La descente du train coupa l'air dans la gorge de Clarke. Elle enfouit son visage dans le cou de son fils. Dans ses bras, il regardait curieusement le nouvel environnement. En quelques jours, sa mère l'avait beaucoup fait voyager.
- Ça va aller, Aden, lui murmura-t-elle.
Elle essayait de se rassurer elle-même. Le nourrisson n'était pas inquiet. Il ne savait pas pourquoi il était là. Il ne ressentait pas le poids énorme qui pesait sur les épaules de sa mère. Il ne risquait rien. Il n'était qu'un enfant. Peut-être un futur génie. Dans la tête de ce bébé reposait peut-être la vie de la personne la plus importante de la planète. Ou au contraire, de la plus dangereuse. Il était encore trop tôt pour le dire. Clarke espérait que son fils soit quelqu'un de normal. Être différent n'était bon dans aucun monde.
Lexa posa une main encourageante sur sa taille. Clarke s'appuya contre elle pour descendre la dernière marche. Les portes de sortie de la gare lui rappelaient de rudes souvenirs. Elle avait fui sans réfléchir. Elle avait trop réfléchi pour revenir. La peur la torturait. En se dirigeant vers les portes, Clarke déposa Aden dans les bras de Lexa. Elle craignait de tomber et d'entraîner son fils avec lui.
La gardienne lui proposa de s'asseoir un instant.
Elles étaient parvenues à revenir ici sans encombre. Elles avaient retrouvé la voiture partiellement rechargée, suffisamment pour rejoindre la ville morte. Elles étaient allées à l'hôtel. Lexa avait retrouvé son uniforme abandonné dans sa chambre et avait contacté son référent, resté à la métropole. Elle avait tu les détails de son séjour avec Clarke. Elle demandait un train pour revenir à la métropole.
Le lendemain matin, le train pourpre était là. L'équipe de Lexa était déjà rentrée, tandis qu'une autre s'était apprêtée à partir à sa recherche.
- Lexa !
Une jeune femme se rua sur elle. Elle était apparue de nulle part, avait couru jusqu'aux deux femmes. La présence d'Aden dans les bras de Lexa empêcha une enlaçade.
- J'étais morte d'inquiétude, lui fit part la nouvelle venue. On m'a dit que tu avais disparue avec une criminelle, tu te rends compte ? J'ai cru qu'il t'était arrivé la même chose que-
- Je vais bien, la coupa Lexa. On doit se rendre aux Archives, ma référente nous attend.
Clarke dévisageait la jeune femme. Fin d'adolescence, des cheveux bruns jusqu'aux épaules, des yeux bleus. Un nez fin, des pommettes hautes.
Alicia. La sœur de Lexa.
Clarke reprit son fils en chemin pour laisser de l'espace aux deux sœurs. Lexa préférait cependant ne pas trop s'éloigner de Clarke. Si un gardien la croisait, il pourrait vouloir se l'approprier pour l'amener aux Archives et espérer la reconnaissance des archivistes. Même si Lexa avait prévenu sa référente qu'elle était celle à avoir retrouvé Clarke, ses propres collègues mentiraient pour prendre Clarke et la faire passer pour la pire des criminels.
Lexa se promit de demander sa mutation aussitôt le problème de Clarke réglé. Elle ne pouvait rester avec une équipe aussi vile. La métropole manquait de gardiens, elle ne pouvait donc se permettre de retirer ses fonctions aux mauvais gardiens qui semaient la terreur dans les villes mortes. Il fallait garder ces mauvaises herbes. Après tout, la peur était une façon de prévenir les dangers. Lexa ne voyait pas les choses ainsi. Mais elle ne pouvait rien y faire. Pas seule.
Un bus les mena au bâtiment des Archives, au bord d'un rond point. Il s'imposa devant Clarke. Elle se mit à compter ses propres inspirations et expirations pour garder le contrôle d'elle-même. Les heures qui allaient suivre seront décisives pour son fils et elle.
Une femme plus âgée accueillit les trois femmes dans le hall des Archives.
- Martha, la salua Lexa.
Une poignée de mains fit guise de présentation. La femme dévisagea Clarke et l'enfant un court instant, puis leur intima de les suivre dans une petite salle à l'étage. Il n'y avait que des tables et chaises. Salle de réunion. Martha souhaita interdire à Alicia d'entrer, mais cette dernière joua sa carte d'étudiante en histoire pour pouvoir participer à l'entrevue. Puisqu'elle-même travaillait sur des affaires de disparitions dans son cursus, il fallait bien qu'elle en voie une se conclure. Expérience.
L'étudiante s'installa à côté de Clarke et lui proposa de prendre Aden sur elle le temps de l'entretien. Clarke accepta. Elle sentait l'émerveillement de la jeune femme pour son bébé.
- J'ai un peu merdé, admit Lexa à sa supérieure.
Contrairement au hall des Archives, aucun écho ne laissait résonner les paroles des femmes dans cette pièce. Assise en face d'elle, Martha la jaugeait, les bras croisés.
- Sans déconner, Lexa.
La femme avait des traits fatigués, mais elle avait au fond du regard une bienveillance certaine à l'égard de la gardienne, ce qui rassura Clarke. La jeune mère ne prit pas peur lorsque Lexa commença à raconter les événements des derniers jours.
La gardienne ne mentit pas. Elle était confuse sur les raisons de ses décisions. Elle avait été impulsive, mais ne regrettait pas. Cela, elle pouvait le raconter à Martha. Elle lui faisait confiance. Elles se connaissaient depuis longtemps. Si une personne ici pouvait les soutenir, c'était Martha. Mais la femme était aussi la mieux placée pour ruiner leurs vies si l'histoire ne lui plaisait pas. L'approbation de Martha était nécessaire pour aboutir à une situation agréable. Lexa jouait le tout pour le tout.
Martha resta passive un long moment. L'histoire terminée, elle contempla la surface lisse de la table, le regard fixe, les yeux ouverts sans cligner une seule fois. Lexa attendit le verdict en silence. Clarke regardait son fils pour éviter le stress inutile. Elle ne pouvait pas changer la situation, alors autant attendre calmement.
- T'as bien merdé ouais, commenta enfin Martha.
Le cœur de Clarke fit un bon angoissé. Lexa sourit brièvement. La gardienne savait que cette phrase, prononcée par cette femme, était bon signe.
- Et tu comptes leur dire comment, à eux ? questionna la femme.
Lexa y avait réfléchi, mais elle voulait un avis extérieur. L'expérience de Martha était la clé de cette affaire. La gardienne en était convaincue. Habituellement, elle ne se laissait pas tant reposer sur quelqu'un. Elle était fière et aimait résoudre les problèmes elle-même. Pendant des années, elle avait dû assumer sa survie et celle de sa sœur. Élever une ado quand on sortait soi-même de l'adolescence était une rude tâche. Elle n'avait jamais abandonné. Elle aimait affronter les problèmes. Mais cette fois, elle n'était pas au front.
Elle était dans le no man's land, entre Clarke et les Archives. Ces dernières avaient des comptes à rendre aux autres métropoles sur les cas des personnes disparues. Cette métropole vivait bien. Une erreur et les archivistes des autres secteurs demanderont un changement de système.
- Je ne sais pas... souffla Lexa, qui peinait à rester brave.
Elle devait tenir le coup. Pour Clarke. Pour Aden. Pour sa foi en la justice qu'elle espérait conserver.
Dans le silence qui suivit, Aden réclama les bras de sa mère. Clarke le reprit dans ses bras. Le regard que lui lança Martha l'embarrassa. Pourtant, Martha réfléchissait. Elle cherchait une solution pour l'aider.
- On a un gamin dans l'affaire, dit-elle finalement. Autant s'en servir.
Les deux jeunes femmes face à elle attendaient la suite de l'explication, mais ce ne fut pas Martha qui s'exprima. Le regard de celle-ci s'était posé sur Alicia. Se sentant invitée à rejoindre la conversation, elle approcha sa chaise de la table qu'occupaient les trois femmes.
- Le Précédent de Clarke n'a commis aucun crime. Clarke n'est pas classée parmi les disparus dangereux.
Elle s'arrêta un instant, perturbée par le regard lourd de sa sœur. Lexa avait été inquiète, en premier lieu, lorsqu'elle avait appris qu'Alicia fréquentait un garçon au Précédent classé à haut risque. Elle avait mis du temps avant d'admettre que le jugement de sa sœur n'avait pas perdu sa rationalité. Cela n'empêchait pas Lexa de s'inquiéter sur l'avenir de cette relation. Le garçon n'avait pas le droit à l'erreur. Les Archives gardaient un œil aiguisé sur lui.
- Ça n'excuse pas sa fuite, et ne l'innocente pas dans cette affaire d'incendie, la relança Lexa.
Sa sœur avait une idée derrière la tête, elle le pressentait. Une information dont Clarke et Lexa manquaient. Encouragée, Alicia expliqua :
- Au moins la moitié des archivistes ici sont sensibles à la théorie de l'introspection. Ces dix dernières années, quatre personnes disparues sont revenues en expliquant avoir été appelées par leur Précédent. L'introspection, c'est un voyage initiatique nécessaire à l'acceptation de son passé. Certains ont effectué cette démarche et affirment se sentir plus fusionnels avec leur Précédent grâce à elle.
Un coin de sourire illumina le visage de Lexa. Elle voyait où sa sœur voulait en venir. Alicia était une jeune élève brillante, qui souhaitait rejoindre les Archives au bout de sa formation. Lexa était convaincue du fait que sa sœur sublimait les connaissances de son Précédent, et non l'inverse.
- Tu proposes de mentir ? comprit Clarke.
Alicia hocha la tête. Martha se redressa sur sa chaise, ses bras décroisés tombèrent sur la table.
- Ton Précédent est pédiatre, nan ? lança cette dernière. Tu disparais un jour et tu reviens avec un môme, je crois que c'est plutôt clair.
Clarke préféra ne pas relever l'ironie dans les propos de la femme. Quel âge avait-elle ? La quarantaine ? La cinquantaine ? Ses traits étaient fatigués. Elle pourrait être plus jeune et être aussi marquée par le temps. Avait-elle des enfants, ou en avait-elle désiré, pour juger Clarke ainsi ? La jeune mère ne put empêcher l'embarras de traverser son abdomen.
Lexa se leva. Ses mains se joignirent dans son dos. Elle regorgeait d'une énergie nouvelle. L'espoir. Elles tenaient là une solution efficace.
Elle s'arrêta abruptement. Se tourna vers sa sœur. Son regard engloba Alicia, qui n'avait jamais été à l'aise lorsque l'attention se portait sur elle. Tous les regards attendaient une réponse de sa part, à une question que Lexa ne posa qu'un instant plus tard.
- Si Aden est le résultat de l'introspection, est-ce que ça confirmerait la nécessité de Clarke de garder Aden auprès d'elle pour la réussite de ses études ?
Alicia réfléchit. Elle était la plus jeune dans cette pièce, pourtant c'est sa réponse que les trois autres femmes attendaient. Ses stages aux Archives lui avaient permis de faire connaissance avec la plupart des personnes qui y travaillaient. Dans une autre métropole, sa réponse aurait forcément été différente. Ce n'était pas un jeu de règles dans ce cas-ci, mais un jeu humain. Les Archivistes ici, à cette période précise, croyaient en la seconde chance. Si l'histoire de Clarke les touchait, elle pouvait s'en sortir sans lourde conséquence.
Il manquait cependant une chose à ce plan. Une valeur sûre. Alicia se leva à son tour. Face à Lexa, la table et les deux dernières femmes encore assises entre elles, Alicia saisit le regard de sa sœur pour lui jeter l'évidence au visage.
- Tu dois te porter garante. Ton Précédent te donne de la crédibilité dans l'analyse des faits. Tu es bien placée pour savoir que Clarke n'a pas pu déclencher cet incendie. Après tout, quand tu avais douze ans, tu as su trouver qui avait brûlé le totem du parc.
Lexa fut frappée par la surprise, avant que l'embarras ne referme son visage. Son poing serré pour l'aider à garder son calme, elle exposa :
- Tu as lu mon dossier.
Les dossiers de chacun se trouvaient aux Archives. Alicia avait accès à une partie de celles-ci, selon les besoins des cas étudiés. Il était improbable qu'elle ait eu le droit de consulter les fiches de sa sœur, mais Alicia savait faire preuve de discrétion.
Les sourires provocateurs et regards amusés que s'échangèrent les deux sœurs laissaient Clarke et Martha perplexes. Aden tapa plusieurs fois dans ses mains, comme s'il essayait de mettre un terme à cette drôle de scène.
- J'suis d'accord avec lui, lança Martha.
La femme poussa un rire rauque. Lexa rendit son attention à Clarke. La jeune mère fut surprise par la tendresse que portait le regard de la gardienne. Après des jours d'anxiété, Clarke découvrait une autre facette de Lexa.
- A l'époque, expliqua Lexa, les archivistes ont cru que j'avais su trouver le coupable en utilisant les connaissances de mon Précédent, qu'ils soupçonnaient déjà d'être pompier. Or, la nuit de l'incendie, j'avais désobéi au couvre-feu pour sortir avec une amie, et nous avons vu le crime être commis. Je ne leur ai jamais dit la vérité, car j'aurais pu être accusée moi-même. J'ai créé une fausse déduction du coupable.
Martha gloussa. Clarke s'illuminait d'espoir au fil de cette conversation.
- Ils te croiront si tu leur dis que je suis innocente... souffla-t-elle.
Alicia s'avança, posa une main sur son épaule. Il y avait encore du travail, mais elles tenaient la solution.
- Reste à construire un témoignage fiable, s'exprima-t-elle. Vous avez la nuit pour constituer votre histoire. Lex', je peux aller chercher les produits pour le bébé, si tu veux.
Elle avait demandé à sa sœur, mais c'est Clarke qu'elle regardait. La mère hésita. Pour obtenir des vivres pour enfants, il fallait soit les papiers d'identité soit l'enfant lui-même. Aden n'avait pas encore d'identité officielle. Il n'était pas né en métropole. Clarke devait faire confiance à Alicia.
- Ne t'en fais pas, je vais demander à mon copain de m'accompagner. Avec un peu de chance, on pourra avoir une poussette.
Clarke finit par accepter. Elle ne pouvait pas y aller elle-même tant qu'elle était encore soupçonnée. Se promener librement dans les rues n'était pas envisageable. Elle avait accordé sa confiance à Lexa, elle devait en faire de même pour la sœur de celle-ci.
Avec un grand sourire émerveillé, Alicia prit Aden dans ses bras. Clarke lui avait susurré mille fois qu'ils se retrouveront bientôt.
Alicia partie, Martha se leva. La chaise grinça sur le sol. Elle désigna les deux jeunes femmes d'un vif geste de la tête.
- Allez donc chez toi avant qu'un gardien ne décide de vous enfermer pour la nuit. Je leur signalerai que tu es venue et que t'es prête à parler. Revenez ici demain à dix heures. J'espère que cette histoire sera vite réglée, ça me gonfle de rendre des comptes quand un de mes meilleurs officiers est concerné.
Lexa hocha la tête, et toutes trois quittèrent la salle. Ce jour, à cette heure, les Archives n'étaient pas très peuplées, ce qui avait permis au petit groupe de se retrouver sans attirer l'attention.
