Une toute autre histoire
Chapitre 3
Ils se dirigèrent tous vers l'infirmerie. Le Docteur Zéro se mit lui aussi à pleurer en voyant les deux femmes, trop heureux de les savoir saines et sauves.
- Beau travail, Tadashi, sourit Harlock à Justin.
Ce dernier détacha ses cheveux, retira les lentilles de contact qu'il portait, et les déposa dans une boîte de l'infirmerie.
- Je suis heureux de les savoir en vie.
Les filles restèrent figées : comment avaient-elles pu ne pas le reconnaître ?
Elyse lui fit signe de s'approcher, tandis que le Doc s'occupait de Claire. Le vieil homme en profitait : pour une fois qu'elles se tenaient tranquilles !
La jeune femme, quand il arriva à sa hauteur, le fit se baisser, et une fois n'était pas coutume, enlaça son cou quelques secondes. Mais déposa quand même une petite frappe sur le haut de son crâne.
- Merci …
- Vient-là, gamin ! l'appela Claire, libérée par le Doc.
Elyse le lâcha, et le laissa rejoindre son amie. Le Doc remonta la jambe de l'uniforme pénitentiaire, et grimaça en voyant son genou : de larges traces violacées couraient autour de sa rotule.
- T'aurais dû te faire soigner … soupira-t-il.
Elle ne répondit rien. Harlock avait disparu de son champ de vision, et une panique soudaine commençait à se répandre dans sa poitrine.
Le pirate en question était juste dans un autre box de l'infirmerie, avec Law et Loki. Ces derniers n'étaient pas très rassurés par le forban : son visage ne trahissait aucune émotion, et ses traits, durcis par l'âge, le rendaient vraiment effrayant. Surtout que leur dernière rencontre n'avait pas été plus rassurante : Law s'était gentiment moqué du pirate, qui l'avait … plutôt mal pris. Par chance, Emeraldas s'était chargée d'occuper le balafré quand ils avaient fait leurs déclarations à ces dames … Ça remontait à quoi, neuf ans, dix, peut-être ?
- Qui êtes-vous ? Et pourquoi êtes-vous sur mon navire ? demanda le pirate, d'une voix caverneuse.
Loki se leva, et tenta de paraître sûr de lui.
- Je suis le lieutenant Laufeyson, division Earthquake, ancien capitaine en second du Hringorni, et voici le docteur Trafalgar, médecin militaire. Nous étions étudiants au lycée Mathoine Sommiel avec Claire et Elyse, Capitaine.
- C'est pour cela que vos visages ne m'étaient pas inconnus … réalisa Harlock. Et pourquoi avez-vous suivi mon espion ?
- Disons, poursuivit Law, qu'on voulait s'assurer qu'il n'y aurait pas de problème.
- Et pourquoi y en aurait-il eu ?
- Sait-on jamais.
Amusé par l'aplomb du jeune homme, Harlock décida de leur épargner un interrogatoire complet. S'il l'avait fait, ç'aurait été étrange pour les deux militaires de se retrouver à la place des prisonniers qu'ils gardaient habituellement.
- Messieurs, je vous permets de rester sur l'Arcadia jusqu'à notre prochaine escale. Après cela, je vous demanderais de partir.
Les deux hommes n'osèrent pas répondre, déjà heureux qu'il les laisse en vie.
Tous les membres d'équipage présents furent transportés de joie quand ils apprirent que les filles étaient revenues. Tout le monde passa les voir, on s'enquit de leur état, on vint plaisanter avec elles … Beaucoup des hommes de l'Arcadia avaient été attrapés ou tués lors du casse sur Heavy Melder, mais le Capitaine était parvenu à en sauver un bon nombre.
Masu s'occupa de couper les cheveux des deux jeunes femmes. Elles avaient été tellement heureuses de revoir la vieille cuisinière …
Assises dans l'infirmerie – qu'elles n'avaient pas quittée depuis leur arrivée – les deux pirates laissaient la femme s'occuper de leurs cheveux beaucoup trop longs. Tadashi avait ramené Vlad à Elyse, et ses dragons en peluche à Claire. Le petit lapin, devenu vieux depuis le temps, ouvrit des yeux grands comme des soucoupes en voyant la masse capillaire de sa maîtresse. Il aurait de quoi manger pendant des jours ! Ils explosèrent de rire en voyant le lagomorphe blanc bondir dans les cheveux des deux femmes, en grignotant tout ce qui pouvait lui passer sous la dent.
Elyse récupéra son lapin, et l'assit sur ses genoux. Pendant que la cuisinière lui coupait les cheveux, la jeune femme fixa pensivement le mur en face d'elle, en caressant son compagnon poilu. Tori et Mii ne tardèrent pas à arriver : le cormoran noir leur fit une fête mémorable, criant à qui voulait l'entendre, tandis que Mii sauta dans les bras de Claire pour lui nettoyer intégralement le visage à coups de langue râpeuse.
Quand Masu eut fini son ouvrage, elle libéra les deux femmes, embarquant les restes de cheveux, qu'elle promit de mettre de côté pour Vlad. Claire récupéra une longue mèche blonde que le balai n'avait pas embarquée.
- Tiens, dit-elle en la tendant à Elyse.
Cette dernière ne lui répondit pas, perdue dans ses pensées. La jeune femme prit la main de son amie, et lui glissa les cheveux entre les doigts, au grand bonheur du lapin blanc.
Elle s'inquiétait pour son amie, dont l'état ne semblait pas s'améliorer. La jeune femme avait pourtant cru comprendre qu'elle faisait semblant … Peut-être que son rôle avait déteint sur elle, allez savoir ?
Harlock entra dans l'infirmerie, accompagné de Miimé. La Nibelungen était elle aussi venue dès qu'elle avait su.
- Les filles, quel bonheur de vous voir !
Claire resta sans voix.
- Mais tu … tu n'étais pas dans le laboratoire ?
- Ça fait deux ans que je n'y suis plus, la rassura l'extraterrestre en la prenant dans ses bras.
- Alors … on t'a cloné.
L'œil d'Harlock brilla soudain.
- C'est mauvais signe, ça …
- Harlock …
La petite voix d'Elyse l'avait appelé. Le pirate se tourna vers sa pupille, et vit qu'elle tenait sa cape dans son poing fermé. Il s'agenouilla pour être à sa hauteur.
- Qu'est-ce qu'il y a ?
La jeune femme parut hésiter. Elle sentait le regard des autres personnes présentes glisser sur elle, et même si elle savait que ces gens ne lui voulaient que du bien, cela l'angoissait atrocement.
- Ne … Ne t'en va pas …
- Je ne partirais pas.
Il lui sourit, et chatouilla Vlad avant de se relever. Le pirate alla au chevet de Claire, et vérifia d'un œil distrait les relevés médicaux.
Soudain, Elyse se leva, et quitta la pièce. Le Doc lui avait pourtant interdit de poser le pied gauche par terre, pour ménager sa jambe, mais elle s'en fut en boitillant. Le pirate fit un pas pour la suivre.
- Je vais la chercher, l'arrêta Miimé.
Sa voix douce et chantante le rassura. Cette femme avait un don pour savoir exactement quoi dire pour l'apaiser quand il s'inquiétait.
- Il faut que je te parle, soupira Claire, décidée, quand la Nibelung quitta la pièce. A propos d'Elyse.
- Pourquoi …
- Ils la disaient folle, en prison.
Elle lui raconta succinctement ce qui s'était passé : qu'elle ne l'avait pas vu pendant six ans, et que, quand elle l'avait rencontré, c'était pour la trouver changée. La jeune femme expliqua à son tuteur la discussion qu'elles avaient eue, à propos de sa mort. Claire avait pensé que son amie faisait semblant. Pourtant, à en croire son comportement, ce n'était pas le cas.
- Mais si ce que tu dis est juste, elle n'est pas à considérer comme folle. Doc t'expliquera sûrement mieux que moi, mais un trouble de la personnalité limite, je crois que c'est globalement un problème affectif. De ce que tu m'as raconté, c'est qu'elle devait sûrement empirer son cas avec des mimiques, ou …
- … Ou des sourires glauques …
- Exactement. Ce qui se passe maintenant, ça doit juste être un mécanisme de défense.
Elle lui fit aussi part de son détour chez la psychologue. Mais se garda également de mentionner la partie le concernant. La jeune femme voulait ce débat avec Elyse, quand elle irait mieux. Ça lui semblait important qu'elle y assiste aussi.
Le pirate posa une main gantée sur son épaule.
- Tout a été rapide, il vous faudra sûrement du temps pour retrouver vos marques, oublier ce qui s'est passé. Mais maintenant, vous êtes à la maison, et tout ira bien.
- D'accord, soupira Claire.
- Si tu as besoin de parler, appelle-moi, ou demande au Doc et à Miimé.
Il se pencha vers elle pour faire semblant de lui murmurer des messes-basses.
- A ta place, je choisirais le docteur, parce que même si je ne l'aime pas, c'est le seul à avoir fini ses études de médecine, ici.
Ils rirent de concert, puis elle le prit dans ses bras.
Elle était heureuse d'être rentrée. Et avait six ans de réconfort à récupérer.
Elyse s'était cachée dans une cale de l'Arcadia. Après avoir retiré ses bandages, elle s'était mise à mordiller ses mains une nouvelle fois.
- Elyse ? Tu es là ?
Miimé l'avait suivie, et s'approcha d'elle avec douceur. La jeune femme cacha honteusement ses poignets lacérés.
- Qu'est-ce que tu t'es fait …
- Je … je suis désolée …
Même sans bouche, on aurait dit que la Nibelung souriait. Elle refit les pansements autour des bras de la jeune femme.
- Quelque chose ne va pas ?
La pirate baissa les yeux en se mordant la lèvre.
- Tu veux m'en parler ?
- Je … je crois que je ne vais pas bien … articula-t-elle après un long silence.
Miimé s'assit à côté d'elle et prit sa main. Sa présence rassura la jeune femme. Cette dernière avait la désagréable impression de se comporter comme une enfant.
- J'ai … très peur. J'ai peur de vous perdre encore, de ne plus vous revoir … Ça fait si longtemps … Je ne veux pas revivre ça …
Elle croisa le regard sans pupille de l'extraterrestre, mais ne put le soutenir et ferma les yeux. Sa respiration régulière abaissait et gonflait son buste au rythme où ses poumons faisaient de même.
- Pourquoi Harlock n'est-il pas venu avant ? Puisqu'il est vraiment en vie, que … qu'il est là, pourquoi est-ce qu'il nous a laissées si longtemps dans cet enfer ? Si tu savais combien je peux le haïr …
- On se doutait que ce serait difficile de vous laisser aussi longtemps, la rassura Miimé. Mais c'était très dur de vous récupérer l'une après l'autre, et comme Tadashi était infiltré, ç'aurait été compliqué de faire tomber sa couverture, puisque c'était lui, le pivot du plan.
- Vous auriez pu nous informer, nous le dire ?
- On a bien essayé … Mais le fait est que ça n'a pas fonctionné …
- Il y a quelqu'un ?
La voix d'un homme retentit dans la cale. L'ombre de celui-ci avança dans la pièce, et les deux femmes reconnurent Loki.
- Que faites-vous ici ? lui demanda la Nibelung.
- Je … me suis perdu, et comme j'ai entendu des voix …
Il avança vers elle, pour distinguer leurs visages masqués par le voile d'obscurité qui drapait la pièce. Miimé se leva, et après l'avoir serré une dernière fois dans la sienne, lâcha la main de la jeune femme. Elyse se retint de justesse de la rattraper. Il fallait qu'elle la laisse partir.
La Nibelung quitta la pièce de sa démarche flottante. Seuls restaient Loki et la pirate.
- Je peux rester ?
Elle hocha la tête. Il vint s'assoir à côté d'elle, mais pas trop près non plus. Si Harlock lui tombait dessus, il serait dans les limites du politiquement correct. Mieux valait éviter de s'attirer les foudres du pirate.
Restant silencieux un moment, les deux jeunes gens perdirent leurs regards dans l'obscurité.
- Tu te souviens de Mathoine Sommiel ?
- Un peu, répondit Elyse, calmée.
- Le bal ?
Les filles avaient un peu moins de dix-sept ans quand Maetel leur avait demandé de l'aide pour coincer Faust, un opposant au régime de la Princesse de Râmetal, qui préférait voir Promethium tyranniser sa population. Les pupilles d'Harlock s'étaient introduites dans le lycée en tant qu'élèves pour mener l'enquête. Et avaient rencontré Law et Loki, à l'époque deux adolescents, devenus militaires par la suite des choses. Ce bal … Celui qu'avait vu le médecin, que les deux hommes avaient revu à travers les yeux de leurs cavalières de l'époque. Cela leur avait rappelé bien des souvenirs.
- S'il y a bien une chose dont je me rappellerais toute ma vie, c'est le mois que vous avez passé avec nous dans ce lycée. Quand on vous a rencontré et qu'on a partagé nos bouteilles d'alcool avec vous, quand on a dû fuir votre père dans les rues du village pour qu'il ne nous tue pas, le bal, le souterrain, les Wendigos …
- Vous nous avez sauvées ce soir-là.
- J'ai trouvé ça fou. Vous étiez étranges, Claire et toi : vous saviez que vous n'alliez pas rester parmi nous. Pourtant, vous vous êtes fait des amis, et vous vous êtes intégrées au lycée.
- Il le fallait bien.
- Le soir du bal, où l'on vous a vues descendre l'escalier de l'internat … Je pense que Law non plus ne s'en est pas remis.
Il posa sa main sur celle de la jeune femme.
- De tout le temps qu'on a pu partager, c'est ce moment-là que je voudrais revivre. Je sais que j'ai pu te sembler dur, ces derniers mois, en prison, mais … je faisais mon job …
- Tu m'as fait du mal.
Elle retira sa main. L'homme se tourna vers elle, le front barré d'inquiétude.
- Tu m'en veux ?
- Oui.
Il baissa les yeux. La jeune femme se releva, sans lui jeter un regard. Elle voulait retourner avec Claire.
L'homme était lui aussi effrayé à l'idée qu'on puisse le rejeter. Quand il avait perdu sa mère, son beau-père avait complètement changé d'attitude à son égard, le tenant pour responsable. Ce n'était pas sa faute, sa mère était fragile, et ils n'avaient rien pu faire pour empêcher la maladie de l'emporter. Le beau-père du jeune homme savait depuis longtemps que cet enfant n'était pas le sien, que sa femme l'avait trompé. Mais même s'il l'avait aimé comme son fils, l'homme n'avait pas pu surmonter sa douleur, et c'était son cadet qui avait payé pour tout le reste. Il avait mis Loki en pension, et ils se disputaient souvent.
Soudain, il se leva aussi, et posa une main sur sa taille. Le militaire prit ses doigts dans les siens, et plongea son regard vert dans les yeux bleus de la jeune femme.
- Voulez-vous m'accorder cette danse ?
Le Doc, s'il l'avait refusé à Elyse, avait autorisé Claire à se balader un peu. Cette dernière profita de cette liberté factice pour aller dans la salle de l'ordinateur. Cette pièce, pour trois des pirates à bord, était particulière, sans qu'ils ne sachent expliquer pourquoi.
Une main posée contre l'ordinateur, Claire était perdue dans ses pensées. Une voix la fit sursauter.
- Salut.
Law se tenait dans le cadre de la porte, et lui lança un petit sourire.
- Hey … Qu'est-ce que tu fais là ?
- Je me baladais.
Il s'approcha, et s'arrêta à côté de la jeune femme. Il portait un pull jaune et noir remonté aux manches, et dans cette tenue, on avait peine à croire qu'il avait pu un jour réussir brillamment ses études de médecine.
- Tu médites ?
- Tu me prends pour une folle si je te réponds que je parle à l'ordinateur ?
- Peut-être.
- Vous êtes bien installé ?
- Pourquoi tu parles à c't'ordi ?
- Eh, c'est moi qui réponds à tes questions par d'autres questions !
- Ah bon ? Pas souvenir.
Elle lui tira la langue, ne trouvant pas de réplique cinglante à lui jeter au visage.
- Alors, pourquoi l'ordi ?
- C'est grâce à lui que tout l'Arcadia fonctionne.
- Et alors ?
- Laisse-moi deux minutes ! Ce vaisseau a été construit par le meilleur ami d'Harlock, qui est aussi mon père adoptif.
- Donc vous avez été élevées par un couple gay ?
- Non ! s'exclama-t-elle. C- C'est pas …
Les joues aussi rouges qu'une étoile pour avoir imaginé une seconde Harlock et Tochirô en couple, Claire gesticula les bras, avant de réussir à se reprendre.
- Tochirô, c'était le mari d'Emeraldas.
- La femme pirate qui nous avait défendu des Wendigos à Mathoine Sommiel ?
- C'est ça.
- Et il est où, ce Monsieur Tochirô ? Parce que j'ai déjà rencontré toute ma future belle-famille, sauf ton deuxième père adoptif. Et comme le seul que je connaisse n'a pas trop l'air de m'aimer …
- Il est mort d'une maladie incurable.
- Je suis désolé.
- Tu n'y peux rien. C'est pour ça que je viens ici : j'aime à penser qu'il veille sur nous en animant le chef d'œuvre de sa vie.
- C'est beau.
- Vraiment ?
- Non, c'est très petite fille, se moqua-t-il avec un sourire narquois.
Par réflexe, Claire lui donna un petit coup de coude. Mais il arrêta son geste, et attira la jeune femme contre lui.
Leurs lèvres étaient dangereusement proches.
Et ils se seraient certainement embrassés si un bruit de bottes distinctif n'avait pas résonné dans le couloir. Ils s'écartèrent, un peu gêné, et regardèrent les câbles de l'ordinateur en silence.
Harlock passa près de la salle de l'ordinateur, et vit que sa pupille était avec « le docteur barbu foireux », comme il le surnommait. Déjà qu'il avait une sainte horreur des médecins, le pirate était d'autant plus remonté contre Law car il s'approchait un peu trop près de Claire. Il pouvait en dire autant du « dieu nordique raté », et d'Elyse, à l'exception près que celui-là, au moins, n'était pas médecin.
Il était militaire, et le pirate ne pouvait se décider sur ce qui était le pire des deux.
Néanmoins, le balafré prit sur lui, et les laissa tranquilles. Malheureusement pour ses instincts de père protecteur, ils étaient tous les deux adultes, et visiblement consentant.
Ah la jeunesse … ça l'exaspérait.
Le calme était progressivement revenu sur l'Arcadia, bien qu'Harlock se soit mis à rôder du côté des cabines des deux locataires, histoire de leur faire passer l'envie de s'approcher de ses filles adoptives. Même s'il les avait connus plus jeunes et qu'il les savait dignes de confiance – ces deux gamins avaient tout de même gardé le secret sur leurs identités quand ils en avaient pris connaissance – ils n'en restaient pas moins des militaires, et donc, des menaces pour son vaisseau. Et pour ses pupilles.
Et puis, quand on était un papa surprotecteur pendant vingt ans, ce n'était pas du jour au lendemain que s'effectuait le changement.
Le médecin de bord l'avait tenu informé des progrès que faisaient ses deux filles. Leurs blessures cicatrisaient doucement mais sûrement, et le syndrome post-traumatique suivait le même chemin. D'ici quelques jours, il les laisserait sortir de l'infirmerie, même si elles étaient encore un peu angoissées. Le pirate avait été rarement été de si bonne humeur, depuis six ans que les deux étoiles qui éclairaient habituellement sa vie avaient disparu. Certes, son masque d'impassibilité ne s'était pas fissuré le moins du monde, mais au moins, avait-il été moins brusque sur beaucoup de sujets.
Combien de fois le Doc l'avait-il retrouvé endormi sur une chaise, car il avait veillé ses pupilles jusqu'au second tour du cadrant de l'horloge ? Comme aucun astre ne rythmait la vie dans l'espace, seules les horloges indiquaient le nombre d'heures qui s'étaient écoulées depuis son dernier somme, et les secondes s'égrenaient parfois longtemps d'une pause et l'autre. Le pirate avait été terrassé quand il les avait perdues, et les cauchemars le tenaient éveillé des nuits entières.
Aujourd'hui, même si ces rêves n'avaient pas cessé de le tourmenter, il pouvait néanmoins fermer l'œil et se reposer.
- Harlock ?
Elyse lui tendait une corbeille que Masu avait remplie de fruits. Il attrapa une poire rose de Xante, et lui adressa un sourire.
- C'est à toi de jouer, le rappela Claire en lui tendant les dés.
Cette dernière gagna la partie. Quelques minutes plus tard, Maji interrompait leur discussion, pour demander au capitaine les instructions pour le ravitaillement suivant. Quand il partit, la jeune femme aux yeux bruns se remémora son entrevue avec la psychologue.
- Ça vous dérange si on parle d'un truc un peu sérieux et pas drôle ?
Elyse hocha négativement la tête, et Harlock, sans même bouger, lui fit signe de poursuivre.
- En prison, j'ai vu une psychologue. Et elle m'a posé une question, à laquelle je ne voulais pas répondre.
Elle marqua une pause.
- Je ne veux pas la croire, mais je ne peux m'empêcher de me dire qu'elle a peut-être raison … Le médecin qui t'avait soigné après la bataille de Tokarga, il y a quoi, dix ans ? Il pensait que tu nous manipulais.
La jeune femme planta ses yeux dans celui du pirate.
- Est-ce qu'il était dans le vrai ?
Le couperet de l'accusation tomba si net que l'homme resta sans voix. La courbe anguleuse de son menton trahissait ses mâchoires serrées, et sa respiration s'accéléra un peu. Il était blessé qu'elle puisse remettre en question l'amour qu'il leur portait.
- Réponds-moi honnêtement, s'il te plaît.
- Bien sûr que non. Jamais je ne ferais une telle chose.
- Alors pourquoi avoir attendu six ans pour venir nous chercher ?
- Parce que nous ne savions pas où vous étiez, et comment en sauver une sans mettre l'autre en danger.
- Tu sais, nous, on l'a déjà fait, de te sauver toi et l'équipage alors que vous étiez chacun à une extrémité d'un désert ! Et on avait dix-sept ans !
- Je sais que c'est dur à entendre, mais je vous le promets, je n'aurais jamais attendu si longtemps si je n'y avais pas été contraint. Demandez à Tadashi si vous ne me croyez pas.
La jeune femme baissa le regard, s'en voulant d'avoir remis en question l'amour qu'il leur portait. Elyse posa une main sur la sienne.
- On ne veut pas te blesser. Mais six ans en prison, c'est long, et on te croyait mort. Alors apparaître comme ça au bout d'autant de temps, il y a de quoi mal le prendre.
Il repoussa sa main, et la fixa d'un œil dur. Enfin, c'était ce qu'il sembla à la jeune femme, puisque son regard avait toujours été aussi aiguisé. Malheureusement, l'homme n'avait pas mesuré l'effet de ce contact sur sa pupille, qui eut un mouvement de recul, le souffle coupé, et qui commença à paniquer violemment.
Elle l'avait blessé, il ne lui pardonnerait pas, il allait l'abandonner une fois de plus. Ces pensées se bousculèrent dans la tête de la jeune femme.
- Tu ne m'as pas blessé, Elyse.
- Si, je suis sûre que si, je ne mérite pas …
- Chut, du calme …
Il posa une main gantée sur l'épaule de chacune de ses pupilles. Sa voix était presque un murmure.
- Vous êtes mes filles. Jamais je ne vous ferais subir ça, vous m'entendez ? Vous êtes la seule chose qui compte pour moi, je vous jure que tout ce que j'ai fait jusqu'ici, c'était pour vous, et pour vous seules.
Le pirate posa son regard tour à tour sur chacune de ses filles. Pour voir des larmes de soulagement dans leurs yeux.
- Ne pleurez pas, voyons, les gronda-t-il gentiment en effaçant les gouttes salées du bout du pouce.
Comme pour appuyer ses dires, le moteur de l'Arcadia se mit à tourner plus fort. Les articulations en métal cliquetèrent, et l'on entendit un bruit qui leur rappela à tous les trois le rire de Tochirô.
- Sh-sh-sh-sh …
L'Arcadia se posa pour le ravitaillement vingt-quatre heures plus tard. Law et Loki se tinrent prêts à débarquer, comme l'avait ordonné le capitaine. La planète choisie était une petite planète en zone neutre, que les pirates avaient visitée longtemps auparavant. C'était l'endroit où ils avaient adopté un certain lapin capillarophage, d'ailleurs.
- Vous êtes sûrs de ne pas vouloir rester ? demanda Claire à Law.
- Je crois que ton papa le pirate a été très clair à ce sujet, rit-il, un peu tendu.
- Je ne vois pas de quoi tu veux parler.
La veille, les quatre jeunes gens s'étaient partagé un verre d'alcool, comme le soir de leur rencontre. Et cela leur fendait le cœur de devoir se séparer à nouveau.
Les deux militaires descendirent les marches de la cale. Les deux jeunes femmes les avaient accompagnés jusque-là. Elyse s'appuyait encore sur une béquille pour pouvoir marcher.
- Mesdames … soupira Loki. Vous nous voyez contraints de vous laisser. Nous marchons vers de nouveaux horizons, mais …
- C'est pas de notre plein gré, le coupa un Law moqueur dans son éloquent adieu.
- On se recroisera sûrement, dans cette boucle ou dans une autre, leur sourit Claire. Le temps peut nous réserver bien des surprises …
- Nous reprendrons le cercle autant de fois que la Boucle du Temps l'exigera. Et nous nous détruirons mutuellement jusqu'à la fin, probablement …
Law attrapa le menton de Claire, et lui vola un baiser. De son côté, Loki baisa timidement la main d'Elyse, puis l'attira contre lui pour l'embrasser sur les lèvres. Ce contact resterait gravé dans leurs mémoires jusqu'à la fin des temps.
Et personne ne le leur prendrait ce souvenir-là.
Les deux hommes leur jetèrent un dernier regard depuis le bas des marches. Quand ils les avaient rencontrées, elles étaient deux adolescentes descendant un escalier en robes de bal, et iraient pourchasser un terroriste dans un combat à mort quelques heures plus tard. Ils les quittaient, de nouveau en bas d'une volée de marches, dix ans plus tard, devenus des adultes. Les deux femmes ne portaient pas de robes, mais de vieilles blouses médicales, et leurs cheveux n'étaient plus bien coiffés, mais se laissaient peigner par le vent qui balayait la prairie. La vie les avait tous meurtris, leur avait parfois volé beaucoup, mais au final, c'était devenir adulte. Les fantômes de l'enfance ne rivalisaient pas avec les horreurs du vrai. Quitter un monde de rêves pour entrer dans celui de la douleur.
Mais aussi goûter à un bonheur plus grand, réel cette fois.
Celui d'une vie qu'ils vivraient pleinement.
Alors que les deux femmes regardaient les militaires disparaître à l'horizon, qu'Harlock essayait d'essuyer une crise cardiaque suite aux baisers qu'avaient échangé ses pupilles avec ces deux horribles voleurs d'enfants, et que le vent de la liberté leur soufflait à tous les chemins qu'ils pouvaient emprunter, le moteur de l'Arcadia se mit à ronronner, et on crut entendre le rire si particulier d'un ami, d'un père, mort bien longtemps auparavant, mais qui ne cessait de veiller sur eux depuis son ordinateur.
- Sh-sh-sh-sh …
Petit post-scriptum sur l'onomastique :
Parce que je suis folle et que je vais chercher beaucoup trop loin pour les pseudos de Tadashi
Tadashi s'écrit avec le kanji正 qui signifie « juste, honnête », d'où Justin ; Daiba se décompose en deux caractères 台羽 : le premier se lit « dai », se traduit par « socle, support », et correspond au S majuscule ; seul, le deuxième ne se lit pas du tout « ba » mais « ha » ou « hane » et signifie « plume ». Comme c'était un peu moche de l'appeler Justin Plume, je trouvais mignon de traduire en allemand le nom de famille, ce qui donne Feder, et qui tout à coup, est bien plus joli.
Et c'est à ça que me servent mes années de japonais …
