"Wouah !" Rin ne put contenir son ébahissement au moment où il franchit la porte. "C'est trop classe !" Sa nouvelle queue remuait derrière lui et frappait la jambe de Ryûji. Mais la logique le rattrapa et il cligna des yeux, se retournant vers la porte en bois beaucoup plus grande et très différente de celle en métal qu'ils venaient de traverser "Attendez..." Il fronça les sourcils et regarda le paysage visible par la fenêtre.

"Votre bureau est sous le centre commercial ?!"

Méphisto rit à la question.

"Bien sûr que non," dit-il. "En ce moment, nous sommes à l'Académie de la Croix Vraie, à des kilomètres de cet endroit. Une de mes capacités spéciales me permet de créer des clés magiques. Celle-ci mène directement à mon bureau. Il suffit de l'insérer dans une serrure, et le tour est joué ~"

Il fit un geste théâtral du bras.

Rin regarda la clé, perplexe. "Donc, vous avez créé un portail machin-chose avec une clé ?" La lumière se fit dans son esprit et il se souvint de la chaîne autour de son cou. "Oh, c'est comme la clé de dissimulation que mon vieux m'a passé?" Il baissa les yeux sur son sweat, en-dessous duquel elle se trouvait. "Vous lui avez donnée ?"

Les yeux de Méphisto pétillaient quand il hocha la tête. "C'est exact. C'est l'une des nombreuses clés que ton père a en possession." Il glissa la sienne dans sa poche avant de diriger les deux adolescents vers le petit coin salon devant son bureau.

"Mais assez parlé de lui. Nous avons des choses plus importantes à nous dire, et je suis sûr que vous êtes affamés. Eins, zwei, drei !"

Après son claquement de doigts, le grand vase au milieu de la table ronde disparut et deux bols fumants de ramen au porc le remplacèrent.

"Asseyez-vous. Mangez un peu."

La voix faussement bienveillante fit frisonner Ryûji. Il n'avait pas confiance en cet homme, pas du tout. Il était réticent à l'idée de lui obéir, mais l'odeur de la nourriture fit immédiatement gronder son estomac, lui rappelant qu'il n'avait pas mangé de la journée.

Rin semblait réaliser la même chose, et le premier choc passé, il tendit une main vers l'avant. Mais une pression sur son épaule l'arrêta.

Il se tourna vers son ami et posa sa main sur la sienne, la serrant de façon apaisante. "C'est un ami de mon père." Rin regarda Méphisto avant de fixer à nouveau Ryûji. "Allez. Mangeons." Il lui fit un grand sourire. "Ça a l'air bon."

Peu rassuré par les mots de Rin, Ryûji s'assit et saisit le bol de ramen. Avec un regard méfiant, il commença lentement à manger, et se trouva bientôt à savourer chaque bouchée qui apaisait sa faim. Le jeune demi-démon ne tarda pas à se joindre à lui.

Apparemment pas pressé, Méphisto contourna son bureau et les rejoignit dans le petit salon, se laissant tomber sur un fauteuil, les jambes croisées. À ce moment précis, une tasse de thé apparut dans les airs, et il la sirota en silence, attendant que les adolescents aient terminé.

Mal à l'aise sous le regard de l'homme, Ryûji s'arrêta au milieu de son repas, et après s'être maladroitement raclé la gorge, il demanda : "... et maintenant ?"

Méphisto prit calmement une autre gorgée de thé avant de poser la tasse sur une soucoupe apparue dans les airs. Il leur sourit gentiment.

"Et maintenant, vous devriez continuer à profiter de votre dernier repas. Même si je crois fermement que la mort doit arriver le plus rapidement possible, ton père et moi sommes des amis proches, c'est pourquoi je ne peux pas disposer de vous l'estomac vide, n'est-ce pas ? Ce serait terrible de ma part."

Rin s'étrangla. Il reposa son bol, le renversant presque, et Ryûji lui tapa dans le dos jusqu'à ce qu'il reprenne son souffle.

"Qu'est-ce que vous racontez !?" Il se leva, furieux, serrant les poings. "Je pensais que vous alliez nous protéger !"

Méphisto haussa légèrement les épaules, absolument pas intimidé par l'explosion de colère. "Et j'en avais bien l'intention. Malheureusement, il semble que tu aies brisé le dernier sceau qui retenait tes pouvoirs." Il lui lança un regard entendu. "Tu ne peux plus vivre comme un humain normal, et le fils de Satan ne peut pas errer dans Assiah. Tu dois être éliminé avant de devenir une menace pour l'humanité."

Rin pâlit. Il enfonça ses ongles dans ses paumes, sentant son cœur se serrer. "Je n'ai pas eu le choix !" protesta-t-il, "et je ne ferai de mal à personne tant que je ne dégainerai pas l'épée, pas vrai ?!" Faux, faux, faux, répétait une petite voix dans son esprit, lui rappelant tous ceux qu'il avait blessé avant même de connaître sa véritable nature.

"Je crains que la situation ne soit pas aussi simple que cela. En tant que chevalier honoraire de l'Ordre, j'ai certaines responsabilités que je ne peux pas ignorer. Je ne peux pas mélanger les affaires privées et les affaires publiques, tu sais," expliqua Méphisto en souriant. "Je vais devoir m'excuser auprès de ton père, mais un enfant sur deux n'est pas si mal que ça, tu ne crois pas ?"

Ryûji pâlit à ces mots.

"Rin," siffla-t-il urgemment, sentant son cœur s'affoler alors qu'il se rendait compte de la situation dans laquelle ils se trouvaient. Ils devaient s'évader. Mais dès que la pensée lui parvint, les yeux de Méphisto se posèrent sur lui. Son regard le figea sur place, et le sourire de l'homme plus âgé s'élargit un peu plus avant qu'il ne se tourne à nouveau vers Rin.

"Eh bien, si vous avez fini de manger, je ne retarderai pas cela plus longtemps." Avec toute la nonchalance du monde, Méphisto se pencha pour placer sa soucoupe sur la table. Quand il se leva, il adopta une démarche prédatrice.

"Deux possibilités s'offrent à toi. Ou bien tu te laisses tuer bien gentiment, ou bien tu me tues et t'enfuis avec ton ami. Alors, qu'est-ce qui te conviendrait le mieux ~ ?"

Les poings de Rin tremblaient. Ses crocs serrés étaient visibles et sa queue était en alerte. Il jeta un œil à Ryûji, et ne put s'empêcher de se demander si Méphisto permettrait à son ami de vivre s'il se laissait tuer. Mais il ne pouvait pas en être certain. Il avait failli le perdre une fois, et avait été forcé d'utiliser le pouvoir qu'il n'avait jamais été censé obtenir, parce qu'il avait été trop faible pour le protéger. Parce qu'il devait compter sur son ami et sa famille pour le protéger.

Il n'était pas assez fort.

"Aucune." Rin parlait avec toute la détermination dont il était capable. "Je veux devenir exorciste !"

La déclaration fut suivie d'un silence. Ryûji avait l'air surpris. Méphisto avait l'air amusé.

"Toi ? Un exorciste ?" Dit-il finalement, reniflant devant la pensée ridicule. "Jeune imbécile, Shiro ne t'a-t-il donc rien enseigné sur l'art de la survie ? La dernière chose qui tu es censé faire est de rejoindre l'organisation qui veut te tuer. Tu ne comprends pas la position dans laquelle tu es ?"

Méphisto se frotta les tempes et secoua la tête avec exaspération.

"Tu n'est pas un démon ordinaire, tu es le fils de Satan lui-même, le démon le plus redouté et le roi de la Géhenne ! Tes origines te suivront en permanence. On voudra te tuer, non seulement le Vatican, mais aussi tous ceux qui apprendront ta véritable nature ! Ton existence ne sera que danger et angoisse. Et s'ils ne mettent pas la main sur toi, un jour, ce sera Satan en personne qui te poursuivra. Il ne trouvera pas plus grand plaisir que de mettre la main sur son entêté de fils."

Rin fronça les sourcils, levant les yeux vers Méphisto. Mais il ne recula pas. Il ne semblait y avoir qu'une seule option. "Ce salaud n'est pas mon père ! Mon seul père est Shiro Fujimoto, je deviendrai un exorciste, et je botterai le cul de Satan !"

Il y eut un silence assourdissant. Si la précédente affirmation de Rin les avait surpris, celle-ci les avait complètement abasourdis.

Ryûji sentait son cœur battre la chamade.

"Je botterai le cul de Satan !"

Les mots résonnaient en lui, si fort qu'ils le faisaient presque frissonner. Il avait eu le souffle coupé, parce que - parce que - c'était la dernière chose qu'il pensait entendre de la bouche de Rin. Son objectif si souvent raillé par son entourage - son père, les membres de la secte, et même Shima - en une seconde, Rin l'avait déclaré comme le sien. Rin, qui ne connaissait l'existence des démons que depuis quelques heures. Rin à l'abri depuis sa naissance parce qu'il était le fils de Satan-

Rin, son ami, son meilleur ami, la personne à qui il n'avait pas osé se confier durant tout ce temps, la personne dont il avait le plus peur d'entendre la réaction- Rin, qui avait parlé avec tellement de fermeté, d'une voix féroce qui lui tordait la poitrine, et qui l'apaisait d'une manière qu'il ne comprenait pas parce que...

Tout devenait clair, à présent.

Il était ébahi, bouche bée, son cœur battait si fort qu'il lui était difficile de penser, et il venait à peine d'assimiler les événements que Méphisto éclata de rire.

"Le fils de Satan veut devenir un exorciste ?" Il rejeta sa tête en arrière, se tenant le ventre et secoué de spasmes. "Hahaha ! C'est géant ! Je n'avais pas ri autant depuis des siècles !"

Rin grommela. "Vous foutez pas de moi, je suis sérieux !" Il se tourna vers Ryûji, craignant qu'il n'ait la même réaction que l'autre énergumène, mais il ne s'était pas attendu à l'expression choquée de l'autre adolescent. Le trouvait-il ridicule, lui aussi ?

Méphisto continua a rire quelques temps, et quand il cessa finalement ses yeux brillaient d'intérêt. Il s'inclina légèrement, une main sur la poitrine, comme pour le remercier de lui avoir fourni un spectacle si divertissant. Quand il se redressa, il avait un large sourire sur le visage.

"Très bien !"

Il claqua des doigts, mais rien n'apparu comme par magie. C'était simplement un geste de conclusion. Il n'y a aucun retour en arrière possible, disait la lueur dans ses yeux.

Méphisto confirma ses propres pensées l'instant suivant.

"Le chemin que tu as choisi n'est pas facile, et un jour tu le regretteras sûrement, mais je te soutiendrai ! Dans les jours qui suivront, toi, Rin Okumura, seras inscrit à l'Académie de la Croix Vraie !" s'écria-t-il fortement, sa voix résonnant dans la pièce.

"Méphisto !"

Rin se retourna au son de la voix familière. Shiro était debout, fixant Méphisto, plutôt choqué tandis qu'il refermait la porte derrière lui. Mais les yeux de son père se dirigèrent vers lui, et il se figea. L'adolescent grimaça, sa nouvelle queue s'enroulant autour de l'une de es jambes.

"... Que s'est-il passé ?" Le ton de Shiro était lent et prudent, mais comme Rin ne répondait pas, il se tourna vers Ryûji.

La voix du père de son ami l'avait sorti de sa stupeur. Ses yeux passèrent de Rin au prêtre, mais il se rendit compte que croiser le regard pénétrant de Shiro lui était trop difficile. Il détourna les yeux. Son dégoût de lui-même, sa frustration lui serraient de nouveau la gorge. Il avait promis de protéger Rin, de faire attention à lui, de le ramener sain et sauf, et à la place... il avait foiré. Rin ne se serait jamais retrouvé dans cette situation s'il n'avait pas été là. Il n'aurait pas dégainé l'épée. Il n'aurait pas réveillé ses pouvoirs. La culpabilité sur ses épaules était lourde, et il serra la mâchoire. Comment pouvait-il faire face au père de Rin après cela ?

La pièce tomba dans une atmosphère inconfortable. C'était comme si tout l'air avait disparu. Ryûji baissa les yeux sur ses genoux et essaya de parler. C'était comme si des minutes entières s'étaient écoulées, mais il y avait juste eu quelques secondes depuis que Shiro avait posé cette question accablante.

Ryûji se força à ravaler ses sentiments, se força à ignorer la sensation d'oppression dans sa poitrine, et la façon dont il serrait le tissu de son short. Il devait faire face aux conséquences de ses actes.

"Je..." commença l'adolescent.

"C'est un visage terrible que tu as là, Shiro."

Méphisto lui avait coupé la parole. Il avait l'air beaucoup trop heureux de la présence du prêtre dans son bureau. "Content que tu sois enfin là. Nous avons beaucoup de choses à nous dire ~ !" s'écria-t-il avec un large sourire, d'une voix joyeuse malgré l'épaisse tension régnant dans la salle.

Comme il se tenait juste en face de Rin, il ne lui fallut qu'un pas pour atteindre l'adolescent. Il posa sa main sur le cou du demi-démon et le retourna pour que Shiro puisse contempler le visage de son fils. Le coin de ses lèvres tressautait tandis qu'il continuait à parler du même ton jovial.

"Tu es arrivé au parfait moment. Ces enfants ont eu une journée assez rude, que dirais-tu de les envoyer se reposer afin que l'on puisse discuter d'autres choses ?"

Rin était à présent face à son père et pouvait voir sa mâchoire crispée et ses yeux plissés à moitié cachés derrière ses lunettes. "Ce n'est pas la faute de Ryû-" commença-t-il, mais Shiro l'interrompit.

"Rin." Il avait prit un ton sévère, les yeux rivés sur Méphisto. "Va avec Ryûji-kun dans son dortoir. Passe la nuit là-bas. Je viendrai te chercher le lendemain matin. Je dois avoir une longue conversation avec le directeur ici présent à propos de ton avenir."

La queue du jeune demi-démon s'enroula encore plus étroitement autour de sa jambe. Il savait que sa situation était déjà assez compliquée comme ça, et essayer de répliquer était tout simplement stupide. Au moins, il ne serait pas séparé de son ami. C'est donc en se mordant la lèvre inférieure qu'il s'éloigna de Méphisto pour ramasser son épée et son sac posés sur le canapé.

"Viens, Ryûji," murmura-t-il à son ami qui fixait toujours ses genoux.

Les poings de Ryûji se resserrèrent un peu plus quand il entendit la voix de Rin, mais il hocha la tête et se leva.

La tension était palpable et l'adolescent se força à ne pas baisser la tête en sortant de la pièce. Mais il n'arrivait pas à soutenir le regard du père de Rin. Alors qu'ils passaient devant l'homme aux cheveux gris, la voix de Méphisto rompit à nouveau le silence, s'adressant à Rin.

"Il va sans dire que le fait que Satan soit ton père est un secret. Mieux vaut garder ta queue cachée pour éviter toutes sortes de questions gênantes, mais plus important encore, je te prie d'essayer de te contrôler pour ne pas faire jaillir tes flammes ~"

Ryûji tressaillit à ces mots.

La queue de Rin se contracta et se raidit avant que son propriétaire ne la saisisse l'appendice, la fourrant sous son sweat-shirt. Bien sûr. Il aurait dû la cacher plus tôt... il ne répondit pas à Méphisto et serra juste la sangle sur son épaule tandis que son autre main tirait sur la manche de Ryûji. Ensemble, ils sortirent du bureau.

À peine après avoir refermé la porte derrière lui, Rin entendit le grognement sourd de la voix de son père. Il s'éloigna le plus rapidement possible. Il ne voulait pas en entendre plus.


Ils ne connaissaient pas du tout l'emplacement du dortoir, et Ryûji dû envoyer des textos à Shima et Konekomaru pour qu'ils puissent se diriger. Il avait à peine la force de grimacer en lisant les messages inquiets qu'ils lui avaient envoyés tout au long de la journée. Il était toujours resté en contact avec eux depuis qu'il était arrivé chez Rin, mais cette journée était passée si vite qu'il n'avait pas eu le temps de regarder son téléphone après son jogging matinal.

"Bon... ! Et Rin-kun ?"

Konekomaru avait été le premier à prendre la parole. Au moment où Ryûji était entré dans la salle, le petit adolescent s'était levé du canapé avant de se stopper, surpris de les voir.

Ryûji répondit sans regarder son ami dans les yeux. "Désolé de ne pas vous avoir prévenu avant de venir. C'était une longue journée."

"En effet. Wouah, vous avez l'air de sortir de l'enfer." Shima se passa la main dans les cheveux et fronça les sourcils. "Pourquoi est-ce que vous êtes venus tous les deux ?"

Même si Rin était fatigué et plutôt angoissé, rencontrer pour la première fois Konekomaru et Shima le fit sourire. Il s'écarta un peu de Ryûji pour être plus visible.

"On, heu..." Rin se tourna vers son ami, cherchant ses mots. "On s'est fait attaquer... enfin, je me suis fait attaquer, mais Ryûji est venu à mon secours." Il regarda d'un air coupable le visage meurtri et sanglant de son ami avant de sourire légèrement aux deux autres.

"Alors pourquoi est-ce que tu es ici ?" Konekomaru avait pâli. Ses grands yeux fixaient les entailles sur la joue de Ryûji. "Tu aurais dû aller directement à l'infirmerie !" protesta-t-il.

Ryûji laissa échapper un petit soupir de frustration. Il n'était pas d'humeur à affronter l'attitude surprotectrice de son ami, même si la situation le justifiait. "C'est pas si grave. Je peux soigner ça moi-même. Et on est venus ici parce qu'on a eu une journée pourrie. Laisse tomber, d'accord ?" Il fronça les sourcils.

Shima renifla, le regardant d'une expression dubitative. "Mec, c'est une explication complètement merdiqueb. T'as une idée de la tête que tu as ? Koneko-san a raison. Ton visage est complètement ravagé et - attends, qu'est-ce qui est arrivé à ton visage ?!" s'exclama Shima quand il vit Rin.

Konekomaru poussa un petit soupir, se détourna de Ryûji, et hoqueta en voyant Rin.

"Tes oreilles..."

Rin mit immédiatement ses mains sur ses oreilles. Il avait oublié que sa queue n'était pas la seule chose ayant changé dans son apparence. "Hu-hum..." Il pâlissait, essayant frénétiquement de trouver une explication valable.

Ryûji vit la panique dans les yeux de Rin et grogna.

"... Tch ! Vous n'avez pas entendu ce qu'on vient de dire ?" dit-il sèchement, se mettant devant Rin pour empêcher ses amis de le dévisager. Ce dernier saisit le la manche de son ami en essayant de ne pas se mordre la lèvre. "Nous avons été attaqués par un démon ! Il a mordu Rin, et son père nous a amené ici pour ça. Maintenant, il devra rester avec cette apparence, et il n'y a rien qu'on puisse faire. Ça vous pose un problème ?" Il plissa les yeux.

"B-Bien sûr que non !" Konekomaru secoua la tête et leva rapidement les mains dans un geste d'apaisement.

Shima grimaça. "On était juste un peu surpris, Bon. Reste cool, d'accord ?"

Ryûji prit un air contrit. "Désolé," dit-il, se calmant complètement. "c'était une journée difficile," répéta-t-il. Il se frotta la nuque pendant un moment avant de les regarder à nouveau. Il se sentait mal à l'aise de devoir s'excuser, mais le Directeur avait raison. Ils ne pouvaient pas leur dire la vérité sur ce qu'il se passait vraiment. Il l'avait compris. Pourtant, un goût amer ne voulait pas quitter sa bouche.

"Ecoute, Konekomaru.. est-ce que tu pourrais aller dormir ailleurs avec Shima pour cette nuit ? Je veux garder un œil sur Rin, histoire de m'assurer qu'il ne subira pas d'effets secondaires," dit-il.

"Est-ce qu'il est... hors de danger ?" Konekomaru fit un sourire d'excuse à Rin, mais les plis sur son front montraient son inquiétude. "S'il ne va pas bien, il devrait rester à l'infirmerie, non ?"

Ryûji se mordit la langue en signe de frustration et secoua la tête avec lassitude. "Ça va," insista-t-il. "Donc, est-ce que vous pourriez... ?"

"Eh bien... d'accord..."

Ryûji eut un sourire reconnaissant. "Merci."

Rin tenait toujours la manche de Ryûji quand il sourit aux deux autres garçons. "C'est sympa de vous rencontrer enfin. Même si c'est un mauvais jour."

"Ouais, pareil. C'est le dernier endroit où je m'attendais à te voir, mec." Il y avait quelque chose de tendu dans le sourire de Shima, mais l'adolescent aux cheveux roses détourna le regard avant que quiconque ne puisse le voir. "Donc, vous avez besoin d'un coup de main pour vos sacs ou quelque chose... ?"

"Ça ira."

Il ne leur fallu pas longtemps pour s'installer. Konekomaru était allé chercher une trousse de premiers soins pendant que Rin et Ryûji laissaient tomber leurs sacs dans la chambre de ce dernier. Shima indiqua la salle de bains à Rin tandis que Konekomaru se montrait sans pitié pour les blessures de son ami. Enfin, ce fut au tour de Ryûji de se changer. Il se cogna contre Rin, qui sortait de la pièce.

Il y avait une expression étrange sur son visage qui inquiéta son ami.

"Tu... te sens bien ?" demanda-t-il en fronçant les sourcils.

C'était une question stupide. Ryûji regarda anxieusement le visage de Rin, se sentant déjà réticent à l'idée de le laisser seul.

Le fils de Shiro ne s'était pas attardé dans la salle de bains, principalement à cause du grand miroir au-dessus de l'évier. Il lui avait tourné le dos. Alors, quand Ryûji lui avait posé cette question, Rin savait que son visage n'était pas très convainquant, mais il sourit quand même. "Juste... fatigué, je pense..." En réalité, il ne savait pas trop. Mais il se sentait mal de mentir à Ryûji.

Le froncement de sourcils de Ryûji s'approfondit, mais il hocha la tête après un moment avant d'entrer dans la salle de bains.

Rin entra dans la chambre de son ami, fermant la porte derrière lui. Il était seul. Sachant que les deux autres étaient partis, il laissa sa queue sortir d'en-dessous ses vêtements et se tourna vers le lit qui lui était destiné. C'est alors que quelque chose de brillant attira son attention.

Un autre miroir. Il était accroché sur la porte du placard. Il pouvait y voir sa queue s'enrouler légèrement sur elle-même, derrière ses jambes. Rin ne put s'empêcher de lever les yeux vers le haut et il inclina la tête.

C'était la première fois qu'il avait l'occasion de voir ses nouvelles oreilles. Elles n'étaient pas aussi longues que celles de Méphisto, mais elles étaient plus grandes que ce qu'il avait imaginé. Elles ne ressemblaient en rien à ce qu'elle étaient auparavant.

Rin s'approcha du miroir, captivé par l'image qu'il y voyait. Avec beaucoup d'hésitation, il releva lentement sa lèvre supérieure. Ses dents étaient plus pointues et acérées.

Comme un animal.

Comme un monstre.

Rin ouvrit lentement la bouche et passa son pouce sur l'extrémité pointue de ses canines aiguisées, avant de siffler de douleur quand elles entaillèrent sa peau. Le sang jaillit de son pouce et dégoulina le long de sa paume. Il trembla et leva à nouveau les yeux vers le miroir en touchant à nouveau ses crocs, une curiosité morbide s'emparant de lui. Mais au moment où son pouce toucha à nouveau la canine, la petite égratignure qui s'était formée s'était déjà refermée. Rin suça rapidement le sang, et put voir la fine cicatrice disparaître dans sa peau.

Sauvage.

Démon.

La queue de Rin alla s'enrouler autour de sa taille.

Monstre.

Enfant démon.

"Rin ?"

Ryûji était entré dans la pièce, et il referma doucement la porte derrière lui. Il fut surpris de voir la queue de Rin.

Il devrait faire attention... n'importe qui pourrait la voir.

Ryûji verrouilla la porte derrière lui avant de se tourner à nouveau vers son le demi-démon. Mais le reproche qu'il avait préparé mourut sur ses lèvres quand il remarqua à quel point son ami avait l'air tendu.

Rin avait a peine entendu Ryûji entrer. Il se regardait dans le miroir. Il enroula ses bras autour de lui. "Je..." murmura-t-il, "Je suis vraiment un enfant démon, finalement..."

Ryûji se figea.

Rin... il déglutit, stupéfait par la déclaration inattendue. Il ne pensait pas avoir cette conversation si tôt...

Mais à quoi je pensais ? Bien sûr qu'il finirait par se dire ça...

L'expression de Ryûji s'assombrit. Il baissa les yeux vers le sol, impuissant et ne sachant pas quoi dire. Pouvait-il le nier ? Toutes ces années passées à dire à Rin d'ignorer les gens qui l'insultaient... et finalement, ils avaient raison. Rin était le fils d'un démon. Le fils de Satan. Son apparence était on ne peut plus claire sur ce fait, il le savait. Même sans avoir vu sa queue, Shima et Konekomaru avaient été surpris. Et qui ne l'aurait pas été ? Pour ceux qui avaient connu Rin durant tout ce temps, et surtout pour Rin lui-même, ce changement d'apparence, c'était quelque chose d'étranger, de radical.

Mais...

"Tu es toujours... Rin, n'est-ce pas ?"

C'est ce que Ryûji avait réalisé, au moment où Shiro avait commencé à raconter la vérité sur la naissance de Rin. Il avait été choqué par les mots qu'il employait, par l'apparence de Rin, par ces flammes bleues, mais quand il avait vu l'expression sur son visage, quand il avait vu la douleur et la confusion dans les grands yeux de son ami, Ryûji avait compris que, peu importe ses origines, d'abord et avant tout, il était son ami, son meilleur ami. Et ça ne changerait jamais.

C'est dans cet état d'esprit que Ryûji s'approcha de l'adolescent, avançant pas à pas sur le plancher en bois. Il posa une main sur l'épaule de Rin et l'éloigna du miroir.

"Regarde-moi," lui dit-il, d'une voix douce mais ferme.

Rin avait gardé les yeux rivés sur le miroir, et Ryûji l'attira loin de ce dernier, jusqu'à ce qu'il ne soit plus dans son champ de vision. Il leva finalement les yeux vers son ami, comme il le lui avait demandé. Sa vision était floue à cause des larmes, et son corps tremblait beaucoup plus qu'avant.

"J'suis..." commença Rin d'une voix rauque, "Ryûji, je..."

Ryûji serra fortement l'épaule de son ami, ignorant ce que son expression de douleur causait dans sa poitrine. "Ecoute," dit-il d'un ton féroce et insistant. "Je m'en fous de ton apparence." Il força l'autre à soutenir son regard, et plongea le sien dans les yeux bleu acier larmoyants. "Ce qui compte, ce sont tes actes," poursuivit-il, "et ce qui est ici." Il frappa des doigts la poitrine de Rin, puis les garda là, appuyés sur le battement rythmique du cœur sous sa main. "Alors oublies ce que disent les autres, ou ce que tu pourras entendre à l'avenir. Je sais qui tu es, Okumura Rin. Tu es une andouille au grand cœur. Le même cœur que le mien. C'est tout ce qui compte."

Rin sentit un frisson dans son dos et sa queue s'enroula plus fortement autour de sa taille. Il laissa les mots de Ryûji s'imprégner en lui, et il saisit la main sur sa poitrine, la tenant délicatement. Les larmes coulaient de ses yeux et roulaient sur ses joues. "Tu resteras avec moi, hein ?" Sa voix faiblissait sous le regard de l'autre. "Peu... peu importe à quoi... à qui je fais du mal... ?"

"Monstre ! Démon !"

Rin serra la main de Ryûji.

Ryûji continuait à tenir fermement l'épaule de son ami, et de l'autre main, il saisit celle de Rin, la prenant doucement entre ses doigts. Le dos de sa main était toujours pressée contre lui, afin qu'il puisse sentir chaque battement de son cœur, et son souffle soulever imperceptiblement sa poitrine.

"Tu ne feras de mal à personne." Il serra les dents de frustration en voyant les joues humides de son ami. Voir Rin ainsi lui faisait vraiment, vraiment mal. Il aurait donné n'importe quoi pour que cette expression s'en aille.

"Bien sûr, tu devrais améliorer un peu ton fichu caractère, mais t'es pas... tu n'es pas un foutu monstre, Rin. Tu penses qu'un monstre s'inquiéterait de faire du mal aux autres ?" Ryûji secoua la tête, les plis de son front s'approfondissant alors qu'il fronçait un peu plus les sourcils. "Arrête de penser du mal de toi, bon sang," murmura-t-il durement. "Arrête... de penser que je vais te laisser tomber. Je le ferai pas. Peu importe ce qui arrive. Je te l'ai promis, tu t'en souviens ?" Il secoua un peu l'autre, comme s'il essayait de faire sortir de lui toutes ses pensées négatives. Ses yeux ne quittèrent pas Rin une seconde. "Je ne trahirai jamais cette promesse," lui dit-il sans l'ombre d'une hésitation.

Les lèvres de Rin tremblaient tandis qu'il regardait l'expression honnête et déterminée de Ryûji. Il hocha la tête en silence, les larmes coulant encore. Le demi-démon utilisa la main qui n'était pas dans celle de son ami pour commencer à plus ou moins essuyer son visage.

"Je promets aussi. Je ne te laisserai jamais tomber moi non plus." Rin sourit à travers ses larmes. "Je suis heureux qu'on soit toujours amis, Ryûji."

"Idiot," murmura Ryûji, déglutissant difficilement à la vue de ce sourire tremblotant. "Bien sûr qu'on est amis," dit-il d'un ton bourru. Lorsqu'il avait desserré un peu son emprise sur l'épaule de l'autre, il n'avait pas vraiment réfléchi. Il n'avait pas réfléchi non plus quand il avait attiré Rin contre lui, son bras caressant sur le dos de ce dernier. Les mains étaient toujours l'une dans l'autre, pressées entre eux deux.

Ce n'était en rien comme leur précédente étreinte. Il n'y avait pas de peur, pas de panique, mais de démon menaçant de les attaquer. Elle leur tenait chaud. Ils se sentaient bien. Après tout ce qui leur était arrivé jusqu'à ce jour, cette proximité avait quelque chose de rassurant, de soulageant. Ils étaient vivants. Ils étaient en sécurité.

Ils étaient ensemble.

Rin prit une profonde inspiration, humant l'odeur du gel douche de son ami. C'était un sentiment étrange que de tenir la main de quelqu'un tandis que cette personne la serrait en retour. Mais ce n'était pas grave, parce que c'était Ryûji. Son ami d'enfance. Son seul ami. Son meilleur ami. Il se sentait en sécurité dans cette étreinte, et il ne sentit pas le moindre embarras quand les larmes commencèrent à nouveau à couler de ses yeux. Parce qu'il savait qu'il pouvait pleurer ici. Il pouvait se montrer vulnérable, bien au chaud dans les bras de son ami.

Ryûji resserra son emprise sur l'autre en l'entendant renifler.

Rin...

Il laissa l'autre garçon pleurer contre sa poitrine, heureux de l'intimité dont ils disposaient, heureux de pouvoir parler ainsi avec quelqu'un d'autre, franchement et sans peur.

Il voulait que ce moment ne se termine jamais. Leur avenir était incertain, et il ne comprenait toujours pas tous les détails des événements récents - qui était vraiment Shiro Fujimoto ? Pourquoi connaissait-il le directeur de l'Académie ? Comment avait-il obtenu le Kurikara ? Et comment Rin s'intégrerait-il au programme ? C'était un immense complot et R ne savait pas par quoi commencer pour le résoudre. Tout ce qu'il savait, c'était qu'après tout ce qu'ils avaient vécu jusqu'à aujourd'hui, un désir pressant, aussi fort que n'importe lequel de ses objectifs, montait en lui.

Comment te protéger ?