Chapitre 29


Mais qu'est-ce qu'elle fichait ici ? Par la barbe la plus touffue de Merlin, pourquoi était-elle assise sur cette chaise bancale et grinçante à souhait ? Sa main tapotait nerveusement la table, produisant un son assez détestable pour ses voisins. Ils lui intimèrent d'arrêter avec des regards assassins. Caroline glissa sa main sur le bois rugueux, droite et fière dans sa belle robe noire. Ses cheveux dorés étaient mis en valeurs avec cette robe, Remus lui avait d'ailleurs fait de nombreux compliments qu'elle avait réfuté avec mauvaise humeur. Cette robe de sorcière ne lui allait tout simplement pas. C'était moche, vieillot, et elle ne parlait même pas du chapeau pointu que cette satanée Bianca lui avait refourguée. Hors de question qu'elle ressemble à cette vieille chouette de McGonagall. Seule bonne nouvelle de cette affreuse soirée, cette vieille peau était traditionnellement assise auprès du Directeur, loin de Caroline.

La Serpentard jeta un coup d'œil à la dérobée à ses voisins, parfaitement calmes et décontractés. Le professeur Chourave avait revêtu cette belle robe vert émeraude qui lui moulait ses formes généreuses, avec des épaulettes carrées qui rendaient son visage plus sévère qu'il ne l'était réellement. Hagrid était pareil à lui-même, sauf qu'il avait peigné sa barbe et ses cheveux, bien que le résultat laissât beaucoup à désirer. Tous les professeurs attablés démontraient une certaine hostilité contre elle, et c'était peu dire. Elle était déjà la risée de ses collègues, alors que le banquet annuel n'avait même pas débuté. Dans les faits, elle l'était déjà avant de poser le pied dans ce château maudit. L'élève exemplaire qu'elle avait été durant sa scolarité avait marqué l'esprit de ses professeurs. Il était d'autant plus étrange pour eux de la considérer aujourd'hui comme « collègue ». Caroline elle-aussi n'était toujours pas à l'aise avec cette idée. Que pouvait-elle bien raconter au professeur Bibine ? Que dire au professeur Chourave si elle se retrouvait seule avec elle en tête en tête ? « Je vous ai toujours détestée, vous devriez penser à planter des spécimens rares dans les cheveux du professeur Rogue, l'engrais gras naturel de ceux-ci est sûrement propice à la vie végétale » ? Caroline avait rayé « donner des conseils » de sa liste de sujets de conversations potentiels. Le professeur Dumbledore lui avait expliqué l'importance d'une relation saine entre collègues et elle comptait s'y atteler de bonne grâce, principalement parce que Remus le lui avait demandé poliment à de nombreuses reprises. Remus savait qu'elle ne ferait aucun effort, pas même pour éviter le fantôme de Nick quasi sans tête. Assis à cette table qu'elle avait longuement scrutée de ses jeunes années, Caroline accusa le coup. Elle avait vieilli et elle était devenue ce qu'elle haïssait le plus.

Sa vie était aux antipodes de ses rêves.

Elle n'avait pas vraiment réfléchi sérieusement à ce poste de professeur d'études des Moldus. Remus lui avait rabâché les oreilles pendant des semaines entières, Bianca s'alliant avec lui dans son dos, et elle n'avait pas eu le courage de refuser. Voilà, elle n'avait pas eu le courage de refuser la proposition du professeur Dumbledore, car cet homme lui foutait une frousse monstrueuse. Remus avait été aux anges lorsqu'elle était rentrée au Manoir, le programme d'études des Moldus du professeur Burbage planqué sous l'aisselle. Bianca s'était jetée dans ses bras et Daryl l'avait gratifiée d'une pique moqueuse avant de la serrer dans ses bras à son tour.

Mais pas de baiser de Remus. Pas de vrais baisers enflammés, pas de nuits torrides. Rien du tout.

La mort de Sirius avait chamboulé leur relation. En mal. Caroline regrettait les bras de Sirius, son sourire enjôleur et cette facilité à saisir le moment présent. 12 Square Grimmaurd avait été déserté, Sirius n'étant plus qu'un fantôme du passé. Caroline avait reçu la visite du successeur de Fudge, Rufus Scrimerouge, qui lui avait présenté ses plus sincères condoléances. Jack n'était plus qu'un fantôme, tout comme sa sœur et sa mère. Tout comme Sirius. Caroline maintenait sa tête hors de l'eau de justesse. Son salut ne tenait qu'à Bianca, Daryl et Remus. Recoller les milles morceaux de son cœur explosés n'était pas une partie de plaisir.

« Tu viendras me voir tous les week-ends à Pré-au-Lard hein ? avait demandé Caroline à Remus, la vieille de son départ pour Poudlard.

- J'essaierai en tout cas. »

Déçue, Caroline avait détourné la tête. Remus était parfois cruel avec elle. L'Ordre du Phénix, la chasse aux mages noirs, Harry, tout passait avant elle.

« Tu sais que je t'aime Caroline.

- Je le sais Remus, mais les mots ne font pas tout. »

Il l'aimait. Il osait enfin le lui dire, en privé bien entendu, quand il était certain que personne ne les espionnait. Mais ce n'était plus suffisant. Elle voulait ressentir cet amour physiquement. Ce soir-là, Caroline s'était glissée dans ses couvertures et Remus était reparti la mine sombre et fatiguée, comme à chaque fois qu'il venait lui rendre visite depuis le début de l'été.

Caroline balaya la Grande Salle de ses yeux ennuyés et songea qu'elle était aigrie. C'était bien dommage à son âge. Pourtant, ses meilleures années avaient été celles de Poudlard, peut-être parce qu'elle y avait passé la moitié de sa vie. Ou parce que c'était en ces murs que l'amour entre elle et Remus était né. Quoi qu'il en soit, une certaine nostalgie étreignait son cœur depuis qu'elle était revenue hanter ces couloirs.

Ne trouvant rien de bien palpitant à faire pour passer le temps en attendant que les élèves de première année pointent leurs nez disgracieux, elle dévisagea son ancien professer de potions assis à sa droite, dans son coin habituel. Lui n'avait pas l'air de vouloir faire l'effort de poser les yeux sur son insignifiante personne. Caroline accusa le coup. C'était vraiment une décision merdique d'avoir accepté ce poste.

A sa gauche, un curieux personnage s'animait et tentait d'attirer son attention depuis qu'elle s'était assise, dix minutes plus tôt, après avoir été en charge de contrôler les élèves au portail de l'école – travail qu'elle avait effectué avec bonne humeur et enthousiasme, bien entendu. Caroline l'ignorait royalement malgré ses tentatives stériles d'engager la conversation avec elle. Il avait un regard vicieux qui la rebutait.

Seule clarté dans le chaos de sa vie, c'était le malin plaisir qu'elle prendrait à enlever des points à tout va au moindre faux pas des babouins. Et pas de favoritisme qui tienne, tout le monde souffrirait cette année.

En parlant de babouin, Percy était revenu vers elle la queue entre les jambes après l'annonce tonitruante du retour de Voldemort et acceptait dorénavant qu'ils se rencontrent pour un diner mensuel. Son travail au Ministère était des plus chronophages, et comble de l'ironie, Percy n'avait pas renoué avec sa famille. Pourquoi lui pardonner à elle – oui, il avait présenté les choses de cette manière – et pas à ses loyaux parents ? Percy était décidément pire qu'elle en termes de relations sociales dysfonctionnelles.

Horace Slughorn s'agitait de plus en plus à sa gauche, embêtant Caroline dans ses profondes et inutiles réflexions. Elle tourna la tête vivement, comme un serpent bondissant sur sa proie.

« Quoi ? lâcha-t-elle d'un ton pressé.

- Je ne crois pas que l'on ait été présenté », entonna-t-il joyeusement. « Horace Slughorn, professeur des potions. Ravi de vous rencontrer, enfin. »

Il lui tendit une main que Caroline ne prit pas la peine de serrer.

« Professeur des potions ? Vous remplacez le professeur Rogue ?

- Je dirais plutôt que c'est lui qui m'a remplacé durant toutes ces années et que je reprends enfin mon ancien poste. »

Un peu d'humour ne faisait pas de mal, sauf que Caroline y fut totalement insensible. Horace ne perdit pas son sourire coquet et élégant pour autant.

« Vous avez déjà enseigné ici ? »

Ce n'était pas improbable au vu des rides proéminentes de son visage. Mais qui était-elle pour critiquer un visage tombant en ruine ? Celui qu'elle aimait avait certainement le pire teint de Londres. Et ses cheveux grisonnaient déjà – Remus n'avait pas voulu reconnaître cette vérité indiscutable que Caroline trouvait très hilarante.

« Oui, j'ai même eu votre père et votre mère Caroline, des élèves formidables, bien entendu ils ont fait partie de mon club », ajouta-t-il avec une voix que la Serpentard trouvait haut perchée. « C'est une triste tragédie ce qu'il est arrivé à votre père, c'était un des meilleurs Chef des Aurors qui m'ait été donné de voir… et je ne dis pas ça parce qu'il était mon élève, cela va de soi. »

Caroline le sonda longuement, fascinée. Ce type était bien plus agréable que cette chauve-souris des cachots. Les cours de potions n'auraient pas été si catastrophiques avec lui, et peut-être qu'aujourd'hui, elle aurait été capable de réaliser une potion Tue-Loup pour aider Remus lors de ses pleines lunes.

Horace n'en restait pas moins mégalomane à ses yeux critiques et Caroline savait déjà qu'elle ne pourrait pas le supporter durant une année entière.

« Alors le professeur Rogue est j'imagine le nouveau professeur de défenses contre les forces du mal », constata crûment Caroline, ne voilant pas son aversion. « Fantastique. »

Elle l'avait échappée belle, il était de notoriété publique qu'elle était la plus mauvaise candidate de défenses contre les forces du mal de l'histoire de Poudlard. Elle n'osait imaginer les heures noires qu'elle aurait passées avec ce sinistre personnage, à lancer des sorts qu'elle ne prononçait même pas correctement. Dans cette configuration, comment aurait-elle pu réussir un sortilège informulé ?

Horace Slughorn n'était pas habitué aux sarcasmes de Caroline, ceci se voyait simplement à la manière dont il la dévisageait à présent. La Serpentard soupira gravement, attardant son regard sur la salle qui se remplissait d'élèves bruyants et frétillants. Le Choixpeau était disposé sur le tabouret, prêt à se donner en spectacle.

Le professeur McGonagall tenait dans ses mains un long parchemin sur lequel était écrit les noms des nouveaux élèves. Caroline se pencha sur la table pour voir de plus près les têtes impressionnés et émerveillées de ces babouins. Aucun n'avait l'air totalement niais, c'était déjà une bonne nouvelle.

Tout avait commencé cette fameuse soirée où le professeur Dumbledore lui avait demandé de devenir professeur d'études des Moldus. Tout s'était très vite enchaîné. Elle était venue au Château lui annoncer sa décision et était repartie avec le programme du professeur Burbage, qu'elle avait pris soin de dépoussiérer entièrement. Elle avait mangé plusieurs fois au Terrier en compagnie de Molly et Arthur, ainsi que Ginny et Ron, noms qu'elle avaient fini par imprimer correctement dans sa mémoire. C'était toujours un moment très fatigant pour Caroline, qui se contentait de manger en silence et de hocher la tête lorsque Molly demandait son approbation. Les Weasley étaient contents de son poste de professeur. Ils l'avaient félicitée, encouragée, comme s'ils craignaient qu'elle s'effondre après la mort de son père et de Sirius. Et ils avaient raison. Caroline ne tenait plus à grand-chose et n'aimait pas se retrouver seule, parce qu'elle tombait toujours en conflit avec ses sombres pensées et ses souvenirs amers. Remus et Daryl étaient très pris par l'Ordre en plus. Caroline passait la majeure partie de son temps avec Bianca, dans son bureau au Ministère. Elle potassait les nouveaux cours d'études des Moldus qu'elle dispenserait aux élèves et discutait brièvement avec son amie. Mais ce n'était plus pareil aujourd'hui. Quelque chose s'était envolé. La légèreté, l'innocence, la naïveté peut-être. Quelque chose de lumineux, de blanc, de chaleureux, d'aveugle. Peut-être s'était-elle rendu compte qu'elle n'était plus dans l'enfance et qu'elle était celle désormais qui se devait de protéger les plus jeunes.

Le samedi avant la rentrée, Caroline était allée sur le Chemin de Traverse en compagnie des Weasley, d'Hermione Granger et de Harry Potter. Moment charmant qu'elle avait passé à lever les yeux au ciel, surtout dans la boutique des deux frères jumeaux. Elle n'aimait pas les babioles sorcières et détestait par-dessus tout les farces magiques. Franchement, cet après-midi avait été une plaie.

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Caroline entra dans la boutique en même temps de qu'Arthur. Elle était tout de même impressionnée par la vitrine colorée et les nombreux produits proposés par les jumeaux. Elle ne le leur dirait bien sûr jamais, autant se faire exploser les miches avec un pétard sauteur plutôt que d'avouer qu'ils avaient fait du beau travail.

Elle regarda d'un air distrait les étales qui proposaient des baguettes farceuses, des philtres d'amour, des bonbons bizarres et d'autres choses qu'elle n'avait pas très envie d'acheter. Fred et Georges étaient occupés à montrer à Harry Potter leur arrière-boutique, Caroline déambula donc dans le magasin bondé avec un profond ennui. Peut-être qu'elle devrait quand même se procurer ce coussin péteur caméléon et le placer sur la chaise du professeur Rogue. Mais non. C'était probablement une très mauvaise idée de s'attaquer à son collègue aussi puérilement.

Le Chemin de Traverse était d'ailleurs désert et paraissait presque malfamé. Les sorciers ne s'attardaient pas dans les boutiques, ils rentraient chez eux et s'y barricadaient. L'ambiance pesante se ressentait beaucoup, même au Chaudron Baveur où Tom n'avait plus aucun client. Il avait tenté de l'inviter à boire quelque chose mais Caroline avait décliné poliment, avec une grimace dégoûtée aux lèvres. Ce type était toujours aussi angoissant qu'avant.

A tourner en rond dans ce magasin, Caroline se dit qu'elle aurait peut-être dû rester au Manoir ou au Ministère. Elle ne servait à rien ici. Protéger Harry Potter ? Elle n'était même pas capable de se protéger elle-même. Si ce cher Antonin décidait de la retrouver et de l'emprisonner, elle n'avait pas la moindre chance contre lui. Heureusement, elle était quelque peu rassurée d'être avec tout ce petit monde. Remus n'était pas passé au Terrier ni au Manoir depuis plusieurs jours et il commençait à cruellement lui manquer. C'était très irritant pour Caroline qui n'avait d'autres choix que de saluer son courage de s'investir autant pour l'Ordre du Phénix. Remus se servait du contexte tendu ambiant pour maintenir de la distance entre eux. Elle voyait clair dans son comportement. Et elle mettrait tout en œuvre pour défaire son plan.

« Regarde Caroline, ils ont même des cartes Moldues ! s'extasia Arthur, la traînant dans la fond de la boutique.

- Très bonne idée », approuva la Serpentard en hochant vigoureusement la tête.

Ils restèrent devant le petit présentoir un bon quart d'heure à tergiverser sur la légalité de ces cartes dans l'univers des Moldus. Caroline savait qu'Arthur avait changé de travail et que la perquisition d'objets Moldus ensorcelés lui manquait beaucoup. Elle était l'une des seules personnes qui comprenaient sa passion des Moldus et acceptait ses monologues avec philosophie.

« Caroline, viens-là », appela Fred avec un grand sourire.

Elle détestait quand il affichait cet air de conspirateur. Et elle détestait qu'il soit si familier avec elle. Depuis qu'elle côtoyait régulièrement la famille Weasley, en raison de la perte de sa propre famille, les jumeaux prenaient un malin plaisir à la faire tourner en bourrique et à la comparer à Percy. L'horreur suprême.

« On a un petit truc pour toi… tiens », dit-il en échangeant un regard lourd avec son frère.

Caroline fixa le paquet, perplexe.

« Ce truc va me donner un coup de poing ? se méfia-t-elle en le tenant à bout de bras.

- Non, c'est juste un petit kit glamour pour toi. »

La voix volontairement traînante de Fred et l'affreux sourire de Georges firent espérer le pire à Caroline. Qu'est-ce qu'ils avaient encore mijoter ? Elle entreprit d'ouvrir précautionneusement la boîte et d'en sortir un habit blanc-argenté, qui avait la même texture filante qu'une cape d'invisibilité.

« Je vais faire quoi avec ça ?

- Il faut que tu l'enfiles au moment propice, expliqua narquoisement Georges. Il révèle le fantasme de ton partenaire et tu te retrouves habillé comme il le désir, ce n'est pas mal je trouve, on a importé ça de Russie. On a tout de suite pensé à toi.

- A moi ? »

C'était là les seuls mots qu'elle réussit à prononcer tant elle était crispée.

« Je pense que ça lui plaira, compléta Fred avec un léger rire.

- Lui ?

- Eh oui, tu sais très bien que tu ne peux rien nous cacher ! »

Les deux frères éclatèrent de rire et laissèrent Caroline pantelante avec son cadeau empoisonné. Faisaient-ils réellement référence à Remus ou était-ce simplement une coïncidence ? Caroline secoua vivement la tête et fourra l'habit blanc-argenté dans la boîte, qu'elle coinça sous son aisselle et retourna auprès d'Arthur et Molly qui cherchaient maintenant les trois Griffondor, qui avaient semble-t-il disparu.

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Les moments qu'elle préférait le plus étaient les rares fois où Remus mangeait avec elle, soit au Manoir ou soit au Terrier. Il apportait toujours de sinistres nouvelles, comme la disparition d'Ollivander ou celle de Florian Fortarome. Bianca rajoutait toujours son grain de sel à chaque fois, si bien qu'ils entamaient Remus et elle des conversations très profondes sur les réseaux Mangemorts. Caroline les écoutait, baillait, donnait des coups de pieds à Daryl par-dessous la table et s'endormait en règle générale. Vivre au Manoir n'était plus une corvée, Bianca et Daryl y vivant aussi, elle n'était jamais seule.

« Griffondor ! »

Le Choixpeau magique hurla et Caroline sortit de ses pensées. La répartition était bientôt terminée. Elle imita ses collègues et se servit à manger en silence. Horace avait déjà entamé une conversation très intéressante avec son voisin de table sur les sorciers célèbres du Ministère qu'il avait eu l'honneur d'avoir dans son club. Caroline bavait d'ennui à l'entendre dégouliner d'orgueil et de fierté. Elle lança un regard noir à Rogue qui la fixait avec un rictus narquois et elle se demanda pourquoi il se leva soudainement comme s'il était très pressé. Caroline décida pour sa propre santé de se noyer dans son verre de vin et d'engloutir son poulet rôti le plus vite possible, histoire d'investir ses quartiers et de s'exiler avant d'avaler une potion de mort. Le restant du repas, elle observa les élèves et les analysa, imaginant lesquels elle aurait dans sa classe, lesquels elle aimerait avoir dans sa classe, et ceux qu'elle voulait déjà cramer au lance-flamme Moldu.

Mais ce n'est que quand elle vit le célèbre Harry Potter entrer dans la Grande Salle, avec une mine cabossée, qu'elle eut le plus mauvais rictus de la soirée. L'élu était parmi eux. Caroline avait lu attentivement le ramassis d'inepties de la Gazette du Sorcier ces derniers temps, pour faire plaisir à Remus et lui montrer que l'actualité la concernait vraiment, mais aussi pour rire en cachette de tout ce qu'il se disait sur Potter. Toute cette histoire de prophétie animait les débats sorciers ces derniers temps. Caroline avait été accueillir les élèves avant le banquet, vérifier leurs affaires et les guider dans la nuit noire, mais elle se souvint subitement qu'Harry Potter n'était pas passé sous son nez, contrairement à ses amis. Elle s'en inquiéta tout de même, surtout au vu du sang sur son visage. Molly lui avait fait promettre de garder un œil sur lui et ses deux amis. Caroline avait maintenant beaucoup trop de responsabilités dans ce monde et déchantait de jour en jour de la vie stressante qu'elle s'était infligée.

Et le discours de Dumbledore n'arrangea rien à son angoisse.


« Les Moldus ne sont pas différents de vous. Certains le savent parmi vous, d'autres non. La magie coule dans notre sang, dans notre chair, mais eux, il la crée entre leurs mains. Un Moldu utilise son cerveau pour créer une technologie qui nous dépasse. Nous, nous n'utilisons nos mains que pour agiter une baguette. Sommes-nous supérieurs pour autant ? »

Son ton glacial et implacable refroidit tous les élèves, y compris les plus récalcitrants. Son premier cours, lundi après-midi, était la classe de 3ème année. Curieusement, la salle était remplie, chaque bureau était occupé. Caroline avait négligemment pensé que les élèves éviteraient son cours cette année, mais de toute évidence, elle s'était trompée. Un élève de Poufsouffle leva la main prudemment. Caroline l'autorisa à parler d'un rictus satisfait. Bientôt, elle ferait concurrence avec Rogue pour le titre du professeur le plus antipathique de Poudlard.

« C'est vrai que vous êtes sortie avec votre professeur de défenses contre les forces du mal à l'époque où vous étiez à Poudlard ? Tout le monde le dit alors je me… nous nous demandions si… il paraît que vous étiez là au Ministère, du coup vous savez sûrement quelque chose au sujet de la prophétie…»

Caroline se figea. Par le cul trempé de Merlin, que venait-il de lui demander ? Elle dut rester immobile bien trop longtemps car des murmures et des conversations animées s'éveillèrent dans la salle de classe. Caroline déborda d'une gêne et d'une haine sans nom : ces babouins n'étaient pas intéressés par le Moldus mais par ces stupides rumeurs. Elle serra la poing pour s'empêcher de le transformer en asticot, surtout parce qu'elle n'était pas certaine d'arriver à exécuter le sortilège correctement sans tuer le garçon et sans avoir la honte de sa vie devant tous les autres élèves.

« Vingts points en moins pour Poufsouffle et une retenue. Vous passerez me voir à la fin du cours. Croire les rumeurs n'est pas digne d'un élève de troisième, Monsieur…

- Durnan, souffla-t-il les yeux baissés.

- Bien, que cela serve de leçons à tout le monde. »

Jamais elle n'aurait pensé articuler ces mots un jour. Caroline jubilait malgré l'énorme sueur froide qui l'avait traversée de part en part. Ce jeu était très amusant. Elle comprenait le plaisir malin que prenait Rogue à ôter des points à tout va aux Griffondor. Le cours se poursuivit sans anicroches et ils purent débuter le chapitre sur l'électricité Moldue. Caroline avait entièrement revu le programme, pour y inclure de nouveaux chapitres fort bien utiles pour les sorciers désireux de travailler auprès des Moldus, notamment pour les services spéciaux du Ministère.

Curieusement, plus les jours passaient, plus ses cours s'étoffaient en élèves. Elle avait mis sa propre touche de magie dans l'études des Moldus, elle donnait à ce cours une dimension diamétralement opposée à celle du professeur Burbage. Bien entendu, son ton cassant et sa répartie cynique était bizarrement appréciée de ses élèves. Certains lui adressaient même des œillères insistantes, chose tout à fait inconcevable car les seules fois où elle avait eu un tel regard, c'était lorsqu'elle se perdait dans ses esprit en contemplant Remus pendant ses cours.

Elle avait croisé les trois Griffondor plusieurs fois dans les couloirs, mais ne s'était pas amusée à leur lancer des bonjours exubérants. Un simple regard dédaigneux était amplement suffisant. Le soir, Caroline avait énormément de peine à s'endormir. Elle pensait à Sirius, à son père. Elle pensait au trou béant qu'ils avaient lâchement laissé dans sa poitrine. Ils n'ont pas fait exprès de mourir. Mais Caroline était en colère contre eux, contre la vie qui s'était jouée d'elle. Elle continuait d'ailleurs de la tourmenter. Remus était encore vivant, mais pour combien de temps encore ? Combien de temps leur restaient-ils ? Caroline était taraudée par toutes ces pensées qui n'avaient pas de réponses. Même les sarcasmes de Rogue au diner ne suffisaient pas à faire briller ses yeux éteints. Car Caroline s'était rendue compte que plus rien ne serait comme avant. Plus rien ne pourrait lui faire revivre ces sept années qu'elle avait passé dans ce Château, l'esprit frivole et dénué de peur.

Elle avait peur.

Peur de mourir certes, mais embrasser la mort n'était pas sa plus grande frayeur. Elle avait peur de perdre ses amis. C'est ainsi qu'elle avait reconsidéré l'invitation de Sirius, au début de l'année dernière. Peut-être était-il temps d'arrêter de fuir et de se battre aux côtés de Remus, dans l'Ordre du Phénix.

Caroline ne pourrait plus jamais revivre cette passion qui l'avait animée durant sa dernière année pour ce professeur mystérieux qu'était Remus, elle ne pourrait jamais plus le haïr sans éprouver de la culpabilité – et si cette insulte était la dernière chose qu'il entendrait de ma bouche avant de se faire tuer par un Mangemort ? – elle ne pourrait plus jamais tourner au rond au Square Grimmaurd, n'attendant que la souffle de chaud de Sirius sur sa nuque – elle ne pourrait plus jamais le toucher, car même son corps s'en était allé. Elle ne pourrait plus jamais avouer à son père combien elle l'aimait.

Toute sa rancœur, son amertume, étaient aujourd'hui tournées vers les vivants – ceux qui avaient l'audace de vivre à la barbe des morts – et s'abattaient violemment sur les élèves, qui perdaient un nombre de points hallucinant en cours. Mais il n'empêche qu'ils étaient toujours là à l'écouter sagement comme s'ils étaient capables d'entendre sa peine et de la comprendre par-delà les apparences.

Jeudi soir, Caroline se rendit à la Grande Salle pour manger un bon repas. Elle n'était pas retournée là-bas depuis le banquet du dimanche. En chemin, elle croisa quelques collègues, notamment le professeur Slughorn qui lui sourit joyeusement.

« Caroline ! Vous voilà ! »

Oh non… Caroline dévia son regard sur le mur du Château soudainement très intéressant mais Horace était tenace. Il gambadait dans son dos avec toute la grâce qui le caractérisait.

« Comment allez-vous ? On ne vous voit pas beaucoup par ici.

- Mieux quand j'étais dans mon bureau. Seule.

- Les élèves parlent beaucoup de vos cours, c'est étonnant comme ils sont emballés, nota Horace en ignorant sa mauvaise humeur, lui-même surprit de ce qu'il avançait.

- Etonnant ? » Caroline s'était violemment retournée. « Parce que mes cours sont axés sur les Moldus ? Les potions, ce n'est pas si intéressant que ça, professeur Slughorn. Elles vous explosent au visage, vous empoisonnent, vous obligent à supporter une personne exécrable durant sept longues années de votre vie… ce n'est que du rêve en paillette, rétorqua-t-elle d'un ton calme et posé.

- Voilà quelqu'un de passionné ! » s'extasia Horace. « Dîtes-moi Caroline, je me demandais si vous auriez envie de venir à la petite fête que je prépare, ce serait un honneur d'avoir une jeune fille brillante telle que vous. »

Caroline éclata de rire, franchement, au beau milieu du couloir. Des élèves s'arrêtèrent pour observer la jeune femme tapoter l'épaule de son collègue et poursuivre son chemin vers la Grande Salle, le laissant négligemment derrière elle. Le professeur Slughorn ne reculait décidément devant rien pour arriver à ses fins.

En entrant dans la Grande Salle, Caroline perçut déjà la silhouette sombre du professeur Rogue à la table des professeurs. Il ne manquait plus que ça. Elle parcourra les derniers mètres qui la séparaient de la table avec le visage le plus crispé qui soit. Elle n'avait pas reparlé à Rogue depuis dimanche après-midi, lorsqu'ils s'étaient positionnés au portail pour attendre les élèves.

« Pourquoi vous m'avez recommandé pour ce poste ?

- Parce que vous étiez assez stupide pour accepter, Miss Dorm. »

Deux simples phrases échangées et une rancœur qui enflait comme un ballon de baudruche. Caroline s'assit à côté du professeur Dumbledore, qui se servait déjà de soupe et de tourte à la courge.

« Bonsoir professeur, le salua-t-elle posément, maintenant qu'elle s'était habitué à s'adresser à lui.

- Caroline, répondit-il avec cette voix de vieil homme sage.

- La réunion des professeurs est toujours samedi soir ? demanda-t-elle en prenant place et se servant elle-même.

- Oui, j'ai également convié les préfets pour qu'ils puissent nous faire part de leur questionnement », poursuivit-il en buvant une gorgée de son verre doré.

Caroline n'avait pas envie de se rendre à cette réunion, principalement parce qu'elle n'aimait pas ses collègues mais aussi parce qu'elle aurait voulu rentrer au Manoir ce week-end.


Le week-end tomba comme un cheveu sur la soupe. Caroline sortit de sa chambre d'un air maussade et ne fit pas attention aux quelques élèves qui s'étaient attroupés devant la porte de son bureau. Elle zigzagua entre eux, alors qu'ils hésitaient à élever la voix pour attirer son attention. C'étaient des élèves de septième année si elle se souvenait bien de leurs visages très hétéroclites. Autant dire qu'elle n'avait pas encore pris la peine de retenir leurs noms.

« Euh, professeur… »

Caroline soupira brièvement.

« Oui ? dit-elle d'un ton poli, bien qu'elle rêvât de les chasser à coups de Nimbus 2001.

- Nous… nous avons pensé à un projet et nous aimerions savoir si vous seriez d'accord de nous aider…

- Abrégez », supplia Caroline en se tapant l'arrière du crâne.

Elle n'aurait pas dû goûter l'entièreté de la bouteille de cognac que lui avait donné Hagrid en guise de bienvenue, hier après le diner. Ils avaient bu un verre ensemble – un moment très étrange mais Caroline n'avait pas rechigné à avoir une conversation normale, sans qu'on l'invite à des fêtes douteuses et sans qu'on l'agresse gratuitement de sarcasmes. Hagrid, lui, lui parlait au moins de choses qui l'intéressaient, notamment de Sirius, et elle se sentait le cœur plus léger en sa compagnie. Mais elle ne garantissait pas être de bonne compagnie pour le garde-chasse, qui ne l'inviterait certainement plus de sitôt.

« Voilà, nous aimerions mettre en place un programme qui pourrait faciliter les relations entre les sorciers et les Moldus, et qui dénoncerait la stigmatisation des Moldus dans la société magique. »

Caroline plissa les yeux, comme s'ils étaient tous les cinq des trolls des montagnes affreusement dégoûtants.

« Il n'est pas un peu trop tôt pour venir m'importuner avec des projets fantasmagoriques ?

- Euh, il est deux heures de l'après-midi professeur. »

Elle cligna des yeux et ravisa l'insulte qui lui brûlait les lèvres. Ne pas insulter les élèves, ils sont trop fragiles, se répéta-t-elle mentalement. Caroline décida de changer son fusil d'épaule.

« N'est-ce pas trop tard pour créer un tel projet ? Le professeur Dumbledore est derrière tout ça, je suis sûre que ce vieux fou… bon laissez-moi passer, je n'ai pas que ça à faire. »

Caroline ne comprenait pas ce qui lui prenait à être aussi névrosée et méchante. Mais comment vivre dans un monde où plus rien n'était alléchant ou réjouissant ? Remus. Remus. Remus. Son cœur s'enveloppa de douceur. Caroline fit deux pas en arrière et rappela ses élèves sur un ton d'excuses.

« Pardon, mais je crois que vous devriez vous concentrez sur les cours de Défenses contre les forces du mal et de sortilèges. L'étude des Moldus ne vous sauvera pas, mais une bonne maîtrise de votre baguette vous donnera une chance supplémentaire de rester en vie. »

Voilà qu'elle dénigrait son propre cours. Pourtant, elle s'était efforcée toute la semaine à le rendre accessible et intéressant.

« En réalité, on aimerait bien passer un peu de temps avec vous. On dit que votre père était Chef du Bureau des Aurors et que vous étiez au Ministère quand il est revenu… on aimerait savoir ce qui nous attend… »

C'était le genre de chose qu'elle aurait pu dire à Remus, à l'époque. Le regard de Caroline s'assombrit et ses élèves frissonnèrent face à ses deux prunelles aussi noires que l'encre qu'ils utilisaient pour rédiger leurs devoirs.

« Personne ne sait ce qui nous attend et moi encore moins. Adressez-vous à vos Directeurs de Maison. »

Caroline fit volte-face et ne s'encombra pas d'éviter les élèves qui se tenaient en travers de son chemin. Ils éjectèrent de son passage comme des gnomes. Elle était prête à pénétrer dans la Grande Salle en espérant qu'il y ait encore à manger quand deux bras la serrèrent contre une surface chaude et molle. Caroline reconnut le parfum floral de Bianca et le huma à plein poumon.

« Caroline, être professeur te rend diablement…

- Epargne-moi tes moqueries », soupira Caroline. « J'ai mal au crâne. »

Bianca sentit son haleine alcoolisée et posa ses mains sur ses hanches, abattant un regard sévère sur elle.

« Les profs ne sont pas censés boire Caro.

- Je sais, je sais, mais pour ma défense, Hagrid boit beaucoup plus que moi. »

Malgré tout, Bianca sourit à son amie et la reprit dans ses bras. Caroline était comblée. La visite de Bianca lui permettrait de se changer un peu les idées.

« Daryl n'a pas pu se libérer mais tu le connais, il viendra te voir le jour où tu t'y attendras le moins. Arthur et Molly te saluent aussi, ils aimeraient bien que tu leur écrives des lettres. »

Bonté divine, les Weasley étaient trop crédules pour penser qu'elle se fatigueraient à leur envoyer un morceau de papier gribouillé et chiffonné à la hâte.

« Et Remus ?

- Il est sur une mission délicate. Je n'ai pas encore de nouvelles… »

Il était avec Tonks. C'était évident qu'il faisait cette mission avec elle. Caroline aimait bien l'Auror mais c'était irritant d'apprendre que son… qu'était-il vraiment ? Bianca l'entraîna discrètement dans un coin du couloir.

« On a retrouvé aucune trace du professeur Burbage. Je m'inquiète Caro, car il pourrait t'arriver la même chose si sa disparation est liée à Tu-Sais-Qui.

- Sous le nez de Dumbledore ?

- Oui, c'est possible si tu n'en fais qu'à ta tête », la réprimanda Bianca durement. « Poudlard est encore un endroit sûr, mais pour combien de temps ?

- Tu crois qu'il va tenter de tuer Dumbledore ? Mais il le fuit comme la peste », s'inquiéta Caroline.

Le regard de Bianca devint énigmatique, mais terriblement froid.

« Je ne sais pas ce que mijote Tu-Sais-Qui, mais Dumbledore mort, il pourrait prendre le contrôle… je suis très inquiète Caro. Nous ne sommes pas assez face à lui. Des créatures rejoignent ses rangs chaque jour, des sorciers disparaissent… Il faut que tu gardes un œil sur Harry Potter. Dumbledore veut à tout prix qu'on le protège. »

Caroline hocha lentement la tête, même si cette requête ne lui plaisait guère. Elle devait déjà évacuer sa gueule de bois avant la réunion de ce soir et ce n'était pas gagné.


Helloooo ! Non Caroline n'est pas morte encore, je prends juste mon temps pour écrire la suite, j'espère que vous comprendrez... enfin, la suite est là et Caroline a entamé sa rentrée à Poudlard. Ce chapitre est un peu un chapitre "mise au point", la suite devrait être plus joyeuse (ou pas). On verra Remus dans le prochain chapitre aussi ;)

Encore merci à toutes les personnes qui ont reviewé la fin de la 2ème partie (Guest : merci beaucoup pour ta review et voilà enfin la suite...), c'est aussi vous qui me motivez à terminer cette histoire qui se rallonge toujours plus ahah. J'espère que cette suite va vous plaire :D