"Ryûji ! Reviens ici et présente des excuses à ton père !"
Ryûji ignora les paroles de sa mère et s'en alla, furieux, les poings crispés. Il pouvait entendre Konekomaru et Shima murmurer dans son dos, mais il les ignora, et ils ne firent rien pour le suivre.
Ce foutu vieux schnock !
Ryûji ferma les yeux et tenta d'apaiser sa colère, mais ses poings tremblaient toujours quand il atteignit sa chambre. Il mourrait d'envie de frapper, de hurler. Il avait failli le faire quelques minutes plus tôt. Il n'avait pas osé frapper son propre mère, mais il l'avait voulu.
Il l'avait voulu.
Il avait quand même une putain de bonne raison. Il ne comprenait pas pourquoi sa mère n'était pas aussi énervée que lui, alors qu'il avait surpris son père à flirter. Bien sûr, Ryûji n'avait pas entendu ce qu'ils disaient, mais il avait vu à quel point ils étaient près l'un de l'autre. Pire encore, Ryûji n'avait pas vu son père depuis des jours, une habitude récurrente qui n'avait cessé de croître ces derniers temps. Il s'était inquiété, anxieux, et surtout en colère, et quand il avait finalement vu l'arrière du crâne chauve de son père en rentrant de l'école, il avait été soulagé. Cependant, la vue de cette femme aux formes généreuses et aux lèvres pulpeuses avait aussitôt fait remonter sa colère.
"...c'est le pire..."
Ryûji avait la migraine.
Il se sentait mal. Il ne s'était pas senti aussi mal depuis des années.
Il était assis sur le sol, dos au mur, et pressait ses paumes sur ses yeux. Mais il ne sentait pas la tension s'évacuer. Il essaya de méditer, mais son esprit était trop plein pour pouvoir faire le vide, et ses émotions trop à vif pour qu'il soit apaisé. La seule chose qu'il avait envie de faire en ce moment était-
"Rin..."
Le mot lui échappa doucement. Ryûji pensait aux lettres conservées dans le tiroir de son bureau et au numéro dans son téléphone, un numéro qu'il appelait souvent, ces jours-ci. Ryûji sortit alors son portable et l'observa en fronçant les sourcils. Plus il regardait l'écran lumineux, moins les plis entre les sourcils devenaient prononcés. Il réussit à ravaler un peu de sa colère en pensant à Rin, à son rire, à sa voix.
Un pincement de nostalgie, mêlé de culpabilité, pulsait à l'intérieur de lui. Ryûji se trouva bientôt à faire la seule chose à laquelle il ne pouvait pas résister, appeler Rin.
La personne qui répondit au téléphone n'était pas son ami.
"Bonjour ?" C'était un homme à la voix plus âgée. Un des prêtres. "C'est Nagatomo. Comment puis-je vous aider ?"
La gorge de Ryûji se noua. Il avala sa ridicule déception -il n'aurait pas dû s'attendre à ce que Rin réponde au téléphone. Il pouvait tomber sur n'importe quel habitant du monastère quand il appelait, il le savait. Il l'avait juste oublié.
"Ah, 'jour, Père..." murmura-t-il. Il s'éclaircit la gorge et continua d'une voix plus ferme. "C'est, euh, Ryûji. Rin est là ?" Il essaya de ne pas prendre un ton trop désespéré ou trop pressé.
"Ah, Ryûji-kun!" Le sourire de Nagatomo pouvait être entendu dans sa voix. "Oui, bien sûr. Permets-moi d'aller le chercher." Il y eut un bruit de frottement lorsque le téléphone fut posé sur une table, puis des voix étouffées dans le fond. Enfin, la voix de Rin monta lentement de volume alors qu'il se rapprochait du téléphone.
"...Ouais, d'accord !" Il y eut un bruissement quand il décrocha le téléphone. "Ryûji ? Hey. J'étais justement en train de penser à t'appeler. Quoi de neuf ?" Rin semblait aussi heureux que d'habitude, quand il saisit le téléphone.
Entendre la voix de Rin eut l'effet que Ryûji avait espéré. Ses muscles tendus se desserrèrent et les plis entre les sourcils se lissèrent légèrement. "Rin..." murmura-t-il. Il laissa le son lui échapper comme un soupir, ou peut-être comme une supplique. Pourquoi tout ne pouvait pas être aussi simple que de parler à Rin ? "Hey... J'espérait que tu sois chez toi. T'es occupé ?" demanda-t-il doucement.
"Pas vraiment." La joie dans la voix de Rin avait diminué, comme s'il comprenait que quelque chose tracassait Ryûji. "Qu'est-ce qui se passe ? Tu vas bien ?"
"...C'est juste...mon père," grogna un peu Ryûji. "Je me suis encore disputé avec lui..."
"Oh." Il y eut un silence de l'autre côté de la ligne avant que tout à coup un fort raclage de chaise sur le sol soit audible. Il semblait Rin se soit assis près du combiné. "Eh bien, je suis là pour toi. Qu'est-ce qui s'est passé ?"
Ryûji prit quelques secondes pour répondre. Il n'était pas sûr de vouloir parler et revivre à nouveau les événements. Il serait plus facile de parler d'autre chose à Rin et de se laisser refroidir. Cependant, maintenant que Rin était au bout du fil, et avait l'impression que tout ce qu'il avait envie de dire allait déborder de ses lèvres. Au moins, son ami serait compréhensif. Il l'écouterai. Il verrait que Ryûji avait le droit d'être en colère.
"... J'ai surpris cet abruti en train de flirter," dit finalement Ryûji dans un grognement sourd. Ses doigts se refermèrent sur son téléphone pendant qu'il parlait. "Ma mère a l'air de s'en ficher totalement, même si il ne lui donne aucune putain d'excuse pour avoir disparu pendant les deux dernier jours. Il n'a même pas expliqué où il avait été !"
"Oh ..." La voix de Rin était plutôt choquée et il y eut une pause suivie d'un profond soupir. "C'est nul... Et il ne veux pas t'en parler ? Il doit bien y avoir une sorte de raison, non ? "
Suite à la question, Ryûji laisser échapper un soupir vague, un peu frustré. Pour quelle raison au monde aurait-il disparu ? N'était-ce pas évident ? Mon bâtard de père n'en a rien à foutre de nous. Ryûji sentit son cœur se serrer violemment, un coup de poignard pointu qui se propageait dans sa poitrine comme un poison amer. Il avait du mal à respirer. Fermant les yeux, sa mémoire lui fit revoir son père lui donnant ce maudit sourire apaisant, l'odeur de l'alcool collant à ses vêtements, sa mère posant une main ferme sur les épaules de son père comme s'il lui appartenait, comme s'il le méritait.
"Mon père," Siffla Ryûji, la douleur dans sa poitrine le piquant profondément, "est le pire de tous." Il déglutit difficilement. "Tout le monde le sait. C'est un moine complètement nul et un père épouvantable. Toujours à disparaître Dieu ne sait où, avec tous ses putains, putains de secrets. S'il veut tellement partir, il n'a qu'à dégager une bonne fois pour toutes !" gronda-t-il.
"Hé, ne dis pas ça." La voix de Rin était plus calme et un peu autoritaire. "Je comprends que tu sois énervé et tout ça, mais... C'est toujours ton père. Ta famille. Tu ne peut pas sauter aux conclusions si vite, surtout quand c'est ta famille de concernée. Tu devrais chercher à comprendre." Il soupira. "Et... s'il ne veux pas te le dire... Je ne sais pas, Ryûji. Je suis toujours là pour toi, quoi que tu décides, mais n'abandonne pas ton père si rapidement."
Ryûji essaya de laisser les mots de Rin lui parvenir. Il voulait suivre ses conseils. Il ne veut pas se sentir ce doute, cette trahison. "Il rend les choses difficiles..." murmura-t-il. Il pressa le téléphone près de son oreille et sentit la chaleur de l'écran, appuyé sur sa joue. Il voulait Rin ici, à côté de lui. "J'en ai marre de toujours essayer de lui pardonner." Il ne le mérite pas.
...Pas vrai ?
L'estomac de Ryûji se tordit. Un étrange mélange d'incertitude, l'espoir et de peur s'étendit au fond de son estomac. Cette situation lui était insurmontable, mais la voix de Rin était si réconfortante, et Ryûji ...il voulait y croire.
"T'as peut être raison, mais..." il soupira et s'affala un peu plus, repliant ses genoux vers lui. Il posa ses coudes dessus et continua à parler. "M'man... n'est pas un jouet. Elle ne le laisserai pas la tromper." Ryûji humidifia ses lèvres. "Et mon père est un tas de choses, mais il ne pourrait pas... il ne pourrait pas, pas vrai ?"
"Tu m'as toujours dit à quel point ton père était super." La voix sur la ligne était douce et réconfortante. "Et mon père fait des trucs assez stupides aussi et il parle toujours de jolies filles et d'autres choses mais il reste un brave type. Il a juste ses raisons, Ryûji. " Il en semblait convaincu. "Aucun père ne se conduirait comme ça sans raison, pas le père dont tu m'as parlé. Il t'aime et je le sais parce que c'est ce que les pères sont censés faire. "
Les mots de Rin le brûlaient. Ils étaient plus doux qu'un médicament, mais toujours aussi difficiles à avaler. Les yeux de Ryûji devenaient humides alors qu'il luttait contre les images discordantes qui lui venaient à l'esprit. Il s'était endurci, comme il avait grandit, en regardant son père avec les mêmes yeux qu'il avait eut était enfant. À présent, changer cette vision de lui était difficile. Le comportement négligent de son père testait constamment la confiance de Ryûji en lui. Il doutait quand même de son amour... C'était une première, et il se sentait profondément coupable pour ça malgré ce qu'il avait vu ... ou ce qu'il pensait avoir vu.
"...Ouais," répondit finalement Ryûji, plus ou moins. Il se racla la gorge désespérément, embarrassé du son de sa voix, et essaya de poursuivre sur un ton plus ferme, mais il était difficile de parler à travers la boule qui s'était formée dans sa gorge. "... Euh, oui, tu as raison, je..." Une profonde expiration lui échappa, desserrant ses angoisses et renforçant sa volonté. 'Je suis juste stupide. Désolé ..."
"Ça va. Tu n'es pas stupide..." Rin soupira et il y eut un silence sur la ligne. Il dura quelques secondes avant qu'il n'y ait une prise de souffle, une seconde, et enfin il parla. "Je viens de... J'aimerais pouvoir être là avec toi. Ce serait beaucoup plus facile." Il soupira de nouveau.
"Totalement d'accord... " Ryûji frotta ses yeux humides tandis un sourire impuissant se formait sur ses lèvres. "Mais ... Même si on n'est pas ensemble... Je suis content de pouvoir te parler comme ça. Ça... ça aide. Alors...merci." Les mots de Ryûji venaient du fond de son cœur.
"Ben, t'es mon meilleur ami, Ryûji. Bien sûr que tu peux me parler." La voix de Rin semblait un peu plus enthousiaste. "Je serai là pour toi et tu seras là pour moi aussi, tu n'as pas besoin de t'inquiéter pour ça. Et t'as pas besoin de me remercier non plus. On est des amis et c'est ce que je suis censé faire".
"Je le sais, idiot..." Le sourire lui venait plus facilement maintenant. Tendre aussi. "J'ai encore envie de te remercier, alors tu ferais mieux de t'y habituer," déclara Ryûji en riant cette fois.
"Si ça te fait sentir mieux," répondit Rin avec un rire.
"Hé." Ryûji secoua la tête. Il devait admettre qu'il se sentait beaucoup plus léger qu'il ne l'avait été quand il avait téléphoné à Rin pour la première fois. Il était heureux de l'avoir appelé.
"Ça me manque de ne pas te parler plus souvent." Ryûji semblait triste. "Désolé, ça fait un certain temps encore. Tu sais comment ça se passe ici."
"C'est bon," déclara Rin. "J'ai été un peu occupé aussi. Je suis heureux de pouvoir te parler quand je peux, tu sais ?"
"Oui, même chose ici..." convint Ryûji. "Quoi de neuf, sinon ?"
"Ah, c'est euh... juste les mêmes trucs, vraiment..." La voix de Rin réduit un peu en volume. "Rien de différent."
Ryûji connaissait ce ton. Il fronça les sourcils. "Ton frère te reproche encore ta bagarre de la semaine dernière ?"
Rin soupira. "Entre autres..."
L'expression de Ryûji se tordit en sympathie "...Ne le laisse pas te démoraliser, Rin. Il s'inquiète seulement pour toi," le rassura-t-il.
"Je sais !" s'exclama Rin. "Je sais, je sais..." Il répéta les mots d'un ton un peu plus calme. "C'est juste... Rien ne change, c'est tout."
Rin semblait si fatigué. Ryûji voulu une nouvelle fois être à côté de lui. C'était frustrant.
"Eh, les choses ne vont pas rester pareilles pour toujours... Fais juste de ton mieux," dit-il du ton le plus encourageant qu'il put, mais ces mots avait été répétés tellement de fois maintenant... ils commençaient à perdre leur sens. Non pas qu'il ne croyait pas en son ami, mais... parce qu'il le voulait, il pouvait faire en sorte d'aider Rin. Il croyait au pouvoir des mots, surtout après en avoir échangé avec Rin pendant toutes ces années. Mais parfois... les mots n'étaient tout simplement pas suffisants.
"Ouais... je fais de mon mieux." Rin fit une pause. "Tu... Tu dois faire de votre mieux aussi, d'accord ? On a tous les deux des problèmes, alors..."
"Ouais..." Ryûji soupira et se frotta l'arrière de son cou. Le bracelet de perles autour de son poignet lui rappelait son père une fois de plus, mais il lui rappela également le plus petit Rin qui le lui avait envoyé des siècles plus tôt, à l'époque où ils avaient commencé à devenir amis. Il le gardait toujours sur lui, même s'il ne correspondait pas avec son look. Tout comme il gardait fidèlement ses vieilles lettres. "On est là l'un pour l'autre..." murmura-t-il en souriant légèrement. "J'sais pas ce que j'aurais fait si je ne t'avais pas parlé aujourd'hui."
"Je ne sais pas, probablement pleurer !" répondit Rin avec un ton taquin. "Ne t'inquiète pas, Ryûûûûûji ~ J'essuierai ton visage et je te moucherai le nez !"
Un rire étouffé s'échappa des lèvres de Ryûji. "Très drôle", dit-il aussi sèchement qu'il le put avec un large sourire.
Un silence confortable s'installa entre eux. Ce n'était pas la première fois qu'il y en avait un. C'était agréable parfois, de juste écouter l'autre respirer, sachant qu'il était là.
"Eh bien, je suppose que je vais essayer... d'arranger les choses. M'man est probablement encore en train de bouillir de rage." Ce qui le rendait assez récitent, mais il n'était pas du genre à renoncer.
"Ouais. Je dois y aller aussi," répondit Rin. Il entendit des mouvements de l'autre côté et une chaise raclant le sol. "J'ai quelque chose de très important aujourd'hui !" Il semblait fier de lui. "Si ça marche, je te le ferai savoir."
"...?" Les sourcils de Ryûji se froncèrent légèrement, mais bien qu'étant curieux, il n'insista pas. "Ouais, d'accord. Bonne chance, alors. Parle m'en plus tard."
"Ouais, toi aussi. Je te rappellerai plus tard ce soir et je te dirais ce que c'est," promit Rin. "À plus !"
Rin sourit en raccrochant le téléphone. Il était heureux d'avoir parlé avec Ryûji et même si ça n'avait pas été une conversation tout à fait joyeuse, il avait l'impression que la chance était avec lui pour son premier entretient d'embauche.
"Tu ferais mieux d'y aller, Rin, tu vas être en retard."
"Je sais déjà, le vieux ! J'arrive !"
