Konekomaru fut réveillé par un ronflement sonore. Il ouvrit des yeux encore brumeux de sommeil et soupira à la vue des cheveux roses qui reposaient sur l'oreiller du lit d'à côté.
Il dormait dans la même chambre que Shima. Il l'avait presque oublié.
Après avoir repoussé la lourde couette dans laquelle il s'était blotti durant la nuit, Konekomaru se frotta les yeux et saisit ses lunettes. La pièce était sombre, mais il pouvait à présent en distinguer les contours. L'adolescent sortit de son lit en baillant.
Il était 7 heures 20. Un rapide coup d'œil au réveil de Shima le lui confirma. Il n'était pas tellement surpris d'avoir fait la grasse matinée. Ils avaient tous les deux décidé de profiter de la dernière semaine avant le début des cours. Konekomaru sortit discrètement de la pièce, en prenant bien soin de ne pas réveiller son ami. Il se rendit dans la salle de bains du dortoir, et après s'être habillé et s'être brossé les dents, il alla prendre son petit déjeuner.
Je me demande où est Bon...
Konekomaru eut une moue pensive, se rappelant les événements de la veille. Son inquiétude refaisait surface. Il ne pouvait toujours pas croire que son ami s'était fait attaquer. Il était censé être tranquille chez Rin...
On aurait dû l'accompagner...
L'expression de Konekomaru s'assombrit. Il se servit distraitement à la cafétéria, la culpabilité pesant sur ses épaules.
Ils étaient censés veiller sur Bon. Ils devaient faire attention à lui, et le protéger. S'éloigner de lui avait été une mauvaise idée. Il aurait pu lui arriver des choses bien plus graves. Son ami avait eu de la chance de s'en être sorti indemne. Si quelque chose lui était arrivé... qu'auraient-ils fait ? Konekomaru ne pensait pas être capable de faire face à la famille de Bon, et encore moins au reste de la secte, si jamais une telle chose devait se produire.
C'est avec ces pensées moroses que Konekomaru termina son petit déjeuner et retourna au dortoir. L'endroit était aussi calme et silencieux que lorsqu'il l'avait laissé plus tôt. Il fronça les sourcils.
Bizarre... pensa-t-il.
D'habitude, Bon était debout, à cette heure. Il avait l'habitude de se lever très tôt, même les jours de repos. Était-il en train de faire son jogging matinal ? Konekomaru n'aimait pas ce sentiment d'incertitude. À sa grande surprise, il entendit le portable de son ami vibrer à proximité, signe que ce dernier était toujours présent dans la maison.
"Bon ? Rin-kun... ?" dit-il doucement en frappant à la porte de leur chambre, n'étant pas vraiment sûr de savoir si Bon et Rin étaient éveillés, ou même dans le dortoir. Ne recevant pas de réponse, il essaya d'ouvrir la porte Elle était verrouillée. Encore plus étonné, Konekomaru frappa de nouveau, plus fort cette fois-ci, de plus en plus inquiet.
"Vous êtes là ?"
C'est la voix de Konekomaru qui réveilla Ryûji. Les derniers vestiges de son rêve disparurent en même temps que le bruit, et son cerveau se remit aussitôt en marche.
"Quelle heure il est ?" marmonna-t-il d'une voix plus grave et plus rauque qu'il ne l'avait prévu. Il se racla la gorge à deux reprises et jeta un bref coup d'œil à l'horloge. Il sursauta en se rendant compte qu'il était presque huit heures du matin.
J'ai encore fait la grasse mat' ? Ryûji fronça les sourcils et essaya de se glisser hors du lit, mais il rencontra le même problème que deux heures et demie plus tôt.
Rin.
L'adolescent était collé contre lui, comme une moule à son rocher. Il était complètement étendu sur Ryûji, bavant sur son épaule, et si Rin était assez mince, son corps inerte était aussi lourd qu'un immeuble. Leurs membres entremêlés n'aidaient pas non plus, et sa queue était complètement enroulée autour de sa jambe.
Ryûji laissa échapper un soupir d'exaspération et se retourna pour regarder le plafond, les sourcils froncés. La veille, ils avaient tous les deux eu du mal à s'endormir, et étaient restés une bonne partie de la nuit assis côte à côte sur le lit de Konekomaru. Tout comme ils l'avaient fait dans la maison de Rin, assis tous les deux contre le mur. Dans l'obscurité de la pièce, ils étaient restés silencieux, s'inquiétant des jours à venir, mais le sommeil avait fini par les vaiincre, et ils s'étaient endormi dans cette position. Ryûji ne le regrettait pas, car avoir son ami à proximité le mettait à l'aise, comme c'était toujours le cas, mais il ne s'attendait pas à... ça.
Il résista à l'envie de soupirer à nouveau.
"J'suis levé, Neko. Je sors dès que je suis prêt," déclara-t-il avec la même voix que tout à l'heure.
"Euh, d'accord ?"
Ryûji ignora la légère pointe d'embarras causée par la réponse hésitante de son ami. Il avait des choses plus importantes à penser. Quand il entendit Konekomaru partir, il commença à essayer de réveiller son ami.
"Rin." Il le secoua légèrement, essayant de voir s'il pouvait le faire lâcher prise. Peine perdue.
"Allez, Rin." Il essaya de ne pas parler trop fort. Heureusement, l'oreille du brun était assez proche pour que Ryûji se penche dessus. "Réveille-toi !"
Rin commença lentement à émerger du sommeil. Mais l'adolescent était assez paresseux, et avait dormi moins longtemps que d'habitude. Il enfoui de nouveau son visage dans le cou de son ami. "Encore cinq minutes, Yukio..." marmonna-t-il d'une voix endormie.
Ryûji fronça les sourcils. "Désolé, ce sera seulement cinq secondes," gronda-t-il. "Debout !" Ryûji décala brusquement son épaule, sans vraiment réfléchir, et grogna de surprise quand l'arrière de la tête de Rin heurta son menton.
La douleur fit réagir ce dernier. Il cligna des yeux, regardant autour de lui d'un air encore somnolent, et aperçut finalement Ryûji. "B'jour..." marmonna-t-il avant que sa tête ne retombe et que ses yeux ne se ferment de nouveau.
T'es sérieux, là ?
Ryûji le regarda d'un air incrédule, en essayant d'ignorer son menton douloureux.
"Non mais comment tu peux être aussi difficile à réveiller ?!"
Il commençait à se sentir de plus en plus irrité, et décida d'employer la manière forte. Il prit une légère inspiration, et après avoir analysé la position de chaque partie de leurs deux corps, l'adolescent réussit à se propulser sur le côté pour les forcer à se retourner tous les deux.
En résumé, ils tombèrent sur le sol dans un bruit sourd.
Rin se réveilla enfin. Il poussa un cri de surprise, ses yeux s'élargissant quand le corps lourd de Ryûji lui tomba dessus et l'écrasa par terre. Par réflexe, il se serra encore plus fort contre lui au moment de la chute. "Aïe ! C'était quoi, ça ?!" se plaignit-t-il en se frottant la tête à l'endroit où il s'était cogné.
"Ça," commença Ryûji d'un air agacé pendant qu'il se redressait, "c'était moi qui essayait de te réveiller. Ce qui a marché, heureusement. T'es pire qu'une marmotte, tu sais ?"
"Ah, Ryûji, sale sans-cœur !" gémit Rin en lâchant enfin son ami, même si sa queue était encore un peu enroulée autour de la cuisse de l'autre adolescent.
"Arrête de te plaindre," grommela Ryûji. "Et lâche moi." Il frappa du doigt la queue de son ami, comme pour lui rappeler qu'elle était là. Ryûji avait encore du mal à s'habituer au fait que son ami en avait une, à présent.
"Oh." Rin semblait lui aussi réaliser que c'était le cas, et la retira rapidement. Le demi-démon regarda sa queue se poser à côté de lui avant de soupirer. "T'aurais pu me réveiller plus gentiment" Dit-il en faisant la moue.
Ryûji lui lança un regard exaspéré. "J'ai essayé." Il secoua la tête avant de se mettre debout. "Allez. Il est tard. Il tendit la main vers Rin. "On doit se préparer. Ton père peut arriver n'importe quand."
Rin saisit la main devant lui, fronçant les sourcils à la mention de son père. Il n'avait aucune idée de ce qu'il allait faire, aujourd'hui. Sa queue remua derrière lui quand il se redressa et il se tourna vers l'horloge.
"Il n'est même pas huit heures !" protesta-t-il. "Il n'est pas tard !"
Ryûji renifla. "J'étais sûr que tu dirais ça." Il lui adressa un sourire suffisant.
"Je ne fais pas que le dire !" Rin soupira alors qu'il saisissait sa queue, la cachant sous sa chemise. "C'est la vérité ! Tu te lèves beaucoup trop tôt !"
"Dit celui qui dort jusqu'à midi !" Ryûji secoua la tête et se dirigea vers son sac. Il en sorti des vêtements de rechange, et remit ses cheveux en place avec les doigts. Il mourrait d'envie de prendre une douche. Il avait voulu en prendre une la nuit dernière, mais il n'avait pas voulu laisser Rin seul trop longtemps, et finalement, il avait bien fait. Le souvenir de Rin reniflant contre lui lui revint comme un mauvais rêve. Il n'arrivait pas à se sortir cette image de la tête. Tous les événements de la veille brûlaient dans son esprit.
Fronçant à nouveau les sourcils, Ryûji fit de son mieux pour se concentrer sur le présent. Rin était à ses côtés, et il pouvait veiller sur lui, ce qui le soulagea. Mais il détestait l'incertitude de leur situation. Il aurait voulu que ses amis d'enfance soient avec lui, mais il devait à tout prix garder le secret sur les origines de Rin.
"Ça craint," murmura Ryûji dans un souffle.
Rin soupira tandis qu'il posait son sac sur le lit . "Ouais," répondit-t-il. Il savait ce que Ryûji voulait dire. Il essaya de ne pas retomber dans les mêmes pensées que la nuit dernière. Sous sa chemise, sa queue avait du mal à trouver une position confortable. Finalement, il l'enroula autour de son torse.
"Ryûji ?" Rin leva les yeux vers son ami. "Tu penses pas que j'ai pris la mauvaise décision, si ? Vouloir devenir exorciste, même si je suis..." Il ne réussit pas à finir sa phrase. Les paroles de Méphisto et le visage de son père refaisaient surface dans son esprit.
Ryûji termina d'enfiler sa chemise et regarda par-dessus son épaule quand il sentit que la voix de Rin faiblissait. Voir l'expression sombre sur le visage de son ami le fit encore plus froncer les sourcils.
"Bien sûr que non !" protesta-t-il immédiatement.
"Si j'avais été à ta place, j'aurais fait la même chose. Et à propos de ce que t'as dit... vaincre Satan..." Après tout ce qui s'était passé, il se sentit stupide de ne pas l'avoir dit plus tôt. Il y avait suffisamment de secrets qui s'accumulaient entre eux. Même s'ils devaient se méfier des autres, ils devaient au moins être sincères l'un avec l'autre. "Les gens te traiteront peut être de fou, mais moi je suis d'accord avec toi ! On battra ce salaud tous les deux," affirma-t-il, déterminé.
Rin écarquilla les yeux, mais il ne fallut pas longtemps pour qu'un large sourire ne s'installe sur ses lèvres. La queue sous sa chemise se tortillait joyeusement. "Ouais ! Toi et moi !" Il ricana. "Je parie de Satan fait dans son froc !"
"Ha. Il ferait mieux," acquiesça Ryûji avec un sourire féroce. L'enthousiasme de Rin était contagieux. Le sentiment de malaise dans sa poitrine disparut aussitôt.
Ils terminèrent tranquillement de s'habiller. Ryûji repoussa sa frange à l'aide d'une pince à cheveux et se dirigea vers la porte.
"Bon, on devrait prendre notre petit déjeuner avant que ton père n'arrive," suggéra-t-il. Cependant, à sa grande surprise, un corps tomba dans la chambre dans un bruit sourd au moment où il ouvrit la porte.
"Shima !" Ryûji fixa un instant son ami, en état de choc. Sa surprise se transforma rapidement en colère.
"J'peux savoir ce que tu fichais ?" grogna-t-il.
"Euh, héhé... Salut, Bon !"
Shima se releva et jeta un rapide coup d'œil à l'intérieur de la salle avant de se tourner à nouveau vers Ryûji.
"Je voulais juste vérifier que tout allait bien ! 'Paraît que tu t'es levé tard aujourd'hui." Shima lui lança un clin d'œil suggestif qui ne fit que lui faire encore plus froncer les sourcils.
"T'es la dernière personne à pouvoir me faire ce genre de remarques..." grommela Ryûji. Dans le couloir, il vit Konekomaru lui sourire d'un air penaud.
Ryûji mordit l'intérieur de sa joue et les dernières traces de panique disparurent. Ce n'était pas passé loin... Heureusement qu'ils n'avaient rien mentionné de suspect...
Fait chier... pensa-t-il en fronçant les sourcils alors qu'une boule se formait dans sa gorge.
Rin surgit de derrière son ami et sourit. "Salut !" Ses yeux furent automatiquement attirés par les cheveux de Shima. En raison des événements de la veille, Rin n'avait pas eu l'occasion d'observer complètement la teinture de l'adolescent dégingandé. "Ah, Ryûji, tu blaguais pas. C'est vraiment réussi ! Tu dois quand même beaucoup aimer le rose pour faire ça, pas vrai Shima ?"
"Hein ?" Shima regarda Rin d'un air absent durant quelques secondes avant que ses lèvres ne forment un sourire. Il se passa la main dans les cheveux. "Ah ouais, c'est vrai. Pas mal du tout, pas vrai ?"
Ryûji ricana. "Oui, c'est vraiment magnifique. Je parie que les filles se bousculeront pour voir le paillasson qui te sert de chevelure."
"Dans tous les cas, ça veut tout simplement dire qu'elle se bousculeront pour me voir. Qui s'en plaindrait ?" Shima sourit.
Rin haussa un sourcil. "Non, Ryûji ne blaguait pas du tout," murmura-t-il en levant les yeux au ciel.
"J'aurais préféré." Ryûji regardait son ami aux cheveux roses d'un air prodigieusement irrité.
Rin pouffa malgré lui et se retourna vers Shima et Konekomaru. "Alors, heu..." il pencha la tête. "Où est-ce qu'on mange, par ici ?"
Konekomaru et Shima échangèrent un regard.
"Eh bien, tu peux te rendre à la cafétéria..." répondit Konekomaru.
"Mais va à celle du dortoir. Celle de l'école est hyper chère ! Saleté de bourges ...!"
Les estomacs de Ryûji et Rin grondèrent en chœur. Ce qui n'était pas surprenant, considérant la maigre quantité de nourriture qu'ils avaient avalé la veille.
"Je suis près à manger n'importe où du moment que c'est près d'ici. Je meurs de faim."
Rin hocha la tête avec enthousiasme à la réplique de Ryûji et posa une main sur son ventre. "Je crois que je pourrais manger une armée toute entière !" Il inclina la tête vers Shima et sourit. "Donc si tu veux venir avec nous, je pense que tu devrais enlever ton pyjama."
Shima baissa les yeux sur lui-même, comme s'il avait oublié ce fait.
"Haha... c'est vrai..."
Ryûji se sentait mal à l'aise d'être parti sans contacter le père de Rin, mais il décida de laisser ses soucis de côté pour l'instant. Il n'était pas aussi stressé et fatigué que la veille, et en profita pour observer les environs tandis qu'ils se rendaient à la cafétéria. L'école avait l'air aussi bien qu'il se l'était imaginé, d'après les dires de sa famille et les recherches qu'il avait faites auparavant.
Même si la nourriture aurait pu être meilleure.
Etant habitué aux repas (fantastiques) que Rin avait préparé pour lui ces derniers jours, revenir brusquement à des céréales avec des fruits était un peu décevant.
Rin, lui, semblait beaucoup apprécier son petit-déjeuner. Il bavardait joyeusement sur l'aspect des dortoirs et du campus, ne montrant aucun signe visible des larmes versées la veille ou des doutes qu'il avait eu le matin même.
Mais son humeur joyeuse retomba aussitôt quand il entendit une voix familière dans son dos.
"Bonjour, Nii-san."
Rin s'étouffa dans ses céréales. "AA-Yukio !" Il se tourna vers son frère, feignant de se recoiffer avec les doigts pour cacher ses oreilles pointues. "Quelle surprise, hein ? Je parie que tu ne t'attendais pas à me voir ici !" Il se mit à rire nerveusement.
"En fait, si." Yukio sourit. "Père m'a envoyé un texto pour me prévenir. Je suis content que nous soyons dans la même école, Nii-san !"
Rin sourit malgré lui. "Ah ! Yukio !" Il se leva et fit signe à Ryûji. "C'est Ryûji ! Vous ne vous êtes pas encore rencontrés. Et là, c'est Shima !"
"Oui. Ren-kun et moi nous sommes croisés l'autre jour." Le sourire de Yukio ne changea pas d'un millimètre. Il se tourna vers Ryûji et inclina légèrement la tête. "Merci de t'être occupé de mon frère. Je sais qu'il peut êtres pénible parfois."
"Yukio, toi aussi !?" se plaignit Rin.
Ryûji avait été surpris de voir le jumeau de Rin, même s'il savait qu'il fréquentait l'Académie. "Ah, c'était rien," répondit-il. "Ravi de te rencontré." Malgré ses mots polis, Ryûji regarda Yukio avec méfiance, se demandant si Shiro lui avait dit tout ce qui s'était passé la veille. Yuko avait-il était maintenu dans l'ignorance, lui aussi ? L'était-il encore ? Ryûji et Rin avaient eu presque une journée entière pour accepter ce fait, mais le garçon à lunettes semblait trop posé pour quelqu'un qui venait juste d'apprendre qu'il était la progéniture de Satan.
Est-ce qu'il a aussi des pouvoirs ? se demanda Ryûji, en tirant déjà de nouvelles conclusions.
"Tu viens manger avec nous, Yuki-chan ?"
Le sourire de Yukio vacilla pour la première fois, mais il le recomposa rapidement en se tournant vers l'adolescent aux cheveux roses. "Malheureusement non. J'ai déjà mangé, et d'ailleurs," il remonta ses lunettes et regarda Rin, "Père nous attend. Je suis venu te chercher."
Rin eut l'air déçu. "Déjà ?" Il soupira et se gratta la tête. "Ok. S'il faut y aller..."
"A-Attends !" Ryûji referma ses doigts autour du bras de Rin avant que ce dernier ne puisse partir. "Est-ce que...?"
Ryûji se mordit la langue. Même s'il voulait y aller, il n'était pas sûr que sa présence soit la bienvenue. Laisser Rin partir loin de lui le rendait anxieux, mais Yukio n'avait pas dit s'il pouvait venir ou non...
"Ryûji-kun. Je suis juste ici pour Nii-san." Yukio sourit doucement. Il parlait poliment et avec diplomatie. "Ceci est une affaire de famille. J'espère que tu comprends."
Rin sentit son cœur se serrer d'inquiétude à l'idée d'aller quelque part sans Ryûji, même si ce n'était que pour son père.
Ryûji ravala sa frustration. Il fronça les sourcils et resserra sa prise sur le bras de son meilleur ami.
"Rin. Passe-moi ton portable."
"Hein ?" Rin fixa son ami pendant quelques secondes avant de fouiller dans la poche de son jean. "Pourquoi ?" Il lui tendit l'objet pendant que Yukio attendait patiemment.
Ryûji le prit et y entra rapidement son numéro.
"Eh bien, t'en as enfin un pour toi, n'est-ce pas ?"
L'adolescent ajouta également le numéro de Konekomaru pour faire bonne mesure, et après avoir hésité quelques secondes, il enregistra aussi celui de Shima. Quand il eut fini, il le remit dans la main de Rin. Il y laissa la sienne pendant une brève seconde. "Appelle-moi ou envoie-moi un message quand tu as fini. On se reverra plus tard."
Les mots "si tu peux" lui restaient sur le bout de la langue. L'éclat déterminé dans ses yeux était rassurant, à sa manière.
Rin referma étroitement les doigts autour de l'appareil et sourit en hochant la tête. "Je le ferai." Il se tourna vers les deux autres garçons et sourit. "C'était cool de vous rencontrer. On se revoit plus tard."
"Nii-san," murmura Yukio.
"J'arrive, j'arrive !" Rin sortit en coup de vent de la cafétéria.
Ils avancèrent silencieusement. Rin marchait à côté de son frère, tripotant le téléphone dans sa poche. Sa queue se contractait nerveusement, et il faisait de son mieux pour la cacher. Heureusement pour lui, le sweat qu'il portait était assez épais pour cacher les secousses incontrôlables. Finalement, le silence devint trop lourd pour être supportable, et Rin prit la parole;
"Alors, Yukio." Il regarda son jumeau en souriant. "Comment tu trouves l'Académie ? Elle est énorme, non ?"
"Oui, elle est assez grande," fit Yukio d'un air indifférent.
"Tu t'es perdu le premier jour ?" demanda Rin avec un sourire taquin.
"Pas vraiment. La carte qu'ils nous ont donnée est assez simple." Il évitait son regard. Rin avait l'impression de parler à un mur.
"Je vois." Il soupira et détourna le regard. Yukio était-il au courant ? Leur père avait dû lui dire, non ? "Yukio, est-ce que le vieux-"
"Je pense que cette conversation peut attendre que nous soyons arrivés à destination, tu ne penses pas, Nii-san ?" Yukio le regarda enfin, un sourire froid sur ses lèvres, et Rin ne put s'empêcher de bégayer un peu.
"O...Ouais."
Le silence se réinstalla entre les deux garçons.
Ils arrivèrent finalement devant un bâtiment assez grand, plutôt vieux et à l'air très décrépit. Il était probablement abandonné, mais Yukio se dirigea directement vers la porte et l'ouvrit. "Par ici," dit-il, et Rin le suivit. Cela ressemblait à une sorte de dortoir, réalisa Rin, en repérant la salle commune d'un côté et les portes qui s'alignaient contre le mur le long du couloir. Mais le dortoir de Ryûji était beaucoup plus luxueux. Cet endroit était clairement en ruine.
"Père, j'ai amené Nii-san," lança Yukio en passant par un nouveau couloir.
"Quoi, déjà ?" Shiro était en train de descendre les escaliers, une boîte en carton poussiéreuse dans les bras. Il avait l'air assez surpris de les voir, et posa la boîte sur l'une des marches.
"Tu m'as dis...de..." Yukio s'interrompit.
"Je t'avais dit de prendre ton temps." Shiro soupira. "Je pensais que tu aurais pu te joindre à eux un moment." Le révérend soupira à nouveau et se passa la main dans les cheveux. "Bon, puisque vous êtes là, autant commencer tout de suite."
Yukio avait l'air un peu embarrassé et Rin était déçu d'apprendre qu'il aurait pu passer plus de temps avec Ryûji. Malgré cela, les jumeaux suivirent leur père jusque dans une grande salle, une sorte de cafétéria avec plusieurs tables et une fenêtre à travers laquelle on apercevait une cuisine.
Shiro s'assit à l'une des tables et Rin s'installa en face de lui. Yukio prit place à côté de leur père. Rin était assez surpris par la présence de son frère, et se sentit de nouveau nerveux. Son père avait-il dit à Yukio ce qui se passait ?
"C'est bon." Shiro avait remarqué la nervosité de Rin, et lui fit un sourire apaisant, presque comme pour s'excuser. "Yukio sait déjà ce qui se passe."
"Je sais tout depuis un certain temps," avoua Yukio sous le regard encourageant de son père. "J'ai commencé mes études d'exorcisme à sept ans. J'ai obtenu le titre il y a deux ans."
"Quoi ?!" Les yeux de Rin s'écarquillèrent, et il regarda son frère, en état de choc. "Attends, alors... tu savais pour moi ?" Il désigna ses oreilles, comme si cela pouvait éventuellement expliquer.
Yukio hocha la tête. "Depuis que nous sommes enfants."
"Attends..." Rin regarda tour à tour son père et son frère, un sentiment de colère et de douleur lui serrant la poitrine. "Vous le saviez tous les deux et vous ne m'avez rien dit ?"
"Oui," dit fermement Shiro. "Et si tu écoutes, je vais t'expliquer pourquoi."
Rin ravala difficilement les protestations qui menaçaient de sortir de sa gorge, et attendit.
"Rin, je sais que c'est un énorme choc pour toi. Shiro soupira et se frotta le front. "Honnêtement, j'aurais préféré que tu ne saches rien jusqu'à ce que tu sois adulte." Le révérend leva la main pour stopper Rin qui commençait à ouvrir la bouche. "Mais ce n'est pas juste parce que je voulais garder le secret. C'est beaucoup plus compliqué que ça."
"Quoi, alors ?" Rin croisa les bras.
"Je voulais que tu sois en sécurité, Rin."
Les mots prirent le demi-démon au dépourvu, et sa colère commença à disparaître.
"Tu es les fils de Satan. Et même si nous ne voulons pas l'admettre, nous devons le faire," continua Shiro. "Et cela te mettra forcément en danger."
"Mais je ne ferai du mal à personne du moment que je dégaine l'épée, non ?" fit Rin en posant ses mains sur la table.
"Le Vatican ne s'en soucie pas." Shiro secoua la tête. "Les flammes bleues qui sont les tiennes sont la marque de Satan. Et depuis la Nuit Bleue, le Vatican a traqué ces flammes sans relâche. Ils tueront tout ce qui a un rapport avec Satan, sans aucun remord. Tu ne seras pas une exception."
Rin pâlit et déglutit difficilement. "C'est quoi... la Nuit Bleue ?"
"C'est arrivé juste avant notre naissance." C'était Yukio qui venait de prendre la parole. Il redressa ses lunettes. "Il y a bientôt seize ans, plusieurs temps et églises furent frappées par un feu bleu, tuant de nombreux prêtres et moines. Les exorcistes sont presque complètement certains que c'était une attaque de Satan.
"Et depuis lors, les flammes bleues les effraient plus que tout." Shiro planta ses yeux dans ceux de Rin. "Alors, quand j'ai su que tu en avais hérité, j'ai fait en sorte de sceller tes pouvoirs jusqu'à ce que tu puisses être en mesure de les contrôler." Il fronça les sourcils, un peu plus attristé. "Si possible, je voulais simplement que tu vives une vie humaine heureuse, sans jamais avoir à te soucier de tout cela. Mais ce qui est fait est fait, et nous ne pouvons malheureusement pas revenir en arrière."
"Qu'est-ce que je dois faire ?" murmura Rin.
"Tu vas aller à l'école ici, comme tu le voulais." Shiro hocha la tête. "Mais nous devons garder ton héritage secret aussi longtemps que nous le pourrons. Le directeur te fera passer l'examen d'entrée pour que tu puisses être placé au lycée-"
"M-Minute ! Personne n'a rien dit à propos de l'école !" balbutia Rin d'un air paniqué, comprenant enfin ce qu'il voulait dire par là.
"Nii-san, la formation d'exorcisme a lieu dans une section spéciale de l'Académie."
"Quoi ?!"
"Et tu iras dans la section normale tant que tu seras ici," poursuivit Shiro d'un air décidé.
"Tu te fiches de moi !" s'écria Rin, une expression désemparée sur le visage. Il n'avait jamais envisagé d'aller au lycée, et n'avait jamais aimé le travail scolaire, mais il semblait qu'il n'avait pas vraiment le choix.
"Je suis sérieux. De plus, vous séjournerez tous les deux dans ce dortoir." Shiro inclina la tête. "J'en ai parlé au directeur et il nous a donné l'espace dont nous avions besoin. Vous aurez chacun votre propre chambre."
"Bon, ça fait déjà un problème en moins..." marmonna Rin, accoudé à la table.
"Tu es sûr que tout ira bien ?" Yukio fronça le sourcils, mais Shiro lui tapota simplement l'épaule.
"Je vivrai ici, juste à côté de vous deux." Il se leva. "Enfin, il y a encore une dernière chose que j'ai à vous dire." Shiro se dirigea vers la vitre qui montrait l'intérieur de la cuisine. Yukio et Rin le suivirent.
"C'est Ukobach." Shiro tendit la main et un petit troll rouge sauta sur le comptoir en leur faisant des signes.
"U-Ukobach ?!" Les yeux de Yukio s'élargirent. "Le démon qui réside dans les foyers... Qu'est-ce qu'il fait ici ?"
"Il sera notre cuisinier." Shiro sourit. "Il travaillait pour le directeur, mais il a gracieusement décidé de s'installer dans cette cuisine pour vous préparer vos repas."
"Ravi de vous rencontrer !" Ukobach avait émit une sorte de miaulement, mais Rin avait clairement entendu sa voix dans sa tête. Il cligna des yeux à quelques reprises et se pencha sur lui.
"Moi aussi, content de te connaître, Ukobach !" Rin eut un large sourire. "J'aime aussi cuisiner, alors je suis impatient de goûter à ta nourriture !"
Les yeux du petit démon brillèrent et il hocha la tête avec enthousiasme.
Shiro rit. "Alors, Rin, qu'est-ce que tu en penses ? Tu es satisfait ?" Il regarda son fils.
Rin leva les yeux vers l'homme et mit ses mains dans ses poches. "Ouais. Si je pense à autre chose, je peux te le demander, non ?"
"Bien sûr." Shiro ébouriffa les cheveux de Rin, qui repoussa la main avec de vives protestations.
La petite famille monta les escaliers et Shiro leur présenta leurs nouvelles chambres. Chacune semblait être faite pour deux personnes, mais à en juger par le nombre de pièces à leur disposition, ils pouvaient s'étaler autant qu'ils le voulaient. Shiro leur demanda de commencer à déballer leurs affaires, les avertissant de ne pas s'y prendre trop tard.
Le sac de Rin était déjà posé sur l'un des lits de sa chambre, et il l'ouvrit. La première chose qu'il vit fut sa nouvelle boîte, encore à moitié ensevelie sous des vêtements froissés. Il la sortit et l'ouvrit, heureux de voir les lettres rangées à l'intérieur, intactes. Il se dirigea vers le bureau le plus proche et la posa en-dessous avant de commencer à sortir ses vêtements du sac.
Un petit tintement métallique attira l'attention de Rin, et il regarda le sol. Le porte-clés que Ryûji lui avait donné était posé à côté de sa chaussure et il se baissa pour le ramasser.
Un sourire éclairait son visage. Rin sorti le portable de sa poche, et en forçant un peu, réussi à y accrocher le porte-clés. Il le regarda un instant, et ouvrit sa liste de contacts.
Là, sous l'étoile, trois autres noms s'affichaient dans la liste. Rin sourit et frotta son pouce contre l'écran. Il jeta un coup d'œil aux vêtements dans son sac et se demanda si c'était une bonne idée...
Eh bien, pourquoi pas ? Rin sélectionna le numéro de Ryûji et porta le téléphone à son oreille.
"Hé, Ryûji !" Il sourit joyeusement, le porte-clés cliquetant sur son épaule. "Tu veux bien m'aider à déballer ?"
