NDA : J'aime moins celui-ci... Merci à Titou pour sa review ! Le titre du chapitre est inspiré par la musique "No surprises" de Radiohead que je vous invite à écouter. :)

Bonne lecture.


Lily repoussa le chat qui s'était lové contre sa poitrine en grommelant. Cette nuit encore, elle avait mal dormi. Elle avait eu trop chaud, trop froid, s'était enroulée dans ses draps pour s'en délester aussitôt, s'était allongée sur le dos, puis sur le ventre, avait décrété que ses cheveux la gênaient, qu'ils lui grattaient la nuque, les avait attachés, détachés, avait consulté l'heure sur son radio-réveil, râlé en constatant que les minutes défilaient et que le sommeil la fuyait, s'était levée pour aller aux toilettes - trois fois - et, dans cette déferlante de gestes saccadés et de mauvaise humeur, elle s'était aperçue qu'elle pensait à Potter.

Cet état de fait n'avait rien arrangé. Au contraire. Lily n'avait pas réussi à fermer un œil avant que les ronflements de Marlène (qu'elle avait invitée à dormir dans l'espoir de se changer les idées avant la rentrée des classes) ne brisent le silence qui régnait dans la pièce. Or, à Poudlard, Lily avait noté que Marlène ne s'endormait jamais avant trois ou quatre heures du matin. Ce qui signifiait qu'elle avait passé plus du quart de la nuit à ressasser les évènements de la fête de Potter et... Et tout. Lui. Potter. La métamorphose brutale de son sourire en grimace. Leurs cris. Leurs mots. Sa gifle. La main de Potter sur son épaule. Ses larmes de fureur. Ce sentiment de honte croissant qui avait fait trembler sa voix. L'ombre souveraine de Dorcas Meadowes qui planait comme un couperet au-dessus de leurs têtes. Le goût amer de la Bièraubeurre qui s'était invité sur son palais et ne semblait pas décidé à s'en aller, réminiscence du sentiment de culpabilité qui l'étouffait... Tout. Lily se souvenait de tout, et priait pour ne se rappeler de rien. C'était peine perdue. Potter ne lui sortait pas de la tête.

Quoiqu'elle fasse, Lily était cernée par sa présence. Un rien lui remémorait son existence. Il suffisait qu'elle tourne une page de son manuel de Métamorphose pour se souvenir de cette fois où, par inadvertance, le garçon avait transformé son verre à pied en lys quand il aurait dû prendre l'apparence d'un champignon. Elle n'avait qu'à poser les yeux sur les plumes et les rouleaux de parchemin étalés sur son bureau pour repenser à ce jour, en Troisième Année, où il lui avait offert un flacon d'encre réversible qui permettait à son utilisateur de communiquer par parchemins interposés, en classe. Lily ne s'en était jamais servi. Peut-être même l'avait-elle perdu. Il devait certainement reposer dans un fatras de plumes brisées, derrière les rangées de livres qui prenaient la poussière dans sa bibliothèque, ou encore dans une poubelle de Poudlard. Lily n'avait pas voulu de ce cadeau, sans doute parce qu'il venait de Potter, sûrement parce qu'elle n'avait su comment l'accepter. Elle s'était contentée de le fourrer dans sa valise, et de prétendre l'avoir oublié. C'était plus simple. C'était stupide. Au fond, Lily lui aurait peut-être trouvé une utilité, avec le temps. Mais elle avait tout gâché. Encore, et toujours, elle avait tout gâché. Tout sacrifié au profit d'une soi-disant facilité.

Quelle idiote...

Merlin comme elle regrettait d'être allée à cette fête. Comme elle regrettait ce minuscule petit « oui », murmuré du bout des lèvres. Comme elle regrettait ses paroles acides, et le « Je crois qu'il faut qu'on en reste là, qu'on s'ignore » de Potter. Comme elle regrettait d'être suffisamment éveillée pour parvenir à cogiter, pour retourner chacune de leurs phrases dans sa tête, pour les analyser à n'en plus comprendre le sens, pour les décortiquer jusqu'à ce que les épaves des mots gisent silencieuses sur son oreiller.

Elle n'osait même pas imaginer ce que Potter devait penser d'elle. Ou plutôt si, mais cela l'effrayait.

Il devait la trouver ridicule, avec ses réactions dignes d'une gamine de six ans, ses pleurs d'enfant, ses yeux trop grands et ses paroles incohérentes... Ou alors il l'avait oubliée. Oui, maintenant qu'elle y réfléchissait, cela ressemblait bien plus à Potter. Il ne se prenait pas la tête avec ce genre de futilités, comme elle. Il était au-dessus de ça, Potter. Aux oubliettes, Lily Evans et ses sursauts de vanité. Sa puérilité d'enfant gâtée. Potter avait sans doute d'autres dragons à fouetter. Il devait sûrement s'être réconcilié avec Dorcas, depuis le temps, et... Non. Elle ne voulait pas y penser. A Dorcas. A Potter. A leurs corps entremêlés. C'était gênant, toutes ces pensées qui ne cessaient de fuser dans son esprit. Elle aurait voulu les faire taire, juste un temps. Eteindre le feu qui dévorait ses joues. Ses mains tremblaient sous ses draps. A quoi pensait-elle, Merlin ? Elle ne le savait que trop bien. Lily se mordit la langue mais cela ne suffit pas à interrompre le ballet d'images qui l'assaillait. Pour se distraire, elle compta jusqu'à cent, les lèvres pincées, les yeux fermés. Elle les rouvrit en atteignant le chiffre « 7 ». Cela faisait bien longtemps qu'elle s'était égarée dans un labyrinthe de fantaisies indélébiles.

Merde à la fin. Potter et Dorcas, c'était une histoire qui ne la regardait pas. Une histoire dont elle ne connaissait ni le prologue, ni le scénario, et dont elle ne serait certainement pas l'épilogue. Elle aussi avait une histoire à écrire, des démons à affronter, et... C'était déjà bien assez compliqué pour qu'elle se prenne en plus la tête avec tout ça.

Tu te prends trop la tête, Lily. Combien de fois avait-elle entendu Alice ou Marlène le lui répéter ? La veille encore, Marlène avait levé les yeux au ciel face à l'émoi de son amie. « Lily, Lily, Lily. Va voir Potter. Ecris-lui, parle-lui, si ça te fait plaisir, mais pour l'amour du ciel, arrête de ruminer à propos de ce qui s'est passé et de ce qui aurait dû se produire ». Voilà ce qu'elle lui avait dit, Marlène. Ah, tu parles d'une amie ! Quels bons conseils elle lui prodiguait, vraiment. Ce n'était pas aussi simple que ça... Les mots, les bons, ils s'évaporaient dès qu'on avait besoin d'eux. Lily le savait bien. Sa répartie n'égalait pas celle de Marlène, encore moins celle de Black, et surtout pas celle de Potter. Quant à Dorcas... Non, mieux valait ne pas y penser. Toujours est-il que Lily avait tenté de suivre les recommandations de Marlène. Tenté, oui, échoué aussi. Les boulettes de parchemin tâchées d'encre noire, barbouillées de mots griffonnés à la va-vite, froissées et déchirées qui trônaient dans sa corbeille à papier en témoignaient. Lily avait sacrifié presque tout son stock de feuilles vierges pour Potter. Pour leur entente cordiale biffée à l'encre courroucée. Pour cette brûlure au cœur qu'elle ne parvenait pas à soigner. Et les mots, comme à leur habitude, s'étaient envolés. Lily s'était effondrée sur son lit en jurant. Ce n'était pas demain la veille que sa bonne conscience se rabibocherait avec Potter...

Marlène se retourna sur son matelas d'appoint en parlant dans son sommeil. Il était huit heures, à présent, et le soleil brillait déjà haut dans le ciel. Ses rayons s'infiltraient allègrement dans la chambre, jouant avec les lames du parquet mal raboté qui gémissait au moindre mouvement. Lily passa une main dans ses cheveux, et se figea en reconnaissant le geste maintes fois répété par Potter, à Poudlard. Sa main retomba lourdement sur le matelas. Elle serra les dents. Le chat ronronnait à ses côtés.

- J'en ai marre, dit-elle.

Seul le silence lui répondit. Lily soupira bruyamment et se résigna à se lever pour prendre d'assaut la salle de bain avant que Pétunia ne s'y enferme. Cela lui changerait les idées. Cela lui ferait oublier Potter, Dorcas, peut-être... Elle n'avait pas de temps à perdre. Marlène et elle devaient se rendre sur le Chemin de Traverse aujourd'hui. Elles retourneraient à Poudlard dans deux jours, or il leur manquait bon nombre de fournitures scolaires. A commencer par leurs manuels, et quelques robes aussi. Celles de Lily lui comprimaient la taille. Certaines ressemblaient plus à des chiffons noirs qu'à un uniforme scolaire. Quant à Marlène... Eh bien, elle avait encore grandi pendant l'été. Pour être honnête, Lily l'enviait. Marlène avait beau dire, ses « quelques centimètres en trop », comme elle les nommait, lui seyaient bien plus que les « quelques kilos en trop » que Lily se trouvait. Si seulement elle avait pu être grande et assurée, comme Do...

- Aaargh !

Lily s'arrêta au beau milieu du couloir tandis que son cri mourait dans sa gorge. Si elle n'avait pas réveillé Marlène, avec ça... Elle fusilla l'objet de sa surprise du regard. Au nom de Merlin et de tous les magiciens, que foutait-il ici, dans ce couloir, à cette heure de la matinée, et en caleçon, qui plus est ?

- Tu m'as fait peur, lança-t-elle un peu plus sèchement qu'elle l'aurait voulu.

- Désolé, répliqua l'autre sans paraître désolé du tout.

Les petits yeux humides de Vernon Dursley s'attardèrent sur les résidus de son coup de soleil, que Lily s'empressa de dissimuler derrière un rideau de cheveux roux. Le petit-ami de sa sœur éveillait chez elle un sentiment d'irritation tenace, et la certitude qu'elle n'avait plus sa place chez les Evans. Il avait des attitudes de propriétaire lorsqu'il se promenait dans cette maison, et Lily n'aimait pas du tout cela. Elle avait la désagréable impression qu'il ravivait les tensions entre Pétunia et elle à chaque fois qu'ils se croisaient, par-dessus le marché. Pétunia était plus froide à son égard lorsque Vernon rôdait dans les parages... Lily lui aurait bien donné un coup de pied aux fesses pour le faire décamper, mais elle se résolut à l'ignorer pour gagner la salle de bain tandis qu'il se glissait dans la chambre de sa sœur. Beurk. Lily ne voulait rien savoir de ce qui s'y tramait.

Elle prit une douche rapide, persuadée qu'il s'agissait du seul remède contre la Potterite aigue qui lui donnait des migraines à n'en plus finir, fut chassée de la salle de bain par Pétunia, et laissa une Marlène à peine réveillée choisir ses vêtements pour la journée.

- Tu as une tête d'Inféri, ce n'est pas beau à voir, commenta Marlène tandis que Lily s'asseyait en tailleur sur son lit.

- Merci, Marlène, j'apprécie, rétorqua Lily en levant le nez en l'air.

- Mmmh. Est-ce que tu as dormi, au moins ?

Elle ne pouvait tout de même pas lui dire qu'elle avait encore pensé à la fête de Potter, cela aurait tôt fait de l'exaspérer. Quant à Dorcas Meadowes, il était tout simplement hors de question de l'évoquer. Lily se refusait à prononcer son nom. Cela l'aurait rendue trop réelle. Et ses réflexions intempestives aussi. Ah, si seulement elle était amnésique ! Un lavage de cerveau en bonne et due forme, voilà qui aurait arrangé bien des choses. Plus de Potter qui la poursuivait jusque dans ses songes, plus de Dorcas, plus de remords, plus de regrets. Plus rien que Lily et une petite vie tranquille, bien tracée, Poudlard, les amies, les compliments de Slughorn en cours de Potions et les sorties à Pré-au-Lard... Le rêve !

Lily remarqua que Marlène la dévisageait et se souvint qu'elle lui avait posé une question :

- Un peu. Mais je pense que la vision cauchemardesque du derrière de Vernon Dursley n'a pas arrangé les choses.

C'était le moins que l'on puisse dire. Lily grimaça à la simple pensée du caleçon rayé de Vernon Dursley. Cela nourrirait ses cauchemars pour les siècles à venir...

- Tout s'explique, ricana Marlène. Franchement, je ne comprends pas pourquoi ta sœur traîne avec lui. Non seulement c'est un fils de cognard, mais en plus il est laid... Il ressemble un peu à un bouledogue, si tu veux mon avis.

Lily le partageait, son avis, même si elle ne pouvait s'empêcher de penser avec un brin d'amertume que Pétunia, au moins, avait trouvé quelqu'un qui l'aimait pour ce qu'elle était. Tout le monde n'avait pas cette chance. Lily, en tout cas, ne l'avait pas. Il y avait bien quelques garçons qui lui plaisaient à Poudlard, comme Remus qui était très gentil, mais ça s'arrêtait là. Personne n'avait jamais demandé à Lily d'être sa petite-amie. Personne, sauf Potter. Mais lui l'avait fait pour la taquiner, donc ça ne comptait pas. Potter ne se serait jamais intéressé à elle de cette façon. D'abord parce que c'était un idiot (elle aussi mais c'était un autre sujet), et ensuite parce que ses fréquentations actuelles ne laissaient planer aucun doute sur la question. Potter sortait avec des filles comme Marlène ou Dorcas. Des filles pleines de vie. Des filles qui ne le giflaient pas quand elles étaient prises au dépourvu. Des filles sympas, et jolies, et drôles, et... Certainement dotées de qualités dont Lily était dépossédée. Des filles dont les compétences en matière de relations amoureuses s'arrêtaient plus loin que le baiser sur la joue. Lily se mordilla la lèvre. Que c'était ennuyeux de penser à Potter de bon matin, alors même que son fantôme l'avait obsédée toute la nuit. Elle avait cru que son passage à la douche pouvait remettre de l'ordre dans sa tête... Visiblement, elle s'était trompée. Et cette stupide boule qui entravait sa trachée, ne la quitterait-elle donc jamais ?

- Alors, voyons ça, souffla Marlène au même moment, interrompant les réflexions de Lily.

Lily l'observa en biais. Marlène était tournée vers son armoire, les mains posées sur ses hanches, et tripotait les cintres où étaient suspendus ses vêtements avec son énergie habituelle. Comment faisait-elle pour être aussi fringante alors qu'elle n'avait guère dormi plus de quatre heures ? C'était presque vexant, de la savoir si vive quand Lily ressemblait à un cadavre au pied du lit.

- Que dis-tu de ceci ?

Lily secoua la tête. C'était une vieille robe de Pétunia, trop grande pour elle, et sa couleur jurait atrocement avec ses cheveux. Marlène la jeta sans ménagement sur le plancher et continua à disséquer le contenu de sa garde-robe. Elle opta finalement pour une jupe et un haut vert que Lily portait rarement, et elles descendirent ensemble pour prendre leur petit-déjeuner en discutant de tout sauf de Potter et de ce qui la préoccupait. Cela valait mieux ainsi. Lily était trop fatiguée pour se confronter aux idées arrêtées de Marlène sur la question.

Elles pénétrèrent dans le séjour où elles furent accueillies par le père de Lily qui les embrassa toutes les deux sur le front, et rejoignirent la cuisine où se trouvait sa mère. Lily releva sans y prêter attention que sa mère paraissait particulièrement enjouée. Elle avait coiffé ses cheveux blonds en un chignon sophistiqué, et s'affairait près du réchaud, une liasse d'enveloppes blanches à la main, un stylo plume dans l'autre. Lily baya, et tira deux chaises pour Marlène et elle.

- Bonjour les filles, les salua Mrs Evans avec un large sourire. Installez-vous, Pétunia et Vernon ne vont pas tarder à nous rejoindre.

- Génial, marmonna Lily au moment où le grille-pain éjectait trois tartines.

Marlène en attrapa une à la volée tandis que Lily recevait la sienne en pleine figure. Marlène pouffa et Lily répliqua d'un ton faussement outré que tout le monde ne pouvait pas être une talentueuse Attrapeuse et avoir les réflexes qui allaient avec.

- Mais quand on est une talentueuse Préfète, on n'a pas besoin d'être une talentueuse Attrapeuse pour attraper les objets volants non-identifiés, normalement, rétorqua Marlène dans un rire.

Lily arqua un sourcil circonspect en appliquant une épaisse couche de marmelade sur son toast. Mrs Evans qui, jusqu'alors, avait assisté à leur échange sans piper mot, prit place à côté d'elles en agitant son stylo plume.

- Vous êtes prêtes pour la rentrée ?

- Maman ! râla Lily en se servant une tasse de café noir - nécessaire après cette nuit infernale.

- Quoi ? Vous n'êtes pas contentes de retourner à Poudlard ?

Lily et Marlène échangèrent un regard lourd de sens. Bien sûr qu'elle avait hâte de retourner à Poudlard mais... Mais cela signifiait aussi qu'elle devrait affronter Potter, et Dorcas, et supporter les commentaires de Sirius (elle était certaine qu'il ne se priverait pas de lui faire part de ses considérations sur leur prise de tête, Sirius avait toujours un avis sur tout, en particulier lorsque cela concernait son meilleur ami), et elle n'était pas certaine d'être prête pour cela. L'ambiance risquait d'être très étrange, dans la Tour des Gryffondor, cette année. Oh, naturellement, les autres élèves s'étaient habitués à leurs disputes, à Potter et elle. A présent, ils levaient à peine la tête de leurs activités quand Lily s'énervait. C'était devenu une sorte de routine. Potter faisait une bêtise, Lily perdait pied... Mais à la fin de la Sixième Année, le calme était revenu, et savoir qu'il serait remplacé par un silence hostile à la rentrée l'inquiétait davantage qu'elle ne l'aurait souhaité.

Lily haussa donc les épaules et s'empressa de dévier la discussion sur la raison de la présence de Vernon Dursley entre les murs de cette maison, à des heures indécentes :

- Oh mais il y a une très bonne raison à cela, Lily, déclara Pétunia qui choisit cet instant pour rentrer dans la cuisine, son petit-ami derrière elle.

Lily plissa les yeux. Le sourire victorieux de sa sœur n'augurait rien de bon. A quoi devait-elle s'attendre ? A des futures vacances dans la famille Dursley - très peu pour elle, un Dursley, c'était déjà trop, deux de plus et elle se livrait au baiser du Détraqueur - ou à une conversation sur la sexualité libérée de Pétunia ? (Cela ferait certainement le bonheur de sa mère qui se targuait d'avoir élevé ses filles dans une « sphère délivrée de tout préjudice social », formulation que Lily n'avait jamais très bien comprise mais qui amusait beaucoup Marlène et Alice).

- Vernon et moi, on va se marier.

Lily cessa de mastiquer sa tartine.

Quoi ?

- Il a fait sa demande de fiançailles à papa hier, ânonna fièrement Pétunia en révélant la bague qui ornait son annulaire gauche.

- La cérémonie aura lieu en juin prochain, ajouta Vernon en se rengorgeant.

Lily observa sa sœur, son alliance, et la mine réjouie de Vernon Dursley, évita de regarder dans la direction de Marlène qui paraissait fascinée par la carafe d'eau, et dut se rendre à l'évidence. Ce n'était pas une plaisanterie.

- N'est-ce pas une nouvelle formidable, Lily ? s'extasia Mrs Evans, ses enveloppes blanches à la main. Il va falloir que tu m'aides avec les invitations... Tes talents de sor... tes talents nous seront très précieux pour l'organisation du mariage, se reprit-elle en se rappelant de justesse que Vernon n'était pas encore au courant de la condition de sorcière de Lily.

- Oh oui, c'est merveilleux, grinça Lily. J'ai hâte d'y être.

Marlène s'étouffa avec sa gorgée de jus de fruit, et Lily quitta la table, survoltée.

*.*.*

- Faites un peu attention, Miss !

- Oups, pardon !

Lily coula un regard désolé au petit sorcier qui s'agitait sous son nez pendant que Marlène déguisait son rire en quinte de toux. C'était la troisième fois qu'elle manquait de ravager la boutique de l'apothicaire depuis qu'elles y étaient entrées, toutes les deux. Lily n'avait plus d'yeux de salamandre, ni de bézoards en réserve, et Marlène avait insisté pour l'accompagner à l'intérieur de l'échoppe. Lily soupçonnait son amie de vouloir garder un œil sur elle. Elles avaient passé une bonne partie de la matinée à arpenter l'artère commerciale, et Lily n'avait cessé de provoquer des catastrophes sur son passage. Elle avait échappé de justesse à une aiguille vengeresse qui visait son œil droit chez Tissard et Brodette, renversé un étalage de livres flambant neuf chez Fleury et Bott, et donné un coup de pied dans un chaudron en étain, taille standard, modèle 3, chez Marmiton. Chaudron qu'elle n'avait pas acheté du fait de sa qualité relative. Ce qu'elle avait d'ailleurs fait remarquer à voix haute (involontairement, Lily se parlait souvent à elle-même en pensant que personne ne l'entendait) sous le regard scandalisé du vendeur. Marlène et elle s'étaient faites expulsées à grand renfort de bougonnements, et si cet incident avait beaucoup amusé son amie, Lily, elle, regrettait amèrement d'avoir eu un mot plus haut que l'autre. Cette attitude frondeuse ne lui ressemblait pas.

C'était de la faute de Pétunia. Et de cet imbuvable Vernon Dursley. On n'avait pas idée d'annoncer ses fiançailles et son mariage de la sorte, en plein petit-déjeuner. Pour une surprise, c'en était une. Une désagréable, qui plus est. Lily fourra rageusement une poignée de pattes de scorpions dans un sac en papier sous le regard affolé du commerçant, et se tourna vers les boîtes qui contenaient de la poudre de pieuvre. De toute manière, depuis qu'elle avait reçu sa lettre pour Poudlard, Pétunia avait toujours cherché à lui en mettre plein la vue. Elle pesa un sachet d'écailles de serpent en serrant les dents. Eh bien c'était chose faite, à présent ! Non seulement Lily était d'une humeur épouvantable, mais en plus elle s'en apercevait. Et il n'y avait rien de plus désagréable que de se rendre compte qu'on se comportait comme un mufle pour une raison complètement stupide et de continuer comme si de rien n'était. Lily s'arrêta pour observer les crins de licorne, décida qu'elle en avait assez dans son bocal à ingrédients de secours, et se dirigea vers la caisse d'un pas vif. Pétunia voulait la rendre jalouse, lui prouver qu'elle avait réussi sa vie et qu'elle était heureuse pendant que Lily n'était même pas fichue de contrôler ses nerfs ? C'était gagné. Lily tendit la monnaie au petit sorcier et sortit de la boutique, ses acquisitions sous le bras, Marlène sur les talons. Elle aurait pu continuer à maugréer dans sa barbe pendant longtemps si son amie ne l'avait pas arrêtée d'un geste de la main.

- Quoi ? fit Lily, agacée.

- Potter.

- Potter ? Quoi, Potter ?

- Là, à trois mètres !

Lily balaya le Chemin de Traverse du regard et ses yeux se posèrent sur la silhouette de Potter, installé non loin de là à la terrasse d'un glacier. Oh non ! Merlin se payait sa baguette, ce n'était pas possible autrement...

- Il n'est pas seul, observa Marlène d'un ton léger.

Lily fit mine de se pencher pour refaire ses lacets. Il ne fallait surtout pas qu'il la voie.

- Qui est avec lui ? demanda-t-elle entre ses dents.

- Black, Lupin, Pettigrow, Londubat et... On dirait... Ah bah oui, tiens, c'est Dorcas.

Les sacs de Lily échouèrent sur le sol dans un vacarme assourdissant qui fit se retourner les badauds. Rouge de honte, Lily s'empressa de mettre de l'ordre dans ses affaires tandis que Marlène agitait la main et l'obligeait à la suivre. Lily agrippa la manche de sa robe pour la forcer à s'arrêter, mais sa poigne manquait de fermeté.

- Qu'est-ce que tu fais ? souffla Lily, inquiète.

- Je te donne une chance de mettre les choses au clair avec Potter, répliqua Marlène. J'en ai ma claque de t'entendre parler de lui à longueur de journée.

- Arrête ça tout de suite, s'impatienta Lily en jetant un coup d'œil nerveux à Dorcas Meadowes qui venait de les repérer. Ils vont nous voir !

- C'est justement l'objectif, Lily. Tiens, Dorcas a coupé ses cheveux encore plus courts que d'habitude... Tu ne trouves pas que ça lui va bien ?

Lily n'eut pas le loisir de lui répondre. Son souffle s'était figé dans sa poitrine. Marlène et elle se rapprochaient dangereusement de la table où Potter et compagnie avaient élu domicile. Elle entendait le rire sonore de Sirius, et même le tintement des petites cuillers contre leurs coupes de glace. Dans moins d'une demi-seconde, deux univers allaient rentrer en collision. Lily ferma les yeux et raffermit sa prise sur l'anse de l'un des sacs qui lui avaient échappé. Elle attendait la claque, la gifle, le coup de poignard, les mots froids, les piques saumâtres. Elle attendait la fin du monde. Seul le parfum capiteux de Dorcas Meadowes la heurta de plein fouet.

- Tu fais de la méditation, Evans ?

Lily s'empourpra et bafouilla quelque chose qui aurait tout aussi bien pu passer pour un « oui » que pour un « non ». Dorcas la fixait de ses yeux noirs, ses cheveux bruns balayant les lignes aigües et délicates de son menton. Un rictus incisif étirait ses lèvres. Elle se tenait droite sur sa chaise, les mains croisées sur ses genoux. A côté d'elle, James Potter s'absorbait dans la contemplation de sa glace vanille-fraise. Lily déglutit. Elle ne comprenait plus très bien ce qu'elle faisait là, aujourd'hui, pourquoi Dorcas soutenait son regard avec autant de facilité alors qu'elle-même se fuyait, pourquoi les sarcasmes de Sirius résonnaient à ses oreilles sans qu'elle ne les saisisse tout à fait. Elle sentit à peine Marlène la pousser dans une chaise entre Potter et Dorcas, grimaça un sourire quand Frank Londubat lui tendit la carte du glacier et que son bras frôla celui de Potter... Qui ne bougea pas. Lily se figea dans une position inconfortable, son coude lui rentrant dans les côtes. Elle crut entendre Peter lui conseiller quelques parfums de sorbet mais elle resta là, hébétée, s'accrochant de toutes ses forces aux miettes de sa dignité, étourdie par l'odeur de Dorcas qui flottait dans les airs. Un mélange de gingembre et de perles de sel. Amer, piquant et noble, comme elle.

- Ça ne va pas, Evans ? demanda Potter sans lever les yeux de sa coupe de glace.

Lily s'aperçut à peine qu'il avait murmuré, pour qu'elle soit la seule à l'entendre. Elle tourna la tête vers Potter tandis que les autres s'esclaffaient aux bêtises de Sirius, mais il ne daigna pas la regarder. Lily se trémoussa sur sa chaise. Elle avait mal au cœur. A cause de Pétunia, de lui, mais surtout à cause d'elle. Elle aurait bien voulu être en colère contre lui, avoir quelque chose à lui reprocher, lire du dédain dans ses yeux, de la méchanceté dans ses mots. Au moins, elle aurait su quoi répliquer. Mais elle restait là, incapable de faire quoi que ce soit, parce qu'il ne l'avait pas habituée à cette soudaine neutralité, à ce ton de convenances. A cette politesse grinçante. Elle oscillait sur une corde tendue en sachant qu'il suffirait d'une chiquenaude de Potter pour la faire tomber, alors que toutes ses pensées nocturnes lui revenaient de plein fouet. Lily ouvrit la bouche pour dire... Pour dire, peut-être, qu'elle était désolée, pour lui demander s'ils pouvaient continuer comme avant, pour affirmer qu'elle la regrettait, cette gifle, et...

- James.

La voix de Dorcas coupa court à son élan de bonne volonté. Lily cilla. Dorcas appelait Potter par son nom. Les syllabes roulaient entre ses lèvres pleines. Lily la vit se pencher vers Potter derrière le dossier de son siège et entamer une discussion avec lui. Lily ne savait pas, au juste, de quoi ils parlaient. Elle n'entendait plus rien. Elle ne sentait même plus les brûlures du soleil sur sa nuque. Elle se sentait vide, et froide, et terne.

Lily Evans n'était à sa place nulle part, et ça lui faisait mal.