Délivre-moi. Juste une caresse. Un baiser. Les rêves pouvaient s'envoler. Nul besoin de les repousser. Inutile de se battre. Elle n'avait pas besoin de faire semblant de ressentir. C'était là. Simplement. Elle en sourit. Elle en gloussa, aussi. Enlacée, entre deux volutes de fumée. Juste la chaleur des flammes et des peaux serrées. De quoi avait-elle peur, avant ce moment ? De perdre ce qu'elle n'avait pas ? De ne jamais l'avoir ? De la mort ? De voir ses proches souffrir ?

C'était ridicule. Elle s'esclaffa. Une lueur verte-orange apparut au-dessus de la kitchenette. De profil au poêle, l'une de ses joues aurait moins chaud si des lèvres n'y étaient pas posées. Le vieux sofa était le plus confortable qu'elle n'avait jamais rencontré.

Ses doigts se promenaient sur cette étrange peau. Inconnue. Mais déjà ressentie par le passé. Dans ses souvenirs, elle était quelque part. Avant elle, ou au sein de sa propre vie, c'était une sensation familière qu'elle désirait amplifier. Les souffles près de son oreille insufflaient la vie dans le foyer. Le poêle allait fondre. Elle aussi, éventuellement. Mais elle n'était pas inquiète. Elle rejoignit les lèvres. Narguer le feu. Qu'il grossisse encore de jalousie.

Mais les pleurs, elle ne pouvait les éviter.

Elle dut céder à la réalité.

Confuse, elle se réveilla, son fils entre Lexa et elle. La gardienne aussi se réveillait, perturbée. Ils s'étaient tous endormis sur le canapé. Même le feu du poêle n'avait pas survécu. Il faisait sombre. Les nuages et les arbres cachaient la lumière du soleil. Aden arrêta de pleurer dès l'attention de sa mère obtenue. Il avait faim.

Clarke le prit contre elle et lui donna le sein. Elle ne s'en cacha pas, cette fois. Elle faisait confiance à Lexa. Cependant, elle se sentait étrange. Elle n'avait pas fait de tel rêve depuis longtemps. Jamais au sujet du père de son fils. Il y avait quelque chose, en Lexa, qui rendait leur relation plus mystérieuse. Car il était évident que ce rêve concernait Lexa. Par ailleurs, la gardienne était allée se réfugier dans la salle de bain, comme si elle aussi avait eu un sommeil agité.

Bientôt deux jours complets qu'elles s'étaient réfugiées dans cette cabane forestière. Les bois étaient calmes, et la région semblait peu habitée. Il était tentant d'y rester éternellement. Rien qu'eux trois. Mais même si elles parvenaient à renouveler toutes leurs ressources, elles finiraient par s'ennuyer. L'espace était étroit. Et Aden méritait de grandir avec d'autres enfants. Ici, il ne rencontrerait jamais personne.

La conversation devait avoir lieu entre les deux femmes. Où aller ensuite ? Que faire ? Elles avaient des opinions différentes sur le sujet. Clarke n'était pas certaine de pouvoir rester calme si la gardienne lui conseillait encore une fois de retourner à la métropole. Même si Lexa avait raison. Même si c'était la meilleure chose à faire pour Aden. Clarke avait peur de subir les conséquences de son départ, mais avant tout de retrouver les souvenirs du mal-être qui l'avait poussée à quitter le campus.

La cabane resta longtemps figée dans le silence. Aden s'était rendormi pendant sa digestion. Clarke le gardait contre elle. Finalement, elle avait accompli un rêve de son Précédent. Porter un enfant. Connaître toutes les sensations relatives au développement d'un bébé au creux de son propre corps. Clarke en était fière, malgré les difficultés rencontrées. Elle se voyait avoir un autre enfant, un jour, dans un monde où tout irait pour le mieux. Dans sa situation actuelle, Clarke peinait à voir le lendemain.

La silhouette de Lexa s'extirpa de la salle de bain. Un regard suffit à enclencher la conversation. Elles s'étaient silencieusement mises d'accord. Il fallait parler. Prendre une décision maintenant.

Lexa s'assit doucement à côté d'elle pour ne pas réveiller le nourrisson.

- On ne peut pas rester ici, commença Lexa.

C'était la même phrase, que Clarke pensait avoir entendu chaque jour de sa vie depuis la naissance de son fils. Celle qui lui disait de fuir. De prendre la bonne décision pour Aden. Mais la bonne décision, quelle était-elle ? Aller à la métropole, se séparer de son fils ? Elle en était incapable. Il était tout ce qu'elle chérissait. Elle déposa Aden à côté d'elle, au creux des coussins qui le protégeaient d'une chute.

- Je sais, Lexa, admit-elle, la gorge serrée. Aden ne peut pas rester seul avec sa vieille folle de mère.

Lexa sourit, mais ce fut bref. Elle était concernée par un problème qui dépassait la présence du nourrisson. Elle se tourna un peu plus, de biais, pour faire face à Clarke. Elle posa une main soucieuse sur son genou. Avant qu'elle ne prononce le premier mot, sa main se détendit, laissa s'échapper sa force.

- Il y a un traqueur dans chaque uniforme des gardiens. Il faut qu'on puisse être retrouvé rapidement si une mission tourne mal. J'ai laissé mon uniforme dans la ville morte. Cependant, mes collègues ont dû prévenir la métropole. Notre référent de secteur va sûrement envoyer des équipes bien plus compétentes que la mienne à nos trousses, si ce n'est pas déjà fait.

Clarke voyait où Lexa voulait en venir. Avant que Lexa ne le dise, Clarke entendait déjà les mots. Il fallait y retourner. Fuir n'était pas la bonne solution. Pas pour Aden. La bonne solution à prendre était floue, mais ce n'était pas bon pour son fils, Clarke le pressentait. Elle devait prendre ses responsabilités de mère.

Une larme tomba depuis son oeil sur la main vulnérable de Lexa. Clarke essuya vivement sa joue. Elle craignait que Lexa croie à des larmes de crocodile.

- Ils vont me prendre Aden, souffla-t-elle entre deux déglutitions alarmées.

Lexa baissa la tête, ferma les yeux. Elle avait besoin de penser. Les idées se succédèrent rapidement dans son esprit. Des images, des sons, des lignes lues autrefois, pendant ses études, des échos de cas traités aux Archives, alors qu'elle avait été obligée de surveiller des suspects lors de divers contrôles d'identité.

Elle ouvrit les yeux. Il y avait une solution cohérente. Moins effrayante que tout ce que l'anxiété de Clarke envisageait. Cette solution, Lexa la créerait. Sa sœur était une jeune femme. Bientôt, la gardienne serait seule. Pour elle aussi, le futur était flou.

- Ton Précédent n'est pas dangereux, tu ne risques pas grand chose. Tu as fui, mais si tu reviens par toi-même, expliques ta situation, ils comprendront. J'en suis sûre. On leur inventera la plus belle des histoires s'il le faut.

Clarke se leva. Ses poumons sur le point d'imploser. Lexa ne comprenait pas. Si elle redevenait étudiante, Clarke ne pourrait plus vivre avec son fils. Même la meilleure issue de son retour était fatale pour la jeune mère. Ils placeraient Aden dans une famille pour qu'elle finisse ses études. Clarke n'y parviendrait jamais en sachant son fils loin d'elle. Il était une partie d'elle, qui fusionnait parfaitement avec son Précédent. Une harmonie à laquelle Clarke n'avait pas pensé jusqu'alors. Ce dont elle manquait, elle l'avait peut-être déjà. Mais retourner à la métropole signifierait le perdre. Retour à la case départ.

- Je ne peux pas laisser Aden, paniquait-elle.

Elle répétait cela, la peur grandissante. Lexa essaya de l'interpeller, mais Clarke restait coincée dans son angoisse. La gardienne se leva, droite, persuadée de détenir la solution. Elle attrapa les épaules de Clarke.

- Regarde-moi, tenta-t-elle à nouveau.

Le regard de la jeune mère fuyait. Seul son fils importait. Sa propre vie ne comptait plus. Il méritait mieux. Elle ne pouvait pas lui donner ce dont il avait besoin, mais elle ne pouvait vivre sans lui non plus. Elle était piégée. Il n'y avait pas de solution.

- Clarke ! la secoua Lexa.

Sans hurler, pour ne pas réveiller Aden. Pour ne pas brusquer Clarke, seulement la ramener à elle. Le regard de la femme paniquée capté, Lexa ajouta son joker improvisé :

- Je me porterai garante pour Aden et toi.

Le regrettera-t-elle plus tard ? Était-ce une décision trop hâtive ? Lexa n'en avait aucune idée. Elle était aussi perdue que Clarke, mais contrairement à elle, elle n'avait rien d'autre à perdre. Alicia pouvait s'occuper d'elle-même, bien que Lexa restait présente en cas de besoin. La gardienne n'avait que son quotidien las au sein de son équipe de brutes et autres incapables. Elle voulait faire quelque chose de bien. Aider. En essayant de persuader Clarke de retourner à la métropole, Lexa réalisait qu'elle se mentait aussi à elle-même. Elle pouvait changer sa situation. Se rapprocher de son Précédent de la façon qui lui convenait le mieux.

Il fallait prendre des risques. En avoir le courage. Était-ce la bouille d'Aden ou le regard de défi de sa mère qui avait retourné les entrailles de Lexa au point de lui faire prendre cette décision dans la ville morte ? Un peu des deux, certainement. Lexa ne savait plus. Clarke la dévisageait drôlement. Elles restaient là, à s'observer, confuses, tandis que le bébé dormait encore sur le sofa.

C'était une idée folle, de vouloir retourner à la métropole en tant que deux femmes qui s'entraidaient, plutôt qu'en tant que gardienne et délinquante. Des bribes de son dernier rêve lui revinrent en mémoire et Clarke secoua la tête. Lexa dut le remarquer, car ses lèvres s'entrouvrirent, surprise, mais assurée. Ce n'était pas une idée si bête, au fond. Elles trouveront bien une explication sensée. Prouver que Clarke n'avait pas créé cet incendie. Avec son Précédent, Lexa était bien placée pour savoir ce qui déclenchait un feu. Et Clarke n'en était pas le déclencheur. Pas de ce feu-là, du moins. Car dans le regard de Clarke, Lexa revoyait les flammes de son passé. Comme si le passé et l'avenir s'accouplaient. C'était peut-être aussi simple que ça.

Lexa s'avança et enlaça Clarke, mais cette fois sa tête s'arrêta devant celle de la jeune femme.

- On a une solution, Clarke, murmura-t-elle.

Et Clarke voulait y croire. Elle désirait une vie nouvelle, où la peur ne serait plus sa compagne de réveil. Elle s'imagina se réveiller auprès de quelqu'un, une personne qui lui assurerait leur sécurité, à elle et son fils. Une personne pour la comprendre, pour qu'elle se sente moins seule. Parce que son père et sa mère étaient décédés. Parce qu'elle n'avait su faire face à ses maux de coeur. Parce que la fuite n'avait pas été une bonne solution.

Guérir de tels maux, son Précédent n'avait jamais eu à le faire. Clarke n'avait pu tirer de son passé le remède miracle. Elle avait dû le chercher elle-même, comme elle avait pu.

Délivre-moi.

Aussi simple que ça. Parce que Lexa était là, auprès d'elle. Parce qu'elle lui promettait l'avenir et qu'elle avait envie d'y croire. Parce qu'elle était fatiguée de réfléchir. De justifier. Elle arrêta le cours de sa pensée.

Elle laissa Lexa l'enlacer.

La gardienne avait laissé son uniforme en ville. Elle n'avait plus que ses habits sombres. Son pull avait éteint le feu que Clarke avait laissé déborder de ses larmes.

Les bras de Lexa étaient chauds malgré la fraîcheur de cette journée.

Pourquoi était-ce aussi simple ? Ce n'était pas ce dont elles étaient censées parler. Pas ce qu'elles étaient censées faire. Ce n'était qu'une envie passagère, issue de l'isolement, de la solitude. Ou elles l'avaient désiré, depuis le début, mais avaient préféré l'ignorer, car la situation était trop complexe pour l'envisager, et qu'elles n'avaient pas osé imaginer que ce désir puisse être réciproque.

C'était discret, au départ. Une faible étreinte. Puis le feu avait grandi, et Clarke ne savait pas le contrôler, alors elle laissa Lexa faire. Décider pour elle. Au moins, Clarke n'aura pas à regretter une décision qu'elle n'avait pas prise. Elle se rassurait ainsi. Elle serrait le corps de Lexa contre elle, mais c'était Lexa qui guidait leurs pas, dans cette danse étrange qu'elles menaient dans le minuscule salon.

Les mains de Lexa s'aventuraient sur sa taille, désireuses de plus de contact. Clarke allait la laisser faire. Mais les deux femmes s'arrêtèrent en même temps. Elles tournèrent la tête, le souffle saccadé par les battements vifs de leurs cœurs.

Aden dormait encore sur le canapé.

Retour à la réalité.

Lexa souffla. Passa une main dans ses cheveux.

- Je ne sais pas pourquoi j'ai fait ça, tenta-t-elle de justifier en vain.

Clarke gloussa nerveusement.

- Ce n'est pas la première décision impulsive que nous ayons prise.

Le moment passé, elle se surprit à ne rien regretter, sans pour autant rejeter la faute. Car pour une fois, elle ne ressentait pas cette impression lourde de faute commise. Ce n'était pas une erreur. Elle avait seulement fait ce qu'elle avait eu envie de faire. Et Lexa aussi. La gardienne ne semblait pas le regretter.

Finalement, la décision avait été prise dans le silence, ou dans le murmure discret que leurs lèvres s'étaient échangé entre elles. Clarke et Lexa allaient retourner à la métropole.

Demain, au petit matin, elles retrouveront la voiture, et rejoindront le train.


Ambiance du chapitre inspirée par la chanson Release Me de Hooverphonic.