En accord avec Aiura, Saiki passa la matinée du lendemain à surveiller les pensées de Kuboyasu et Kaido. Ce dernier n'était pas très difficile à sonder et passa la plupart des heures de classe à rêvasser de tendres baisers sur la tempe et de promenade dans un parc main dans la main, qui se terminaient par l'arrivée inopinée d'un sbire quelconque de l'Union Noire, qui donnait à Kaido l'occasion de protéger sa dulcinée à l'aide de ses fabuleux pouvoirs. Quel ennui, songea Saiki, qui préférait se focaliser sur le cours d'histoire, aussi barbant soit-il. Et puis, qu'est-ce que c'est que cette histoire de chalet ?
Kuboyasu, lui, se montrait plus discret, même dans ses pensées. En élève modèle, il se concentrait sur ce que leur enseignait leur professeur et sur les exercices qu'on leur donnait à faire. Ce n'était qu'aux intercours qu'il se laissait distraire par Kaido et s'autorisait à jeter un coup d'oeil dans sa direction. Mais rien sur ses pensées ne permit de renseigner Saiki. Kuboyasu faisait partie de ces personnes qui avaient peu de monologue intérieur et pour qui il était difficile de retenir les pensées. Shun… Alors, c'était vraiment ça que je ressentais pour toi… furent les seules bribes de phrase que Saiki parvint à intercepter. C'était d'autant plus difficile que Teruhashi se trouvait juste à côté de lui et qu'elle était une incorrigible pipelette mentale. Mais une chose l'interpella quand il se rabattit sur la lecture des émotions, faute de pensées explicites. Saiki s'était attendu à ressentir un de ces coups de coeur insipides typiques des adolescents débiles qu'étaient ses « amis », mais il éprouva à la place de la peur et de la tristesse. Elles étaient si fortes qu'elles prenaient presque le pas sur une affection plus logique dans sa situation. Un instant, Saiki songea à le laisser patauger dans sa négativité, mais décida finalement d'intervenir.
Je suis vraiment trop gentil avec vous.
Et puis, s'il était tout à fait honnête avec lui-même, Saiki n'avait aucune envie de se retrouver toute la journée auprès d'un type qui broyait du noir ainsi. Les amoureux transis étaient des plus pénibles, mais avec ses parents, il avait l'habitude. Par contre, la déprime, non merci. Juste avant que les cours ne reprennent, il utilisa sa télépathie pour transmettre les pensées de Kaido directement à Kuboyasu. Elles avaient beau être niaises à vomir, au moins, elles étaient positives, pleines d'amour, de petits oiseaux, de bonne humeur et… Mais bordel, c'est quoi son problème avec les chalets ?!
Pendant ce temps, il devait aussi prêter attention à Yumehara. Même si Aiura et lui avaient assurés qu'ils prenaient les choses en main, une brève lecture de ses pensées lui indiqua qu'elle était déterminée à détourner elle-même Kaido de la voie des amours masculines. Toute la matinée, elle le couvrit d'attention, lui demanda son avis sur telle ou telle actrice ou quel était son type de fille. Kaido passait à chaque fois de sa carnation naturelle à un beau rouge coquelicot et bafouillait une non-réponse. Saiki, même sans la vision privilégiée qu'il avait dans son esprit, savait qu'il pensait à Kuboyasu dans ces moments. Ces échecs répétés finissaient par avoir raison de la patience de Yumehara, et il s'attendait à la voir imploser à tout moment. Il ne la voyait pas tenir deux semaines dans cet état.
Il était temps de faire quelque chose.
Aren rentra chez lui ce soir-là peu rassuré. Le regain d'espoir qu'il avait connu dans la journée s'était envolé sitôt qu'il avait passé la porte de chez lui. Son père l'accueillit avec un grand sourire, ignorant tout du tourment qui rongeait son fils. Aren le salua mais, au lieu de s'asseoir à table avec lui et de discuter de sa journée autour d'un thé, il prétexta une montagne de devoirs et fila se murer dans sa chambre.
Ces derniers jours avaient été éprouvants. Depuis qu'il avait compris la véritable nature de ses sentiments pour Shun, la terreur ne l'avait pas quitté. Déjà parce qu'il était persuadé que jamais son ami ne lui retournerait son affection mais aussi parce qu'il savait ce qu'on faisait aux types comme lui, dans le monde d'où il venait. Depuis qu'il s'était juré de devenir un citoyen droit dans ses bottes, les défis d'anciens adversaires ne cessaient de se multiplier. Il n'imaginait même pas l'affront que ce serait leur faire que d'avouer ce genre de penchants. Tous ceux qu'il avait terrassés ces dernières années se presseraient à sa porte, dans le besoin d'affirmer que non, ils ne pouvaient pas décemment se faire battre par ça. Il ne voulait plus de cette vie-là et encore plus que cela, il craignait de mettre Shun en danger.
Et pire encore, ce qu'il redoutait par dessus tout était de décevoir son père. Bien qu'il se soit rangé depuis de nombreuses années, il avait grandi dans un milieu de voyou et il en retenait toute une culture, qui ne s'arrêtait pas aux coupes de cheveux étranges et aux vêtements flashy. Toute sa vie, il avait inculqué à Aren l'importance d'être un homme digne de ce nom. Il lui avait rebattu les oreilles d'honneur et de virilité, lui avait appris tout ce qu'il savait à ce sujet, ce qu'il avait lui-même appris à la force de ses poings, au fil des bagarres de rue et des virées en moto.
Pourtant, il aimait Shun. Il ne pouvait plus échapper à cette réalité désormais. Son père lui avait toujours dit que lorsqu'il tomberait sur la bonne personne, il le saurait, car ce serait un sentiment comme nul autre pareil. Et ce jour-là, après une bête remarque de Nendo, quand il avait regardé Shun dans les yeux, il s'était dit que ça devait être ce dont on lui parlait depuis qu'il était tout petit.
— Qu'est-ce qui ne va pas, fils ? demanda Rean à l'heure du dîner.
Il se doutait de quelque chose. Il se doutait forcément de quelque chose. Sinon, pourquoi aurait-il pris soin de préparer les ramens préférées d'Aren ? Pourquoi aurait-il fait le ménage dans le salon et lavé toute la vaisselle, alors que selon le planning qu'ils avaient instauré, c'était au tour du fils Kuboyasu de s'occuper de ces corvées ?
Aren se demanda comment lui répondre. Il ne se sentait pas prêt à tout lui déballer, pas si vite. Il avait encore besoin de temps pour digérer. Mais il ne se voyait pas non plus tout lui cacher.
— Eh bien… Je me demandais… je me demandais comment tu as su que tu étais amoureux de Maman…
Rean dévisagea son fils, effaré, tandis que celui-ci tournait à un rouge digne des plus beaux panneaux STOP. Puis son visage s'éclaira d'un immense sourire.
— Ça pour une surprise ! C'est vrai que j'ai tendance à oublier que tu grandis. J'ai l'impression que c'était hier que tu es revenu amoché après ta première bagarre.
Il soupira, nostalgique, avant de reposer ses baguettes à côté de son bol.
— On était jeunes, raconta-t-il, les yeux dans le vague. A peine plus vieux que toi, à vrai dire. Ta mère et moi, on s'était rencontrés alors qu'on tabassait à coup de batte cloutée les mêmes gars d'un lycée rival. Je l'avais courtisée pendant quelque temps et finalement, j'ai eu envie de passer aux choses sérieuses. Je l'avais emmené faire un tour sur ma moto, sur les longues routes de campagne. On avait roulé pendant des heures. Et sur le chemin du retour, pendant que le soleil se couchait, elle m'a entouré de ses bras et elle a posé sa tête sur mon épaule. Là, j'ai eu une vision très nette de nous deux, adultes. On était mariés et elle portait dans ses bras un bébé, notre bébé. A peine quelques mois plus tard, je lui ai passé la bague au doigt et elle est tombée enceinte de toi.
Il renifla, les yeux brillants. Aren l'avait écouté attentivement. Maintenant, il savait ce qui lui restait à faire.
— Papa ! Est-ce que je pourrais emprunter ta moto samedi ?
Rean accepta avec plaisir et le gratifia d'une tape complice sur l'épaule. Après le repas, Aren s'occupa des dernières tâches ménagères qu'il restait. Une fois qu'il put retourner dans sa chambre, il s'empara de son portable et, après une longue inspiration pour se donner du courage, envoya à Shun :
✉ Mon père accepte de me prêter sa moto samedi pour que je me balade un peu. Ça te dirait de venir ?
— Ah ! J'ai vraiment trop hâte d'être à samedi ! s'exclama Kaido le lendemain matin, alors qu'il se dirigeait vers le lycée en compagnie de Saiki et Nendo.
— Pourquoi, qu'est-ce qui se passe, samedi ? demanda Nendo.
« La super virée romantique au coucher du soleil proposée par Kuboyasu. Tu suis rien ou quoi ? »
Kaido les détailla tous les deux. Lui non plus n'avait pas suivi tout ce qui venait de se passer, visiblement. Et en bon idiot qu'il était, il expliqua à Nendo que Kuboyasu les avait tous invités à faire de la moto samedi. Non, il t'a invité, toi. Avec une telle compréhension écrite, comment est-ce que tu as dépassé le stade de l'école primaire, exactement ?
— Ah non, il ne m'a rien proposé du tout à moi.
« A moi non plus »
Kaido parut un instant confus, et les dévisagea tour à tour. Saiki voyait tous les maigres rouages de son esprit carburer à fond dans le but de trouver une explication logique. Mais, mais, mais… pensa-t-il après une pénible minute de réflexion. Ça veut dire qu'Aren voulait juste faire un tour… avec moi ?
« Félicitations, je suis impressionné que tu sois arrivé à cette conclusion tout seul »
Sur le chemin, ils croisèrent Mera, ce qui permit à Saiki de focaliser sa télépathie sur elle. Tout au long du trajet, elle ne fit que penser à la super promotion sur les concombres au supermarché du coin, qu'elle ne devait surtout pas rater. Tout en leur parlant de tout et de rien, elle planifiait déjà son trajet du soir, pour arriver avant que tout le stock soit écoulé. Elle s'imaginait en fière guerrière, repoussant les mères au foyer sur le parcours semé d'embûches qui la mènerait au saint Graal, le présentoir à légumes. Cela eut au moins le mérite de l'occuper jusqu'à leur arrivée au lycée et surtout, d'ignorer les pensées rose bonbon de Kaido, qui dérivaient un peu plus de minute en minute. Il avait toujours autant d'imagination, que ce soit pour se raconter des histoires de guerrier secret opposé à une guerre terrible contre les forces du mal que d'amourettes de lycéenne en chaleur, remplies à ras bord de paillettes et de jeunes hommes à l'espace vital bien trop réduit.
Toute la matinée, Saiki parvint tant bien que mal à faire abstraction de la chape d'amour qui pesait sur la classe. Malheureusement pour lui, il se trouvait en plein milieu d'un triangle des Bermudes du romantisme formé par Aren, Kaido et Teruhashi. Bien sûr, elle ne pouvait pas le laisser respirer, même dans une situation pareille. A l'heure du déjeuner, il se rendit au conciliabule secret organisé par Aiura et Yumehara dans le local du club d'enquêtes paranormales.
— Bon, écoute, dit Aiura, en plaçant des pions d'un jeu de petits chevaux sur le plan de Tokyo qu'elle avait étalé sur la table devant elle. Comme on ne peut pas aussi bien les surveiller en dehors des heures de classes, il faut qu'on ne les lâche pas d'une semelle. En semaine, ils sont occupés, tout va bien. Donc il faut qu'on concentre nos efforts sur le week-end. Et l'idée, c'est de diviser pour mieux régner.
« Détends-toi, Sun Tzu. »
Saiki regarda Aiura déplacer trois pions, un violet, un vert et un rose vers le centre-ville. Un peu en retrait, étaient regroupés un pion jaune et un blanc.
— Voilà le déroulement de samedi. Nendo et toi, vous allez occuper Aren. J'ai absolument aucune idée de ce qu'il aime, mais je te fais confiance pour trouver quelque chose qui éloignera Kaido de son esprit tout l'après-midi.
« Je veux pas paraître défaitiste, mais… »
— Pour Kaido, justement, l'interrompit Yumehara, c'est moi qui prend les choses en main ! Dès ce soir, je vais l'inviter à passer toute la journée de samedi avec moi. On ira manger des gâteaux, on se promènera dans un parc main dans la main et on ira voir un film romantique au cinéma. Tous les deux dans une salle sombre, oh là là, ce sera magique !
Elle prit son visage entre ses mains, écarlate et se fendit d'un rire plus terrifiant qu'autre chose. Aiura, elle, adressa à Saiki un haussement de sourcils présomptueux. Elle était persuadée à cent pour cent d'avoir la situation en main.
« Je vous arrête tout de suite, ça ne marchera jamais »
— Quoi ? dit Aiura. Mais mon plan est parfait !
« Peut-être, mais Kuboyasu a déjà deux tours d'avance sur toi »
Il leur raconta l'épisode de la moto, puisqu'apparemment, il n'y avait que lui qui prenait la peine de se mettre au courant des choses. Prendre garde à ne pas mentionner ses pouvoirs extrasensoriels devant Yumehara se révéla plus compliqué que prévu et il dût s'inventer une relation de confident avec Kuboyasu qu'il n'aurait voulu pour rien au monde. Au fur et à mesure de son récit, les deux filles parurent de plus en plus dépitées, jusqu'à l'abattement total.
— Mais qu'est-ce qu'on va bien pouvoir faire pour empêcher cette catastrophe ? se lamenta Yumehara, le visage plongé dans les mains.
« Catastrophe ? N'exagérons rien non plus »
En réalité, Saiki n'avait rien à redire à cette situation. Depuis que Kuboyasu et Kaido avaient bu dans cette canette, ils passaient leur temps à penser l'un à l'autre et lui fichaient une paix royale, si bien qu'il n'avait plus que Nendo à gérer. Il ne les surveillait que pour découvrir si ce fameux philtre fonctionnait ou non. Il ne doutait pas que, s'il marchait vraiment, Aiura se ferait un plaisir de le préparer pour d'autres filles, et c'était hors de question. Ce qui se passait dans les slips de ses amis, par contre, rien à cirer.
Aiura ne s'avoua pas vaincue pour autant. Elle balaya toute sa carte et replaça les pions dans tous les sens, à la recherche d'une solution. Saiki la laissa à son plan de bataille.
Comme promis, Aren passa chercher Shun en début d'après-midi. Il avait fait un petit tour en moto dans la matinée, pour se réhabituer à la conduite, mais aussi pour réfléchir. S'il s'avérait que Shun était bien le seul et l'unique, que fallait-il faire. Est-ce qu'il se déclarerait tout de suite ? Il valait mieux être direct, et ne pas laisser traîner les choses. Mais d'un autre côté, il avait aussi envie d'avoir l'aval de son père. Il décida finalement qu'il verrait sur le moment et qu'il laisserait parler son instinct. Durant toutes ces tergiversations, il eut l'impression d'une présence près de lui. Sans doute un ange gardien qui veillait sur sa destinée.
« Non, c'est juste moi. Aiura tient à ce que je te surveille »
Son ventre se serrait à mesure que l'heure arrivait. Aren avait beau faire de son mieux pour paraître désinvolte, son coeur menait la marche tambour battant. Il crut même défaillir quand il vit Shun sortir de chez lui. Il ne portait évidemment pas son uniforme, mais une tenue de ville classique, ainsi qu'une veste de toile. Aren prit une grande inspiration avant de le saluer et de lui tendre le casque. Comme Shun avait du mal à boucler la sangle sous son menton, Aren mit la béquille et s'approcha de lui pour le faire à sa place. Ce ne fut que quand ses doigts effleurèrent le cou de Shun qu'il se rendit compte à quel point ils étaient proches. S'il n'y avait pas eu leurs casques pour gêner leurs mouvement, ils auraient pu s'embrasser, là, tout de suite, sur le seuil de la maison de Shun. Aren se détourna rapidement, une fois la sangle bouclée. Il ne fallait pas aller trop vite en besogne.
— C'est super sympa de m'inviter, en tout cas, dit Shun en grimpant derrière Aren.
— Je te ramène souvent en vélo, je me suis dit que ça te plairait de te balader sur quelque chose d'un poil plus puissant.
Après s'être assuré que Shun se tenait bien — et tout en s'efforçant de ne pas trop penser à ses mains sur sa taille — Aren démarra. Il avait passé toute la fin de la semaine à savoir où il l'emmènerait. La route qu'ils emprunteraient était une évidence ; il faudrait prendre plein nord, pour arriver au plus vite sur les routes de campagne dégagées. Armé de cette base solide, Aren s'était creusé les méninges pour savoir dans quel endroit ils pourraient s'arrêter. Son choix s'était finalement arrêté sur le lac Togeshi, situé à environ trois quarts d'heure du centre ville. La vue était magnifique et, hors de la saison touristique, ils y seraient tranquille.
— Ça va, je roule pas trop vite ? cria-t-il à Shun quand ils prirent un peu de vitesse.
— Non, non, ne t'en fais pas ! répondit ce dernier, même si la panique transparaissait dans sa voix.
Pendant les premiers kilomètres, Aren n'arriva pas à penser à autre chose qu'à Shun derrière lui. A son corps contre le sien, à ses mains qui agrippaient sa veste un peu plus fort dans les virages serrés. Mais rapidement, il se laissa griser par la conduite, par la moto ronflante qui lui obéissait au doigt et à l'oeil. Il ne faisait plus qu'un avec la route. De son ancienne vie de délinquant, c'était ce qui lui manquait le plus. Il nota mentalement de demander la permission à son père d'emprunter sa bécane plus souvent.
Aren décida de prendre des chemins détournés, pour profiter un peu plus de cette idyllique après-midi. Derrière lui, Shun ne se crispait plus du tout et il finit même par se redresser un peu dans une ligne droite pour contempler le panorama. En contrebas, juste derrière une mince rangée d'arbres aux feuillage tendre, se dessinait toute la vallée au milieu de laquelle se trouvait le lac Togeshi. Sur la rive est, la plus proche de la ville, jet skieurs et vacanciers se partageait des aménagements pensés pour leur amusement. Sur l'autre, à l'ouest, tout était plus sauvage. Les pêcheurs se rassemblaient sur le seul pan de rivage dégagé dans un silence méditatif et un chemin sinueux serpentait à l'ombre des bois, idéal pour se promener en toute quiétude. Ce serait là qu'ils iraient, dans un coin qu'Aren avait repéré quelque temps auparavant, sans jamais songé qu'il y amènerait quelqu'un un jour.
Dans le rétroviseur, Aren ne parvenait pas à voir le visage de Shun, dissimulé par la visière, mais il s'imagina sa mine émerveillée devant le spectacle qui s'offrait à eux. Son coeur manqua un battement et il comprit enfin ce que voulait dire son père. C'était évident. Toute leur vie commune défila devant ses yeux. Leur premier appart, au milieu des cartons et des meubles de récup. Leur premier anniversaire de relation. Un mariage, civil, certes, mais un mariage quand même. Un joli petit bébé à qui ils offriraient une vie loin de l'orphelinat. Le premier jour de leur fille — car ce serait une fille — à la maternelle, au primaire, au collège au lycée, à la fac. Le jour où elle se marierait à son tour. Le jour où elle leur offrirait de merveilleux petits-enfants. Un jour, tranquille, à la quiétude d'un parc, séchés et fripés par la vieillesse.
« Tu t'emballes un peu vite, je trouve »
Un vrombissement lointain mit fin à cette rêverie. Aren jeta un coup d'oeil dans le rétroviseur et vit arriver derrière lui une autre moto. Elle fonçait vers lui à toute vitesse et eut tôt fait de le rattraper. Comme eux, ils étaient deux sur le bolide. Le conducteur ralentit un peu en arrivant à leur hauteur, juste assez pour ne pas les dépasser, et souleva sa visière.
— Nendo ?! s'écrièrent en chœur Aren et Shun.
Aren pesta entre ses dents. Comment avait-il bien pu le retrouver, celui-là ? Et depuis quand savait-il faire de la moto ? Nendo repartit plein gaz sur la petite route de campagne, défiant Aren de le rattraper s'il pouvait. C'était un challenge qu'il ne pouvait pas refuser, il en allait de sa fierté.
— Accroche-toi, Shun ! hurla-t-il alors qu'il accélérait pour rattraper son retard.
Ils se poursuivirent ainsi pendant deux bons kilomètres avant qu'Aren comprenne qu'ils étaient en train de s'éloigner de l'endroit qu'il avait choisi pour leur rendez-vous. Mais il arrivait presque à combler la distance qui le séparait de Nendo ; il n'aurait qu'à le dépasser et il ferait demi-tour tranquillement. Pas question de perdre contre ce type.
« Je savais que tu réagirais comme ça. Personne ne veut se faire humilier par ce Néanderthal »
La frustration pulsait dans ses veines. Elle lui criait de l'écraser à plates coutures et de lui faire voir qui était le plus fort. Il prit un virage serré, quasiment à l'horizontale sur sa moto. Il savait ce qu'il faisait, il ne pouvait pas perdre.
Ce fut alors qu'il se rendit compte que les mains de Shun étaient de nouveau serrées sur sa veste. Si serrées qu'elles devaient lui faire mal. Aren regarda Nendo au loin. Il lâcha l'accélérateur.
« Quoi… ? »
Dès que sa vitesse le lui permit, Aren fit demi-tour et repartit vers le lac. Il avait perdu la notion du temps à faire la course contre Nendo et il mit cinq bonnes minutes à trouver l'endroit où il voulait s'arrêter. Il gara la moto à l'abri des regards et aida Shun à descendre. Celui-ci, blanc comme un linge, semblait faire de son mieux pour ne pas vomir son déjeuner dans le fossé le plus proche.
— Désolé, j'y suis peut-être allé un peu fort…
— Non, non, du tout, assura Shun. Et puis, tu sais, j'ai l'habitude des sensations fortes. Combattre les forces du mal, ce n'est pas de tout repos.
Aren sourit, tandis qu'il sortait la glacière des sacoches de la moto. Il ne savait pas à quel point tout ce que racontait Shun sur ses aventures contre l'Union Noire était réel, mais il s'en fichait pas mal. S'il s'avérait un jour qu'il n'avait absolument rien inventé, il se tiendrait sans hésiter à ses côtés pour les combattre.
Aren invita Shun à le suivre sur le petit chemin de terre que des années de passage avaient dessiné. Ils marchèrent en silence, accompagnés par le chant des cigales et le coassement des grenouilles qui faisaient onduler la surface de l'eau à leur approche.
— J'arrive pas à croire qu'on se soit fait battre par Nendo, dit Shun.
— On aura notre revanche.
En vérité, il l'avait mauvaise et ne savait toujours pas comment il réagirait en voyant Nendo fanfaronner la prochaine fois qu'ils se verraient. Aren passa en revue ses diverses options. Le tout était d'éviter de lui casser la gueule. Mais il ne pouvait pas non plus faire comme si de rien était.
La vue de leur destination coupa court à ses tergiversations. Il écarta le feuillage et laissa Shun admirer la vue.
C'était un ponton, ou du moins, ce qu'il en restait. L'étroite avancée de bois rongée par la mousse se prolongeait sur quelques mètres, sans jamais dépasser la petite mangrove qui s'était formée sur le rivage. A gauche comme à droite, la végétation les protégeait des regards indiscrets. Shun s'avança, un sourire aux lèvres.
— C'est génial !
Ils s'assirent au bout du ponton et retirèrent leur chaussures pour tremper leurs orteils dans l'eau fraîche. Ils discutèrent de tout et de rien, en mangeant les onigiri à la prune salée et aux haricots rouges qu'Aren avait apportés. Le soleil les réchauffait et la brise soufflait juste assez pour qu'ils n'aient pas chaud. C'était le paradis. Leurs mains n'étaient qu'à quelques centimètres l'une de l'autre. Ils n'avait que cette distance à franchir pour se toucher. Aren hésita un instant. Il n'avait qu'à oser. Mais il fallait oser…
— Dis, Aren… ?
Il releva les yeux vers Shun, qui lui aussi observait leurs deux mains. Ses joues étaient rouges, il gardait le regard obstinément baissé pour ne pas affronter celui d'Aren.
— Est-ce que… est-ce que c'est un rencard ?
Le sang d'Aren se figea dans ses veines. Enfin, le moment était arrivé, il devait faire son choix. Il pouvait toujours prétendre que non et sauver l'honneur, mais risquer de briser le coeur de Shun si celui-ci retournait son affection ou affirmer que oui et risquer de perdre son amitié pour toujours. Shun ne lui laissa pas le temps de répondre et fit le premier pas. Doucement, tout doucement, il approcha ses doigts tremblants de ceux d'Aren et posa sa main sur la sienne. Son visage tournait de plus en plus à l'écarlate, mais cette fois-ci, il releva la tête et regarda Aren dans les yeux. Aren ne sut pas très bien comment, mais il comprit que c'était le moment ou jamais. Il entremêla ses doigts à ceux de Shun, leurs visages se rapprochèrent.
— Hey ! Est-ce que ce ne serait pas Kuboyasu et Kaido ?!
Ils se séparèrent à la vitesse de l'éclair et se tournèrent de concert vers la source de la voix. Aiura écartait les feuillages, suivie de Yumehara, Nendo et Saiki. Ils s'avancèrent tous les quatre sur le ponton, qui émit un craquement lugubre.
— On voulait aller à la base de loisirs avec Chiyo, Saiki et Nendo, mais on s'est perdus, expliqua-t-elle sans qu'ils lui aient rien demandé. Mais on pense avoir trouvé un chemin, vous voulez venir avec nous ?
Aren et Shun s'échangèrent un regard. Ils ne pouvaient décemment pas refuser sans faire comprendre à tout le monde ce qu'ils faisaient sur ce ponton. Et puis, se dit Aren, maintenant que la magie est gâchée, autant aller s'amuser un peu.
Ils terminèrent la journée sur la plage artificielle du lac Togeshi. Aren eut sa revanche sur Nendo autour d'un filet de volley et ils rentrèrent tous ensemble, chacun sur sa moto. Au retour, il admira les talents de conductrice d'Aiura, qu'il ne croyait pas capable de manier une telle machine.
« Elle en est pas capable, elle a juste demandé à Toritsuka de la posséder avec un fantôme de biker en échange d'une ou deux visions de petite culotte. Pour Nendo, par contre, j'ai aucune idée d'où il a appris à piloter et aucune envie de le savoir »
Ils se dirent au revoir sur le pas de la porte de la maison de Shun, où ils s'étaient retrouvés en début d'après-midi. Ils ne purent que s'adresser un signe de la main embarrassé, mortifiés à l'idée de ce qui avait failli se passer un peu plus tôt.
Quand Aren rentra, il n'y avait personne à la maison. Il ramena la moto dans le garage, y passa un coup de chiffon et s'installa dans le salon, devant son émission préférée. Le soleil qui descendait sur l'horizon teintait tout de rose et d'orange. Pendant la coupure publicitaire, Aren éplucha une clémentine. L'odeur sucrée lui parvint aux narines bien plus fort que d'habitude. C'était comme si on lui avait collé une dizaine de clémentines bien mûres juste sous le nez. En fait, depuis qu'il était rentré de son rendez-vous avec Shun, tout lui paraissait lointain et, en même temps, bien plus présent. Tout était plus fort, plus réel, et lui se sentait léger ; il flottait au-dessus de tous les petits tracas du quotidien. Il aurait eu envie de faire durer cet état à l'infini.
Alors qu'ils se préparaient des ramen — Rean venait de lui envoyer un message pour lui dire de ne pas l'attendre au dîner — Aren se prit à planifier son prochain samedi avec Shun. Ils pourraient en faire une habitude, tous les deux. D'autant plus que Shun avait l'air plus que réceptif. Alors qu'il passait en revue tous les endroits où ils pourraient aller, il reçut un nouveau message. Il était de Shun.
✉ Il y a une rétrospective « films de gangsters » au cinéma mercredi. Ça te dit qu'on y aille ?
