Rin tourna la tête vers Ryûji pour ce qui devait être la huitième fois en vingt minutes. Non pas qu'il avait compté. Il avait l'esprit ailleurs. Ryûji n'était pas comme d'habitude. Rin l'avait remarqué depuis quelques jours déjà, et ce qui s'était passé la veille n'avait qu'aggravé son inquiétude. Ne pas écouter en classe ? Perdre à ce point son sang-froid ? Ce n'était tout simplement pas son genre. De plus, Ryûji semblait... fatigué.
Après l'examen, il avait eu l'air d'être revenu à son état normal. Ils avaient plaisanté ensemble, comme d'ordinaire, et ils s'étaient couchés assez détendus. Mais quand Ryûji l'avait réveillé ce matin, Rin avait vu des cernes sous ses yeux, et il s'était senti frustré.
"Rien n'a changé entre nous, Rin. Ce n'est pas censé être différent de s'écrire des lettres. Si l'un de nous est déprimé, heureux, en colère ou n'importe quoi d'autre, il peut toujours le dire à l'autre. C'est ce qu'on s'est promis, pas vrai ?"
Oui, c'est ce qu'on s'était promis... Rin serra les poings. Alors pourquoi tu ne me dis rien ?!
Mais il ne pouvait pas être en colère contre Ryûji. Il était aussi perturbé. Si son ami lui cachait quelque chose, c'était sans doute pour une bonne raison, non ? Rin se ressaisit et regarda de nouveau Ryûji tandis que ses doigts tripotaient les perles autour de son poignet. Retour à la case départ. Si Ryûji avait été à sa place, l'aurait-il réprimandé pour lui avoir caché des choses ? Ou lui aurait-il fait assez confiance pour savoir ce qui était bon pour lui ?
Que ferait Ryûji à ma place ? Rin baissa les yeux sur son cahier. Les paroles de son professeur n'étaient plus qu'un léger bourdonnement à ses oreilles.
Espèce d'idiot ! Je peux savoir pourquoi tu me caches des trucs ?! Fais-moi un peu confiance ! Je suis ton ami, non ?
Rin sourit. Oui. C'était ce que Ryûji aurait dit. Il ferma les yeux et se fit une promesse. Après le cours, il prendrait Ryûji à part et demanderait des explications.
Enfin, c'était ce qu'il avait prévu. Mais une fois l'heure de cours terminée, Rin fut retenu par leur professeur.
"Okumura." L'unique œil de Neuhaus le fixait. Il ne prêtait aucune attention aux autres adolescents qui s'agitaient autour de lui.
Lorsque Rin croisa son regard, Neuhaus lui fit signe de s'approcher. Son expression était plus grave que jamais. "Restez ici. Il y a quelque chose dont je voudrais vous parler."
Aïe ! Rin déglutit. Il a vu que je n'écoutais pas ? Il jeta un coup d'œil inquiet à Ryûji, mais retrouva rapidement son sourire.
"Je te rejoins plus tard," lui dit-il en enfilant la sangle de son sabre autour son épaule.
Ryûji, debout dans l'encadrement de la porte, fronça légèrement les sourcils. "On peut t'attendre."
Le regard de Neuhaus se tourna vers l'adolescent. Il y avait quelque chose d'assez intimidant dans la manière dont il le regardait. Ryûji en eut presque la chair de poule.
"Faites ce que vous voulez, mais faites-le dehors," lança brusquement le professeur. "Fermez la porte en sortant."
Ryûji hésita, mais Konekomaru l'entraîna dehors en le tirant par la manche. "Viens, Bon."
"T'inquiète ! Je t'enverrai un message. Ne m'attends pas," fit Rin d'un ton apaisant, maudissant son mauvais timing. Il allait devoir attendre ce soir pour parler à son ami.
"On devrait aller voir comment va Shima. On se retrouve là-bas, d'accord ?"
Ryûji hocha enfin la tête à la suggestion de Rin. "À plus, alors," dit-il.
Un fois qu'il eut refermé la porte, Rin s'approcha de son professeur. "Euh... Qu'y a-t-il, Sensei ?" demanda-t-il d'une petite voix.
Neuhaus fixa Rin d'un air froid. Quand il parla, son visage comme sa voix restèrent impassibles.
"Votre père est de retour. Sa mission s'est achevée rapidement, mais il n'en est pas revenu indemne. On m'a chargé de vous amener à lui."
Rin écarquilla les yeux et en oublia presque aussitôt ses propres soucis. "Le... Le vieux est... Je veux dire, mon père ! Il est blessé ? Il va mal ? Yukio est au courant ?"
"Je n'ai pas été informé des détails. Venez. Ne perdons pas de temps."
Neuhaus contourna Rin de sa démarche bancale et s'approcha de la porte avant de sortir un trousseau de clé de sa poche. Il jeta un bref coup d'œil à son élève et glissa l'une des clés dans la serrure.
"Dépêchez-vous. J'ai d'autres choses à faire."
La gorge de Rin se serra d'inquiétude et il hocha la tête, suivant son professeur. Il se rappelait de sa conversation avec son père le matin même, quand il lui avait dit qu'il serait de retour en fin de journée. La mission de son père était simple, et Rin ne se serait jamais douté que quelque chose aurait pu lui arriver.
Son esprit était tellement confus lorsqu'il traversa la porte en compagnie de Neuhaus qu'il ne remarqua pas l'herbe sous ses pieds avant que le déclic de la porte ne fasse écho à travers la clairière sombre et vide. Rin cilla et regarda autour de lui. C'était le même endroit que celui où Shiro les avait conduit pour leur premier cours de Pharmacologie anti-démons.
Un frisson lui parcourut la nuque, et les poils de sa queue s'hérissèrent malgré-lui. Rin fronça les sourcils et se retourna lentement vers son professeur.
"S... Sensei ?"
L'homme commença enfin à manifester une émotion. Il y avait quelque chose de sombre, de menaçant dans son regard. Neuhaus eut un sourire glacial.
"Quelle chance... Je ne pensais pas que ça serait si facile," dit-il à la grande confusion de Rin. "Quand je pense que j'ai enfin réussi à te conduire ici après tout le mal que je me suis donné... Tu n'es qu'un pauvre imbécile sans tes protecteurs autour de toi."
L'instinct de Rin lui criait de s'enfuir sans réfléchir plus longtemps. Il fit quelques pas en arrière. "Où est mon père ? Qu'est-ce qui se passe ?"
Après tout le mal que je me suis donné...
"Vous..." Rin déglutit. "Vous étiez vraiment après moi..." Les goules... une fois l'examen terminé, il avait pensé que tout n'avait été qu'un test. Que tout faisait partie de l'épreuve. Il avait baissé sa garde.
"Où est mon père ? Et Yukio ?!" exigea Rin en fixant l'homme devant lui, serrant les poings. "Si vous leur faites du mal... !"
"Que feras-tu ?" Le sourire de Neuhaus s'élargit. Il releva les manches de son manteau sans rompre le contact visuel. Il démêla lentement les bandages entourait ses bras. "Si ton père n'a pas pu se protéger lui-même, qu'est-ce qui te fait penser que tu auras un meilleur sort ?" railla-t-il.
Les yeux de Rin s'écarquillèrent et son cœur manqua un battement. Sa respiration était bloquée dans sa gorge et la vibration se répandait dans tout son corps. C'était comme si sa peau était en feu. Sa respiration s'accéléra et ses yeux se posèrent sur les nombreux cercles et marques qui se révélaient peu à peu sur les bras de son professeur.
"Qu'avez-vous fait ?" Sa voix était anormalement caverneuse. Ses yeux bleus rougeoyaient et il sentait le Kurikara devenir chaud dans son dos.
"Hmm, qui sait..." Neuhaus sortit une dague tranchante de l'une de ses poches, qui étincela sous la lumière du soleil de l'après-midi. "Aucune importance. Je n'ai jamais eu l'intention de te le dire," fit-il calmement avant de soulever la lame et d'entailler son propre bras. Du sang coula le long de sa peau.
"Maintenant, venez !" cria-t-il, et des mains jaillirent des cercles gravés sur son bras pour se jeter sur Rin.
"Argh !" cria Rin quand les mains lui saisirent les poignets et les chevilles, le plaquant contre le tronc d'un arbre. Le choc lui avait coupé le souffle et avant qu'il n'ait pu reprendre ses esprits, une des mains enserra son cou. Rin tenta d'écarter les doigts en putréfaction de sa gorge. "S... Sensei ! A-Arrêtez... ça !"
"Qu'as-tu donc ? Ne me dis pas que c'est là tout ce qu'il faut pour te vaincre."
Les doigts autour de son cou se resserraient au fur et à mesure des paroles de Neuhaus. L'homme le dévisageait attentivement. "Tu as pu repousser mon Naberius. Ne pense pas que cette stimulation de faiblesse réussira à me berner !"
Mais à la grande colère de l'homme, l'étincelle lumineuse dans les yeux de Rin avait disparu. Il laissa échapper un grognement de frustration, et l'instant d'après, une grande goule surgit de l'arbre et atterrit devant Rin. Elle ne le quitta pas des yeux tout en avançant vers Neuhaus et elle était à ses pieds lorsqu'il reprit la parole.
"Dois-je également m'occuper de ton petit frère ?"
Une nouvelle fois, son cœur d'emballa. Rin sentit une chaleur étouffante embraser son corps et ses doigts s'enfoncèrent profondément dans la main qui retenait sa gorge. La créature le retenant s'agita, comme prise de douleur. Des miasmes éclaboussèrent sa peau, mais malgré ses doigts trempés, Rin garda ses yeux bleus brillants fixés sur Neuhaus.
"Ne... touche pas... à mon frère !" grogna-t-il, découvrant ses crocs aiguisés. Chacune de ses expirations se muait en grondement sourd. Des étincelles bleues commençaient à courir sur sa peau. Elles crépitaient doucement à ses oreilles, comme des murmures aguicheurs.
"Si tu t'approches de près ou de loin à ma famille..." Rin se releva, déchirant presque le tissu enveloppant son épée. "Je vais... Je vais..." Il ne savait pas ce qu'il faisait. Pourquoi prenait-il son épée ? Non, il n'avait pas besoin de son épée. Il pouvait parler, pas vrai ?
Rin baissa les yeux sur sa main. Il serrait si étroitement le pommeau de son arme que ses phalanges en étaient blanches. Son bras tremblait. Dégaine le. Il avait besoin d'une arme. Le regard de l'adolescent oscilla entre l'épée et le bracelet à son poignet.
Ryûji.
Neuhaus les traquerait sûrement tous. C'était la seule solution.
Rin dégaina l'épée.
Et le monde s'embrasa.
Des flammes bleues jaillirent autour de lui, et il cria. Chaque pore de sa peau était comme brûlé vif. La douleur ne dura qu'un moment. Puis, le soulagement. Un soulagement comme il n'en avait jamais ressenti. Les flammèches lui léchaient délicatement la peau. Ses oreilles s'allongèrent et sa mâchoire s'ouvrit légèrement pour accueillir ses nouveaux crocs.
Il tomba dans l'herbe. Les mains qui l'avaient saisi n'étaient plus que des tas de cendres. La queue de Rin s'échappa de sous sa chemise, battant l'air dans une traînée d'étincelles. Rin pouvait entendre les voix des démons sylvestres. Ils hurlaient de terreur.
Et c'était bon.
"C'est..." Lorsqu'il baissa les yeux sur Rin, une vague de mépris saisit Neuhaus. De la frayeur, aussi, mais elle était submergée par les cris d'agonie de sa femme marqués au fer rouge dans sa mémoire, et par la douleur inexorable qui l'habitait encore. Répugnante créature, pensa-t-il tandis qu'une fureur sourde grondait dans sa poitrine.
"Voilà ce que je voulais voir. Ces flammes bleues... Tu m'as enfin montré ta vraie nature, Fils de Satan !"
La goule devant Neuhaus lui asséna un véloce coup de queue. Le membre alla s'écraser contre le visage de Rin, mais sa tête ne fit que vaciller sur le côté alors que le coup semblait assez puissant pour propulser un homme plusieurs mètres en arrière.
Rin feula. La douleur cuisante sur sa joue ne faisait qu'attiser la colère consumant sa poitrine à laquelle se mêlaient la peur qui bourdonnait dans ses oreilles.
... Pour qui le prenait cette goule ? De quel droit touchait-elle un être aussi puissant que lui ?
Le demi-démon rugit et bondit en avant, saisissant l'épée de ses deux mains. Ses pupilles se rétractèrent jusqu'à la taille d'une épingle lorsqu'il enfonça sa lame dans la chair en décomposition de la goule. Encore. Encore. Ce n'était pas assez. Rin laissa échapper un puissant hurlement et ses flammes s'étendirent le long de son épée, atteignant rapidement le démon qui crissait sous lui. Il prit feu, et la forêt se colora un instant en bleu sous cette lumière spectaculaire.
Les cris diminuaient en nombre. Les démons courraient pour leur vie. Rin ne ressentait plus que la colère et la faim. Sa poitrine lui pesait, chaque muscle débordait de son pouvoir. Ce n'était pas assez. Rin se baissa à la hauteur du démon agonisant et rampa à travers les flammes bleues qui semblaient revenir graviter autour de son corps.
"Rrr...raaa...ghh…" Rin ouvrit la bouche, mais seuls des grognements en sortirent.
"Il semblerait que tu ne sois plus qu'un fauve irréfléchi. Tellement pathétique." susurra Neuhaus lorsque la créature à ses pieds rampa un peu plus près. La vue qui s'offrait à lui le rendait malade. Il tendit de nouveau son bras ensanglanté et d'autres mains en sortirent pour se jeter sur Rin, mais elles se désintégrèrent aussitôt à son contact. "Tch !" Neuhaus sauta en arrière pour mettre plus de distance entre eux et serra les dents lorsqu'une douleur sourde parcourut la jambe sur laquelle il s'était appuyé. L'homme sortit une bonbonne d'eau bénite et la lança sur son adversaire qui s'élançait dans sa direction.
Rin eut un cri choqué lorsque l'eau bénite grésilla sur sa peau. Les flammes s'affaiblirent légèrement, touchées par le liquide sacré. Le demi-démon s'emporta et s'ébroua pour faire partir l'eau tandis que des zébrures et ampoules bourgeonnaient sur sa peau, mais guérissaient aussi vite qu'elles apparaissaient. Quand il releva les yeux vers Neuhaus, ses iris étaient dentelés et brillants. Ce n'étaient pas les yeux d'un être humain. Il grogna et haleta avant de se jeter en avant avec un rugissement emplit de rage.
Comme je le pensais. "Alors l'eau bénite fonctionne, même si tu es couvert de peau humaine." Cette confirmation ne fit que renforcer la détermination de Neuhaus. Cette... chose n'était pas humaine. Okumura Rin devait être exterminé.
Les effets de l'eau bénite ne le retenaient cependant pas assez longtemps. Neuhaus lança tout de même une nouvelle bonbonne et courut dans la direction opposée. Il atteignit le large pentagramme qu'il avait tracé avant d'emmener Rin dans cet endroit. Après s'être assuré que l'autre était encore loin, il commença à marmonner une incantation en faisant couler son sang sur le dessin. En quelques secondes, une goule géante émergea du sol. C'était le plus puissant Naberius que Neuhaus pouvait invoquer.
"Attaque !" ordonna-t-il, et l'immense masse de muscles devant lui fonça droit sur Rin, qui les avait presque rattrapés. Cette fois-ci, lorsque ces bras massifs le percutèrent, le demi-démon fut propulsé à l'autre bout de la clairière.
Rin percuta un arbre qui se déracina sous l'impact . Il glissa sur l'herbe, le corps tremblant. Sa colonne vertébrale et ses côtes en morceaux se remettaient difficilement en place. Des râles rauques lui échappèrent lorsqu'il se releva, regardant la goule s'avancer vers lui.
Tue-la. Détruis-la.
Le demi-démon courut vers la goule, brandissant son épée pour entailler une large partie de son ventre. La goule cria lorsque les flammes bleues brûlèrent l'intérieur de son corps à travers sa blessure mais surmonta sa souffrance pour tenter d'atteindre Rin de ses longs et épais doigts en décomposition. Sa main s'enroula autour du corps du demi-démon et l'écarta brusquement, arrachant Rin à la garde de l'épée qui resta enfoncée dans le corps de la goule.
Ce fut avec une satisfaction morbide que Neuhaus regarda son Naberius commencer à écraser la tête de Rin.
"AAUUGGH !" Rin hurla et se tordit dans l'étau qui se resserrait sur lui. Le sang lui montait à la tête, les battements de son cœur l'assourdissaient et il ne pouvait plus rien voir. Douleur. Mal ! Il avait mal ! Il cria plus fort lorsque sa tête fut tirée vers le haut, comme si la goule monstrueuse essayait de la détacher de son cou.
Mal ! Assez ! Assez !
Rin rouvrit les yeux, le regard fixé sur la paume putréfiée et rugit une fois de plus. Des flammes bleues déferlèrent sur le Naberius qui vagit de douleur, la peau bouillonnante et brûlée. Rin desserra l'étau qui comprimait sa poitrine d'un geste qui paraissait d'une force bien trop gigantesque pour son propre corps. Il enfonça ses doigts dans les membres de la goule, déchirant sa chair au fur et à mesure qu'il lui grimpait dessus. Les autres mains tentaient de le saisir tandis qu'il cherchait à récupérer son épée toujours enfoncée dans le ventre de la bête.
"Oh, certainement pas !"
Neuhaus invoqua plus de mains pour arrêter Rin dans sa progression. Elles s'agrippèrent à ses vêtements et à ses cheveux, mais l'adolescent parvenait à leur échapper. Puis, l'une d'entre elles attrapa sa queue et tira brutalement dessus. Le corps du demi-démon s'arqua en arrière et il eut un cri de douleur. Les flammes bleues fluctuèrent et s'affaiblirent, ce qui permit aux autres mains de le saisir et de le maintenir au sol jusqu'à l'immobiliser totalement.
"Hah... Hahaha..." Un léger rire sardonique s'échappa de la gorge de Neuhaus. Le son fit écho autour de lui un petit moment pendant que l'homme baissait les yeux sur la bête à ses pieds qui se convulsait de douleur. Ça y est, pensa-t-il en se rapprochant. Ça y est. C'était ce qu'il avait rêvé de voir. Oh, comme il avait attendu ce jour. Ce jour où il aurait enfin sa revanche. Ces flammes bleues avaient brûlé plus que son corps cette nuit, elles avaient brûlé plus que sa famille - elles avaient consumé son âme entière, le laissant lui, l'unique survivant, avec une haine qui chaque jour le dévorait un peu plus de l'intérieur.
Aujourd'hui, sa plaie à vif pourrait enfin se refermer.
Ce fut dans cet état d'esprit que Neuhaus atteignit son Naberius et retira l'épée qui y était plantée. Une traînée de sang noir - les miasmes - se répandit sur l'herbe à ce mouvement et toucha une partie de sa peau. L'homme ne prêta aucune attention à ses propres blessures. Il n'était plus qu'habité par son désir de vengeance. il traîna l'arme derrière lui en s'avançant vers l'adolescent à terre. Il ne dit pas un mot avant d'être debout devant le fils de Satan.
"C'est la fin pour toi," proclama-t-il en brandissant le Kurikara contre la gorge du démon.
Rin leva les yeux vers l'homme, la lame pressée contre sa peau. La douleur. Il avait tellement mal. Il ne pouvait pas bouger. Cette main continuait d'agripper et de tirer sur sa queue et peu importe ce qu'il faisait, c'était comme si toute la force de son corps était drainée. Il ouvrit la bouche et laissa échapper un faible grondement en essayant de se dégager mais ne parvint qu'à se tordre légèrement.
BLAM!
Un morceau de terre près du pied de Neuhaus se décolla soudain du sol et Shiro leva son fusil, la tête de son collègue dans son viseur. La porte par laquelle il était entré était à demi ouverte. Durant le combat, personne n'avait remarqué son entrée.
"C'était un coup de semonce." Sa voix était dangereusement basse et sa posture solide. "Jette cette épée. Rappelle tes goules. Maintenant."
"Toi !" Neuhaus releva la tête, choqué. Il fixa Shiro, furieux et incrédule, mais ne répondit pas à la menace. Il ne fit que resserrer sa prise sur l'épée. "Que fais-tu ici ?" demanda-t-il.
"Jette l'épée par terre et rappelle tes goules !" tonna Shiro. "Tu veux parler ? Alors écarte cette épée de mon fils !"
"Ton fils ?" Neuhaus ricana à ce mot. "Cet animal, ton fils ? Ouvre les yeux et regarde le bien ! C'est une abomination."
Shiro baissa les yeux sur Rin qui continuait à se débattre et à grogner faiblement. Toute conscience était absente des yeux de l'adolescent. Mais Shiro semblait ferme et assuré lorsque son regard se planta à nouveau dans celui de Neuhaus.
"C'est mon fils. Et tu vas éloigner cette lame de son cou." siffla dangereusement Shiro, visant toujours la tête de l'homme. "Maintenant. Dernier avertissement."
"Tch." Neuhaus considéra le fusil, immobile. Il n'avait pas peur de la mort. S'il devait renoncer à sa vie pour éliminer Satan et sa progéniture, il le ferait. Mais en aurait-il le temps ? Qui serait plus rapide - l'homme tenant une arme à feu, ou celui tenant l'épée ?
Ce fut seulement ce désir de certitude, l'assurance qu'il pourrait partir sans regrets, qui lui fit écarter l'épée. Ses goules restèrent cependant en place. Derrière lui, le Naberius qu'il avait invoqué grogna en faisant un pas de plus en avant. Les mains retenant Rin au sol de bougèrent pas non plus.
"Tu n'aurais pas dû venir ici. Je n'ai aucune envie de me battre contre toi." Les seuls qui intéressaient Neuhaus étaient les fils de Satan, en particulier celui qui avait hérité des ses maudites flammes. Mais... Cet homme n'était pas non plus à prendre à la légère. Après tout..
"Non, c'est peut-être pour le mieux," dit-il calmement. "Tu es un homme dangereux, tu mérites autant la mort. Dissimuler les fils de Satan... As-tu perdu l'esprit ?! Tu aurais dû les éliminer bien avant !"
Neuhaus observa Shiro avec attention. Il pointa l'épée devant lui, ignorant la sueur sur son visage et le sang qui suintait le long de ses bras. Il n'était pas un Paladin, mais tant qu'il la tenait, il avait l'avantage. La bête ne reviendrait pas à son état normal sans l'épée.
"Parle, Fujimoto Shiro. Dis-moi pourquoi je devrais vous autoriser à partir d'ici vivants."
"Tch." Shiro grinça des dents. Les plis entre ses sourcils semblaient avoir doublé en nombre. "Neuhaus. Je sais ce que tu as vécu. Je sais pourquoi tu veux le tuer, et je peux voir pourquoi tu veux me tuer. Mais nous tuer ne les ramènera pas. Alors rappelles tes sales goules. Fin des négociations."
Les yeux de Neuhaus se plissèrent. "Me prends-tu pour un sot ?" Les ramener était impossible. Il le savait, lui entre tous. C'était pour cette raison qu'il avait besoin d'en finir une fois pour toutes !
"C'était loin d'être une négociation, encore moins un argument suffisant pour me convaincre de quoi que ce soit. Alors c'est à mon tour de te faire entendre raison." Son regard glacial dissimulait à peine son animosité. Ses bras commençaient à le faire souffrir, mais il ne bougea pas d'un centimètre en reprenant la parole.
"Je ne connais pas les détails derrière ta décision de les prendre en charge, et je m'en moque. Que tu aies ressenti une sorte de devoir envers eux, ou que tu aies été manipulé par un pacte quelconque, tout cela importe peu à présent. Ce qui est clair, c'est que tu t'es pris d'affection pour ces abominations. Ton expression est bien trop transparente lorsqu'ils sont concernés." Une grimace dégoûtée déforma son visage, mais il poursuivit sur le même ton froid. "Dans ce cas, s'ils sont comme des... fils pour toi, accorde-leur cet échappatoire. Fais-le... avant que Satan de prenne le contrôle sur toi aussi."
"C'est ce qui nous différencie toi et moi. Satan ne prendre jamais possession de moi. Pas aussi longtemps que je vivrai," grogna Shiro. Mais lorsqu'il rouvrit la bouche pour réitérer sa demande, la situation bascula.
Neuhaus s'était concentré sur le Paladin et le canon de son fusil. En conséquence, les mains qui maintenaient Rin au sol avaient réduit leur emprise. La queue de Rin glissa entre les doigts putrides.
Le demi-démon poussa un rugissement en sentant ses forces lui revenir et ses flammes se ravivèrent brusquement pour brûler les mains sur son corps. Ses yeux étaient aussi sauvages qu'avant, mais cette fois-ci, ils étaient fixés sur l'homme tenant son épée. L'homme qui avait menacé sa vie. Il cria et se jeta en avant.
"Rin, non !"
Plusieurs choses arrivèrent en même temps, mais pour Rin, seule l'une d'entre elles comptait. Il y avait un obstacle sur son chemin. Quelque chose l'empêchait d'atteindre Neuhaus. Rin fonça sans hésiter lorsque deux bras puissants l'entourèrent et il enfonça ses ongles dans le corps contre le sien, déchirant le tissu, déchirant sa chair.
Un grognement familier résonna dans ses oreilles.
Rin se figea. Sa respiration s'accélérait au rythme des souvenirs qui surgissaient dans son esprit. Première année. Il était tellement furieux. Ils ne voulaient pas laisser Yukio tranquille. Ils lui faisaient du mal. Il n'avait pas pu s'en empêcher.
"... P...a...pa...?" Rin détourna lentement son regard de Neuhaus vers le corps pressé contre le sien, puis au visage de son père à moitié caché dans son épaule. "Papa... !" souffla-t-il, ses pupilles se dilatant tandis que sa respiration s'accélérait.
"Chut…" Les bras autour de Rin le serrèrent plus fort. "Tout va bien. Ça va aller," murmura Shiro dans son oreille.
Neuhaus, qui dans la lutte avait reculé trop vite et était tombé au sol, observait la scène devant lui, choqué. Les flammes qui entouraient Rin s'étaient affaiblies, et en réponse, celles de l'épée dans sa main avaient aussi diminué. Seule une lymphatique lueur bleue persistait sur la lame à présent, mais celle-ci était elle-même assombrie par le sang qui la recouvrait - le sang de Shiro.
Son cerveau essaya d'analyser la situation. Pourquoi cet homme s'était-il interposé ? Après tout ce que Neuhaus avait dit et fait... Pourquoi avait-il... ?
Neuhaus les fixa, mais son œil se focalisa sur l'expression douloureusement familière de son élève. C'était le visage qu'il voyait dans le miroir à chaque fois qu'il pensait à ce qu'il avait fait - à ce qu'il avait été forcé de faire à sa famille. Les murmures réconfortants de Shiro parvinrent à ses oreilles. Cette vision de tendresse devant lui était plus que dérangeante.
Un puissant grognement le sortit de sa transe. La goule à quelques mètres d'eux régissait déjà. Elle était liée à son maître et devait le protéger du danger, et elle balançait à présent son bras en direction des deux personnes en face de lui.
"Assez !" Ordonna Neuhaus d'une voix claire. l'ordre avait été prononcé presque à la dernière seconde, mais son effet fut instantané. C'était comme si le temps s'était arrêté. La main du Naberius s'arrêta net. Ses doigts épais s'était presque refermés sur Shiro et Rin qui s'étaient raidis dans leur étreinte. Seule une brise passagère vint troubler l'état de stase de la scène lorsque l'herbe à leurs pieds s'agita sous sa force. Du sang tomba sur le sol, imprégnant la terre.
Rin resta immobile, le visage enfoui dans la poitrine de Shiro qui l'y maintenait de sa main pendant que la goule reculait. Les battements frénétiques de son cœur résonnaient fortement dans ses oreilles. Il avait encore craqué. Il avait perdu le contrôle. Il ne savait pas ce qui venait de se passer, mais des gens étaient blessés et tout était de sa faute.
Même lorsqu'il releva la tête, il pouvait voir son visage se refléter dans les lunettes de son père. Il n'avait même pas l'air humain.
Rin fit un pas en arrière, les flammes crépitant doucement au bout de ses doigts. Ses yeux errèrent sur les entailles au niveau des côtes de Shiro et le sang qui coulait le long de son bras, à travers le tissu noir de sa veste. Il se reporta ensuite sur Neuhaus, atone et les bras couverts de blessures auto-infligées.
"Pourquoi... ?" Rin serra les poings, ses yeux grand ouverts emplis de peur et de panique. "Pourquoi cherchez vous à me tuer ?! Pourquoi vous faites ça ?!"
Pourquoi ?
Neuhaus fixait Rin d'un air indéfinissable. La réponse était simple. Elle avait toujours été simple... jusqu'à maintenant. Il ne voulait pas le reconnaître, mais il ne pouvait pas non plus le nier. Le visage juvénile de son vis-à-vis le poussait à un conflit intérieur. L'image rémanente de son apparence démoniaque ne lâchait pas sa rétine, mais le regard perdu qu'il affichait maintenant laissa voir une part de lui que Neuhaus n'avait pas voulu affronter. En fin de compte, Rin Okumura n'était qu'un enfant.
"C'est mon fils."
Il laissa tomber l'épée au sol.
"Je suis un rescapé de la Nuit Bleue," commença placidement Neuhaus, plantant son regard droit dans ses yeux désespérés. Il ne prêta pas attention au prêtre debout entre eux. Ce n'était pas à lui qu'il s'adressait. "Durant quelques instants, Satan a pris possession de mon corps. Il m'a forcé à tuer ma famille de mes propres mains. Je l'exècre, lui, et tous les démons qui lui sont liés," dit-il, intérieurement reconnaissant d'entendre une colère familière dans ses mots.
Neuhaus se releva lentement, soucieux de ses blessures. Son regard resta droit sur Rin ; une part de lui était méfiante, et peut-être même désireuse de se dire que la scène devant lui n'était qu'une illusion sur le point de se briser.
Un jour, il se rendrait peut-être compte que c'était le cas.
"Tu es une menace," poursuivit Neuhaus sans ressentir la moindre envie de se contenir plus longtemps après tout ce qu'il avait déjà fait. "Ce serait une grande faveur que je ferais à tous en me débarrassant de toi ici-même, mais... " Un sourire dérisoire atteint ses lèvres. La soif de tuer ce qu'il avait appelé une abomination était comme hors de portée. Neuhaus leva l'une de ses mains et la contempla. Du sang glissait le long de ses doigts. Il ferma son unique œil et laissa son bras retomber le long de son corps.
"Accroche-toi à cette toute dernière parcelle d'humanité que tu possède encore, Okumura Rin. Accroche toi-y si tu veux survivre, mais sache bien que cela ne sera pas suffisant. Il y en aura d'autres, comme moi, d'autres qui ne seront pas aussi indulgents. Tiens toi prêt."
Sur ces mots, Neuhaus tourna les talons. Il s'approcha du pentagramme d'invocation qu'il avait fait d'un pas lent et instable, et après avoir brisé le sceau qui maintenait le Naberius dans ce monde, il disparut dans les bois sans une parole de plus.
Un long silence plana au-dessus d'eux. Même la forêt semblait anormalement muette. Les seuls sons provenaient des doux crépitements des flammes de Rin. Les mots de Neuhaus résonnaient dans sa tête, vrillant et tourbillonnant parmi ses pensées. Rin était une menace. Il le savait parfaitement. Même à l'instant, en regardant ses mains, il le savait. Ses ongles étaient pointus comme des griffes et les flammes dansaient sur sa peau.
Mais alors, juste sous ses yeux, ses mains retournèrent à leur état normal et les flammes disparurent dans un léger "whoosh!". Rin leva les yeux pour voir Shiro, le Kurikara rengainé à la main. Son manteau était déchiré au niveau de l'avant-bras et du sang en coulait. C'était entièrement de sa faute...
"Papa..." Commença faiblement Rin lorsque son père se tourna vers lui. "Je suis déso-"
"Non." Shiro s'approcha de lui et posa une main ferme sur la base de sa nuque. "Tu n'as rien fait de mal."
"Bien sûr que si !" Rin secoua la tête et se recula. Shiro fronça les sourcils et le laissa s'écarter. "Je... J'ai toujours fait ça, c'est juste pire maintenant ! Rien n'a changé ! Je suis le même qu'avant ! Le professeur Neuhaus avait raison, peu importe ce qu'en disent les autres ! Je suis une menace pour les autres et je serai bien mieux mo-"
"N'essaie même pas Rin!" La voix de son père était forte et intimidante, et il sentit la phrase mourir dans sa gorge. Shiro avait l'air... hors de lui. Rin n'avait jamais vu son père aussi furieux. "N'essaie même pas de finir cette phrase !" continua-t-il, la mâchoire serrée et les yeux perçants. C'était comme si ses blessures n'étaient même plus là. Shiro baissa la tête, les lèvres serrées et la frustration clairement visible dans ses épaules tendues.
"Non, Rin. C'est moi qui suis désolé."
Rin releva brusquement les yeux vers son père tandis que Shiro poussait un profond soupir.
"Je croyais que la meilleure façon de te protéger était de te séparer complètement des flammes. Mais j'ai eu tort." Shiro s'approcha de son fils et retira l'étui de son épaule. "Ça va aller. J'ai encore des choses à me faire pardonner, mais... on va arranger ça." Il glissa le Kurikara dans son étui et le remit à son fils qui le regardait encore d'un air hébété.
"... Comment ?" murmura Rin, se sentant plus perdu que jamais.
"Je ne sais pas encore," admit Shiro. Mais il afficha ensuite un large sourire qui apaisa Rin presque immédiatement. "Laisse ton vieux s'occuper de ça. Je trouverai un moyen. Ce vieux crâne a encore de l'utilité." Il sortit son trousseau de clés et le fit tourner autour de son doigt. "Maintenant, rentrons. Yukio et Ryûji-kun doivent mourir d'angoisse. Tu es parti un long moment."
Rin écarquilla les yeux. Il les avait complètement oubliés ! Il remit rapidement le Kurikara sur son épaule et sortit son téléphone.
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"Merde..." Rin se passa la main sur le front.
Shiro et Rin utilisèrent la clé de l'Académie pour arriver dans le hall d'accueil à la décoration luxueuse.
"Rin, tu rentres au dortoir." Shiro sortit son portable avec sa main valide et fronça les sourcils. "Il ne devrait pas faire trop sombre. J'ai quelques affaires à régler."
"Attends, et pour ton bras ?" s'exclama Rin. "Tu dois voir un docteur !"
Shiro se tourna vers lui et sourit. "Ne t'en fais pas. Je passerai par l'infirmerie sur le chemin. Toi, occupe-toi de rentrer dans ta chambre, Ryûji-kun doit être mort d'inquiétude." Il remit son portable dans sa poche et ébouriffa les cheveux de Rin d'un geste paternel.
Mais Rin ne se plaignit pas. Il regarda simplement son père d'un air encore plus préoccupé. Il agissait bizarrement... mais il ne pouvait pas mettre le doigt sur ce qui clochait. Il ferait sans doute mieux de l'écouter. Il avait déjà fait assez de dégâts comme ça. "D'accord," marmonna-t-il avant de passer la porte.
Sa route jusqu'au dortoir fut longue et pesante. Rin se sentait étrangement vide. Les mots de Neuhaus étaient moins clairs dans son esprit, mais ils restaient présents. Ce qui l'avait le plus marqué, c'était le regard de son professeur, son intensité. Si accusateur. Si désespéré et furieux. Il n'avait jamais vu personne le regarder de cette façon. Il fit rouler les perles à son poignet entre ses doigts, heureux qu'elles n'aient pas été brûlées ou endommagées dans son combat.
Rin s'arrêta à l'extérieur du dortoir et fixa pensivement son mâlâ. Pourquoi... n'avaient-elles pas brûlé ? Des souvenirs flous de démons consumés par ses flammes lui revenaient en mémoire. Ils avaient été réduits en cendre. Alors... pourquoi pas ça ? Ryûji le saurait peut-être.
Il courut vers l'entrée et tourna la poignée. La porte grinça comme d'habitude lorsqu'il l'ouvrit, et il avait à peine mis le pied à l'intérieur qu'une voix familière retentit.
"R-Rin!"
Au grincement de la porte Ryûji s'était aussitôt tourné vers Rin. L'adolescent avait fait les cents pas dans le couloir pour calmer son inquiétude. Yukio était toujours à l'étage en train de veiller sur Shima, mais Ryûji n'avait pas pu rester avec eux. Konekomaru, qui ne voulait pas laisser son ami seul, l'avait rejoint, et il était resté prostré au sol, les bras croisés sur ses genoux. À présent, il s'était redressé, le dos droit et les yeux fixés sur Rin. Konekomaru eut d'abord l'air soulagé, puis inquiet et remarquant l'état du nouvel arrivant.
Ryûji fut le premier à dire tout haut ce qu'il pensaient tous les deux.
"Rin, mais-mais qu'est-ce qui t'est arrivé ?!" balbutia l'adolescent en dévisageant son meilleur ami. Ses cheveux étaient en bataille, ses vêtements en lambeaux. Sa veste était déchirée au niveau des coutures et des tâches noires, brûlées, parsemaient le reste de ses habits.
Des miasmes, pensa Ryûji avec un frisson.
"Tu vas bien ?" demanda Konekomaru, les yeux grand ouverts derrière ses lunettes. Il avait réalisé la même chose que lui.
Rin se rendit compte de son apparence, à laquelle il n'avait jusque là pas pensé. Il releva la tête vers Ryûji, la bouche entrouverte et les yeux traduisant une certaine panique qui s'agrandit après un coup d'œil vers Konekomaru qui se tenait à quelques pas.
"C'est... euh..." Rin referma sa veste en bafouillant, essayant de cacher les tâches de miasmes qu'ils avaient de toute façon déjà vues. Il ne pouvait pas dire que Neuhaus l'avait attaqué. Konekomaru lui demanderait sûrement la raison, et s'il lui disait... Qui pourrait prévoir sa réaction ? Allez, pense à quelque chose !
C'est alors qu'il se rappela de cette fille, à l'époque du collège, qui s'était évanouie au milieu d'un exposé. Elle avait été envoyée à l'infirmerie et n'avait pas eu à refaire son oral. Ils lui avaient gracieusement accordé cette exception. Est-ce que ça marcherait ?
"Je... Je ne... me sens pas très bien..." Rin se prit la tête entre les mains, faisant de son mieux pour parler d'un ton faible et pâteux.
Ryûji avait passé bien trop de temps en sa compagnie pour se laisser avoir, mais il comprit rapidement ses raisons. Si la situation avait été différente, Ryûji aurait sans doute taquiné Rin pour avoir ne serait-ce que tenté le coup. À la place, une réalisation beaucoup plus désagréable le frappa.
Les miasmes. Les goules. Le professeur Neuhaus.
... c'était du sang, sur sa manche ?
"K-Konekomaru, va chercher de l'aide !" Ryûji s'approcha rapidement de son ami, sa forte carrure parvenant à masquer Rin aux yeux de Konekomaru. Mais le plus jeune en avait déjà assez vu. "Dis à Yukio que Rin est rentré. Je vais l'emmener à l'infirmerie. Vous pourrez nous rejoindre là-bas," dit-il brusquement.
"O-Oui !"
Il y eut un moment de flottement - Konekomaru était clairement en train d'essayer d'analyser ce qu'il venait de voir, mais il ne prit pas longtemps avant de partir en courant dans les escaliers.
Lorsqu'il fut parti, Ryûji concentra à nouveau toute son attention sur Rin. Il le prit par les épaules, réduisant la seule distance qui les séparait encore. Il le jaugea rapidement de la tête aux pieds en essayant de calmer la panique qui l'avait envahit.
"Est-ce que tu saignes ?!" siffla-t-il entre ses dents, regardant à nouveau sa manche. "Rin, regarde moi, qu'est-ce que cet enfoiré t'a fait ?!"
Rin laissa échapper un soupir de soulagement au départ de Konekomaru. "Ce... Ce n'est pas mon sang," marmonna-t-il, essayant de maintenir sa veste fermée. "Sensei, il... Il m'a dit que Papa était blessé et m'a emmené dans la forêt avec une de ces clés spéciales. Puis il m'a attaqué et j'ai dégainé l'épée parce qu'il a dit qu'il allait s'en prendre à Yukio, et..." Rin inspira profondément, mais le souffle qui s'échappa de ses lèvres était tremblant et saccadé. "J-J'ai encore perdu le contrôle... Je ne sais... pas ce qui s'est passé, mais je sais qu'ensuite je... l'ai attaqué et... je ne pouvais pas m'arrêter et mon père, il-"
La malaise de Ryûji grandissait au fur à et à mesure qu'il écoutait Rin parler, jusqu'à ce qu'une sensation glacée lui envahisse les poumons. Sa poitrine se serra de colère, puis de peur. Il sentit sa respiration s'accélérer.
"J'ai encore perdu le contrôle..."
Ryûji se souvint des yeux bleus fiévreux de Rin, de ses mains agrippées à son T-shirt la nuit dernière lorsqu'il avait supplié pour sa clé en pleine crise somnabulisme.
Il a dégainé le Kurikara. Ça veut dire...
Pendant un instant, Ryûji sentit sur la peau ses bras une chaleur fantôme. Il rencontra le regard de Rin, y vit son désespoir, et se reprit immédiatement.
À quoi je pense ? Se dit-il, redirigeant une part de sa colère envers lui-même. Rin avait besoin de son aide, et lui ne pensait qu'à-
Il l'étreignit. "Ça va. Ça va maintenant," murmura-t-il maladroitement en entourant ses bras autour de la nuque de l'autre. Rin n'avait pas besoin d'en dire plus pour l'instant. Ryûji en avait entendu assez.
Rin se pressa contre son ami, sentant ses épaules se mettre à trembler. Chaque fois qu'il fermait les yeux, il pouvait revoir le bras ensanglanté de son père et le regard intense de Neuhaus. Alors il se focalisa sur la chemise devant lui.
"Ryûji... c'est le sang de mon père," murmura Rin, le souffle tremblant. "Je... Je l'ai attaqué alors qu'il venait me sauver."
Ryûji écarquilla les yeux. Il se figea sur place, puis resserra sa prise sur l'autre.
"Il va bien, n'est-ce pas ?" Un rapide hochement de tête de la part de Rin le rassura. La tension dans ses épaules retomba lentement.
"A-Alors ne t'en fais pas pour ça, d'accord ?" C'était difficile, mais après quelques secondes de plus, Ryûji s'écarta assez pour pouvoir scruter le visage de Rin. La détresse de son meilleur ami était loin d'avoir disparu.
"Sensei sait ce qu'il fait, je suis sûr qu'il saura gérer ça," dit-il, essayant de le calmer. "Il était déjà en train de chercher une solution pour le Kurikara, ça va aller. Ça ne se reproduira pas."
Rin hocha doucement la tête. Ryûji avait raison. Son père était fort et il n'y avait pas de raison de s'inquiéter pour lui. Surtout pour une blessure si superficielle. Pourtant, le souvenir du sang coulant le long de ses doigts ne voulait pas s'effacer. Et bien sûr, son père allait trouver comment s'occuper de ses flammes et de son épée, comme il l'avait dit quelques minutes plus tôt.
Il eut un moment d'arrêt. Ses sourcils se froncèrent et il releva la tête en direction de son ami. Comment pouvait-il être au courant de ce que son père lui avait dit ? Tout de même pas... Il fouilla dans ses souvenirs précédant l'attaque et se souvint que Ryûji lui cachait quelque chose. Il était encore secoué par les événements, mais c'était le moment où jamais.
"Quoi ?" murmura-t-il en tentant d'avoir un ton ferme. "De quoi... de quoi est-ce que tu parles ? Qu'est-ce qui se passe pour le Kurikara ?"
"Ah." Les yeux de Ryûji s'écarquillèrent lorsqu'il se rendit compte de ce qu'il venait de laisser échapper. Il détourna honteusement le regard, mais une part de lui était soulagée de pouvoir enfin parler à Rin de ce qui se passait. "En fait-"
"Nii-san !" Yukio dévala les escaliers, Konekomaru à ses talons. "Nii-san, tu vas bien ?" Il s'arrêta à côté de Ryûji, bousculant presque ce dernier.
"Ç-Ça va. T'en fais pas pour moi, Yukio." Rin tenta d'afficher un sourire rassurant sur ses lèvres, mais Yukio pinça les siennes.
"Viens, il faut que tu te soignes. Père m'a prévenu par texto." Yukio jeta un coup d'œil à Ryûji en prenant le poignet de son jumeau. "Rester ici ne t'aidera pas."
"Oui, c'est bon, j'y vais." Rin se dégagea de la prise de Yukio et le suivit à l'étage, non sans lancer un dernier regard à Ryûji. Quelques secondes plus tard, ils étaient hors de vue.
"Qu'est-ce que vous faisiez ?" Demanda Konekomaru, fixant Ryûji depuis la dernière marche des escaliers. L'expression du jeune homme était manifestement troublée, et ne s'arrangea pas devant l'absence de réponse de son camarade.
"Bon, qu'est-ce qui se passe ? Rin-kun t'a parlé de ce qui est arrivé ?"
Ryûji retint un grognement frustré. Si seulement ils étaient arrivés quelques minutes plus tard... Soudainement, il se sentit épuisé et l'irritation persistante qu'il ressentait - contre lui-même, contre cette situation - rendaient les choses encore pire. Il essaya d'adoucir son expression en se retournant, mais il ne put regarder Konekomaru dans les yeux. Il baissa la tête et essaya de le contourner, le regard fixé sur les marches. "Ce n'est rien. Viens, suivons-les."
Ryûji ne put gravir que deux marches avant que Konekomaru ne le retienne par la manche. "Bon.. !" Le plus petit des deux fixait Ryûji d'un air troublé. Ryûji se tendit, mais ne se retourna pas.
"Je suis inquiet pour lui, moi aussi !" lui rappela Konekomaru d'un air de reproche. "Ne cache pas ce genre de choses !"
"N-non, je !" Ryûji ravala sa culpabilité et se força à regarder son ami dans les yeux. Il se sentait écœuré de sa propre conduite. "Je ne sais pas ce qui s'est passé," mentit-il. Il essaya de se rassurer en se disant qu'il ne cachait qu'une partie de la vérité : effectivement, il ne connaissait pas tous les détails. "Tout ce que je sais, c'est que Rin s'est fait attaquer et que Sensei s'occupe de tout. Alors, vas-y, " insista-t-il. Il soutint le regard de Konekomaru, et son expression devait avoir l'air assez sincère, car l'autre adolescent finit par lâcher sa manche et hocha doucement la tête.
"Allons-y," déclara tranquillement Ryûji en évitant une fois de plus son regard. Ils se dirigèrent sans un mot vers l'escalier, gardant une petite distance entre eux. C'est seulement lorsqu'ils approchèrent de l'infirmerie que Konekomaru rompit le silence.
"Ryûji... Je suis désolé."
Il y eut un petit silence. Puis, Ryûji secoua la tête. "Non, ne t'en fais pas..." dit-il sans se retourner.
C'est moi qui suis désolé, pensa-t-il, résigné. Désolé de te mentir ainsi.
Vous l'aurez remarqué, cette fic n'avait pas été updatée depuis un... fort long moment.
Il faut dire que ce laps de temps a été marqué par d'autres priorités, un léger manque de motivation devant la longueur de ce chapitre (qui fait plus de 8000 mots, un record) et un certain désintéressement pour ce projet de traduction que j'ai entamé il y a trois ans très exactement. Car oui, ce 16 février 2017 marque l'anniversaire de Cordialement !
Je tiens pour cette occasion à remercier les quelques lectrices(teurs ?) qui ont eu la gentillesse de laisser des reviews. Bien que plusieurs personnes aient mis cette traduction en favoris ou aient décidé de la suivre, c'est bien ce contact plus direct avec ceux qui me lisent qui m'a donné la motivation de continuer aussi longtemps :3 C'est d'ailleurs par l'intermédiaire de ces commentaires que j'ai pu faire la rencontre d'Obviously Enough, qui a été ma bêta durant quelques mois. Merci à vous et merci à elle !
Rassurez-vous, la traduction de la série Letterverse (à ce jour composée de Cordialement, À la prochaine et Bien à toi) est toujours d'actualité ! Le prochain chapitre publié sera sûrement pour À la prochaine, et je vous réserve une surprise concernant Bien à toi ;3
Review ?
