Le cœur de Ryûji battait au rythme de ses semelles frappant le sol. La sueur glissait le long de ses muscles à rude épreuve, principalement sur son front et son cou, mais il n'y prêtait aucune attention, concentré sur le rythme régulier de sa respiration alors qu'il tentait de mettre de l'ordre dans ses pensées.

Les événements d'hier tourbillonnaient dans son esprit, et il écartait chaque pensée préoccupante mais trop lourde à supporter. Ryûji regrettait presque de devoir retirer le baladeur de ses oreilles une fois retourné au monastère, mais il savait qu'un de ces jours, peu importe à quel point il essayait de les ignorer, ses souvenirs continueraient de revenir à la surface, encore et encore.

"... Le monde est... rarement... simplement noir ou blanc."

"Je le lui dirai quand le moment sera venu."

"Tu n'as plus à te soucier de rien..."

"... laisse toi aller, mon fils..."

Bien sûr, comme si je le pouvais, pensa Ryûji en fermant les yeux quelques secondes. Il prit un autre tournant et ses pensées dérivèrent elles aussi, revenant vers la chambre de Rin, au silence, à l'atmosphère sombre qui y régnait lorsqu'il y était entré la nuit dernière. Ils ne s'étaient pas parlé, ne sachant pas quoi se dire, chacun tourmenté par ses propres réflexions.

Je suis désolé, Rin...

Ryûji avait murmuré les mêmes excuses hier soir, étendu sur la couchette du haut, son visage à demi enfoncé dans son oreiller. Il n'avait pas eu le courage de le dire devant le visage de son meilleur ami. Il avait déjà utilisé toute sa force pour affronter le père de Rin. En y repensant, Ryûji ne regrettait pas d'avoir perdu son sang-froid tout en sachant qu'il avait dépassé les bornes. Mais la façon dont cela c'était terminé l'avait laissé... partagé.

Que se passait-il ? Que cachait le père de Rin ? Pourquoi l'avait-il regardé avec ce regard exécrable ? C'était frustrant. C'était horriblement frustrant. Pourquoi les choses ne pouvaient pas juste être simples ?

"Haah... haah..."

Ryûji s'arrêta lentement. Il sentait l'adrénaline qu'il avait progressivement accumulée commencer à disparaître, mais le stress qu'il avait acquis au cours des quelques derniers jours restait en lui. Trop de choses se passaient en même temps, au point qu'il sentait que le footing ou la méditation n'allaient aucunement régler le problème. La détermination qui habitait son cœur avait été ébranlée par les paroles énigmatiques du Père Fujimoto.

"Tch..." Ryûji essuya la sueur sur son visage avec la serviette autour de son cou alors qu'il se dirigeait vers le monastère. Il prit son temps en contemplant le paysage, essayant de se distraire. Contrairement à la veille, les rues étaient pleines de gens marchant à vive allure, et un rapide coup d'œil à son téléphone l'informa qu'il était près de neuf heures.

J'peux pas croire que j'ai fait la grasse mat'... je me demande quand est-ce qu'il s'est réveil...lé ?!

Ryûji s'arrêta net quand il remarqua un visage familier devant lui.

"Rin...?!"

Ryûji reconnaissait clairement son ami parmi le groupe louche qu'il suivait. La posture de Rin était méfiante et tendue, mais il avait l'air déterminé, ce qui l'inquiétait d'autant plus.

C'est qui, ces mecs ? pensa-t-il, plissant les yeux de suspicion. Il avait un mauvais pressentiment. Silencieusement, il décida de les prendre en filature.

Il était difficile de rester discret, mais en gardant ses distances, il réussit à rester invisible pendant tout le trajet. Quand ils arrivèrent dans un endroit isolé, Ryûji osa enfin s'approcher plus, juste à temps pour pouvoir écouter ce qui se passait.

"Alors, qu'est-ce qu'il y a ?" Rin mit ses mains dans ses poches, fronçant les sourcils face à l'adolescent aux cheveux teints en blanc au centre du groupe.

"Nous voulions te présenter des excuses pour ce qui s'est passé l'autre jour." Malgré ses paroles, Shiratori sourit et ne semblait pas le moins du monde désolé. "Alors, combien tu veux ?"

"Hein ?" Rin prit une expression confuse.

"Pour garder le silence," expliqua l'adolescent aux cheveux blancs. "Mes parents sont plutôt riches, et je vais intégrer l'Académie de la Croix Vraie dans quelques jours. Ça me déplairai si des rumeurs venaient à circuler, tu comprends ?"

Rin grimaça et secoua la tête. "T'as pas besoin de me payer. Je dirais rien. Si c'est tout, je m'en vais. Il se retourna et commença à s'éloigner.

"Allez !" Shiratori se mit à rire. "Tu nous jouerais pas le mec cool, par hasard ? Sois honnête avec toi-même ! Je parie que t'as pas deux pièces dans tes poches !" Il sorti son portefeuille et agita un billet de 10 000 yens. "Ton petit frère entre aussi à l'Académie, n'est-ce pas ? Avec une bourse scolaire. Que c'est pitoyable ! Il peut même pas payer ses propres dettes et-"

Même s'il était clair que Rin avait essayé de garder son sang-froid, ces mots étaient la goutte qui avaient fait déborder le vase. Il fonça droit sur l'adolescent et lui balança son poing dans la mâchoire. "Tu peux dire toutes les conneries que tu veux sur moi... Mais ne t'avise pas de dire du mal de mon frère !" rugit-il.

Shiratori était à terre, se frottant la mâchoire. "Sale... bâtard..." grogna-t-il. "Ça fait mal !"

Quelque chose de sinistre se répandit dans l'air et Rin vacilla. Son visage pâlit. Il fixa Shiratori avec terreur alors que ce dernier se relevait lentement.

"Chopez-le."

Rin siffla de douleur quand il fut saisi et plaqué au sol. Il avait le nez dans la poussière, maintenu par les trois autres garçons pendant que Shiratori fouillait dans sa veste.

"Oi !" Ryûji ne perdit pas de temps et se révéla au grand jour. "Foutez le camp loin de lui !" exigea-t-il alors qu'il se précipitait pour mettre le gars le plus proche hors de portée de Rin. *

"Ryûji !" Rin se stoppa dans sa lutte mais il n'eut que le temps de haleter le nom quand Shiratori balança la jambe par-dessus sa tête, droit dans la mâchoire de Ryûji. L'impact avait été brutal, faisant pratiquement s'envoler l'adolescent. "Ryûji !" cria Rin en se débattant, mais les trois garçons le plaquèrent au sol.

"Eh bien, voyez-vous ça !" Shiratori commença à ricaner, saisissant Ryûji par le devant de sa chemise. "Tu es venu sauver ton petit-ami ?! Comme c'est touchant !" Il frappa le plus grand adolescent du revers de la main. Trois lignes sanglantes apparurent sur sa joue.

Qu'est-ce que...?

Sa tête tournait. Il avait un sacré mal de dos dû à son atterrissage brutal, mais le pire était sa joue coupée. Il pouvait sentir le sang couler sur le côté de son visage et il se força à ouvrir les yeux, le cœur battant. Un essaim de petites choses noires flottantes passa devant lui, et quand il se concentra sur le gars en face de lui, un hoquet lui échappa.

Des cornes ?

"Qu'est-ce que... ?" siffla-t-il. "Un démon... ?"

Shiratori se mit à rire. Sa queue pointue balaya l'air et ses dents aiguisées étaient bien en vue. Les cornes sortant de son cuir chevelu avaient des pointes écarlates, comme ses yeux.

Mais le démon ignora Ryûji et sortit un couteau de sa veste. "Si tu voulais jouer, tu aurais pu le dire." Il sourit sinistrement, les yeux écarquillés de jubilation. "Tu attendras ton tour, Okumura-kun ! Je dois prendre soin de ton petit-ami !"

"Ne le touche pas !" Cria Rin, sa voix se brisant dans la panique.

Mais Shiratori avait déjà empoigné les cheveux de Ryûji et lui avait asséné un coup de genou dans les côtes. "Nous y voilà." Il sourit pendant que Ryûji reprenait difficilement son souffle "C'était plutôt facile et sympa. Ryûji, c'est ça ? Je vais m'amuser à arracher tes piercings. Un. Par. Un."

La couteau de Shiratori passa sous sa mâchoire.

"ÉLOIGNE-TOI DE LUI !" cria Rin d'une voix transpirant le désespoir, et une lumière bleue jaillit, illuminant la ruelle toute entière. Les trois garçons qui maintenaient Rin furent repoussés en arrière et s'enfuirent en courant.

Rin se releva lentement sur ses genoux, tremblant. Chaque centimètre de lui était couvert de flammes bleues. Elles léchaient ses vêtements et sa peau, mais il ne sentait aucune chaleur. "Qu... qu'est-ce que...?" dit-il en regardant ses mains, les flammes vacillant au bout de ses doigts.

Un cri silencieux s'échappa de ses lèves. Des flammes bleues... ! Il ne les avait jamais vues de sa vie, mais il avait entendu les récits de la Nuit Bleue et les décès qu'elle avait causés. Son grand-père, le frère aîné de Renzô, les parents de Konekomaru, et n'innombrables autre membres de la Myôda avaient péri par ces flammes. Et maintenant... Rin était...

Qu'est-ce qui se passe...? Ryûji regardait son meilleur ami, les yeux écarquillés. Rin avait l'air tout aussi confus et perdu que lui. À son grand soulagement, le plus jeune adolescent ne brûlait pas. Il n'avait pas du tout l'air d'avoir mal. Les flammes étaient enroulées autour de lui, enveloppant chaque parcelle de son corps comme si elles lui appartenaient.

Ryûji ne comprenait plus rien.

La main qui maintenait ses cheveux le libéra et Shiratori s'approcha de Rin. "Je le savais." Son ton avait changé pour une voix plus profonde, presque respectueuse. "Je savais que je ne m'étais pas trompé."

Rin haletait et leva les yeux vers le démon qui se mit à genoux devant lui. "Ces flammes bleues ne laissent aucun doute, c'est la marque de la progéniture de Satan. Je suis Astaroth." Il lui tendit une main dotée de griffes. "Venez, mon jeune prince. Je vais vous ramener chez vous, dans la Géhenne."

"Quoi...?!" s'écria Ryûji.

"Le mal réside dans leur cœur." Une voix claire et stable résonna dans l'atmosphère à couper au couteau. "Éternel ! Selon leurs actes, selon la cruauté de leurs actions, selon l'ouvrage de leurs mains, donne-leur le salaire qu'ils méritent."

Shiro marchait dans l'allée, calme et recueilli. Il passa devant Ryûji, les yeux rivés sur Astaroth. "Qu'il les renverse et ne les relève point."

Astaroth se leva et rugit. "Maudit exorciste !" hurla-t-il, sa queue battant l'air avec colère. "Je vais t'arracher la langue, et tu ne pourras plus proférer tes sales malédictions !"

"Loué soit le Seigneur," continua Shiro, souriant alors que le défi brillait dans ses yeux.

Le démon grogna d'indignation et s'élança.

"Car il exauce la voix de mes supplications." Shiro ne bégayait pas.

"L'Éternel est ma force," Astaroth lança un coup de poing que Shiro évita habilement, saisissant son poignet au passage "et mon bouclier !" Il lui tordit le bras et le démon cria quand un bruit sec et écœurant signala que son épaule s'était déboîtée.

"Démon... Disparais sur-le-champ !" cria Shiro, frappant le démon de la main d'un geste assuré. Accompagnée d'un cri fort, inhumain, une fumée noire sorti de la bouche d'Astaroth. Ses attraits démoniaques se fanèrent et Shiratori tomba mollement aux pieds du prêtre.

Il y eut un profond silence.

Ryûji se releva lentement sur ses genoux. Il posa une main sur ses côtes douloureuses. Il leva les yeux vers Shiro, sans voix, puis jeta un regard au gars inconscient qui avait été possédé quelques secondes plus tôt.

Rin... !

Il se tourna rapidement vers son meilleur ami et fut surpris de voir que les flammes bleues qui l'entouraient avaient disparu. L'adolescent semblait juste être assis là, dans un état second. Est-ce qu'il avait rêvé tout ça ?

Son cœur se serra à la nostalgique désillusion qui suivit.

Les mains de Ryûji tremblèrent alors qu'il tentait d'admettre le fait que... que Rin était...

Le fils de Satan... ?

Était-ce possible ? Comment cela s'était-il passé ? Comme quelqu'un avait-il pu garder le secret pendant si longtemps ?

"Je crains que tu ne le comprennes plus tôt que tu ne le penses."

"...!" un souffle fragile, silencieux s'échappa des lèvres de Ryûji.

Oh... C'est ce qu'il voulait dire...?

Tout commençait à se mettre en place.

Avec un mouvement brusque, Shiro remit l'épaule du garçon en place avant de débloquer son bras. "Vous allez bien, tous les deux ?" Il était tourné vers lui, mais son regard reposait sur Rin.

Rin hocha la tête sans dire un mot avant de hoqueter et de regarder son ami. "Ryûji...?" La peur se lisait dans ses yeux, remplaçant momentanément la confusion.

Ryûji se crispa. "J-Je..." Bégaya-t-il. Il lui était difficile de croiser le regard de Rin pour l'instant. "J'vais bien," murmura-t-il en fixant le sol.

Shiro fronça les sourcils dans sa direction avant de laisser échapper une douce expiration. "Il semble que ton pouvoir ne peut plus être entièrement retenu par le Kurikara." Il parlait d'une voix douce, comme s'il s'adressait à lui-même. Il s'avança vers son fils, qui l'avait à peine entendu.

"Qu'est-ce... Qu'est-ce qui s'est passé ?" Rin regarda Shiro. "Qu'est-ce qui lui est arrivé ?!" Il pointa du doigt Shiratori immobile sur le sol. "Il est... tu l'as...?"

"Il va bien," déclara Shiro, jetant un coup d'œil en arrière. "J'ai exorcisé le démon en lui. Mais s'il ne change pas, il risque de se faire de nouveau posséder."

"Le démon...?" Rin répéta le mot avec une voix hésitante.

"Oui. Tu peux les voir maintenant, n'est-ce pas ?" Shiro tourna la tête et souffla sur un petit insecte noir flottant dans l'air. "Ce sont des coaltars, des démons qui affectionnent les ténèbres et l'humidité."

Rin se retourna pour leur jeter un rapide regard. "Ce sont des démons...?!"

Shiro hocha la tête et se tourna vers Ryûji. "Tu le sais, n'est-ce pas ?" Il revint à Rin. "Ce monde est composé de deux dimensions, comme deux miroirs qui se reflètent l'un et l'autre. Il y a notre monde, le monde matériel, Assiah. Et puis il y a le domaine du néant, le monde des démons, qui est la Géhenne. En principe, toute interaction entre ces deux univers est impossible. Mais les démons possèdent la faculté de s'introduire dans tout ce qui est matériel et sont en mesure de résider à Assiah."

Shiro attrapa le bras de Rin. "Mais nous n'avons pas le temps d'en discuter ici. Cet incident leur a révélé la vérité. Ils vont revenir te traquer. Levez-vous. Tous les deux."

"Attends ! Quelle vérité ?! Qu'est-ce qui se passe ?" Rin se remit sur ses pieds, de la panique dans la voix. "Qu'est-ce que je suis ?!"

"Tu n'es pas humain."

Tout le corps de Rin se raidit et il sentit son souffle se couper. Il ne voulait pas en entendre plus, mais son père continua.

"Tu es le fils d'un démon." Shiro était déjà en train de traîner Rin vers la sortie. "Le résultat de l'union d'une humaine et d'un démon. Mais pas de n'importe quel démon. Tu es le fils de Satan lui-même."

"Ça suffit !"

C'était Ryûji qui était intervenu. La grand adolescent fixait toujours le sol, les épaules tremblantes.

"Qu'est-ce que... qu'est-ce que vous pensez nous faire avaler ?" murmura-t-il en fermant étroitement les yeux alors qu'il se forçait à repousser ses doutes, ses craintes, alors qu'il écoutait son cœur et la rage brûlante au fond de ce dernier, s'enflammant violemment avec l'esprit plus clair qu'il ne l'avait jamais été ces derniers jours.

"C'est une explication un peu merdique, vous ne pensez pas...?" demanda-t-il, se relevant à présent sur ses pieds, ignorant la douleur de son corps. Il regarda Rin, qui avait l'air paniqué, effrayé, mais surtout peiné par les paroles de son père. Son père.

Les mots écrits dans un gribouillage enfantin firent écho dans son esprit.

"...tout le monde pense que je suis un démon..."

Ryûji grogna. "Rin... Ces flammes... Même si ce que vous dites est vrai, comment pouvez-vous le lui dire ainsi ? Comment pouvez-vous être si froid ? C'est votre fils, non ?" rugit-il.

Est-ce que toutes ces années ne signifient rien pour vous ?!

Shiro croisa son regard, et sa voix devint presque atone. "N'était-ce pas toi qui m'avait dit de lui dire la vérité ?"

Les yeux de Rin s'étaient encore élargis, son regard passant de son père à son ami.

"J-Je n'ai pas... !" Ryûji avait été pris de court par l'accusation. Sa langue voulait le faire protester, nier. Le regard que Rin lui jetait lui donnait envie de vomir.

"C'est... C'est pas ce que je voulais dire ! J'ai juste... !"

"Lui dire la vérité, ne pas lui dire la vérité. Tu n'aideras pas Rin de cette façon." Shiro lâcha le bras de son fils et son visage devint terrifiant. "Si tu veux aider Rin," il lui saisit l'épaule et le poussa en avant, "Suis les ordres. Ecoute attentivement et fais exactement ce que je te dis de faire. Compris ?" Le révérend se retourna. La ruelle commençait à se couvrir de champignons et les coaltars étaient de plus en plus nombreux. Il regarda Ryûji droit dans les yeux. "Compris ?" répéta-t-il, la voix ferme et imposante.

"Papa..." murmura Rin, cloué sur place.

Ryûji reprit une respiration normale. La main sur son épaule lui faisait mal, mais il ne fit rien pour se dégager. "... Compris," murmura-t-il, réussissant à hocher la tête.

Shiro approuva. "Bien. On y va." Il lui lâcha l'épaule et saisit la main de Rin, le tirant vers l'avant.

"Ryûji... !" dit Rin, le regardant trébucher alors qu'il essayait de suivre son père. Sa main libre se tendit vers son ami, le chapelet autour de celle-ci devenant visible sous sa manche.

Ryûji n'hésita pas à tendre la main à son tour. Quand elle se referma sur celle de Rin, quelque chose sembla remuer dans son ventre, et il la tint plus fermement. Malgré tout ce qui s'était passé jusqu'à présent, sa plus grande peur était de lâcher son ami.

Ils coururent tous les trois. Des essaims de coaltars les pourchassèrent. De longues ombres sortaient de terre et essayaient d'entraver leurs chemin. Ils firent de leur mieux pour les éviter, suivant Shiro. Le vieil homme marmonnait dans sa barbe, repoussant les démons avec une concentration sans faille.

Ryûji commença à l'imiter. Sans oublier un mot, il murmura chaque verset qu'il avait étudié dernièrement dont il pouvait se souvenir.

Shiro regarda en arrière tout en continuant à réciter, ses yeux se fixant sur l'adolescent. Il s'arrêta et saisit son épaule. "Ecoute attentivement," dit-il sévèrement. "Le sentier des justes ne sera pas révélé à l'infidèle. Je descends l'Echelle de Jacob avec l'aide de la main du Seigneur." Au moment où il prononça le dernier mot, un essaim de coaltars à proximité se désintégra. Shiro continua à fixer Ryûji. "Tu t'en souviens ? Répète." Son ton était brusque et urgent.

Rin lui serra fortement la main.

Ryûji n'hésita pas et répéta le verset mot pour mot. Heureusement, il était court, mais Ryûji était toujours reconnaissant envers sa bonne mémoire. Voir les démons autour d'eux disparaître renouvela sa force et il ne broncha même pas à la pression sur sa main ; à la place, il la serra tout aussi fermement.

Shiro sourit et tapota l'épaule deRyûjio. "Bien. Ne bégaie pas." Il se retourna et continua à les conduire à travers les ruelles. Ils quittèrent les zones surpeuplées et Shiro le laissa psalmodier seul.

Rin continuait à tenir fermement la main de son ami, trouvant un réconfort étrange dans son cantique. Il regarda le dos du prêtre devant lui, une multitude de pensées lui traversant l'esprit. Étrangement, il n'entendait rien autour de lui à part la voix de l'autre. Son corps était froid, sauf ses deux mains, l'une dans celle de son ami et l'autre tenue par son père.

Son père... Il agissait si différemment...

Ils prirent un virage et Rin heurta le dos de Shiro quand le révérend se stoppa sans le moindre avertissement. La ruelle était envahie de chiens qui grognaient de façon menaçante, les poils hérissés. Mais leur chair était en décomposition et une odeur putride flottait dans l'air.

"C'est quoi ces...?!" Rin recouvrit son nez avec sa manche quand Shiro libéra sa main.

"Ce sont des goules..." expliqua Shiro en fouillant dans son manteau. "Des démons qui possèdent des cadavres. Nous sommes chanceux d'être aux Japon. Sinon des goules humaines nous attaqueraient."

"C'est ça que t'appelles être chanceux ?!" répliqua Rin avant d'écarquiller les yeux quand Shiro sortit une grenade. "Une bombe ?!"

"Ne t'inquiète pas." Shiro retira le bouchon avant de jeter son arme au milieu du groupe. "C'est de l'eau bénite."

La grenade explosa dans un léger brouillard blanc qui se répandit sur les chiens, dont la chair brûla. Shiro recula et saisit à nouveau la main de Rin, reprenant sa course. "Bon sang, je suis trop vieux pour m'occuper de mômes comme vous !" se plaignit-il, son masque froid se brisant l'espace d'un instant pour laisser place au Shiro habituel.

C'était un peu réconfortant.

"Arrête de me traiter de môme !" lui cria Rin instinctivement.

Le soleil était haut dans le ciel au moment où ils atteignirent le monastère. Ryûji avait continué de réciter tout le chemin sans faiblir, permettant à Shiro de les conduire sans problème par le chemin le plus court. Quand ils arrivèrent, Nagamoto et Kyodo les attendaient à la porte, et ils se précipitèrent tous rapidement à l'intérieur. Il put enfin de respirer.

Cependant, Shiro ne s'arrêta pas là. Il criait des ordres et les prêtres les exécutèrent immédiatement. "Venez. Nous pouvons les retenir ici, mais vous deux devez partir." Shiro tira les deux garçons dans les escaliers vers la chambre de Rin.

"Attends !" Les yeux de Rin s'écarquillèrent. "Qu'est-ce que tu racontes ?!"

"Vous ne pouvez pas rester ici." Shiro fronça les sourcils. "Vous pouvez fuir par derrière et nous leur ferons croire que vous êtes toujours là." Il poussa la porte de la chambre et attrapa un sac en haut de l'armoire. "Fais vite tes bagages," ordonna-t-il, le lui jetant. Rin, cependant, se leva, confus et immobile, tenant le sac contre sa poitrine. Shiro ne le remarqua pas, semblant focalisé sur la commode de Rin.

"Rin." Le cœur de Ryûji battait encore vite. Il serra la main de son meilleur ami, comprenant l'urgence de la situation. "Viens, il a raison. On doit partir d'ici. On est pas en sécurité."

Rin regarda Ryûji quand celui-ci parla, et il hocha la tête en silence. "Désolé..." murmura-t-il, et il se tourna vers son armoire. Avec beaucoup d'hésitation, il glissa sa main hors de la poigne de son ami et commença à sortir les vêtements de leurs cintres, fourrant sans ménagement des chemises et des pantalons dans le sac. Mais il se figea à mi-chemin, remettant un jean en place et se tournant vers son bureau. Là, reposant sur ce dernier, se tenait la boîte remplie de lettres. Il jeta un regard à son père et se déplaça rapidement à travers la chambre pour la prendre, la mettant dans son sac avec ses vêtements.

Shiro l'avait vu faire, mais ne protesta pas et tira de son manteau une clé attachée à une chaîne. "Rin, viens ici," dit-il en plaçant la clé dans la serrure de la commode de celui-ci. L'adolescent fronça les sourcils et s'approcha, le regardant avec confusion. Son père lui avait toujours dit que la serrure de sa vieille commode ne fonctionnait pas. Tout ce qu'il y avait à l'intérieur, c'était des vêtements. Mais quand Shiro tourna la clé et ouvrit le tiroir, il ne vit pas une seule chaussette. À la place, un katana bleu reposait dans un tiroir vide, à l'intérieur d'un manchon rouge. Shiro la prit.

"C'est un sabre pourfendeur de démons connu sous le nom de Kurikara." Shiro regarda Rin et lui tendit l'arme. "Tes pouvoirs résident à l'intérieur de cette épée. Tu dois la garder en sécurité avec toi tout le temps. Dors même avec. Mais ne la dégaine jamais."

Rin leva les yeux vers son père, son père, surpris par l'ordre qu'il venait de lui donner.

"Si tu le fais, tu reprendras instantanément ton corps de démon, et tu ne seras probablement jamais en mesure de redevenir humain." Shiro parlait avec une expression sombre et grave. Il poussa l'épée dans les mains de Rin avec le manchon. "Quand tu ne pourras pas l'emporter avec toi, utilise ça." Shiro lui tendit la clé qui pendait à une chaîne. "C'est une clé de dissimulation. On peut l'utiliser pour cacher n'importe quoi n'importe où et personne ne peut le récupérer à moins d'avoir cette clé.

Rin était sidéré. "Q-Quoi..?"

Une voix toute aussi choquée coupa la faible protestation de Rin.

"...P-Pourquoi...? Pourquoi vous l'avez ? C'est..." Ryûji resta bouche bée devant l'épée. Une partie de lui hésitait à reconnaître l'héritage de son temple.

"Comment avez-vous obtenu cette épée ?" demanda-t-il, regardant l'homme avec une expression perplexe.

"C'est une longue histoire. Trop longue pour aujourd'hui," déclara Shiro en refermant le tiroir.

Rin se tourna vers Ryûji, haussant les sourcils. Que se passait-il ? Il avait l'impression d'être la seule personne à ne rien savoir, même Ryûji en savait plus que lui. "Attendez une seconde... !" Sa voix était un peu plus forte, mais son père mit quelque chose dans sa main.

"Prends ce téléphone." Shiro referma les doigts de Rin autour du téléphone portable simple et plutôt bon marché. "Il n'y a qu'un numéro en mémoire et c'est celui de mon meilleur ami. Il te protégera. Appelle-le une fois sorti du monastère."

"Attends !" protesta Rin. Le stress de la situation commençait à le gagner. "Pourquoi tu me fiches dehors comme ça ?!"

"Rin." Shiro fronça les sourcils mais Rin continua,

"C'est... C'est n'importe quoi ! Je ne comprends pas tout ce qui ce passe, mais je sais que j'ai toujours été un boulet pour toi !" Rin sentait la colère monter en lui. "C'est ça, n'est-ce pas ?! Tu ne- !"

"Rin !" Shiro s'avança et posa fermement ses mains de chaque côté de la tête de Rin, ses paumes entourant les joues de l'adolescent. Il se tut et Ryûji aperçu un vacillement dans les yeux de Shiro quand ce dernier lui jeta un rapide coup d'œil. Shiro jeta un rapide coup d'œil à Ryûji. "Tu ne peux pas rester ici. Mais je te rejoindrai dès que je le pourrai." Sa voix était douce et assurée quand il regarda Rin droit dans les yeux. "Si tu restes ici, ils vont te trouver. C'est ici qu'ils te cherchent, tu comprends ?"

La bouche de Shiro s'amincit et il attira Rin dans une forte étreinte. "Tu es mon fils. Et je ne les laisserai pas te prendre," murmura-t-il avec ferveur dans son oreille.

Un léger tremblement secoua la colonne vertébrale de Rin. "Ton... ?"

Shiro leva les yeux et fixa Ryûji. "Tu restes avec lui." Sa voix était basse et imposante. "Tu le sors de là et tu ne le quittes pas d'une semelle. "

Ryûji referma la bouche et hocha la tête. "Je ne l'abandonnerai pas," promit-il. "Ils ne l'auront pas."

Il était facile de repousser ses émotions avec un objectif en tête. Il saisit son sac de voyage posé au sol et se dépêcha de fermer la fermeture éclair de celui de Rin avant de le saisir également.

"Rin. Viens. On part."

Rin recula et Shiro l'aida à glisser le Kurikara dans le manchon rouge. Il mit le téléphone dans sa poche et regarda son père avec des lames dans les yeux.

"T'as pas intérêt à mourir, le vieux." Il prit une posture menaçante. "J'en ai pas fini avec toi."

Shiro rit et lui offrit un petit sourire narquois. "J'ai hâte d'y être." Il mit la clé autour du cou de Rin et la cacha sous son sweat. "Maintenant, va-y. Sors d'ici. Tu sais où est la porte de service. Je dois aller rejoindre les autres." Ils sortirent tous les trois de la chambre et descendirent les escaliers. Shiro les regarda quand Rin mit le manchon en bandoulière sur son épaule et prit son sac des mains de Ryûji.

"Ryûji-kun." Le révérend sortit une grenade de son manteau et la lui tendit. "C'est ma dernière grenade d'eau bénite. Si vous avez des problèmes, n'hésite pas à l'utiliser." Il pointa du doigt le bouchon. "L'effleurer activera les déclencheurs d'explosifs à l'intérieur du boîtier et il explosera comme tout à l'heure avec les goules. Mais si tu le veux, tu peux tourner le capuchon et l'utiliser comme une bouteille normale. D'accord ?"

"Oui, monsieur." Ryûji examina attentivement la grenade avant de la fourrer dans sa poche. Il regarda Rin, serra les dents, avant de prendre une inspiration résolue.

"Allez," dit-il encore, s'adressant à son ami. "Montre-moi le chemin."

Rin vit son père se diriger vers la chapelle mais il se tourna vers son ami. Son front était plissé et il avait une peur profonde dans sa poitrine, mais quelque part, il se sentait bien. Il hocha la tête et s'avança, conduisant Ryûji vers la sortie.