"Très bien, voilà. Garde-les bien dans ta poche." Shiro maintenait des billets hors de portée de Rin, tandis que son fils essayait de les atteindre. "Et ne dépense pas tout d'un seul coup." Il abaissa sa main mais avant que Rin ne puisse les prendre, il la releva de nouveau. "Et ne les perds pas !"

"D'accord ! D'accord ! Passe, maintenant ! Je sais comment on gère de l'argent !" gémit Rin, sautant sur ses pieds pour tenter de récupérer l'argent dans la main de son père. Shiro sourit et lui donna ce qu'il voulait. Il se tourna alors vers les deux autres garçons, debout à ses côtés.

"Et je vous en donne aussi, bien sûr." Shiro sortit quelques billets de son portefeuille et les tendit à Ryûji et Konekomaru.

Les deux adolescents avaient l'air gênés d'accepter son argent.

"Vous n'avez pas besoin de-"

"Ce n'est pas nécessaire-"

"Ah, ah, ah ! Chut !" Shiro mit un doigt sur sa bouche pour les faire taire. "Votre Sensei vous l'ordonne. Allez vous amuser. C'est la Journée des enfants* et vous n'êtes pas censés utiliser votre propre argent, d'accord ? C'est incorrect !" Il rangea son portefeuille. "Et d'ailleurs, je compte sur vous deux pour vous assurer que Rin ne dépense pas tout sur un jeu, d'accord ? Donc, si vous voulez, vous pouvez faire comme si c'était une compensation pour prendre soin de mon fils." Il sourit.

"Hé ! Je suis pas irresponsable à ce point !" protesta Rin avec un grognement.

Ryûji, qui avait souvent été témoin de combien Rin pouvait dépenser uniquement pour une crème glacée, soupira à ces mots. Pourtant, il y eut une expression mal à l'aise sur son visage en acceptant l'argent.

"Vous n'êtes pas obligé de me récompenser pour veiller sur lui," dit-il.

"Je suis d'accord," convint Konekomaru, l'air tout aussi réticent. Mais sachant que Shiro n'avait pas l'intention de discuter là-dessus, les deux adolescent empochèrent simplement les billets.

"Merci," dit Konekomaru, les joues rouges.

"Pas de problème." Shiro leur sourit. "Eh bien, je vais aller donner sa part à mon autre fils, qui va sans doute manifester beaucoup plus d'opposition. Amusez-vous bien," dit-il en désignant l'endroit où parlaient Yukio et Shima.

"On dirait que ça va beaucoup mieux entre ces deux-là, hein ?" fit Rin après le départ de son père. Il sourit à Ryûji et Konekomaru. "Ça me soulage."

"Moi aussi." Ryûji suivit Shiro des yeux. Il regarda le vieil homme répéter le même manège avec Yukio, qui était beaucoup moins désireux d'accepter l'argent de poche de Shiro que Rin l'avait été. Derrière le brun, Shima souriait avec sa flegme habituelle. La tension qui était palpable entre eux le mois précédent avait complètement disparu.

"Je suis content qu'ils aient pu arranger les choses," déclara Ryûji.

"Ils ont l'air d'aller mieux," nota Konekomaru. "Mais je pense que nous devrions leur laisser un peu d'espace, aujourd'hui."

Ryûji lui lança un regard confus.

"Pourquoi ?"

Konekomaru remonta ses lunettes et sourit légèrement. "Ça ne fait pas longtemps qu'ils se sont réconciliés, et ils semblent être plus à l'aise quand ils sont seuls ensemble. Cet endroit est grand, alors peut-être qu'on pourrait se séparer. Au moins pour quelques temps," suggéra-t-il.

Rin sourit à cette idée. "Ouais ! On s'éloignera un peu et ils pourront passer du temps entre copains." Il posa une main sur sa taille et, de l'autre, saisit la sangle qui maintenait son sabre par-dessus son épaule. "En plus, je suis sûr que Yukio va faire des 'Nii-san, ne dépense pas tout ton argent ! Nii-san, ne court pas dans tous les sens !'" Il avait pris un ton plus aigu et moqueur.

Ryûji posa lourdement sa main sur la tête de Rin. "Juste un conseil. Tu ferais mieux de garder tout ça à l'esprit, histoire qu'on ait pas à te le dire nous aussi," dit-il avec un léger sourire.

Rin fit la moue. "T'es censé être de mon côté, tu sais !"

"Je suis toujours de ton côté. Et c'est exactement pour ça que je vais garder un œil sur toi."

Ryûji était en train ébouriffer les cheveux de Rin, qui protestait fortement, quand Shima et Yukio se dirigèrent enfin vers eux.

"Alors, qu'est-ce qu'on fait en premier ?" demanda l'adolescent aux cheveux roses avec un regard plutôt amusé.

"Enfin !" Rin repoussa la main de Ryûji et commença à lancer des propositions. "On a qu'à aller aux attractions ! Ou on peut aller manger quelque chose ! Ou jouer à des jeux et gagner des trucs !"

"Il est préférable d'aller aux jeux après en avoir fini avec les attractions, Nii-san. Nous ne voudrions pas devoir porter nos prix sur les manèges et autres," déclara Yukio, qui se tenait à côté de Shima

"Ah ! C'est vrai !" Rin hocha la tête. "Alors, on va d'abord aux attractions !"

Malgré les protestations de Ryûji, Rin insista pour qu'ils montent sur le carrousel. Konekomaru suggéra ensuite qu'ils essaient les tasses de thé tournantes, après quoi Ryûji prit le commandement du groupe, et ils montèrent à bord d'un bateau qui tanguait, et qui, comme quasiment toutes les attractions de ce lieu, était nommé d'après le Principal.

"Ahaha ! C'était trop génial ! Le monde se balance encore !" Rin se mit à rire, alors qu'il titubait en sortant de l'attraction.

"Nii-san, attention de ne pas tomber !" l'interpella Yukio alors qu'il attendait que Shima lui redonne ses lunettes. Elles étaient tombées au sol pendant le trajet et le garçon aux cheveux roses les avait ramassées pour les nettoyer avec un pan de sa chemise.

Ryûji jeta à Rin un regard amusé, puis baissa les yeux sur Konekomaru, à côté de lui. L'adolescent remettait lui aussi ses lunettes.

"Et maintenant ?"

Konekomaru sortit la carte du parc d'attractions de sa poche.

"Eh bien, il y a la Maison des Miroirs juste en face, mais c'est au tour de Shima-san de décider."

"Super ! Alors, il y a quoi d'autre ?" demanda son ami, se penchant pour regarder par-dessus son épaule.

"Il y a aussi la Chute Infernale..." Konekomaru commença à lire sur la carte les noms des manèges à proximité. Shima hochait la tête à chaque proposition, mais quand il leva les yeux vers Yukio, il le vit en train de regarder un bâtiment à côté d'eux.

"Tu veux y aller ?" demanda-t-il.

Yukio détourna les yeux de la Maison de l'Horreur avec surprise. Il remonta ses lunettes, essayant de ne pas montrer qu'il avait été pris au dépourvu par la question. "Eh bien, oui, mais..." dit-il.

Les yeux de Rin se mirent à briller. Il jeta un regard à la Maison de l'Horreur et ouvrit la bouche pour accepter avec enthousiasme quand il croisa le regard éloquent de Ryûji. Il fronça aussitôt le nez.

"Ugh ! Ça a l'air flippant ! Passons celui-là !" dit-il.

Heureusement, ni Yukio ni Shima ne remarquèrent le ton exagéré qu'il avait pris. Shima suggéra alors qu'ils se séparent.

"Ouais, aucun problème," déclara Ryûji, interrompant Rin avant qu'il ne puisse dire autre chose. "On ne sera pas loin, alors prenez votre temps."

"Vous êtes sûr que c'est bien c'est raisonnable ?" Yukio semblait tout à coup un peu inquiet. "Cet endroit est plutôt grand."

"T'inquiète, Yukio." Rin sourit. "Va avec Renzô, et amusez-vous. Au pire, on a toujours nos téléphones !"

Yukio remonta ses lunettes et se tourna vers Shima. L'adolescent l'observait, dans l'expectative. "... Je suppose que tu as raison. Mais ne vous éloignez pas trop," dit-il en souriant.

Leurs trois amis les regardèrent partir en souriant.

"Eh bien, c'était plus facile que prévu," fit Ryûji, soulagé que Yukio n'ait pas manifesté de résistance. "Alors, où on va, de notre côté ? On pourra aller à la Maison de l'Horreur plus tard," ajouta-t-il, se souvenant que Rin semblait enthousiaste à d'idée.

"La Maison des Miroirs ?" suggéra à nouveau Konekomaru, comme c'était l'attraction la plus proche.

Au premier abord, Rin eut l'air excité par cette perspective, n'ayant jamais eu l'occasion d'aller dans un tel endroit. Mais quand il sentit sa queue remuer avec enthousiasme sous sa chemise, il se figea immédiatement.

"Non. Ce genre de trucs est pour les petits. Allons faire quelque chose de mieux !" Rin sourit à Konekomaru. "Mais si tu veux y aller avec Ryûji, je vous attendrai à l'extérieur."

Ryûji regarda Rin d'un air confus, n'attendant pas ce genre de réponse. Puis, en voyant les caractéristiques démoniaques auxquelles il s'était habitué depuis le mois dernier, il comprit.

"Et tu vas dépenser tout ton argent pendant qu'on regarde pas ? Certainement pas," lui dit-il d'un ton plus taquin que grognon.

"Hein ?! C'est quoi le problème avec mon argent ?! Je peux le gérer comme il faut !" Rin soupira bruyamment.

Ryûji grogna et ouvrit la bouche pour le contredire, mais Konekomaru l'interrompit, parlant d'une voix patiente.

"Que diriez-vous de faire une petite pause et d'aller manger quelque chose ?"

La phrase eut un effet immédiat et les yeux de Rin s'éclairèrent. "Ouais ! Je me demande quel genre de choses ils servent, ici ! Ça sent super bon !" Il bondit immédiatement vers la longue rangée de stands de nourriture.

Mepphy Land avait plus de stands de nourriture que de manèges. Il y avait un café, un fast food, et toutes sortes d'autres stands qui vendaient des bananes aux chocolat jusqu'aux sablés. Ryûji suivit Rin pour s'assurer qu'il ne dépensait pas son argent sur tout ce qu'il voyait, même si lui-même était tenté par beaucoup de choses. Il n'y avait été qu'une seule fois auparavant, et il n'y avait aucun endroit plus étrange que Mepphy Land.

"Je veux ce muffin et une pomme d'amour et une banane au chocolat et du maïs grillé et des frites et oh, regarde ! Il y a des hamburgers là aussi !" s'écria Rin, s'apprêtant à aller dans cette direction.

Ryûji saisit l'épaule de Rin pour l'empêcher de repartir.

"Prends juste trois choses," lui dit-il. "Pour l'instant," ajouta-t-il en voyant que Rin allait protester. "Tu ne peux pas porter tout ça en même temps."

"De plus, nous devrions faire des économies pour pouvoir aussi essayer quelques jeux," lui rappela Konekomaru avec un sourire.

Rin gonfla ses joues de façon enfantine, mais hocha la tête. "Très bien," marmonna-t-il. Il alla acheter trois choses et, en revenant, tendit une pomme d'amour à Konekomaru, une banane au chocolat pour Ryûji, et il avait déjà mangé environ un quart du beignet dans son autre main. "Voilà !" dit-il, du sucre en poudre sur le nez.

Les yeux de Konekomaru brillèrent en acceptant la pomme. "Merci !"

Ryûji prit la banane et regarda Rin d'un air exaspéré. "Est-ce que t'as au moins pris le temps de savourer avant de tout mettre dans ta bouche ?"

"Evidemment ! Ch'est délichieux !" fit Rin. "Et je les ai regardé cuisiner ! Peut être que je pourrais trouver une bonne recette pour apprendre à en faire." Il mordit à nouveau dans le beignet, se mettant du sucre en poudre un peu partout.

Ryûji regarda le nez de Rin, sa bouche, et l'état de ses vêtements, mais décida que c'était un cas désespéré et mordit simplement dans sa banane. "C'est mieux que t'en fasses plutôt que d'en acheter, je suppose."

"Bon veut probablement dire que c'est mieux si c'est toi qui les faits, Rin-kun," dit Konekomaru d'un ton taquin. Ryûji rougit un peu mais ne pouvait pas le nier.

Rin se mit à rire. "On dirait que t'as visé juste, Konekomaru !" Pourtant, lui aussi rougissait. Sa cuisine était un point sensible pour lui, et voir que des gens l'appréciaient était toujours une source de fierté. Ils continuèrent à se promener, et alors qu'ils arrivaient devant les jeux, Rin avait fini son beignet et avait enlevé le sucre de sa chemise.

"Aw, ils ont tous l'air tellement géniaux." Les yeux de Rin brillaient tandis qu'il regardait autour de lui. Mais ses yeux tombèrent bientôt sur un gros chat en peluche dans l'un des stands. Rin courut dans sa direction.

"Testez votre force ! Approchez et testez votre force !" L'homme debout devant la grande machine avait un maillet appuyé contre sa jambe."Faites sonner la cloche au sommet et vous obtiendrez un prix !"

"Konekomaru !" Rin se tourna vers lui. "Puisque tu n'as pas pu entrer dans la Maison des Miroirs, je vais prendre ça pour toi !" Il désigna le chat en peluche. Il devait être aussi grand que Konekomaru lui-même.

Les yeux de Konekomaru suivirent le doigt de Rin. En apercevant la peluche, son expression s'éclaira. "Ah, il est trop mignon !" fit-il aussitôt. Cependant, en se tournant vers Rin, il avait un air penaud sur le visage.

"Tu n'es pas obligé de te donner du mal pour ça. Je n'étais pas tellement intéressé par la Maison des Miroirs," lui dit-il.

"Accepte juste." Ryûji posa une main sur l'épaule de Konekomaru. "Il va te le donner, de toute façon," dit-il en souriant.

Konekomaru leur sourit avec un air heureux sur le visage.

"Je suppose que tu as raison. Eh bien, bonne chance, Rin-kun !"

Rin eut un sourire désarmant. "Super !" Il se tourna vers l'homme qui tenait le stand. "Combien pour essayer ?"

Il ne fallut pas longtemps pour qu'il paye son tour, et Rin prit le maillet.

"Attention, c'est plutôt lourd. Faites de votre mieux !" dit l'homme, empochant l'argent avec un sourire.

Rin prit une profonde inspiration et souleva le maillet avec aisance. Cependant, quand il l'abattit sur sa cible, le poids ne tira pas sur la cloche au sommet. À la place, l'ensemble de la machine fut parcouru d'un grand frisson et une large fissure apparut. La machine s'inclina lentement en arrière.

Rin grimaça quand la machine tomba, brisée en deux, démolissant quelques étagères en tombant.

Ding !

La cloche sonna en touchant le sol. Le silence autour d'eux se fit de plus en plus pesant.

"La... cloche... a sonné...?" tenta timidement Rin, devant l'homme bouche bée. Le regard de l'homme fit des va-et-viens entre le petit adolescent maladroit et sa machine autrefois si grande et fière.

"Juste..." le teneur du stand se passa une main sur le visage. "Prenez votre prix et partez."

Rin reposa le maillet avec plusieurs mots d'excuse et se dépêcha de partir. Il saisit le chat, se sentant mal à l'aise, mais il n'avait aucune raison de rester et d'assister au deuil de l'homme qui se trouvait un peu plus loin.

"Je... voulais pas le casser." Il sourit timidement avec un soupçon de culpabilité en donnant l'animal en peluche à Konekomaru.

"Ça... ça aurait pu arriver à n'importe qui." Ryûji savait pertinemment qu'il mentait, mais il voulait que Rin se sente mieux. Il jeta un regard inquiet aux débris de la machine. Il était content que le propriétaire n'ait pas fait un scandale de ce qui était arrivé, mais il n'y avait aucun moyen de stopper l'effet que Rin avait eu sur la foule autour d'eux. Les gens lançaient des regards dans leur direction, incrédules, curieux, effrayés.

"Oui, peut être que la machine était simplement trop vieille," proposa Konekomaru, suivant l'exemple de Ryûji. Même s'il se sentait lui-même un peu choqué, il se composa un sourire en acceptant le cadeau. Il serra l'animal en peluche contre sa poitrine. "Hum, merci," dit-il avec sincérité.

"Allez, que diriez-vous d'aller voir d'autre attractions ?" Ryûji avait parlé fort. Il plissa les yeux vers les gens autour d'eux, les défiant du regard. Il n'attendit pas la réponse de ses amis et les poussa hors de la scène.

"Je peux le porter pour toi, Koneko," offrit le plus grand quand il remarqua que l'autre avait du mal à marcher.

"Ça va aller-"

Konekomaru semblait réticent à se séparer de son cadeau. Cependant, en sentant son téléphone vibrer dans sa poche, il finit par le remettre à son ami pour voir le message qu'il avait reçu.

"C'est Shima-san," dit-il.

"Déjà ?"

Ryûji fronça les sourcils. Il se demandait combien de temps s'était écoulé depuis qu'ils s'étaient séparés. Ça avait été si long ?

Après avoir échangé quelques messages de plus, Konekomaru glissa son téléphone dans sa poche.

"Il dit qu'on devrait se retrouver aux montagnes russes dans trente minutes."

Rin tenait le chat par le queue pour l'empêcher de tomber au sol. "Une demie-heure ? On pourrait aller au stand de tir. Qu'est-ce qu'on peut faire d'autre ?" Alors qu'il posait cette question, ses yeux brillèrent. "Oooh, retournons à la Maison de l'Horreur !"

"Ah, oui." Ryûji tenait les pattes avant de l'animal. Il avait presque oublié qu'ils avaient prévu de le faire. "Ils sont probablement partis de là depuis longtemps. Shima t'a dit où ils étaient ?"

Konekomaru secoua la tête. "Non, mais je suis sûr qu'on ne les croisera pas."

Ils ne virent pas Shima ou Yukio sur le chemin de la Maison de l'Horreur, mais ils regardaient encore prudemment autour d'eux en entrant dans le bâtiment.

Rin avait gardé la queue du chat dans sa main alors qu'ils entraient, mais la Maison de l'Horreur était moins horrible qu'ils ne l'auraient cru. Des découpages en carton bon marché et de fausses araignées en plastique pendaient au plafond, et Rin fut assez déçu en atteignant la sortie.

Il trottina en sortant de la Maison de l'Horreur. Les rumeurs qu'il avait entendu, et les gens qu'ils avaient vu quitter le bâtiment en pleurant avaient décuplé ses attentes, à un niveau trop élevé, semblait-il.

"Eh bien, c'était ennuyeux." Il mit ses mains derrière sa tête et se retourna. Mais Ryûji et Konekomaru n'étaient pas encore sortis. Rin fronça les sourcils. Ils étaient juste derrière lui, pourtant. Il retourna à l'intérieur et regarda autour de lui, mais le couloir qu'ils avaient quitté était complètement vide. "Ryûji ? Konekomaru ?" appela-t-il en fronça les sourcils. "C'est pas drôle ! Allez !"

Pas de réponse. Rin retourna à l'extérieur, agacé, mais sa mâchoire se décrocha presque immédiatement.

L'ensemble du parc était vide.

"Que... ?" murmura-t-il. Il tendit l'oreille, mais seul le bruit du vent lui répondit, ainsi que le grincement du carrousel, désormais vide de tout occupant. Que se passait-il ?

"Ryûji ! Konekomaru !" appela-t-il. "Yukio ! Renzô !" Toujours pas de réponse. Seule l'écho de sa voix résonnait autour de lui. Rin commença à respirer plus difficilement. Les stands vides semblaient flous et les manèges émettaient des grincements sonores, tournant sans personne pour les contrôler. Il avait du mal à respirer. Il était seul. Complètement seul.

Et tout d'un coup, il ne le fut plus. Les manèges et les bâtiments autour d'eux commencèrent à pourrir et à rouiller. Un petit ricanement éclata derrière son oreille et Rin fit un bond en avant, prêt à dégainer.

Le bâtiment derrière lui tombait en morceaux couverts de moisissure. Le sol s'affaissait sous lui, se fissurant. Il rencontra un regard familier, des dents brillantes et une lame de couteau.

"Nous partons, jeune prince ?"

Rin ferma les yeux et cria, retirant la protection recouvrant son épée et refermant ses doigts autour du manche.

Mais une main agrippa soudain son poignet et son épaule, le secouant.

"Rin !"

Un Ryûji très pâle lui faisait face. À côté de lui, Konekomaru avait l'air tout aussi inquiet, mais il s'efforçait de se montrer courageux, essayant de ne pas grimacer.

"Hey," souffla Ryûji, le regardant et le serrant un peu plus fort que d'habitude. "C'est fini. C'était juste une illusion... ou quelque chose comme ça."

Rin avait le regard perdu dans le vague, le souffle court. Il lâcha l'épée et sauta en avant. Il passa un bras autour du cou de Ryûji et un autre autour des épaules de Konekomaru. Il frissonnait, mais les serra étroitement contre lui, presque effrayé de les lâcher.

La main de Ryûji remonta jusqu'à la nuque de Rin, et il lui rendit son étreinte avec la même ferveur.

"Ça va ?" glissa-t-il dans son oreille.

Rin hocha silencieusement la tête, les tenant fermement contre lui avant de finalement les lâcher, une fois sûr qu'ils n'allaient pas disparaître à nouveau. Il laissa échapper une longue expiration et essuya les larmes qui avaient commencé à se former aux coins de ses yeux.

"Vous allez bien ?" Il les regardait avec inquiétude.

Ryûji grimaça à la question, mais il hocha la tête. Voir Rin en face de lui le faisait se sentir beaucoup mieux que quelques instants auparavant, quand il s'était retrouvé complètement seul avec pour seule compagnie les chuchotements familiers qu'il avait entendu maintes et maintes fois pendant son enfance. Ce n'était pas les mots insultants qui l'avaient secoué, bien sûr. Mais la disparition soudaine de ses amis l'avait fait paniquer intérieurement. Il ne savait pas combien de temps il était resté sous cette illusion, mais il avait eu l'impression que c'était pendant éternité. Ryûji avait couru, criant les noms de Rin et Konekomaru, sentant son cœur se serrer de plus en plus à chaque seconde, assailli par un terrible sentiment d'impuissance. Il se demandait ce que les autres avaient vu. Il jeta un œil à Konekomaru, qui avait été le premier qu'il avait vu une fois l'illusion disparue. Le garçon de petite taille était plié en deux, une expression douloureuse sur le visage, mais Ryûji n'avait pas eu le temps d'intervenir car c'était à ce moment que Rin avait commencé à crier.

Konekomaru croisa son regard préoccupé, et haussa les épaules en réponse à sa question silencieuse.

"Je vais bien. Plus ou moins." Le visage de Konekomaru commençait à retrouver des couleurs. Il sourit à Rin, frottant l'un de ses bras. "C'était plutôt effrayant, hein ?"

"Ouais." Rin hocha la tête et se frotta l'arrière du cou. Il remit l'épée sur son épaule et ajusta la sangle. Il regarda autour d'eux et constata qu'ils étaient dans une grande salle vide. Un large panneau disait "Félicitations pour avoir franchi la Maison de l'Horreur !", suspendu au-dessus de ce qui semblait être la porte de sortie. Rin tiqua avec irritation à la vue de l'étoile qui ornait le panneau. Au moins, rien de tout ça n'était réel.

"Sortons de là avant qu'il ne se passe autre chose," marmonna Rin, saisissant les bras de ses amis pour les entraîner dehors. Le bruit de la foule animée à l'extérieur était presque réconfortant, en comparaison avec le silence qu'ils avaient enduré pendant l'illusion. Rin respira les odeurs du parc.

"Hé, les enfants ! Une seconde !"

Ils avaient à peine fait quelques pas qu'une voix de femme les arrêta.

Ryûji se tendit instinctivement, encore un peu secoué de l'épreuve qu'ils avaient vécu. Mais ses épaules se relâchèrent dès qu'il vit le chat se trouvant dans les bras de la femme. C'était l'une des employées du parc, d'après son uniforme.

"Je suis contente de vous avoir trouvés. Vous aviez oublié ceci," dit-elle une fois arrivée à leur hauteur. Elle leur tendit l'animal en peluche que Rin avait gagné quelques temps plus tôt.

Konekomaru avait l'air très soulagé de le revoir. Ryûji se sentit immédiatement coupable de l'avoir négligemment laisser derrière.

"Merci," lui dit le garçon avec gratitude en serrant le gros chat contre sa poitrine.

"Pas de problème. Nous sommes, heu, habitués à voir des gens oublier leurs affaires." La femme eut un sourire presque embarrassé.

"Ah, on a eu chaud." Rin sourit à Konekomaru avant de se tourner vers l'employée. "Merci !"

"De rien ! J'espère que vous avez apprécié cette attraction !"

Après ce moment éprouvant, le petit groupe décida de calmer leurs nerfs avec plus de friandises et quelques jeux, ceux qui n'impliquaient pas la force. Il ne leur fallu pas longtemps pour oublier cette illusion, et ils furent de nouveau en pleine forme et bien décidés à profiter au maximum de cette journée

"Ah ! Il est quelle heure, au fait ?" Rin se tourna vers Konekomaru, un petit lapin blanc en peluche sous le bras, qu'il venait de gagner dans un jeu de pistolet à eau. "Ça fait déjà une demie-heure ? Il faudrait pas faire attendre Yukio trop longtemps."

Ryûji consulta sa montre, les mains de Konekomaru étant occupées. Il était dix minutes de plus que l'heure où ils étaient censés se retrouver.

"Merde. On est en retard."

Heureusement, après avoir envoyé quelques SMS, il semblait que les autres étaient aussi retard. Cependant, ils décidèrent de se rendre dès maintenant aux montagnes russes, le lieu de rendez-vous. Il était difficile de progresser à travers la foule, qui avait beaucoup augmenté au cours de la journée, mais Rin, Ryûji et Konekomaru firent en sorte de rester les uns près des autres.

"Ils sont toujours pas là ?"

Ryûji avait dû élever la voix pour se faire entendre parmi les cris excités en provenance des montagnes russes. Il fit de son mieux pour essayer de repérer Shima et Yukio à travers la foule, mais il ne les vit nulle part.

"On dirait pas..." Rin regardait autour de lui, plissant les yeux en essayant de les apercevoir dans la mer de têtes. Mais il ne vit aucune mèche rose. Il soupira légèrement, se demandant s'il était arrivé quelque chose ou s'ils étaient tout simplement en retard. Il sortit son téléphone et chercha dans la liste des contacts. Mais avant qu'il ne puisse rentrer le numéro de Yukio, un fort grincement métallique retentit.

La grande roue à leur droite s'était brusquement stoppée,et les chariots se balançaient dans le vide. Autour d'eux, d'autres manèges s'arrêtaient, la musique cessait, et même les wagons des montagnes russes derrière eux s'arrêtèrent un peu plus loin de la station, les freins électriques ayant refusé de se déclencher. Les membres du personnel commençaient à s'agiter, essayant de comprendre la cause de cette panne soudaine.

"On dirait qu'il n'y a plus de courant..." fit Rin en observant la foule qui s'était arrêtée, confuse. Les employés aidaient les clients à sortir des wagons.

"Génial." Ryûji fronça les sourcils en voyant l'agitation qui s'était emparée des gens autour d'eux. "Heureusement qu'on n'était pas dans ce truc," dit-il avec un petit soupir.

"Oui... Je me demande ce qui s'est passé." Konekomaru resserra sa prise sur son chat en peluche, un peu inquiet. "Je suis surpris que le générateur de secours n'ait pas marché."

"Peut-être qu'il est aussi tombé en panne. Je vois pas d'autre raison." Ryûji regarda à nouveau à travers la foule, espérant qu'il trouverait Yukio et Shima, cette fois-ci. Mais il n'y parvint pas, et fronça de nouveau les sourcils. "Tu devrais appeler ton frère. Il est peut-être coincé dans un des manèges."

"Ah, oui. Je le fais tout de suite." Rin se pencha sur son téléphone, mais fut de nouveau interrompu. Avant qu'il ne puisse sélectionner Yukio sur sa liste de contacts, une sorte de frisson le parcourut, et il sentit les poils de sa queue s'hérisser. Il entendit un léger bourdonnement dans ses oreilles, et un sentiment de malaise lui serra la gorge. Il connaissait cette impression. Il l'avait déjà ressentie quand, enfant, il glissait sur le toboggan en plastique du terrain de jeux. Après l'avoir fait, quand il touchait Yukio ou son père, il ressentait toujours ce rapide choc statique.

De l'électricité.

Rin se retourna. Les montagnes russes derrière eux commençaient à produire des étincelles avec une énergie qu'elles n'auraient jamais dû avoir. Soudain, des rayons bleus touchèrent les grilles devant les panneaux de contrôle, provoquant une explosion qui propulsa les employés à plusieurs mètres de là, sur le sol. L'électricité continua de croître tandis que la foule s'éparpillait, s'enfuyant aussi loin que possible des montagnes russes.

Les rayons commencèrent à frapper les voitures encore sur les rails et le métal frémit sous l'énergie de chaque coup, jusqu'à ce qu'il se déforme et noircisse. Les roues se détachèrent. Les voitures roses sur lesquels étaient peints des yeux décoratifs commencèrent à se déplacer toutes seules, comme si une force invisible les poussait à sortir des rails, et de longues pattes tordues apparurent en-dessous. Le métal se fendit dans un craquement sourd, beaucoup plus fort que les cris des gens qui s'enfuyaient.

"Un... démon... ?!" s'écria Rin, se mettant entre le monstre et ses deux amis.

"P-Pourquoi est-il ici ?!" Les doigts de Konekomaru s'enfoncèrent dans la peluche entre ses mains tandis qu'il regardait la créature en face d'eux avec des yeux écarquillés.

Ryûji se posait la même question. Son cœur battait à toute allure alors qu'il analysait rapidement la situation. Ses dents se serrèrent en voyant Rin debout devant eux.

"On s'en occupera plus tard. Il faut qu'on courre !" Ryûji saisit la main de Rin et le tira en arrière. Il essaya de ne pas penser à la dernière fois où ils s'étaient retrouvés dans cette situation.

"Mais qu'est-ce que les autres vont devenir ?!"

Ryûji jeta un regard à Konekomaru, puis aux personnes autour d'eux. La plupart d'entre elles avaient été assommées, mais quelques unes étaient encore conscientes, gémissant de douleur et de peur. Ryûji sentit une profonde sensation d'impuissance s'abattre sur lui, mais il la repoussa, sachant que ce n'était pas le moment de flancher.

"Il n'y a rien qu'on puisse faire !" dit-il. Il eut la chair de poule en réalisant que les yeux du démon étaient complètement braqués sur eux. "On doit appeler au secours. Rin, ton père !" Tout en parlant, il tira Rin vers lui. Comme Konekomaru hésitait encore, Ryûji cria.

"Neko ! Dépêche !"

Rin se retourna alors que Ryûji continuait à le tirer par le bras, et il fit de son mieux pour appuyer ses doigts tremblants sur les touches de son portable. Il saisit le numéro de téléphone de son père et mit l'appareil contre son oreille. Mais la ligne était déjà occupée.

"C'est pas vrai !" Il raccrocha et appela de nouveau, et obtint le même résultat.

À cet instant, le sol se mit à trembler tandis que le démon avançait vers eux, incitant plusieurs personnes à dégager la voie. Ceux qui étaient trop lents étaient propulsés sur le côté. Le démon ouvrit sa bouche et rugit tellement fort que Rin plaqua ses mains sur ses oreilles en criant de douleur.

Il cligna des yeux, la vision trouble, et il se rendit compte un instant trop tard qu'une jambe en métal s''apprêtait à percuter Konekomaru.

"ATTENTION !"

Konekomaru et se retourna et eut le souffle coupé. Il essaya de s'écarter, la peur et l'adrénaline coulant dans ses veines, mais il ne réussit qu'à trébucher. Il atterrit sur le sol avec un grognement, un douleur lancinante à l'épaule et à la hanche, mais, paniqué, il la sentit à peine. Agissant à l'instinct, il roula sur le côté. L'électricité crépitait dans l'air, si près de lui qu'il pouvait la sentir danser sur sa peau. Il sentit une grande secousse, et le sol se fissura, à l'endroit où le démon avait manqué sa cible.

Juste là, à l'endroit où Konekomaru s'était trouvé quelques secondes auparavant, le peluche que Rin lui avait offerte venait d'être entièrement carbonisée.

Ryûji prit une profonde inspiration. "Merde." Ses doigts s'enfoncèrent dans le bras de Rin, alors qu'il regardait l'expression terrifiée de Konekomaru.

"Hé !" s'écria-t-il bruyamment. "Tu veux t'battre ?!" Ryûji savait que ce qu'il faisait était stupide, mais il n'avait pas de meilleure idée. Reculant d'un pas, il croisa le regard de Konekomaru en espérant qu'il comprenne son message silencieux.

Cours !

À ce moment, Ryûji commença à réciter tous les versets qu'il avait appris aux cours d'exorcisme, sachant parfaitement que le démon allait le prendre pour cible. Il courut dans la direction opposée à Konekomaru, entraînant Rin avec lui.

Le démon rugit de nouveau, effrayé par les sutras, et ouvrit la chasse.

"Ryûji, qu'est-ce que tu fiches ?!" Rin agrippa son bras et regarda le démon qui les poursuivait plutôt rapidement pour un morceau de métal. "Arrête ! Arrête !" Il savait que Ryûji ne pouvait pas connaître le verset fatal de ce démon, mais il récitait tout et n'importe quoi, devenant sa cible. "Ryûji, ferme-la !"

Il entendit le sifflement du vent et ressentit une forte douleur à la joue avant de voir le sang. Un pic de métal était empalé dans l'épaule de Ryûji et Rin pouvait sentir l'électricité s'approcher. Il poussa Ryûji au sol, l'arrachant au pic et le couvrant de son corps. Un rayon électrique crépita au-dessus d'eux, menaçant.

"Espèce d'IDIOT !" lui cria Rin. "Ryûji..." Il saisit la sangle sur son épaule, pressant son autre main sur la plaie saignante. "Allez, debout ! Il faut courir !"

Ryûji laissa échapper un son étranglé. Son sutra avait été interrompu quand il s'était fait toucher, et à présent, avec la main de Rin sur sa blessure, il était incapable de formuler des pensées cohérentes. Il écouta les paroles de Rin, laissa sa voix familière guider ses actions. Il se remit debout, et sa vision de brouilla. Sa douleur à l'épaule le submergeait, mais il se força à se concentrer.

Il vit la façon dont Rin s'accrochait à son épée. La panique le saisit.

"Rin, tu ne peux pas," dit-il d'une voix rauque.

"Inquiète-toi plutôt pour toi ! Bouge !" répondit Rin en le poussant en avant. Le démon les poursuivait à nouveau, le béton éclatant sous ses pattes de métal. Il saisit l'étoffe rouge et défit le nœud coulant, laissant apparaître le fourreau du Kurikara. Mais il y avait trop de gens autour d'eux.

Des exorcistes commençaient à apparaître et le démon fut soudain attaqué par une harpie qui fendait les airs à toute vitesse. Alors qu'il tentait de la frapper, un grand BLAM de magnum retentit et le démon hurla en chancelant en arrière.

Rin relâcha sa prise sur le fourreau. Les choses allaient s'arranger, pas vrai ?

Mais le démon semblait vouloir à tout prix éliminer sa cible. Il embrocha la harpie, et l'envoya valser dans les airs. La Dresseuse eut un cri de panique aux blessures de son familier. L'homme avec le magnum tira encore et encore, mais un rayon d'électricité fit exploser son arme.

"Putain... !" Rin tira Ryûji en avant et le démon reprit sa chasse. Quelle était cette chose ?! Pourquoi en avait-elle après eux ?! Il se retourna et vit une des pattes de métal foncer droit dans sa direction, prête à le transpercer.

Rin se précipita devant Ryûji et sa main plongea dans le tissu rouge pile au moment où le pic de métal s'abattit sur lui.

Clang !

Le pic avait été dévié, mais pas par l'épée de Rin. Un homme qui devait être plus grand que Ryûji se tenait devant lui. Ses cheveux étaient noirs, longs et sauvages. Il avait deux queues, qui battaient l'air derrière lui. Ses vêtements étaient semblables à ceux d'un samouraï et il avait saisi le pic avec sa main nue. En un tour de main, le démon de métal fut renversé sur le dos et l'homme se retourna, souriant à pleine dents en direction de Rin. Les oreilles de chat sur sa tête tressautèrent.

"Rin ! Ne t'inquiète pas, Shiro arrive !" L'homme parlait d'une voix qui lui était familière, et le demi-démon se figea, en état de choc.

"K-KURO ?!"

L'homme - ou le Cat Sith - hocha vigoureusement la tête. "C'est moi ! Maintenant vas-y. Cours. Shiro va s'en occuper quand il sera là ! Il n'est pas loin derrière maintenant." Le démon s'était déjà relevé, prêt à combattre. Kuro poussa un rugissement que des cordes vocales humaines n'auraient jamais pu produire.

Rin resta bouche bée un moment avant de se rappeler soudainement de son ami. Il se tourna vers Ryûij. "Allez. P'pa arrive, on doit y aller." Il remit le sabre sur son épaule et saisit le bras de son ami.

"Oh, Dieu merci," murmura Ryûji. Un sentiment grisant de soulagement l'envahit. Mais quand Rin commença à le tirer en avant, sa vision commença à se brouiller de nouveau. Son épaule blessée saignait profondément. Ryûji se dégagea de son emprise et secoua la tête sous le regard inquiet de son ami.

"Vas-y," souffla-t-il en posant une main sur son épaule. Il était décidé à s'éloigner le plus possible du démon, mais il ne voulait pas ralentir Rin.

Rin cilla et regarda son ami, avant de serrer les dents. Il l'attrapa par le devant de la chemise et le tira en avant.

"Pas sans toi," grogna-t-il d'un ton définitif. Rin passa un bras autour de la taille de Ryûji et commença à avancer avec lenteur.

Ryûji laissa échapper un grognement, mais il se traîna comme il le put avec Rin à ses côtés.

"Voulais pas... t'laisser tomber, imbécile."

"Alors tu n'as aucune raison de rester derrière, imbécile." Rin sourit.

Derrière eux, Kuro continuait à se battre contre le démon qui avait été à leur poursuite. Ryûji se détendit un peu en voyant que le danger s'éloignait, mais la douleur qui lui traversait le corps se faisait de plus en plus violente, à présent que l'adrénaline s'en allait. Il se sentait faible. Ryûji s'appuya un peu plus sur Rin. Il chancela vers l'avant mais se força à se redresser, serrant les dents. La douleur le submergea, et il était en nage. L'instant d'après, il était à genoux, pantelant.

"Ryûji !" Rin passa son bras autour de son torse. "Allez..." Il jeta un regard vers le combat où Kuro semblait rendre coup pour coup ceux du démon électrique.

Soudain, le démon poussa un hurlement, déséquilibré par une petite explosion sur l'un de ses côtés. Il essaya de se redresser, mais un homme sauta sur sa tête, propulsé par Kuro lui-même.

Shiro pointa son fusil de chasse sur la tête de la créature, à bout portant. Il appuya sur la gâchette, provoquant de nouveau cris perçants.

"Et voici ! Il s'éleva sur la mer une si grande tempête que la barque était couverte par les flots ! Et lui, il dormait !" La créature sous Shiro frissonna et poussa un glapissement de terreur. Plusieurs barres métalliques apparurent et foncèrent droit sur l'exorciste. Shiro fit un bond en arrière et le démon cria en transperçant son propre corps. Shiro ne rata pas une seule syllabe.

"Ses disciples vinrent à lui et le réveillèrent !"

Le démon arracha les barres se son corps et l'électricité commença à parcourir le métal. Pourtant, Shiro continua.

"Et dirent : Seigneur ! Sauve nous ! Nous périssons !" cria-t-il, et le démon frémit de nouveau avant de pousser un dernier cri d'agonie. L'électricité fut libérée dans une onde de choc se répercutant sur le terrain et le démon se désintégra sous les pieds de Shiro. Il sauta à terre et mis son fusil sur son épaule, aboyant des ordres aux exorcistes restants.

Rin avait le souffle coupé, la main crispée sur la chemise de Ryûji. Soudain, il sentit son ami tomber mollement contre lui et il sursauta. "Ryûji !" Il le secoua, la panique le saisissant à la gorge. "Ryûji ! Réveille-toi !"

Shiro entendit sa voix et se précipita vers eux. "Nous devons l'emmener à l'hôpital." Il parlait d'une voix calme, et il sortit un grand rouleau de bandages de son manteau. Il l'enroula autour de la plaie pour essayer de stopper l'hémorragie. Rin le regardait, impuissant, avant de soudainement se souvenir de quelque chose.

"Attends ! Et Konekomaru ?! On a été séparés !" Rin ne voulait pas laisser Ryûji seul, mais la panique à l'idée de ce qui aurait pu arriver à son autre ami le saisit le fit se lever aussitôt, et il commença à regarder partout autour de lui.

Heureusement, il n'eut pas de mal à repérer le garçon de petite taille qui courrait dans leur direction.

"Bon ! Rin-kun !"

Konekomaru ressentit une vague de soulagement en apercevant leur professeur, ainsi que le petit groupe d'exorcistes. Il se rapprocha d'eux aussi vite qu'il le pouvait, heureux d'avoir pu les retrouver. Il avait essayé de les suivre, guidé par les éclairs électriques.

Où est... ? Konekomaru regarda derrière Rin et vit son ami d'enfance gisant sur le sol, inconscient. Du sang souillait ses vêtements, et Shiro le considérait avec gravité, appelant quelques exorcistes pour l'aider.

La culpabilité le frappa comme un coup de poing dans le ventre. Konekomaru s'arrêta à quelques mètres de ses amis, comme paralysé.

C'est de ma faute, pensa-t-il, le sang quittant son visage alors qu'il ne pouvait détacher ses yeux de la scène en face de lui.

"K-Konekomaru..." Rin leva les yeux vers lui avant que Shiro ne posa sa main sur la sienne, toujours accrochée à la chemise de Ryûji.

"Rin. Il faut que tu le lâches. Pars avec Konekomaru-kun, je prendrai soin de Ryûji-kun." Shiro parlait d'un ton sévère et Rin ne put qu'acquiescer. Il lâcha son ami et regarda les médecins s'approcher pour aider son père à soigner son ami.

Rin se redressa et alla rejoindre l'adolescent de petite taille, un sourire forcé sur le visage. "Konekomaru ! C'est bon, mon père va s'en occuper ! Ryûji va s'en sortir." Sa voix tremblait, tout comme ses épaules, et son sourire faiblit jusqu'à ce que son expression de se torde d'inquiétude. "Ç-ca va aller... !" Il essayait de son convaincre lui-même.

Bon sang, je peux pas croire que t'as encore rencontré un démon." Shima avait l'air incrédule. "Tu les attires comme un aimant. Rappelle-moi de ne jamais rester seul avec toi."

C'est de ma faute... Rin se tourna vers Ryûji, regardant les hommes l'installer dans une civière. Il se mordit la lèvre, et, pour une fois, ne remarqua même pas que ses canines pointues lui transperçaient la peau.

"Que... ?" La voix de Konekomaru faiblit. Il ne savait pas s'il voulait vraiment savoir ce qui était arrivé. Il pouvait déjà assez bien se représenter la scène. L'image des restes carbonisés de sa peluche refit surface dans son esprit. Konekomaru déglutit et garda les yeux sur son ami, comme pour s'assurer qu'il était encore bien vivant. C'est alors que la voix tremblante de Rin parvint à ses oreilles.

"T-tu vas bien ?" Konekomaru avait enfin levé les yeux vers Rin. Les taches de sang sur ses vêtements et sur ses joues l'inquiétèrent immédiatement, même si Rin n'avait pas l'air d'avoir vraiment mal.

Rin cessa de se mordre la lèvre. "Désolé..." Ses yeux se tournèrent à nouveau vers Ryûji avant de revenir sur Konekomaru. "Je vais bien. Et toi, tu as mal quelque part ?"

Le côté gauche de Konekomaru le picotait encore, mais il secoua la tête. "Non, pas vraiment." Les contusions douloureuses qui s'étaient sûrement formées sous ses vêtements n'étaient rien comparées aux blessures de Ryûji. "Je vais bien.

"Voilà au moins une bonne nouvelle..." dit doucement Rin. Il passa une main dans ses cheveux et son père les rejoignit.

"Vous allez bien, tous les deux ?"

"Ouais, tout va bien. Et pour Ryûji ?" Rin fronçait les sourcils.

"Ils ont arrêté l'hémorragie et ils l'emmènent à l'hôpital. Il va s'en sortir." Shiro leur fit un sourire rassurant.

Konekomaru sentit un énorme poids quitter sa poitrine en entendant ces mots, mais il était toujours inquiet. Il ne pouvait pas chasser l'image de la chemise ensanglantée de Bon de son esprit.

"Est-ce qu'on peut le voir ?" Konekomaru leva les yeux vers leur professeur d'un air suppliant.

"Oui. Vous pourrez passer à l'hôpital si vous le souhaitez." Shiro hocha la tête. "Ils vont l'opérer, mais une fois qu'ils l'auront recousu et gavé d'anesthésiants, il va probablement dormir pendant un moment. S'il n'y a pas de complications, ils le mettront dans une salle de réveil dans une heure ou deux."

Rin sourit et se tourna vers Konekomaru. "Très bien, on y va. On attendra son réveil ensemble."

Le sourire de l'autre adolescent ne pouvait égaler celui de Rin, mais il hocha la tête, sentant la couleur revenir sur son visage. "Oui..." Il voulut remercier Shiro, mais ses yeux se portèrent sur la Grande Roue.

"Oh, c'est vrai ! Shima-san !" s'exclama-t-il.

"Et Yukio !" Rin se frappa le front.

"Ne vous inquiétez pas, ils sont en sécurité. Ils se sont retrouvés coincés dans la roue quand le courant a été coupé," leur dit Shiro. "Je vais aller les chercher et les faire descendre. Vous deux, allez à l'hôpital. Faites-vous examiner avant que les médecins ne soient trop occupés. Allez." Il poussa les deux garçons en avant avant de s'éloigner pour aller parler à un groupe d'exorcistes qui venait d'arriver.

Konekomaru jeta un autre regard à la Grande Roue, les sourcils froncés, mais son inquiétude pour Ryûji l'emporta. En compagnie de Rin, il prit le chemin de l'hôpital.

Il va s'en sortir... pensèrent-ils tous les deux.


*Kodomo no hi, la Journée des enfants, est un jour férié au Japon. Officiellement, elle met tous les enfants à l'honneur, mais la tradition veut que cette fête soit, à l'origine, une fête dédiée spécialement aux garçons. Les petites filles ont leur propre fête, Hina matsuri, le 3 mars.

NDA : Dans un omake du manga, il a été révélé que Kuro avait une forme humaine qu'il a perdu quand il est devenu le familier de Rin alors qu'il n'avait pas de contrat, alors on a décidé de s'amuser avec ça en lui faisant faire une petite apparition.