Shun et Aren se retrouvèrent comme prévu le mercredi suivant, devant un petit cinéma de quartier, qui ne payait pas de mine avec sa façade défraîchie mais était connu pour être tenu par de purs passionnées du Septième Art, qui se démenaient pour proposer des films de qualité à un prix abordable.
Comme ils avaient cours jusqu'à quinze heures ce jour-là, ils avaient dû se dépêcher pour arriver à l'heure pour le deuxième film. Ils avaient payé leur billet une minute à peine avant le début ; la patronne, qui tenait le guichet, leur adressa un clin d'œil complice et leur dit qu'elle demanderait au projectionniste d'attendre qu'ils soient installés pour commencer. Ils grimpèrent les escaliers quatre à quatre, essoufflés mais hilares. Le cœur de Shun battait à se rompre. Cette fois, impossible de nier qu'il s'agissait bien d'un rencard, et il se doutait qu'Aren le savait lui aussi. Il le savait et il avait accepté son invitation quand même. Ça ne pouvait être que bon signe.
En entrant dans la salle, ils constatèrent qu'ils n'avaient que l'embarras du choix pour trouver une place. Après tout, ce n'était pas un établissement grand public, seuls les mordus de cinéma la fréquentaient, et ils n'étaient pas si nombreux un jour de semaine.
— Une préférence ? demanda Aren en balayant la salle du regard.
— Eh bien…
Shun avait toujours préféré les premiers rangs, pour profiter au mieux de l'image, mais ceux-ci étaient déjà occupés par une bande de jeunes adultes, sans doute des étudiants. Pareil pour l'arrière de la salle, où des spectateurs éparses avaient déjà pris place. Ils avaient largement la place de s'y installer, mais Shun préférait largement la tranquillité totale d'une rangée vide. Après tout, il était surtout là pour se retrouver seul avec Aren.
Il n'eut pas le temps de tergiverser plus longtemps. Deux personnes, assises en plein milieu de la salle, se levèrent pour leur adresser de grands signes de la main. Shun crut d'abord qu'ils voulaient les presser un peu, afin que le film puisse enfin commencer, mais ne tarda pas à reconnaître dans l'obscurité les silhouettes de Nendo et Yumehara.
— On vous a gardé des places, venez !
Shun et Aren échangèrent un regard confus, mais se dirigèrent tout de même vers eux. Ce n'était pas comme s'ils pouvaient les ignorer pour se choisir une place isolée, de toute manière. Saiki, Hairo, Teruhashi, Toritsuka et Aiura étaient là eux aussi. Quand Shun arriva à leur hauteur, Yumehara le saisit par le bras et l'entraina vers un fauteuil laissé libre entre elle et Teruhashi.
— C'est vraiment super sympa de nous avoir tous invités ! s'exclama-t-elle tandis qu'il s'asseyait. Ça faisait longtemps qu'on avait rien fait tous ensemble.
— Saiki s'est permis de nous proposer aussi, poursuivit Aiura, un grand sourire aux lèvres, en désignant également Toritsuka, j'espère que ça t'embête pas. J'adore Combat sans code d'honneur !
Combat sans code d'honneur ? On dirait vraiment un nom de film bidon, songea Saiki, tandis qu'il vérifiait que Kuboyasu avait bien été placé entre Nendo et Hairo, comme prévu. Avec ce gros balourd de Nendo en plus d'une Yumehara bien décidée à défendre son territoire entre eux, il ne serait plus question de se faire des mamours. Le dépit transpirait de ces deux-là, palpable sans même avoir besoin de pouvoirs psychiques. Certes, c'était un peu cruel, mais s'il s'avérait qu'après la prochaine pleine Lune, ils étaient toujours aussi fous l'un de l'autre, Saiki avait décidé qu'il les laisserait tranquille et avait fait promettre à Aiura qu'elle en ferait de même. L'occasion était trop bonne de s'offrir un peu de calme. Tous les couples qui se mettent ensemble délaissent un peu leurs amis et Saiki comptait bien là-dessus pour qu'ils lui fichent enfin la paix.
Saiki suivit à peine le film. La moindre miette de surprise avait de toute façon été anéantie par Kuboyasu qui connaissait le film par cœur et l'avait résumé mentalement au moins trois fois pendant l'apparition des logos des studios. Il ne s'attendait de toute façon pas à grand-chose d'autre que de la bagarre, de l'honneur et des amitiés viriles. Il tenta tout de même de se laisser porter par l'histoire, rassuré par la présence d'Aiura entre lui et Teruhashi. Il n'aurait pas supporté d'avoir la jeune fille à côté de lui pendant plus de trois heures. La connaissant, il était certain qu'elle aurait tenté une approche.
A la fin de la séance, ils eurent droit à quinze minutes d'entracte avant le prochain film. La soirée se terminait sur la trilogie Crows Zero, mais comme ils avaient cours le lendemain matin, il avait été décidé à l'unanimité qu'ils ne resteraient que pour le premier.
A la sortie des toilettes, Saiki croisa Kaido penché sur son téléphone, la mine contrariée. Il se demandait comment il avait pu accidentellement envoyer l'invitation à tous ses contacts du lycée PK plutôt qu'à Aren seul. Ce dont il était loin de se douter, c'était qu'il avait bel et bien envoyé ce message à la bonne personne et que Saiki, qui avait invité les autres, était en ce moment-même en train de manipuler leur perception du monde pour leur faire croire que Kaido était à l'initiative du rassemblement. Kuboyasu réussit à l'approcher un peu avant leur retour dans la salle avec un petit sachet de pop corn dans lequel il lui proposa de piocher, mais c'était sans compter sur Yumehara qui fondit sur eux dès qu'elle les vit et resta accroché à Kaido comme une moule à son rocher. Tout se passait pour le mieux.
Saiki et Aiura réussirent une nouvelle fois à placer les amoureux le plus loin possible l'un de l'autre, avec au moins Nendo et Yumehara entre eux, pour faire bonne mesure et la séance se passa sans encombres. A la sortie, Nendo proposa à tout le monde d'aller manger des ramens, mais seuls Saiki et Aiura étaient partants. Les autres préféraient rentrer plus tôt, pour terminer leurs devoirs pour le lendemain, ou avaient autre chose de prévu. Hairo devait encore terminer son entraînement quotidien par cinq kilomètres de courses et deux cents abdos, Toritsuka avait « des affaires à régler » sur lesquelles personnes n'avait envie de lui poser des questions et Kuboyasu rejoindrait son père dans une salle de pachinko non loin. Kaido en profita également pour s'éclipser et, sans grande surprise, Yumehara en profita.
— Ça t'embête de me raccompagner ? Il commence à se faire tard, j'ai un peu peur toute seule…
En grand gentleman qu'il était, Kaido accepta et ils se dirigèrent tous les deux vers l'arrêt de bus le plus proche. Alors qu'ils marchaient dans les rues désertes de leur quartier résidentiel, Shun écoutait d'une oreille distraite ce que lui racontait Yumehara. Il n'attendait qu'une chose : se retrouver seul et enfin pouvoir envoyer un message à Aren. Pas qu'il ne s'entende pas avec Yumehara. Il la trouvait gentille, même si elle était un brin trop tactile à son goût. Il comprenait que c'était simplement sa personnalité qui la faisait agir ainsi, mais se demandait si certains ne pensaient pas qu'ils sortaient ensemble. Ce ne serait en soi pas un problème que la plupart du lycée les croient en couple, mais il ne fallait pas qu'Aren se fasse de fausses idées. Malgré ce qui s'était passé au lac, Shun n'était toujours pas sûr que son attirance était réciproque, il ne fallait surtout pas qu'il gâche ses maigres chances.
— Est-ce que ça va ? demanda Yumehara en se penchant vers lui. Tu as l'air tracassé…
Il hocha la tête, assurant que tout allait pour le mieux. Mais la moue dubitative que lui renvoya Yumehara lui montrait bien qu'elle n'y croyait pas du tout. Mais il ne pouvait tout de même pas lui dire la vérité. Quoique… Ces derniers jours, il s'était rendu compte qu'il avait besoin de se confier. Quand il s'était rendu compte de ses sentiments, il avait d'abord voulu s'éloigner le plus possible d'Aren, croyant qu'ainsi, il pourrait oublier ce coup de coeur passager et se concentrer de nouveau sur sa vraie mission, celle pour laquelle il avait été choisi. Mais quand ils s'étaient partis pour cette virée en moto, puis s'étaient retrouvés seuls au lac, il avait dû se rendre à l'évidence : ça ne passerait pas de sitôt. Et s'il était rentré de cette balade la tête dans les nuages et s'était empressé d'inviter Aren — bon, d'inviter tout le monde —, il doutait de lui depuis. Il aurait voulu en parler à quelqu'un, pouvoir recevoir quelques conseils ou au moins mettre ses idées en place. Mais dans ses amis, il n'avait trouvé personne à qui il ferait suffisamment confiance. Saiki ? Certes, il resterait discret, mais il n'avait pas l'air du genre à aimer les confidences. Nendo ? Plutôt mourir. Mais Yumehara pouvait être un bon choix, d'autant plus qu'il la connaissait comme une grande romantique. Les histoires de cœur, c'était pile poil son rayon.
— Tu ne le répéteras à personne si je t'avoue quelque chose ?
— Bien sûr que non, tu peux me faire confiance.
Il inspira à fond et, après un bref coup d'œil par dessus son épaule pour savoir s'ils étaient bien seuls, se lança.
— Je crois que je suis amoureux d'Aren.
Un long silence s'ensuivit. Yumehara ralentit et l'observa dans la pénombre, une expression indéchiffrable au visage. Elle ne semblait pas surprise, mais peut-être plus… déçue ? Il lui vint à l'esprit qu'elle aussi craquait peut-être pour Aren, et qu'il venait sans le vouloir de se faire une rivale.
— Mais… c'est un garçon, parvint-elle finalement à articuler.
— Je sais, c'est bizarre.
Shun s'attendait à ce qu'elle le rassure, qu'elle lui dise que non, ce n'était pas bizarre et qu'il y avait plein de gens comme lui, après tout.
— C'est vrai que c'est un peu étrange. Enfin, je veux dire… ce serait plus logique d'être amoureux d'une fille, non ?
— Sans doute.
Il s'était souvent demandé si les choses auraient été différentes si Aren avait été une fille et, après de longues réflexions, s'était rendu compte que non, cela n'aurait rien changé. Il se serait épargné quelques questionnements existentiels, mais il restait persuadé que ses sentiments resteraient les mêmes.
— Et tu es sûr et certain que c'est de l'amour ? Et pas, disons, une amitié très très très forte ?
— En vrai, je n'ai jamais été amoureux avant, donc je n'ai pas vraiment de point de comparaison. Ça te fait quoi à toi, d'être amoureuse ?
Les joues de Yumehara se teintèrent de rouge, à un point tel que Kaido pouvait le voir même dans la rue mal éclairée.
— Eh… eh bien… bafouilla-t-elle, en détournant les yeux, je pense que c'est un peu différent pour tout le monde. Mais en général, tu te sens bien quand tu es avec la personne et en même temps, tu es toujours gêné, ton coeur bat sans que tu puisses le contrôler. Tu voudrais qu'il te prenne dans ses bras et quand tu imagines que ça arrive, tu te sens protégé, comme si rien ne pouvait t'arriver. Tu voudrais qu'il te dise que tu es la plus belle fille du monde et qu'il t'aimeras pour toujours. Tu t'imagines des tas de scénarios où vous êtes seuls tous les deux et où il se passe plein de choses romantiques.
Yumehara devenait de plus en plus écarlate à mesure de son discours. Arrivée à la fin, elle plongea son visage au creux de ses mains et s'excusa de s'être laissé emporter. Shun haussa les épaules et lui dit que ça ne faisait rien.
— Au contraire, je te remercie. Maintenant que tu m'as dit tout ça, je comprends encore mieux mes sentiments.
Il passa le reste du trajet à parler d'Aren, autant pour lui expliquer tout ce qu'il ressentait pour lui que pour mettre de l'ordre dans ses propres pensées. Il lui dit à quel point il aimait son sourire qui traçait de jolies ridules au coin de ses yeux et sa moue agacée quand ses lunettes se couvraient de buée en rentrant dans une pièce trop chauffée. Il lui raconta comment, quand il était avec lui, il arrivait à enfin oublier la menace qui pesait sur le monde et sa responsabilité à lui, l'Aile Noire, face aux forces du mal. Il faillit lui parler de la fois où il lui avait sauvé la mise face à cette bande de voyous, mais se retint au dernier moment. Yumehara ignorait tout du passé d'Aren et Shun respectait son souhait de garder cette partie de lui secrète. Il pouvait le comprendre, lui-même devait garder de nombreux secrets. Yumehara lui prêtait une oreille attentive, un faible sourire aux lèvres, sans jamais l'interrompre. Shun s'en voulut un peu de déverser tous ses problèmes sur elle, mais il avait plus que jamais besoin de parler à quelqu'un.
— Merci beaucoup de m'avoir écouté, ça m'a fait du bien, lui dit-il alors qu'ils arrivaient devant la maison des Yumehara. Ça va peut-être te paraître un peu excessif, mais tu es comme une grande sœur pour moi.
Yumehara ne répondit pas, hébété. Sans doute avait-il eu raison de penser qu'il en faisait un peu trop ou qu'il allait trop vite en besogne. Mais il le pensait vraiment. Il se sentait bien avec elle et avait l'impression qu'il pouvait tout lui dire sans que des sentiments viennent s'en mêler. Elle finit par le remercier et lui souhaita une bonne soirée avant de disparaître derrière le portail.
Shun rentra chez lui le pas léger. Se confier lui avait remonté le moral, encore plus qu'il ne le pensait. C'était comme si un grand poids venait de disparaître de ses épaules. Tout au long du trajet, il repensa à ce que lui avait dit Yumehara. Cette façon qu'elle avait eu de lui décrire l'amour… c'était exactement ce qu'il ressentait, au mot près.
Sur le chemin du retour, il reçut un message d'Aren, qui le remerciait d'avoir pensé à lui pour cette soirée et qu'il espérait qu'ils pourraient retourner dans ce cinéma bientôt. Shun répondit que ce serait avec plaisir, et qu'il regarderait le programme pour voir s'ils passaient des films intéressants. Malgré la mauvaise surprise de voir tous ses amis réunis quand il s'attendait à passer un moment tranquille avec Aren, il s'était quand même bien amusé.
Sa mère avait laissé un mot sur le plan de travail de la cuisine : « Je suis à ma réunion Tupperware, il y a du curry dans le frigo si vous avez faim. Faites vos devoirs, brossez-vous les dents et ne vous couchez pas trop tard. Bisous ». Il grignota un peu, avant de se rendre compte qu'il n'avait pas spécialement faim, et monta directement dans sa chambre. Il avait encore quelques devoirs à terminer pour le lendemain et il lui tardait de terminer le dernier manga qu'il avait « emprunté » à Sora. Depuis qu'il avait lu le premier, quelques jours auparavant, il y était devenu complètement accro. Il profitait d'arriver plus tôt qu'elle du lycée pour échanger les tomes qu'il venait de terminer et en prendre des nouveaux. Il faisait toujours attention à ne pas les abîmer, pour qu'elle ne se doute de rien.
La lumière était déjà allumée quand Shun entra dans sa chambre. Sora l'attendait, assise sur le lit, le tome 3 de Le garçon des cours du soir entre les mains, l'air encore plus furieuse que d'habitude. Tonkatsu, leur gros chat roux, dormait roulé en boule sur ses genoux, preuve qu'elle devait l'attendre là depuis un moment. Sora caressait sa tête du bout des doigts, comme un méchant de film de James Bond prêt à ouvrir la fosse aux requins sous les pieds du vaillant héros.
— Je me demandais pourquoi il m'en manquait certains et pourquoi les autres étaient aussi mal rangés. Au début, j'ai eu peur que ce soit Maman qui les ai trouvés. Mais après, je me suis dit que si c'était elle, j'aurais déjà essuyé le savon du siècle et elle m'aurait punie jusqu'à ma majorité. Donc il ne restait plus que toi.
Shun déglutit. La déception de son rencard gâché venait de se faire éclipser en beauté par ce cataclysme en passe de se produire. Sa petite soeur savait qu'il avait touché à ses affaires, aucun doute qu'elle s'apprêtait à déchaîner sur lui les flammes de l'Enfer.
— Ecoute, Sora…
Il n'était pas certain de savoir comment terminer cette phrase. Il la connaissait, des excuses ne serviraient à rien avec elle. Ce qu'il pouvait espérer de mieux, c'est que toute cette histoire reste entre eux le plus longtemps possible. Il pourrait négocier en lui promettant de ne rien dire sur le recel de mangas interdits en échange de son silence à elle.
Pourtant, Sora ne se mit jamais à hurler. Plus étrange encore, une fois sa petite tirade de méchant diabolique achevée, son expression changea du tout au tout. D'agacée, elle passa à extatique.
— Tu me les as pris parce que tu es gay, c'est ça ? demanda-t-elle d'une voix suraiguë, un grand sourire aux lèvres. Tu as un petit copain ? Dis-moi tout ! Il est comment ? Est-ce que je le connais ? Vous vous êtes embrassés ?
Elle attendit sa réponse, les poings serrés en pleine anticipation. Shun resta interdit un instant. Il avait rarement vu sa sœur dans un tel état. Non, en fait, il ne l'avait jamais vue dans un tel état. Une nouvelle fois, les traits de Sora changèrent en l'espace d'une seconde. Si ses yeux avaient pu tuer, il serait mort sur le coup.
— Dis-moi tout ou je vais tout raconter à Maman.
Shun soupira. On dirait que je n'ai pas vraiment le choix, songea-t-il avant de s'épancher au sujet d'Aren pour la deuxième fois de la soirée.
—
— Saiki, local du club des enquêtes paranormales ! Maintenant !
Ce fut ainsi que Saiki se retrouva salué par Aiura le lendemain midi. Sans attendre de réponse de sa part, elle l'attrapa par le col et le traîna jusqu'à la salle qui servait de lieu de rassemblement à ce qu'il aurait été criminel de nommer un véritable club. Il s'agissait en vérité plutôt d'une planque pour Aiura et Toritsuka quand ils avaient des affaires louches à mener, occasionnellement d'un salon de voyance pour jeune fille en détresse amoureuse et le plus souvent, de nid à poussière où grouillait tout un tas de choses pas spécialement ragoutantes.
Aiura ne prit même pas la peine de fermer complètement la porte avant de commencer à paniquer. La tête dans les mains, elle parcourut la pièce en marmonnant pour elle-même des paroles que Saiki aurait très bien pu déchiffrer s'il en avait envie, mais il avait beaucoup à faire. Est-ce qu'elle allait finir par en venir aux faits, oui ou non ?
— On a un gros… on a un énorme problème.
« Je compte jusqu'à trois et je m'en vais »
Elle commençait à l'agacer, à lui faire perdre son temps comme ça. Si la situation était aussi critique qu'elle le prétendait, qu'elle se montre un peu plus explicite. Sinon, il avait un délicieux bento à déguster et il comptait bien ne pas le faire attendre.
— C'est Kaido et Kuboyasu ! Quand je les ai croisés ce matin, ils…
Elle prit une profonde inspiration, ce qui acheva d'irriter Saiki, qui n'avait pas de temps à consacrer aux pauses dramatiques.
— Ils avaient la marque de la Mort !
Saiki poussa un profond soupir. Il ne manquait vraiment plus que ça.
« T'avais qu'à pas leur faire boire des trucs bizarres, aussi »
— Tu… tu crois que le philtre, c'était du poison ?
Elle se tourna vers lui, une grimace horrifiée au visage, et Saiki songea qu'il était un peu tard pour s'en soucier. La bonne idée aurait peut-être été de ne pas faire ingérer des potions magiques aux gens sans leur consentement.
« Non, il y a peu de chances. Si c'était le cas, la marque serait apparue au moment où ils ont bu »
Aiura acquiesça et, le menton pincé entre deux doigts, se plongea dans une profonde réflexion. Saiki profita lui aussi de ce — trop — rare moment de calme pour se demander ce qui avait bien pu se passer. Aiura était restée manger des ramens avec Nendo et lui la veille au soir. Elle avait donc vu partir Kaido et Kuboyasu chacun de leur côté, mais n'avait rien remarqué à ce moment-là. Ce qui ne pouvait signifier qu'une chose : la marque était apparue après cela. Pourtant, ils étaient partis séparément, l'origine de la marque ne pouvait donc pas être quelque chose qu'ils avaient fait ensemble après cela. Il y avait de grandes chances que ce soit lié au philtre d'amour ; la coïncidence serait trop grosse sinon. Voyons voir… Kuboyasu a rejoint son père au pachinko et Kaido a raccompagné Yumehara jusque chez elle…
Saiki fut interrompu dans ses réflexions par Aiura, qui le saisit par les épaules et plongea son regard paniqué dans le sien.
— Le père de Kuboyasu, c'était bien un voyou avant ?
« Exact. Et… ? »
L'affolement sur le visage d'Aiura monta d'un cran, en même temps que sa prise sur les épaules de Saiki. Ses ongles parfaitement manucurés étaient des armes redoutables qui s'enfonçaient un peu plus dans sa chair à chaque seconde.
— Et si en apprenant les penchants contre-nature de la chair de sa chair, il s'était décidé à les supprimer, lui et son petit ami, pour laver l'honneur de sa famille ?
« Déjà, regarde-toi dans un miroir avant de dire des gens qu'ils sont « contre-nature ». Ensuite, Rean Kuboyasu sauve des chats blessés qu'il trouve dans la rue, je doute que ce soit le genre à faire ça. »
— Mais Saiki…
Elle plongea son regard dans celui de Saiki, sans jamais relâcher sa prise sur lui. Heureusement qu'il était solide, sinon elle aurait fini par lui casser quelque chose.
« Si quelqu'un devait les assassiner pour cette raison-là, Yumehara est une candidate beaucoup plus probable »
Plus il y pensait, plus cette solution lui paraissait plausible. Yumehara avait passé toute la matinée à broyer du noir, et une brève incursion dans ses pensées avait révélé que les mêmes mots tournaient en boucle dans son esprit. Tu es comme une grande sœur pour moi… une grande sœur… grande sœur… Si toute cette histoire n'avait pas été entièrement sa faute — et un peu celle d'Aiura, rendons à César ce qui est à César — il aurait presque compati. Presque.
Cette réponse ne parut pas du tout au goût d'Aiura, qui se mit à le secouer frénétiquement.
— Arrête de dire n'importe quoi, Saiki ! L'heure est grave ! Elle est gravissime, même ! Kaido et Kuboyasu vont peut-être mourir, ou pire encore ! Et tout ça, c'est de ma faute, ma faute à moi parce que c'est moi qui leur ai donné ce foutu philtre d'amour !
— Un philtre d'amour ?
Aiura s'arrêta en plein milieu d'une inspiration, alors qu'elle reprenait son souffle avant de continuer sa tirade, et se tourna vers la source de la voix. Kuboyasu et Kaido se tenaient dans l'encadrement de la porte, sans doute alertés par les cris d'Aiura. Ils la regardaient d'un air confus, attendant une explication qui ne venait pas.
« Oh tiens, un rebondissement pas du tout forcé »
