- Si, bien sûr. Mais si vous vouliez étudier ce genre de choses, vous auriez dû faire un cursus dans la psychiatrie mon garçon …
- J'y songerais … sourit-il à son mentor. Mais la recherche mémorielle est bien plus intéressante quand on n'a pas besoin d'endurer la sensibilité d'un sujet.
- Je vous donne entièrement raison.
L'ascenseur d'accès aux laboratoires s'arrêta, et les portes s'ouvrirent. Ils traversèrent d'un pas leste les quelques pièces qui les séparaient encore du septième laboratoire. Quand ils y entrèrent, ils trouvèrent les deux détenues déjà attachées, et prêtes à subir l'expérience pour la troisième fois consécutive.
La porte s'ouvrit.
- Lieutenant Laufeyson ?
- Excusez mon retard, professeur, le bureau du Procureur m'a retenu un peu trop longtemps.
- Entrez, nous allions commencer.
Le soldat avança jusqu'à son poste de surveillance avec toute la détermination militaire dont il pouvait faire preuve. Son collègue le médecin l'accueillit avec un petit coup de coude dans les côtes.
- T'aurais dû écourter ton entrevue. Ils ne vont pas être contents s'ils apprennent que t'es arrivé en retard.
- Tant pis, soupira l'homme. Le Procureur s'impatiente. Il veut des résultats plus rapides.
Le liquide anesthésiant défila dans les tubes et se répandit vite dans les veines des deux pirates.
L'opération se déroulait depuis bien deux heures maintenant. Rien de bien passionnant, comme les deux fois précédentes.
- Mon garçon, vous voulez bien prendre le relais ? demanda le médecin à son assistant. Ma ceinture me démange, je vais la desserrer.
- Pas de problème.
Le docteur lui céda sa place devant le poste de contrôle, et alla se placer face à une cuve dans le fond du laboratoire pour pouvoir retirer sa ceinture. Il ne se sentait pas très bien depuis quelques minutes. Son dos le démangeait depuis un bon moment, et ça devenait vraiment insupportable. Il délaça la boucle qui maintenait son pantalon haut sur sa taille. Soudain, la démangeaison dans son dos se fit douleur.
Il s'effondra sur le sol du laboratoire.
- Professeur ! s'écria le médecin militaire en accourant auprès de lui.
Une flaque de sang gagna progressivement du terrain sur le carrelage. Les pieds dans le liquide rouge, Law essaya de comprimer la blessure : un trou très fin, gorgé du sang qui s'en échappait, perforait le dos du professeur au niveau de la taille.
Les quatre militaires présents se répartirent vivement les tâches : deux d'entre eux se placèrent devant la porte, tandis que les deux autres portaient secours au médecin.
- Que personne ne sorte, gronda le lieutenant en amenant son communicateur près de sa bouche.
Mais il n'eut pas le temps d'appeler des secours car Feder, l'assistant, appuya soudain sur trois boutons : le verrouillage central des portes, l'alimentation en anesthésie, et l'ouverture de la citerne de chloroforme. Il enfila rapidement un masque de secours, et brisa les filtres des autres disponibles, après en avoir attaché deux à sa ceinture. Le lieutenant essaya de l'en empêcher, mais il ne put lutter contre le produit, et s'effondra en toussant, un rictus de colère sur le visage. Quand il se fut assuré que les militaires étaient suffisamment assommés, il referma la citerne, et s'avança entre les corps inanimés des soldats jusqu'aux deux tables. L'assistant sortit de sa poche les deux tubes d'adrénaline qu'il avait subtilisés en passant par le troisième laboratoire.
Les contrôles s'étaient faits à son entrée dans la base spatiale, puis un deuxième avant qu'il ne pénètre dans l'ascenseur donnant accès aux laboratoires, mais personne n'avait vérifié une autre fois le contenu de ses poches avant qu'il ne rentre dans le septième département de recherche. Malheureusement, d'ailleurs.
Il les équipa des masques, puis posa les tubes contre une cuisse de chacune des deux femmes, et actionna la piqûre qui les réveillerait.
En attendant qu'elles émergent du sommeil, il s'occupa de défaire leurs liens, et de détruire les communicateurs des militaires endormis.
- Qu'est-ce que …
La voix de Claire, très faible, se fit entendre dans la pièce. L'assistant extermina le dernier talkie-walkie d'un coup de talon (il avait eu un très bon professeur quelques années auparavant), et revint au chevet de la jeune femme.
- Ça va aller … je suis venu vous chercher …
- Qui … ? questionna la pirate d'une petite voix.
- Ne crains rien …
- Pourquoi … masque … s'inquiéta la voix tremblante d'Elyse.
- Il y a encore un peu de chloroforme dans la pièce.
Les deux femmes se redressèrent, et virent les militaires sur le sol.
- Ils dorment, les rassura l'homme.
Elyse jeta un œil au badge que le jeune scientifique portait. Justin S. Feder, hein …
- Vous pouvez marcher ?
Claire oui, mais son amie dût s'appuyer à l'épaule de l'homme pour avancer. Justin rouvrit la porte, et ils s'élancèrent tous trois dans les couloirs vides, neutralisant au fur et à mesure les caméras de surveillance.
La base avait été vidée de tous ses scientifiques lorsque les deux pirates y avaient été amenées. Il était trop dangereux pour des civils, malgré leur affiliation à l'armée, de rester dans un endroit où des malfrats de telle envergure se trouvaient.
- On y est presque, les encouragea le jeune homme.
Claire, ayant repris ses esprits, aidait son amie à marcher, boostée par l'adrénaline en tube. Cela laissait à l'assistant plus de facilité pour manœuvrer. Ils avaient tous gardé leurs masques, et les quelques soldats de garde trouvés sur leur passage avaient été éliminés, pris par surprise, avant même de pouvoir donner l'alerte. Le scientifique détruisait systématiquement leurs communicateurs, dans l'optique où quelqu'un les leur prendrait pour avertir le centre de contrôle qu'une avarie avait été détectée.
Ils descendaient un escalier de secours, quand soudain, Justin, qui se tenait à côté d'elles, fut poussé et dévala les marches restantes, tête la première.
- Non ! s'écria Claire en se retournant.
Un pistolet était braqué sur sa tempe, et elle ne put amorcer un mouvement de défense. Le cran de sûreté sauta, et un bruit mécanique indiqua que la balle suivante était prête à partir.
- Claire ?
La main qui tenait l'arme n'était autre que celle du lieutenant Loki Laufeyson. Les yeux écarquillés, la jeune femme tremblante n'osait plus respirer.
Un projectile muet siffla et se ficha dans la veste qu'il portait sans l'atteindre. Au bas de l'escalier, du sang le long de la tempe, Justin s'était dressé sur une main, l'autre tenant un pistolet d'un genre indéfini.
- Baissez votre arme. La deuxième ne manquera pas sa cible.
Au tournant de l'escalier se découpa la silhouette du médecin militaire.
- Du calme ! gronda-t-il.
- Law ?
Ce dernier déposa un baiser sur la main de la jeune femme.
- Je t'avais dit quoi, chérie ? Que j'étais volontaire pour la prise d'otages.
Il dévala les marches, et tendit une main secourable au scientifique, l'aidant à se relever.
- Tu as besoin d'aide pour marcher ? demanda-t-il à Claire, toujours sous le choc.
- Non, ça va …
- Alors on y va.
Justin s'était relevé, et après avoir jeté un regard méfiant aux deux hommes, continua de descendre l'escalier.
Loki s'approcha d'Elyse, et la prit par la taille pour la soutenir.
- Ne me touche pas. Je n'ai pas besoin d'aide, grogna-t-elle.
- Ne dis pas de bêtises.
D'un geste, il la fit basculer, et la jeune femme se retrouva dans ses bras.
Ils sautèrent de marche en marche le plus vite possible. Law s'approcha de Claire, et allait lui prendre la main pour l'aider, quand Justin s'interposa, en lui lançant un regard menaçant à travers son masque.
Ils arrivèrent au niveau de l'embarcadère du secteur Sherlock. Cachés derrière une porte étanche, ils attendirent que la suite du plan se mette en place. Le scientifique envoya un code avec son communicateur à une personne inconnue.
- Donnez vos armes aux filles, intima-t-il aux deux militaires.
Ceux-ci s'exécutèrent de mauvaise grâce. On entendit un bruit assourdissant de l'autre côté de la porte étanche, des cris, et un son de métal broyé.
- On y va !
Claire, qui exultait de retrouver l'action et l'adrénaline, poussa le battant, et se rua à l'extérieur, le pistolet de Law sur la tempe de ce dernier, et celui de Justin placé de même façon.
- Que personne ne bouge ! hurla-t-elle pour couvrir le fracas, ou j'abats ces deux hommes et vous avec !
Elyse la suivait, l'arme de Loki collée au front du militaire en question. Tout en faisant mine d'être menacé, ce dernier soutenait la jeune femme pour l'aider à marcher.
Les quelques mécaniciens présents n'osèrent pas bouger
- Rentrez dans le tube, souffla Justin à Claire.
La pirate fit ce qu'il lui dit, et s'engouffra dans le grappin d'abordage qui perçait la coque de l'installation militaire. Elle entendit les hurlements des mécaniciens qui comprirent que quand le grappin se retirerait, le vide sidéral serait là pour les engloutir.
L'entrée du tube se referma sur les cinq fugitifs, et les rapatria à l'intérieur d'un vaisseau relativement modeste de par sa taille.
Justin les guida dans les couloirs sales, et ils arrivèrent sur le pont de la carcasse métallique. Six personnes de dos s'occupaient de diriger le vaisseau.
- Mission accomplie, lança-t-il.
- Super, lui répondit une voix masculine, on rentre à la maison !
- Bougeons de là avant qu'on nous poursuive, prévint Loki.
- Allez les gars ! Ça fait longtemps qu'on n'en a pas profité ! Lâchez-vous sur les canons les enfants !
Le petit bâtiment se faufila entre les rochers qui flottaient autour de la base médicale. Une dizaine de chasseurs se placèrent dans leur sillage, et les mitraillèrent continuellement.
- Mesdames, bienvenue à la maison !
Soudain, surgit une immense masse d'acier de derrière un astéroïde monumental. Le colossal vaisseau manœuvra, et fit face aux chasseurs. Les canons sur son toit ouvrirent le feu, et de magnifiques lumières coulèrent les bâtiments ennemis l'un après l'autre. L'Arcadia avait naturellement une puissance de feu prodigieuse, mais là, il sembla aux filles que c'était les tirs les plus puissants qu'elles aient jamais vus.
Même le vaisseau était heureux de les retrouver.
Une trappe s'ouvrit, prête à accueillir le petit module. Ce dernier ralentit un peu, et s'engouffra dans l'ouverture. L'un des chasseurs militaires, qui avait survécu aux tirs, essaya de le suivre. Le monstre de métal, surprenant sa volonté, fit pivot, et le fuselage du petit appareil s'écrasa sans bruit contre la carlingue, la superbe explosion rendue muette par le vide de l'espace.
- WARP ! cria une voix sur le pont principal du magnifique bâtiment.
La porte coulissa avec un sifflement sourd. Claire, jusque-là assise sur un banc, se leva soudainement, et eut toutes les peines du monde à retenir ses larmes.
L'homme qui entra était impressionnant. Les deux militaires se prirent à retenir leur souffle.
La pirate soutint son amie par le bras, et elles se jetèrent ensemble dans ceux de l'homme.
La pièce était d'une magnifique violence, et aurait pu à elle seule fendre le cœur d'une pierre. Les pleurs muets des deux jeunes femmes troublèrent profondément les trois hommes présents.
L'immense pirate balafré serrait ses filles contre lui, si fort qu'il aurait pu leur briser les os. Les siens étaient eux aussi soumis à une rude pression, enlacés par les deux jeunes femmes.
- T-Tu étais mort … articula Claire dans un sanglot.
Le renégat de l'espace prit doucement son visage dans ses doigts gantés, et repoussa ses larmes. Son visage trahissait un sourire indéfinissable.
Elles lui avaient manqué. Terriblement.
Elyse, elle, s'était accrochée au cuir de la tenue du pirate, et ne comptait le lâcher pour rien au monde. Elle pleurait aussi, secouée par des sanglots extrêmement violents.
Déchirées par les retrouvailles, les deux pirates restèrent longtemps dans les bras de leur tuteur. Les six ans de froid, de peur, de torture et d'incertitude étaient derrière elles, maintenant.
- Promets-moi de ne plus jamais nous abandonner.
- Promis, souffla le capitaine de l'Arcadia en les serrant encore plus fort contre lui.
