Comme Shiro l'avait dit, toutes les lumières s'éteignirent à onze heures trente. Quelques étudiants restèrent éveillés un peu plus longtemps à la lumière de petites lampes de poche ou des écrans de leurs portables, mais ils s'étaient tous endormis avant minuit. Le dortoir était silencieux, et cette nuit était partie pour être calme et sans incident.
Dans l'obscurité de la chambre, Rin se leva de son lit. Ses pieds avancèrent sur le parquet froid, et il tendit la main vers le bord du bureau, avant de fléchir les genoux. Ses doigts descendirent vers le bas, trouvant la poignée du tiroir, et il l'ouvrit. Lentement, précautionneusement, il commença à vider le tiroir, laissant son contenu tomber négligemment sur le sol jusqu'à ce qu'il trouve la clé de Dissimulation cachée à l'intérieur.
Rin se retourna et se dirigea vers la commode. Ses mains se crispaient convulsivement et ses doigts tremblaient tandis qu'il tentait de rentrer la clé dans la serrure cachée par la pénombre. Sa respiration accélérait de plus en plus.
"B... Besoin..." Le murmure provenait des lèvres de Rin, mais ses yeux étaient encore fermés. "Besoin..."
De l'autre côté de la pièce, Ryûji se réveilla. Il n'était pas assoupi depuis très longtemps, et la voix de Rin l'avait réveillé avant qu'il ne puisse s'endormir totalement.
"Rin... ?"
Ryûji tourna la tête et repéra le contour flou de Rin à quelques mètres de lui. Que faisait-il ? Il ne comprenait vraiment pas ce qu'il marmonnait.
Ryûji éleva la voix et essaya à nouveau d'attirer son attention.
"Rin."
Il n'y eut pas de réponse. Ryûji sentit les dernières brumes du sommeil disparaître. Ses sourcils se froncèrent tandis qu'il continuait à observer son meilleur ami, essayant de comprendre ce qu'il faisait. Était-il somnambule ?
Après avoir repoussé ses couvertures, Ryûji se leva. Il avança lentement à travers la chambre, et il haussa les sourcils en apercevant le visage de Rin. Malgré ses yeux mi-clos, il était clair qu'il dormait encore. Il n'y avait aucune sorte de conscience guidant ses gestes. Il avait une clé à la main, et il semblait avoir du mal à la rentrer dans la serrure pourtant juste en face de lui. La clé qui maintenait le Kurikara caché à la vue de tous durant la nuit.
Une sonnette d'alarme retentit dans l'esprit de Ryûji. Il tendit la main et enroula ses doigts autour du poignet de Rin, l'écartant du tiroir. Il sonda le visage de son ami avec inquiétude.
"Rin." Le ton de Ryûji était plus ferme, à présent. "Hé, réveille-toi !"
"Non !" Rin hoqueta. "J'en ai besoin... ! J'en ai besoin... !" Sa voix montait dans les aigus tandis qu'il retirait lentement les doigts de Ryûji de son poignet.
Besoin ? Ryûji fit de son mieux pour maintenir sa prise sur Rin. Un poids sembla tomber dans son estomac alors qu'il tentait d'assimiler les mots de Rin. Qu'est-ce que cela signifiait ? Rin était-il... ?
Ryûji repensa à la dernière - et première - fois où il avait vu Rin utiliser son sabre. Il n'en avait pas été très conscient à l'époque, mais une partie de lui avait senti la chaleur, la peur que les flammes bleues n'incitent le démon qui les utilisait à se faire posséder par elles.
Il tira sur le poignet de Rin, le traînant loin de la commode. "Ouvre tes yeux !" dit-il sèchement, ignorant son cœur qui battait dans sa poitrine avec anxiété.
Rin trébucha et tomba presque en arrière. Quand il retrouva son équilibre, il cligna plusieurs fois des yeux. Il regarda autour de lui, la respiration toujours aussi rapide et son instinct criant danger.
"R... Ryûji ?" Ses yeux encore un peu brumeux trouvèrent l'adolescent. Rin eut un sifflement de douleur et porta ses mains à son front. "... Mal..."
Ryûji était soulagé de voir Rin reprendre ses esprits, mais ses paroles le troublèrent. Que ce passait-il ? Sa main se leva immédiatement et il palpa l'autre avec inquiétude, mais il ne savait que faire pour l'aider. Ses yeux se tournèrent vers le lit vide à quelques mètres. Il commença gentiment à diriger Rin, désorienté, vers son lit.
"Là, assieds-toi," dit-il doucement, sans lui lâcher le poignet. "Tu...Tu te rappelles ce que t'étais en train de faire ?"
Rin lui obéit et s'assit sur le matelas. Il secoua la tête. "Il s'est passé quelque chose... ?" murmura-t-il.
Ryûji fronça les sourcils. Il jeta un coup d'œil à la clé encore serrée dans les doigts de Rin. "Tu essayais de prendre ton sabre..." lui dit-il en essayant de lui retirer la clé des mains. Mais au moment où il la toucha, Rin agrippa brusquement la main de Ryûji.
"Non," grogna-t-il, mais il recommença rapidement à secouer la tête et prit à nouveau son front entre ses mains. "Stop... Ça fait mal... Fais-le taire..." siffla-t-il en empoignant ses cheveux.
Le cœur de Ryûji manqua un battement. Un frisson le parcourut quand il regarda l'endroit où Rin l'avait agrippé. Il y avait une légère emprunte rouge sur sa peau.
Que ce passait-il ?
Ryûji releva la tête et vit Rin qui continuait à se tordre de douleur. Cette vision l'inquiéta, mais les vagues implications qui se cachaient derrière les mots de son ami le troublaient encore plus. Il déglutit avec anxiété. Il avait besoin du père de Rin. Mais il ne pouvait pas laisser son ami dans cet état.
"Rin, allez. Calme toi," murmura-t-il. Il lui secoua un peu le bras. "Lâche la clé, d'accord ?"
Rin serrait tellement fort la clé que ses jointures en devenaient blanches. Il secoua vigoureusement la tête. Un gémissement étranglé s'échappa de sa gorge tandis qu'il s'accrochait à l'objet avec l'énergie du désespoir. Après un long moment, Rin sembla avoir retrouvé le contrôle de lui-même, et déroula lentement ses doigts, jusqu'à ce que la clé tombe au sol. Le bruit sourd résonna dans la salle. Cela soulagea en partie Ryûji, mais ne suffit pas à apaiser la crainte qui était montée en lui.
"Tu... Tu es redevenu normal, maintenant ?" Ryûji plongea ses yeux dans ceux de Rin. Ils semblaient un peu plus brillants qu'à l'ordinaire. Il se sentait aspiré par l'éclat des orbes bleues, et son cœur manqua un battement. "Ta tête te fait encore mal ?" demanda-t-il à voix basse, d'un ton prudent.
Rin hocha la tête, le front plissé, mais ses muscles étaient moins tendus et ses mains lâchèrent ses cheveux pour venir s'accrocher à la chemise de Ryûji. "Je... les entends encore. Elles sont calmes, mais..." murmura-t-il. La panique avait laissé place à l'épuisement. Il semblait exténué lorsqu'il appuya sa tête contre la poitrine de son ami.
Ryûji posa aussitôt une main réconfortante sur l'arrière de sa tête. Il laissa Rin reposer sur lui pendant qu'il tentait de comprendre ce qui se passait.
Rin était-il possédé ? L'attaque qui avait eu lieu un peu plus tôt dans la journée était-elle responsable de ce fait ? Les craintes qu'il avait eues quelques heures plus tôt refaisaient surface, le faisant se sentir de plus en plus impuissant. Sans s'en rendre compte, il raffermit sa prise sur Rin, le rapprochant de lui, comme si, en le faisant, il pourrait être certain que Rin n'allait pas être enlevé ou disparaître.
Il lui fallut quelques instants pour se reprendre.
"... Comment ça, "elles" ?" demanda-t-il avec hésitation.
Rin mit un moment à répondre. "Je ne sais pas... j'ai juste... C'est pas vraiment des voix, mais... autre chose." Il releva légèrement les yeux pour regarder la commode de l'autre côté de la pièce avant de reposer sa tête contre la poitrine de Ryûji. "Je... Je pense que ce sont les flammes." Il secoua la tête. "C'est stupide, je sais, mais... je sais pas ce qui m'arrive, Ryûji. J'ai l'impression... je me sens... j'en ai besoin." Il couvrit son visage de ses mains et sa queue s'enroula autour de lui. "Je ne peux pas arrêter d'y penser. Et le sabre. Je ne peux pas me le sortir de la tête !"
"Shh, calme-toi." La voix de Rin était de plus en plus forte. Ryûji ravala son choc et laissa sa main glisser jusqu'à l'épaule de son ami, qu'il serra fermement. "J'ai compris, t'as pas besoin d'en dire plus." Il pinça les lèvres et se força à rester calme. "Essaye... essaye de ne pas y penser. Vide ton esprit," dit-il.
"Je ne peux pas... je peux pas..." Rin se recroquevilla sur lui-même, répétant maintes et maintes fois ces mots comme un mantra. Il plia les genoux et appuya son front contre eux tandis que sa queue s'enroulait étroitement autour de son corps. "Je peux pas... je peux pas... je peux pas..."
"Tu peux !" Cette fois-ci, c'était Ryûji qui avait élevé la voix. Il essaya de sortir Rin de sa torpeur. "Allez, Rin. Regarde-moi. Ecoute ma voix," dit-il avec inquiétude. Ses deux mains étaient sur les épaules de son ami, et il s'était légèrement penché pour être à la hauteur de ses yeux. Le plus petit des deux émit une faible plainte, se recroquevillant encore plus avant de relever lentement la tête pour croiser le regard de Ryûji.
C'est déjà bien, pensa Ryûji, soulagé de voir une réaction de la part de Rin.
"Tu dois vider ton esprit," répéta-t-il doucement. "Relaxe, et... répète après moi, d'accord ?"
Ryûji fit en sorte de ne pas rompre le contact visuel avec Rin. Il inspira rapidement et commença à parler d'une voix voix lente et calme.
"Aryavalokitesvara bodhisattva gambhiram..."
Ces mots étaient familiers à Rin. C'était le sutra que Ryûji lui avait appris quand ils étaient plus jeunes. Rin commença lentement à répéter après lui, buttant par moment sur certains mots. Mais après quelques instants, la mémoire lui revint et il récita en même temps que lui.
"... Iha sh-sharipoutra sarva d-dharma sunyata..."
Ryûji continua de réciter tranquillement avec Rin. Il gardait un œil vigilant sur lui, et il se sentit intérieurement soulagé quand il remarqua que l'autre commençait enfin à se détendre. Plus il parlait, plus les bras de Rin desserraient leur emprise autour de ses jambes. Finalement, son regard fiévreux s'embua et ses paupières se fermèrent. Il ne fallut que quelques minutes de plus avant que Ryûji ne puisse l'allonger lentement sur le matelas, le laissant profiter d'un sommeil réparateur.
Ryûji, lui, ne pouvait plus se rendormir. L'adolescent continua à regarder Rin avec une expression troublée. Il se sentait profondément perturbé parce qu'il avait entendu, ce qu'il avait vu. Une part de lui voulait rester avec Rin pour le reste de la nuit, mais il sentait qu'il avait besoin de voir le père de son ami.
Après avoir ramassé la clé que Rin avait laissé tomber sur le sol, Ryûji se retourna doucement pour sortir de la chambre. Alors que sa main se fermait autour de la poignée de porte, il hésita.
L'instant d'après, il sortait de la pièce, le Kurikara à la main. Même s'il savait que Rin ne pouvait pas le récupérer sans la clé, Ryûji ne voulait pas le laisser près de lui, de peur de déclencher une nouvelle scène pendant son absence. Ses pas résonnaient dans le couloir sombre, et quand il atteint la chambre de Shiro, c'est avec un poing tremblant qu'il frappa à la porte.
Il y eut un silence qui s'étendit un peu trop longtemps avant qu'un bruit de pas ne se rapproche de la porte, et Ryûji se retrouva face au vieux prêtre. Shiro était encore habillé dans son pantalon de ville et sa chemise, et sa cravate était lâche autour de son cou. Il avait l'air parfaitement éveillé et la lampe de son bureau était allumée. Au moment où il vit sur Ryûji, ses yeux s'écarquillèrent, puis un éclat sérieux apparut quand il aperçut l'épée que l'adolescent tenait dans sa main.
"Où est Rin ?" exigea-t-il plus qu'il ne le demanda en posant une main sur l'encadrement de la porte.
"Il dort." Ryûji avait répondu rapidement, d'un ton grave. L'adolescent souleva le sabre qui pendait sur le côté et le serra contre sa poitrine en levant les yeux vers Shiro. "Il va bien, maintenant, mais... il s'est passé quelque chose," dit-il à voix basse.
Shiro fronça les sourcils et les rides sur son visage semblèrent se creuser davantage. "Entre." Il fit un pas sur le côté pour laisser Ryûji passer et ferma la porte derrière eux. Quand l'homme se retourna, les yeux de l'adolescents s'arrêtèrent un moment sur le revolver qui dépassait de la poche du pantalon du prêtre. Shiro prit la chaise de son bureau, la désigna de la main, et croisa les bras. "Parle." La demande était sèche, courte, rapide, mais il y avait une inquiétude évidente camouflée par ce ton sévère.
Ryûji n'hésita pas. Une fois assis sur la chaise, il essaya de résumer l'incident dans son esprit pour mieux le formuler.
"Rin, il... il n'était pas lui-même." Sa voix faiblit. Il baissa les yeux vers l'endroit où Rin l'avait agrippé plus tôt. Même s'il détestait l'admettre, son estomac s'était tordu de nervosité à son geste brusque. Ses doigts se serrèrent autour du sabre posé sur ses genoux. "Quand je me suis réveillé, il essayait de prendre ça," continua-t-il doucement, en se forçant à regarder Shiro dans les yeux. "Il disait qu'il en avait 'besoin'. Que quelque chose à l'intérieur de lui, ses flammes, voulaient qu'il le fasse."
Shiro avait fixé Ryûji pendant qu'il parlait, mais son regard se déplaça lentement vers la fenêtre. Il contempla le ciel nocturne en mordant distraitement l'extrémité de son pouce. Après quelques instants, il retira sa main de ses lèvres pour pouvoir parler. "Quand tu dis qu'il n'était pas lui-même... Que veux-tu dire par là ?"
"Il... Je ne pense pas qu'il était lucide. Comme un somnambule." Ryûji secoua la tête. Il ne savait pas comment définir le comportement de Rin. "Il semblait désespéré et perdu. Il ne pensait pas correctement."
"Tch." Shiro fronça les sourcils et marmonna quelque chose entre ses dents. "Ryûji-kun." Il leva la tête. Ryûji l'imita sans s'en rendre compte, en redressant le dos. "Je suis content que tu sois venu me voir. Je tiens à te remercier d'avoir pris soin de Rin jusqu'à maintenant. Mais pour l'instant, tout ce que nous pouvons faire est de prendre des précautions. Je veux que cette affaire reste entre nous. Si Rin n'était pas lucide, il y a de grandes chances pour qu'il ne se souvienne de rien demain matin. Si c'est le cas, ne lui dit rien."
Les yeux de Ryûji s'arrondirent à cette consigne. "Pourquoi pas... ?" L'adolescent fronça les sourcils, incertain. "Je veux dire, devons-nous vraiment cacher cela à Rin ?"
"Oui," répondit aussitôt Shiro. "Si Rin savait ce qui lui arrivait la nuit... Il commencerait à avoir peur, et nous lui ferions plus de mal que de bien. Il va paniquer. Si Rin perd sa force mentale, cela ne sera que plus facile pour les flammes de prendre le dessus." Il fronça les sourcils. "Je suis sûr que tu peux comprendre pourquoi je ne veux pas qu'une telle chose se produise. Nous devons protéger Rin de lui-même."
Protéger Rin... Une détermination absolue brillait dans les yeux de Shiro. Ryûji ravala rapidement son hésitation. Il hocha fermement la tête.
"Oui." Ses doigts serrèrent le Kurikara. "Qu'en est-il du sabre ?" Cette question lui trottait dans l'esprit depuis un moment. "Ce n'est pas dangereux de laisser Rin le garder, vu la situation ? Ce ne serait pas mieux de le garder caché pour de bon ?"
"Non, nous n'avons pas à nous soucier des heures où Rin est éveillé. C'est quand il s'endormira que le problème surviendra," répondit Shiro.
"Mais..."
"De plus," poursuivit Shiro, "si nous éloignons complètement l'épée de lui, nous le priverons de la seule arme dont il dispose. Je l'aime pas l'idée de savoir mon fils désarmé, quelque soit la nature de l'arme dont il dispose. Et si nous la prenons maintenant, il va se poser des questions, il ne mettra pas longtemps à découvrir pourquoi. Ce garçon est intelligent."
"Je sais !" Ryûji se leva. Il n'avait jamais pensé le contraire. Mais quelque chose dans le raisonnement de son professeur le bloquait. "Je sais, mais..."
En tant qu'arme, le Kurikara avait été conçu pour protéger son porteur, il le savait. Mais en tant que relique sacrée de son temple, et qu'une source d'attirance malsaine pour Rin, Ryûji estimait qu'il valait mieux que le sabre soit conservé en lieu sûr et hors de vue.
Pourquoi détenir une arme destinée à ne jamais être utilisée, de toute façon ?
Cette pensée s'imposa à lui, mais Ryûji ne poursuivit pas plus loin sa réflexion. Le père de Rin avait ses raisons. Il avait déjà dû penser à tout cela.
"Mais ?" Shiro le regardait, dans l'expectative.
"Non, ce n'est rien." Ryûji secoua la tête. "Alors que devons-nous faire ? À propos de l'épée pendant la nuit ? J'ai apporté la clé de Dissimulation avec moi," dit-il en fouillant dans sa poche. Il la remit à Shiro, qui la regarda pensivement avant de hocher la tête.
"Voici ce que nous ferons. Pour cette semaine, au moins." Shiro saisit l'épée. "Nous cacherons le Komaken, et après que Rin se soit endormi, je veux que tu viennes me confier la clé. Au matin, avant son réveil, tu viendras la récupérer et tu la remettras là où Rin la cache habituellement." Il mit s'approcha de son armoire, mit l'arme à l'intérieur, et la verrouilla. Il mit ensuite la clé autour de son cou et la cacha sous sa chemise. "Je la garderai en sécurité durant la nuit."
"Et s'il se réveille et qu'il ne la trouve pas ? Il la cherchait, non ?" demanda Ryûji. Il ne voulait pas revoir Rin dans cet état.
"Alors fais de ton mieux pour qu'il se recouche," soupira Shiro. "Ce n'est qu'une solution provisoire. S'il vient jusqu'ici pour chercher la clé, nous devrons changer de tactique. J'irais lui parler s'il se souvient de quelque chose le matin." Il regarda Ryûji d'un air plus doux. "Tu es d'accord avec ça ?"
La question l'avait pris par surprise, mais l'instant d'après, Ryûji hocha la tête.
"Oui, monsieur."
"Bien." Shiro hocha la tête. Il posa une main sur l'épaule de Ryûji. "Je te remercie. Je te remercie pour tout ce que tu as fait pour mon fils. Je suis content qu'il ait un ami comme toi," dit il avec un sourire.
Une douce chaleur monta au visage de Ryûji. "J-Je n'ai pas fait tant que ça." Le regard doux et compréhensif de Shiro était un peu trop difficile à soutenir. Ryûji déglutit et baissa les yeux sur ses genoux, avec l'impression de ne pas mériter ce compliment. "Rin est mon meilleur ami. On se soutient mutuellement," commença-t-il calmement. "Je voudrais le protéger, mais je ne sais jamais vraiment quoi faire, comment l'aider..."
Ryûji repensa à toute les fois où il avait essayé d'être utile, mais où il n'avait finalement rien pu faire. Les paroles - véridiques - de Yukio lui revenaient à l'esprit. Les rares fois où il pensait savoir vraiment ce qu'il faisait, il n'avait fait que mettre Rin encore plus en danger. Même aujourd'hui, il avait fait une bourde en attirant l'attention sur la queue de Rin. Si le père de son ami n'était pas arrivé à temps...
"C'est frustrant," marmonna-t-il, pensant à haute voix. "Je veux pas continuer comme ça, à rater tout ce que je fais."
"C'est bon." Shiro se baissa légèrement, sa main toujours sur l'épaule de Ryûji. Il fit un large sourire à l'adolescent. "Tu fais de ton mieux. C'est bien, même si tu fais des erreurs. Jusqu'à présent, tu es allé bien au-delà de ce que j'attendais de toi. Je dois dire que, quand nous nous sommes rencontrés, je t'ai sous-estimé. Je ne pensais pas que tu étais assez fort pour faire face à tout ça. Mais c'est grâce à toi si Rin est encore là." Il retira sa main. "Crois-moi. Tu t'en sors très bien."
"M-Merci." L'expression de Ryûji n'était devenue qu'encore plus sombre, mais il accepta sans protester les compliments. "Je ferai de mon mieux pour le garder en sécurité," dit-il solennellement, voulant donner à l'homme qu'il commençait à admirer le même type d'assurance qu'il ressentait. "Je ne vous laisserai pas tomber," promit-il.
"Je sais que tu ne le feras pas." Shiro tapota son épaule et se releva avec un petit grognement. "Maintenant, va te rendormir. Repose-toi autant que tu le peux. Tu auras un examen tôt, demain matin."
Ryûji l'avait presque oublié. Un coup d'œil à la pendule sur le mur lui fit comprendre qu'il était beaucoup plus tard qu'il ne l'aurait pensé. Il ne restait plus que quelques heures avant que les autres ne doivent se réveiller. "Oh non," dit-il avant de se remettre debout prestement.
Au moment où il le fit, son regard se tourna vers le tiroir où Shiro avait rangé le Kurikara. Le fait de savoir qu'il serait soigneusement gardé par le professeur allégeait le poids sur ses épaules. Il sortit de la chambre, le pas plus léger que lorsqu'il y était entré. Le problème n'était pas encore résolu, mais venir voir le père de Rin l'avait considérablement réconforté.
"Bonne nuit, sensei," dit-il en sortant.
"Bonne nuit, Ryûji-kun."
Il retourna silencieusement dans la chambre. Ryûji repensait à tout ce qui s'était dit et ce qui était arrivé. Quand il franchit la porte, il fut soulagé de constater que Rin dormait encore. Il la referma derrière lui aussi discrètement que possible, ne voulant pas troubler le sommeil de son ami, avant de retourner dans son lit. S'endormir fut encore plus difficile, cette fois. Ryûji commença à réciter tranquillement le même sutra qu'il avait fait répéter à Rin un peu plus tôt. Les mots avaient un rythme apaisant, familier.
Cette nuit-là, il s'endormit en pensant aux yeux bleus lumineux de Rin, et le réconfort qu'il avait trouvé en attirant son meilleur ami contre lui, en sécurité dans ses bras.
