Rin se tenait devant la cabine téléphonique, regardant le téléphone à l'intérieur. Il tenait fermement la lettre de Ryûji dans sa main, une de ses poches remplie de pièces de monnaie, économisées sur son argent de poche. La plupart des adolescents les auraient dépensées en friandises ou en jeux vidéos, mais Rin allait s'en servir pour quelque chose de bien plus important.

Ecrire à Ryûji était simple. Il pouvait coucher ses pensées sur le papier, et imaginer son ami de l'autre côté. Une discussion par téléphone semblait nettement plus intimidante.

Rin déglutit nerveusement.

Il ouvrit la cabine téléphonique et entra, fermant la porte derrière lui. Il ouvrit la lettre et compta à nouveau le montant d'argent nécessaire. Il pressa l'appareil contre son oreille, mais ses doigts hésitèrent sur les touches.

"Allez, Rin !" murmura-t-il pour s'encourager, "C'est ton meilleur ami ! De quoi t'as peur ?" Rin composa rapidement le numéro avant d'avoir le temps d'y repenser. Son cœur bondit à chaque sonnerie.

"...'lô ?"

Une voix grave, plutôt douce, venait de répondre.

"Qui c'est ?"

Rin retint son souffle pendant un moment. La voix était basse et un peu rauque, loin de ce qu'il avait imaginé.

"Ryûji ?" Il saisit le téléphone, ses yeux commençant à briller. "Oh mon dieu ta voix est trop cool ! C'est Rin !" Il sourit, toute nervosité disparaissant immédiatement.

Il y eut une légère pause sur la ligne suivie d'une petite inspiration.

"Rin."

La voix sur la ligne semblait surprise, mais agréablement.

"T'as appelé !" La voix de Ryûji laissait clairement entendre qu'il souriait. "C'est génial. Mince. Wouah. Je n'étais -je veux dire que je m'y attendais, bien sûr, mais je suis juste... surpris. Mince," dit-il encore, semblant un peu essoufflé. "Comment tu vas ?"

Un petit rire lui échappa malgré lui. Il se balançait d'un pied sur l'autre et ses joues lui faisaient mal tellement il souriait.

"Ça va bien maintenant !" Il s'appuya contre un des murs de la cabine. "Oh, mon cœur bat hyper fort. C'est tellement bizarre. Je suis dans une cabine téléphonique, là, parce que les prêtres sont de vrais fouinards."

"Andouille." Le terme avait été prononcé d'un ton calme, affectueux, mais une légère inclinaison dans la voix de Ryûji indiquait qu'il était tout aussi enthousiaste. "Pourquoi tu te caches ? C'est juste moi."

"Eh bah, oui, mais justement. Ils vont tous être en mode 'Oooh, c'est Ryûji-kun ?!" Rin avait pris une voix différente pour se moquer des prêtres.

"Haa, vraiment ?" Ryûji ricana silencieusement. Il était clair qu'il essayait de paraître calme, mais une voix dans le fond ruina sa tentative.

"Aww, regarde, Koneko-san ! Bon rougit !" Il y eut un petit ricanement, suivi d'un grognement.

"Shima !" siffla la voix de Ryûji d'un ton embarrassé. "Arrête-ça !"

Rin cligna des yeux en entendant cette autre voix dans le fond, mais quand Ryûji prononça le nom, il ne put s'empêcher de sourire à nouveau. Il devrait dire à Yukio qu'il avait aussi entendu la voix de Shima.

"Ah ?" Dit-il d'un ton taquin. "Bon ? C'est ton surnom ?"

Il y eut une sorte de soupir exaspéré et las, suivi d'un rapide "Non !" Ryûji fit une pause."Enfin, si," marmonna-t-il à contrecœur quelques secondes plus tard. "Ignore ça, tu veux ? C'est gênant."

Rin rit. Dans sa tête, Ryûji avait toujouors été un gars vraiment cool. C'était agréable de voir qu'il pouvait aussi être embarassé. Cela ne faisait pas de lui une personne moins cool, bien sûr. Rin se demandait à quoi il ressemblait quand il rougissait.

"Ne t'inquiète pas ! Je t'appellerai pas comme ça. J'aime bien être spécial en t'appelant Ryûji." C'était vrai et il n'avait aucune honte à le dire. Il n'avait pas vraiment envie d'appeler son ami autrement.

"...Non mais vraiment," marmonna Ryûji dans le même ton embarrassé qu'il avait utilisé plus tôt. "Mais oui ... c'est, euh, la même chose pour moi. Ce serait bizarre que tu m'appelle autrement de toute façon !"

Rin sourit, laissant échapper un autre petit rire. "Ouais, idem. On était bizarres à l'époque, non ?" Il leva sa main et regarda les perles autour de son poignet. C'était le chapelet que Ryûji lui avait envoyé quand ils étaient jeunes. Il ne l'avait jamais quitté et s'était retrouvé à le tripoter dans les moments difficiles. C'était une source de réconfort pour lui, comme si son ami était présent à ses côtés.

"Alors". Rin retrouva le sourire. "Qu'est-ce que tu fais ?"

"Ah, pas grand chose,'" répondit Ryûji. "On était en train de rentrer à la maison. On sortait de l'école." Son ton devint un peu plus tendu en mentionnant ce sujet, mais il continua à parler. "Je dois garder un bon niveau si je atteindre l'objectif dont je t'ai parlé" ajouta-t-il d'une voix plus basse. De toute évidence, il voulait que personne d'autre que Rin ne l'entende.

Malgré lui, Rin sentit un éclair de honte le traverser. "Ouais," murmura-t il. Mais il força ensuite un sourire sur son visage. "Je suis content que tu ailles bien, alors, Ryûji. Je me demande comment sont tes notes comparées à mon frère. C'est une sacrée tête lui aussi".

Ryûji rit doucement. "Vu la façon dont tu en parles parfois, je n'en doute pas une seconde".

"Je ne peux rien y faire, que veux-tu ? C'est mon frangin. Je suis fier de lui ! " protesta joyeusement Rin.

Ryûji continua à rire. Le son était léger, chaleureux, mais il disparut, remplacé par une pause hésitante. La voix de Ryûji se fit plus sérieuse. "Rin... Tu tiens le coup, n'est-ce pas ?"

Rin ne put pas s'empêcher de soupirer un peu. "Je vais bien, Ryûji. C'est rien d'extraordinaire, tu sais ?" Il voulait juste tout envoyer balader mais... Ryûji était son meilleur ami. "J'ai juste... moins de facilités que vous deux, on va dire. Les prêtres se moquent parfois, parce qu'on est jumeaux, mais que contrairement à lui, je suis nul."

"Tu n'es pas nul !" s'exclama aussitôt Ryûji. "Me dis pas que tu crois à leurs idioties ! Tch !" Et avant que Rin ne puisse l'interrompre, il continua d'une voix irritée "Toi et ton frère êtes peut être des jumeaux, mais ça ne veut pas dire que vous devez être exactement pareil. Et tu as peut-être du mal à l'école, mais ça ne veut pas dire que tu es stupide. Personne ne le pense. Pas ta famille, et certainement pas moi," dit-il fermement.

Rin soupira et se gratta l'arrière de la tête. Il baissa les yeux et se laissa glisser au sol, s'appuyant s'appuyant contre la cabine. "Facile à dire pour toi..." marmonna-t-il, "ce n'est pas comme si j'essayais pas mais peut importe ce que je fais, ça ne change rien, et les gens me regardent toujours de haut et tout..." Il laissa échapper un soupir frustré. "Cette conversation devient trop sérieuse ! C'était censé être amusant ! C'est notre première conversation téléphonique, je ne devrais pas être aussi lourd et ennuyant !"

Un grognement irrité arriva de l'autre côté de la ligne. Puis, "Rien n'a changé entre nous, Rin. Ce n'est pas censé être différent des lettres. Si on est déprimé, heureux, en colère, ou n'importe quoi d'autre, on est censés le dire à l'autre. C'est ce qu'on s'est promis, non ?"

Rin soupira doucement. "Ouais, je sais. Et je pense toujours pareil. Je ne veux pas te mentir ou quelque chose, mais j'ai pas envie de tout gâcher, tu comprends ?" répondit-il d'une petite voix en entendant la voix sur la ligne lui dire qu'il était à court de temps. Il mis rapidement une pièce en plus avant qu'ils ne soient déconnectés.

"Tu ne gâche rien du tout, andouille," déclara Ryûji. Bien que bourrue, il y avait une note douce dans sa voix. "C'est juste impossible. Maintenant arrête de me faire dire tous ces trucs embarrassants," souffla-t-il.

Rin sourit malgré lui et rit doucement. "Mais tu as bien dit qu'on ne devait rien se cacher, non ?" taquina-t-il l'autre. Ryûji avait vraiment une façon bien particulière de lui remonter le moral.

Ryûji grona. "Je sais ce j'ai dit," marmonna-t-il. "Mais là ça vire fleur bleue ; et je pense pas que t'aies envie que je sorte plus de trucs gênants."

"Oh non, j'ai tellement peur du grand méchant Ryûji !" dit Rin d'une voix haut perchée. "Il va me sortir son côté fleur bleue dégoulinant et il va rougir, tout mignon qu'il est ! Qu'est-ce que je vais faire !?"

"Qui tu traites de 'mignon' ?!" grogna Ryûji. "Tch. Très bien. Si tu veux jouer à ça, alors je dois dire, Rin, que tu as certainement obtenu le titre de grande gueule au fil des ans. Qu'est-il arrivé à ce gamin tout mignon et timide qui me demandait toujours 'Est-ce que ça va ? Tout se passe bien ?' Hmm ?"

"Eh!" Ce fut au tour de Rin à rougir. "H-Hé! J'avais juste... Six ans à l'époque!"

"Comme moi," déclara Ryûji avec suffisance. "Et je n'ai pas dit la moitié des trucs embarrassants que tu as dit à l'époque."

"Nan-euh ! T'en avais sept !" protesta bruyamment Rin. "E-Et encore! T'avais plus d'amis que moi, tu avais plus d'expérience !" Il tira la langue, même si Ryûji ne pouvait pas le voir.

"Heh. Tu as ton frère, n'est-ce pas ? Estime-toi heureux de ça." Ryûji soupira bruyamment. "Shima est toujours aussi pénible, ça devient pire en ce moment. Si Konekomaru n'avait pas été là pour s'interposer, je l'aurai traîné au temple par l'oreille. C'est sacrément embarrassant de le voir faire ses pitreries à l'école." Ryûji parlait librement, ne freinant pas sa désapprobation. L'absence de protestations dans le fond indiqua qu'il était seul.

Rin pencha la tête curieusement. "De quel genre de pitreries tu parles ? Des farces ou quelque chose?"

"Si seulement ..." murmura aigrement Ryûji "Tch. Non, c'est sa fichue attitude de coureur de jupons qui me tape sur les nerfs. Il peut à peine marcher dans l'école sans disparaître avec une fille sous le bras."

"La drague, hein ?" ricana Rin. "Eh bah, il n'a pas beaucoup changé depuis qu'on était enfants. Tu te souviens quand il pensait que Yukio était une fille? Il l'a appelé Yuki-chan." Il rit un peu. C'était agréable de se souvenir de ce genre de choses, même s'il n'avait pas été particulièrement proche de Shima.

"Haha, ouais. Il a même dessiné des cœurs sur la première lettre. Il était tellement déçu quand il a découvert qu'il n'était pas avec une fille."

Ils se mirent tous les deux à rire. Ensuite, Ryûji demanda, "Est-ce qu'ils parlent toujours ensemble ? Shima ne donne pas beaucoup de nouvelles de lui. Il a toujours été un peu réservé au sujet de ton frère."

Rin cligna des yeux à la question et, pour la première fois, réfléchit à cette situation. Il avait été tellement stressé par sa propre situation scolaire qu'il ne l'avait pas remarqué. "Maintenant que tu en parles. Yukio parle à peine de Shima. Je ne l'ai pas vu écrire une lettre depuis des semaines. Enfin, peut être qu'il écrit quand je suis pas là."

"Je vois..." soupira Ryûji. "Je me disais que ton frère pourrait m'aider à recadrer à cet idiot."

Rin laissa échapper un long "Hmmm." Il hocha légèrement la tête. "Eh bien, je vais demander à Yukio. Il étudie énormément en ce moment alors ça doit être pour ça qu'il ne m'en parle pas." Il vérifia combien d'argent il lui restait dans sa poche et reprit la parole. "Je vais te donner le numéro du monastère, comme ça tu pourras appeler quand tu voudras." Il sourit. "Je n'ai pas encore de portable, mais quand j'en aurai un je te passerai le numéro."

"D'accord."

Après avoir noté le numéro, Ryûji se racla la gorge et dit: "...c'était sympa de te parler après tout ce temps. Je sais que je te l'ai déjà dit avant, mais, je suis heureux... qu'on se soit rencontrés, Rin."

Rin sourit doucement. "Ouais. Moi aussi, Ryûji. Je ne sais pas où j'en serais sans toi."

"Probablement encore à penser que les tomates poussent sur les arbres." Ryûji rit. "Je... t'appellerai. Et j'espère t'entendre bientôt aussi. Si je ne peux pas décrocher, je te rappellerai quand je peux," promit-il.

"J'avais neuf ans !" Rin soupira et fit une moue sur le côté. "Ouais, ouais. Même chose pour toi, on parlera plus tard, d'accord ?" Il ne pouvait pas s'empêcher de sourire malgré lui.

"Ouais... À bientôt."

Les mots d'adieu de Ryûji avaient été prononcés à voix basse. Un atmosphère calme et affectueuse s'était répandue autour d'eux, et elle s'attarda longtemps dans l'air après la fin de l'appel. Malgré la distance qui les séparait, Ryûji et Rin arboraient un sourire identique. Et, en regardant le téléphone dans sa main, le sourire de Ryûji. Il se sentait heureux, comblé.

Cela faisait six ans depuis qu'il avait rencontré Rin pour la première fois Le lien qu'il avait construit avec l'autre garçon au fil des ans était très précieux à ses yeux. À présent, en regardant le nom de Rin affiché sur son écran, il sentait qu'ils se rapprochaient encore plus, et il ne pouvait que s'en réjouir.