Désolée pour le retard haha, j'ai passé deux jours à écrire 9 vies du coup j'ai rattrapé celle-ci, oups. Bonne lecture !


— Il faut qu'on fasse quelque chose, déclara Mayu en épluchant une pomme d'un geste courroucé. Si je le vois ouvrir la bouche encore une seule fois, je l'assassine.

Elle tendit le fruit épluché à Shirofoku qui le coupa en quatre parts pour les placer sur une assiette blanche.

— J'ai l'impression qu'il passe son temps à nous jeter des maléfices dès qu'on a le dos tourné, confia Bokuto en jetant un regard inquiet par-dessus son épaule.

— Il a pas aimé la gueule de bois, c'est tout, dit Shirofoku. C'est pas comme si on l'y avait obligé, non plus !

Ils l'avaient peut-être un peu poussé à concourir contre eux par des moyens vicieux, certes, mais, apparemment, personne ne voyait où était le problème.

— Laissez tomber, soupira Akaashi. Il a toujours été comme ça, même quand on était petits. Je croyais qu'il était venu de l'enfer pour m'arracher mon âme.

Ils hochèrent tous gravement la tête. Ryōta était un démon, cela ne faisait aucun doute.

— Tu crois qu'on pourrait l'empêcher de rentrer dans notre chambre si on couvrait la porte de sel ? demanda Bokuto.

— Si seulement, répondit Akaashi. J'ai déjà essayé.

Il avait alors dix ans et avait vidé le paquet de sel pour tracer une large ligne devant sa porte, dans l'espoir de le repousser suffisamment longtemps pour lui laisser l'occasion de tarir ses larmes.

— Et Yū ? fit Mayu en plaçant une deuxième pomme entre les mains de Shirofoku. Il n'était pas supposé venir ? Je croyais que c'était le seul qui parvenait à lui faire assez peur pour qu'il l'évite comme la peste.

Yū, frère aîné d'Akaashi, était un homme de 26 ans qui avait toujours eu un goût singulier pour traumatiser les enfants. À l'âge de 16 ans, il avait poursuivi Ryōta dans toute la maison, déguisé en esprit vengeur, et Ryōta avait pleurniché pendant des semaines. Akaashi, lui, n'avait pas été impressionné. Après tout, il supportait son frère depuis six longues, longues années.

— Il ne vient pas, les informa-t-il. Il doit travailler.

Sa mère le lui avait annoncé la veille avec un profond soupir.

— Dommage, regretta Bokuto, j'aurais bien voulu le rencontrer.

Mayu et Akaashi secouèrent la tête.

— Crois-moi, tu ne connais pas ta chance, dit Akaashi. Ça vaut mieux comme ça.

Yū était formé de l'improbable combinaison de Norie, Mashiro, Ryōta et Lucifer en personne. Lui donner l'occasion de rencontrer le pseudo-petit ami de son frère équivalait à envoyer ce dernier directement sur le bûcher.

— Il doit bien avoir une faiblesse, dit Mayu. Je veux dire, il en a plein, mais une vraie faiblesse, quelque chose qui le calmerait pour le reste des vacances.

— Les serpents ? tenta Shirofoku, et tout le monde prit un air profondément choqué.

Elle haussa les épaules et retourna à sa sculpture en quartiers de pomme.

— Est-ce qu'il n'a pas peur des fantômes ? fit Akaashi.

S'il n'en avait pas peur, il les avait sûrement en horreur depuis l'attaque de son frère. Il n'était probablement pas facile à impressionner, mais ce vendredi terriblement long et ennuyeux méritait bien un peu d'action.

— Mashiro a déjà essayé de lui faire croire que la maison était hantée, mais il ne l'a pas cru. Tu le connais, il est hyper méfiant.

— Il suffit d'être assez convaincant, répondit Shirofoku. Bien préparer le terrain, histoire de le mettre dans l'ambiance, et quand il ne s'y attend pas...

Bokuto jaillit derrière elle et l'attrapa par les épaules en criant un « BOUH » tonitruant ; elle en tomba de sa chaise avec un juron.

— Bonne idée ! s'exclama Mayu comme si elle n'avait rien vu de la scène. Je suis sûre qu'il fera profil bas si on est témoins d'à quel point il est chochotte.

— Et comment on fait ça ? demanda Akaashi, plus terre-à-terre. Si on organise une séance de frayeur à l'intérieur de la maison, tu peux être sûre que tous les enfants vont finir traumatisés à vie.

Ils réfléchirent un moment.

— Je me demande s'il n'y a pas un vieux temple abandonné un peu plus haut dans les bois, révéla Mayu. Un truc minuscule et glauque à souhait. Quelques petites poupées pendues à l'entrée, des bruissements et des murmures entre les arbres, une légende à faire peur et quelqu'un d'assez flippant pour le faire pisser dans son froc, et c'est parti. Je veux bien me dévouer, pour cette dernière partie. Il paraît que j'ai l'air morte quand je laisse mes cheveux devant mon visage.

Pour prouver ses dires, elle les ramena en avant avec un sourire démoniaque. Akaashi frissonna.

— Ça fera l'affaire, jugea-t-il. Il n'y a plus qu'à.

— Je propose qu'on se sépare en deux groupes, dit Mayu. Un pour les préparatifs, un pour attirer Ryōta dans le piège.

— Keiji serait probablement plus apte à piéger l'animal, remarqua Shirofoku. Une ou deux provocations et le voilà parti. Il se jetterait sous un train si Keiji affirmait pouvoir en faire de même.

— Pas très malin, commenta Bokuto. J'veux aider à décorer votre temple, moi !

— T'es doué pour ça ? demanda Mayu.

— Plutôt, ouais. Enfin, je crois.

— J'ai aussi besoin de quelqu'un pour m'aider à me préparer. Maquillage, tout ça. Je crois que les kimonos flippants de notre grand-mère se trouvent ici, en plus.

— Je suis complètement nulle en maquillage, affirma Shirofoku. Et vous ?

— Laissez-moi faire, dit Bokuto. Je suis un pro.

— Un pro ? s'étonna la manager.

— Mes sœurs, lâcha-t-il en guise d'explication.

— Ah. Bon, eh bien, je suppose que c'est décidé. Akaashi et moi pour la team préparation psychologique, Mayu et Bokuto pour la team ambiance de la soirée. Ça vous va ?

— Nickel ! confirma Bokuto, puis les invita d'un geste à poser leurs mains sur la sienne pour renforcer la cohésion du groupe.

— Mission : « La pendue et la revanche » activée ! décréta Mayu. C'est parti !

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— Non, voyons, c'est impossible, murmurait Shirofoku, la mine effrayée, à l'attention d'Akaashi.

— Haruna n'est pas du genre à mentir. Si ce qu'a dit Mashiro est vrai, je ne vois pas d'autre explication.

Ryōta, assis dans le canapé à lire un vieux manga qu'il avait emprunté à la grand-tante Mariko, tendit discrètement l'oreille.

— Mais les esprits n'existent pas, Keiji, reprit Shirofoku. Ça se saurait, si c'était le cas.

— Ça se sait, justement. J'ai entendu beaucoup de rumeurs...

Il baissa sensiblement la voix, si bien que Ryōta dut s'approcher un peu pour capturer leur échange.

— Ils disent qu'une femme morte hante le petit temple... la même que celle qu'Haruna a vue. Elle est habillée en blanc et couverte de sang. Apparemment, elle serait connue pour écorcher ses victimes et faire des vêtements avec leur peau fraîche...

— Pff, n'importe quoi.

— Je te jure que si. Je crois que Bokuto l'a aperçue, le jour de son arrivée, juste à l'orée du bois.

— Il devait avoir de la merde dans les yeux, comme d'habitude, cracha Ryōta, incapable de garder le silence plus longtemps. Vous êtes vraiment stupides de vous laisser berner par ce genre de commérage pathétique.

Shirofoku croisa les bras.

— S'il ne s'agit que de commérages, comme tu le dis si bien, comment expliques-tu les multiples témoignages qui s'échangent dans la vallée ?

— Les vieux adorent se faire peur, c'est tout. Et, apparemment, vous valez pas beaucoup mieux.

Il ricana. Shirofoku et Akaashi échangèrent un regard.

— Tu traites Mashiro de menteur ? l'accusa Akaashi en haussant un sourcil.

— Il se fichait de vous, voilà tout.

— Il avait pas l'air de rire.

— Vous avez inventé la moitié de l'histoire, de toute façon. Je viens ici plus souvent que toi. J'en aurais entendu parler, s'il y avait une légende urbaine dans le coin.

Sous ses airs de grande assurance se cachait un certain malaise que Shirofoku et Akaashi eurent tôt fait de remarquer.

— Va le lui demander, si tu ne nous crois pas, le provoqua la manager en admirant ses ongles.

Tous deux avaient prévu que l'adolescent refuse par fierté ; malheureusement, il acquiesça avec un sourire sournois.

— J'y vais de ce pas.

Ils rejoignirent Mashiro qui, dans le salon, regardait la télé en grignotant un paquet de chips.

— Un esprit ? dit-il lorsque Ryōta lui posa la question. Bien sûr qu'il y en a un ! Je ne t'en ai jamais parlé ?

Son neveu blêmit ; Shirofoku et Akaashi, eux, échangèrent un regard soulagé.

— Non, répondit Ryōta.

— Oh, c'est une histoire passionnante. Il y a au moins quinze personnes qui l'ont vue, en ville.

— Qui ?

— Sadako. L'esprit d'une jeune femme abandonnée par son mari infidèle. Après les avoir assassinés et écorchés, sa maîtresse et lui, elle s'est mise à errer dans la montagne, folle de remords et de chagrin. Elle s'est pendue dans le petit temple au bout du chemin de terre, tu vois lequel ?

Ryōta déglutit.

— Oui.

— Il paraît que son esprit y rôde toujours et s'attaque à tous les menteurs et aux âmes impures.

— N'importe quoi, marmonna Ryōta avec un regard en biais pour son cousin.

Akaashi, seulement, ne réagit que par un croisement de bras.

— Pourquoi on n'irait pas voir, puisque ça te paraît si stupide ? proposa-t-il.

— Parce que c'est ridicule, répliqua Ryōta.

— Ou parce que t'es une chochotte qui a peur de se faire écorcher par un esprit malveillant inexistant, asséna Shirofoku. Viens, Keiji. On y va.

— Vous allez où ? demanda Ryōta, l'air un peu inquiet.

— Au temple, pardi ! Il y a des gens qui sont courageux, ici, contrairement à toi et ta petite nature.

Les deux adolescents ricanèrent, tirant à l'embêtant cousin quelques irrépressibles rougeurs le long des joues. Comble de l'horreur — et de la satisfaction, pour Akaashi —, Mashiro lui-même l'observait d'un air narquois.

— Je ne crois pas à ces légendes pitoyables, se défendit Ryōta avec fierté.

— Une bonne excuse pour cacher sa peur, commenta Shirofoku.

— Je n'ai pas peur.

— Non ?

— Pas du tout !

— Ah bon ?

— Très bien. Je vais vous prouver que vous n'êtes qu'une bande de demeurés crédules.

Mashiro siffla.

— Le vocabulaire, mon garçon, le réprimanda-t-il.

— Désolé, oncle Mashiro.

— Allons-y, dans ce cas, décida Shirofoku. Tu vas voir ce que tu vas voir.

Furieux, Ryōta lui emboîta le pas.

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Le temple, un petit bâtiment de pierre dévoré par la végétation et usé par le temps et la pluie, répandait autour de lui une aura sombre et morbide qui tira à Akaashi un long frisson le long de l'échine. À côté de lui, ni Shirofoku ni Ryōta ne paraissaient à leur aise ; ce dernier ne cessait de jeter des regards par-dessus son épaule comme s'il s'attendait à être attaqué à tout instant par un esprit malveillant.

Ce qui arriverait, si Bokuto et Mayu avaient rempli leur part du marché.

Tous trois sursautèrent violemment en entendant un brusque craquement dans les arbres ; quelques instants plus tard, un grand oiseau non identifiable s'envola pour des cieux moins maudits. Ils tressaillirent.

— Je n'aime pas beaucoup cet endroit, avoua Shirofoku. Personne ne m'a prévenu que ce serait si glauque.

— C'est hanté par un esprit vengeur, rétorqua Ryōta, à quoi tu voulais que ça ressemble ?

— Qu'est-ce que j'en sais, moi ? Avance, monsieur « je n'ai peur de rien » !

— Toi, avance, cracha-t-il. Hors de question que j'entre là-dedans tout seul.

— Plus si sûr de soi, hein ? railla Akaashi.

Il était bien content d'avoir une longueur d'avance sur son cousin, pour une fois. Son malaise, néanmoins, n'en était pas moins réel. Au-dessus de lui, pendue à une branche d'arbre, une poupée de paille tanguait tristement sous le vent.

— Très bien, décida Ryōta. On y va à trois.

Secrètement soulagés par la proposition, Akaashi et Shirofoku acquiescèrent en silence. Ils prirent une inspiration et, d'un même mouvement, avancèrent d'un pas.

Un hurlement monstrueux retentit non loin d'eux, leur faisant dresser les cheveux sur la nuque ; Shirofoku s'immobilisa comme un animal apeuré, Akaashi tenta de ne rien montrer des battements brutaux de son cœur et Ryōta, pâle comme la mort, sembla retenir un cri d'absolue terreur.

— Ça devait être un chat sauvage, se convainquit ce dernier, une main sur le cœur.

— On aurait dit une femme qu'on égorge, chuchota Shirofoku.

— C'est juste notre imagination, les rassura Akaashi, intimement persuadé qu'il s'agissait là de la manifestation d'une entité démoniaque.

Ils avancèrent à nouveau, avec précaution, jusqu'à arriver près d'une pierre couverte de mousse et traversée de traces sombres indéfinissables. Tous trois déglutirent.

— Est-ce que c'est du... commença Ryōta, mais il dut s'interrompre pour hurler de concert avec Shirofoku lorsque les silhouettes de Bokuto et Mayu surgirent devant eux avec un grondement sinistre.

Ryōta recula si vite qu'il se prit les pieds dans ses lacets et bascula en arrière. Shirofoku, elle, avait répliqué par un coup de pied d'une incroyable vivacité que Bokuto n'évita que de quelques centimètres.

— Tu m'as fait peur, Ducon ! s'écria-t-elle en le frappant sur la poitrine avec véhémence.

— Argh ! Pardon !

Oubliant leur antagonisme, Akaashi aida Ryōta à se relever. Mayu, constata-t-il, n'était même pas maquillée.

— On n'a pas trouvé mieux, fit-elle comme si elle avait entendu ses pensées. Notre grand-mère n'avait rien laissé ici, aucun kimono un peu sordide, et les enfants avaient pris les salles de bains d'assaut, alors on n'a pas eu le temps de se maquiller... ni de décorer l'endroit, d'ailleurs.

— Je savais que vous vouliez me piéger ! s'exclama Ryōta. Vous êtes vraiment...

Un nouveau gémissement aigu résonna derrière eux. Ils se figèrent.

— Vous avez entendu ça ? demanda Bokuto d'une petite voix.

— Oui, murmura Shirofoku. Qu'est-ce que c'était ?

— Un chat sauvage ? proposa Mayu.

— C'est ce que j'avais dit, intervint Ryōta, mais...

Il y eut un bruissement inquiétant entre les arbres ; le groupe se resserra peu à peu.

— Vous disiez que vous n'aviez rien décoré ? dit Shirofoku.

— Rien de rien, répondit Bokuto.

— Alors, les poupées et le sang...

— Le sang ? Quel s—

Il s'arrêta brutalement. Interloqués, les quatre autres suivirent la direction dans laquelle était fixé son regard figé. Là, au milieu des troncs noirs, une femme aux longs cheveux gris et hirsutes et à la peau trop pâle pour être celle d'un être vivant les observait, un sourire malveillant aux lèvres.

Ils s'arrêtèrent de respirer.

— Sadako, murmura Ryōta d'une voix tremblante.

— Impossible, souffla Akaashi.

L'apparition, soudain, ouvrit grand la bouche dans un hurlement muet. Puis elle se mit à courir dans leur direction.

Shirofoku hurla ; Mayu, l'attrapant par le bras, la tira sur le chemin de terre qui menait à la propriété de Mashiro ; Ryōta, paniqué, s'effondra au sol, incapable de se relever ; Bokuto fit un bond en arrière, terrifié, et prit ses jambes à son cou en s'époumonant bruyamment.

Akaashi, d'abord surpris, avait quant à lui bien vite repris son calme ; il s'élança à sa poursuite avant qu'il ne se perde au fond de la dense forêt, avec un dernier regard pour Ryōta qui, seul, devait faire face à son monstrueux destin.

Il retrouva Bokuto en suivant ses traces de pas dans la boue — Dieu merci, la nuit avait été plus humide qu'à l'ordinaire — à peu près cinq minutes d'intense angoisse plus tard.

— T'es malade, le répimanda-t-il alors que Bokuto, heureux de le voir apparaître, s'élançait vers lui avec un peu trop d'enthousiasme. Pourquoi t'as filé comme ça ?

— Mmh, je sais pas, réfléchit Bokuto. Peut-être à cause du fantôme meurtrier qui voulait nous écorcher vivants ?

Akaashi le dévisagea un instant, puis soupira.

— Bokuto-san. Tu sais que les fantômes n'existent pas ?

— C'est ce que je croyais, avant aujourd'hui !

— Ce n'était pas un fantôme, révéla-t-il.

Dans sa panique, il avait eu assez d'esprit pour analyser la situation et, plus encore, le visage de l'apparition vengeresse.

— Quoi, alors ? Une hallucination ?

— C'était ma grand-tante Mariko.

— Hein ? Tu rigoles !

— J'imagine qu'elle a dû s'arranger avec Mashiro... probablement avec ma mère aussi. Je ne savais pas qu'elle était du genre à plaisanter. Elle devait s'ennuyer.

Il aurait dû deviner que Mashiro préparait un coup en leur racontant cette stupide légende. Comme Ryōta, ils avaient été dupés. Tel est pris qui croyait prendre, comme ils disaient. Il jura.

— Bon, fit-il, rentrons avant qu'ils ne répandent d'horribles rumeurs sur notre dos.

Se retrouver seul avec Bokuto dans le silence de la forêt avait un petit quelque chose d'incommode. Ils marchèrent de longues minutes, revenant sur leur pas, et, tout en faisant de son mieux pour ne pas y penser, Akaashi ne pouvait éviter de détailler son compagnon de galère ; le rythme de ses pas, les marmonnements qui lui échappaient parfois, ses cheveux un peu plus ébouriffés qu'à l'ordinaire, les frôlements accidentels, rares mais bien présents, lorsque la route les contraignait à se rapprocher, tous ces détails s'inscrivaient dans sa mémoire, dans les battements de son cœur qui imprimaient chaque information sur sa poitrine avec plus de véhémence que jamais. Quelque chose d'incommode ? Non, quelque chose de grisant. Les yeux de Bokuto se posaient parfois sur lui pour le fuir aussitôt, aussi vifs que les serres d'un rapace en chasse.

Ce n'était pas si mal, finalement, de se retrouver seuls, enfin, sans la famille pour leur tourner autour, sans Shirofoku et ses sourires en coin, sans Ryōta et ses grommellements qui berçaient leurs nuits. Pas si mal, ce silence un peu tendu, différent de ceux, confortables, auxquels ils avaient toujours été habitués depuis le début de leur amitié.

L'espace d'un instant, Akaashi se surprit à souhaiter de pouvoir rester là un moment encore, profiter de ce moment d'accalmie qui leur était offert sur un plateau d'argent.

Il ne lui fallut pas plus d'une demi-heure pour regretter ce vœu.

— On est perdus, geignit Bokuto en s'accroupissant au sol pour agiter les feuilles mortes avec un bâton trouvé quelques minutes plus tôt.

— Mais non, le rassura Akaashi tout en pensant qu'ils mourraient probablement dévorés par un ours s'ils ne retrouvaient pas très vite leur chemin.

— J'étais sûr que c'était par ici ! J'ai suivi exactement le même chemin, c'est pas possible !

— Bokuto-san...

— Qu'est-ce qu'on va faire, Akaashi ? J'veux pas mourir !

— Du calme. On ne va pas mourir.

Il leur restait un peu de temps avant le coucher du soleil ; logiquement, s'ils continuaient à avancer dans cette direction, ils finiraient par tomber, sinon sur la demeure de Mashiro, au moins sur une agglomération et un signe de présence humaine.

Il commença à désespérer lorsque le bois entreprit de s'assombrir dangereusement. Les craquements lugubres, d'abord sporadiques, se firent de plus en plus fréquents ; inconsciemment, Bokuto et Akaashi se rapprochèrent l'un de l'autre, prêts à se battre bec et ongle contre le premier animal sauvage venu si la situation l'exigeait.

Ils ne croisèrent pas de bête féroce, cependant, juste un oiseau nocturne un peu à l'avance qui hulula au-dessus d'eux. Le silence, d'un peu tendu, se transforma en mutisme désespéré. Il faisait noir quand ils s'arrêtèrent sous de hauts arbres au tronc lisse.

— On est vraiment perdus, conclut Akaashi en s'appuyant contre l'un d'eux. Comment on a fait notre compte ?

— J'en sais rien, mais ça craint. Tu crois qu'on va devoir passer la nuit ici ? Ils partiront à notre recherche, non ?

— Évidemment.

Quant à savoir à quel moment ils les retrouveraient, ça...

Il refusa d'y penser.

Bokuto l'observa un instant, puis s'appuya sur le tronc, juste à côté de lui, juste assez proche, dans l'obscurité ambiante, pour lui tirer un frisson.

— Ton portable ne capte toujours pas ?

Akaashi vérifia tout en sachant pertinemment quelle serait la réponse.

— Non, souffla-t-il en le rangeant. Pour ça que je déteste me perdre dans des coins perdus.

Silence, à nouveau.

— Tu crois qu'on devrait repartir ? demanda Bokuto.

— J'en sais rien.

Ils se turent. Akaashi sentit quelque chose lui grimper sur le bras et le chassa avec un léger sursaut.

— Peut-être qu'on devrait partir, oui, finit-il par dire. On tombera peut-être sur quelque chose. Un abri. Même un vieux sanctuaire ferait l'affaire.

— Ou une clairière, lâcha soudain Bokuto.

— Une clairière ?

— Eh bien, nous sommes définitivement perdus. C'est pas le jeu préféré du dieu louche de la montagne ?

Akaashi examina la question.

— On a juste été maladroits.

Bokuto se détacha de l'arbre pour se placer face à lui. Sa voix, plus grave que d'habitude, le réchauffa comme un feu de bois dans une maison enneigée.

— On dit, entama-t-il, que ces bois appartiennent à un dieu farceur qui n'a rien d'autre à faire que d'y perdre les vagabonds. Il suffit d'un rien, un instant d'égarement, et te voilà enfoncé dans la nuit profonde, sans aucun chemin ni guide pour te ramener chez toi.

— Bokuto-san...

Mais il l'ignora, baissant à nouveau la voix.

— Tu es perdu, effrayé, prêt à lutter pour ta vie, à attendre les secours, priant pour que les esprits acceptent de te rendre un semblant de sens de l'orientation. C'est alors que, errant au milieu des arbres, tu la vois enfin...

Ses lèvres s'étirèrent en un sourire. Akaashi le dévisagea un instant. Bokuto s'était tant approché qu'il pouvait presque sentir son souffle sur son visage.

— La clairière aux confidences, murmura-t-il, et le sourire de Bokuto s'élargit.

— Tant qu'à être perdu, autant vérifier si les légendes sont vraies.

— Tu as des secrets à dévoiler ?

— Pas toi ?

Akaashi sonda son esprit, les yeux fermés.

— Tu le sauras peut-être, si on la trouve. La clairière aux confidences.

— Allons-y, dans ce cas. Arrêtons d'être perdus. Partons à l'aventure !

Éclairant le chemin grâce à la lumière de son portable, il reprit sa route, Akaashi sur ses pas.

Puis, après quelques minutes, la voix d'Akaashi s'éleva dans le noir, à travers le chuchotement du vent dans les feuilles, des craquements des branches sous leur pied, du cœur battant à leurs oreilles.

— Bokuto-san, l'appela-t-il.

— Oui ?

Il s'arrêta.

— Demande-moi encore si j'aime quelqu'un.

Bokuto s'immobilisa pour se tourner vers lui. Il hésita un instant, comme pour évaluer s'il plaisantait ou non.

— Il y a quelqu'un que t'aimes bien ? céda-t-il finalement, le ton mal assuré.

Akaashi le contempla longuement. Sourit.

— Qui sait, répondit-il. On finira peut-être par le découvrir.

Puis il le dépassa d'un pas léger et s'enfonça dans la forêt obscure.


Je crois qu'on sait tous où ça va nous mener. :B

Merci d'avoir lu, et à la prochaine !

Oh, by the way, j'ai ouvert un poll/sondage sur mon profil (tout au-dessus, merci ffnet). Je vais entamer l'écriture d'un recueil d'OS feel-good, avec du fluff et du bonheur partout, et j'ai besoin de pairings. Vous pouvez cocher autant de cases que vous voulez (19 sur 20, en vérité, lol). Merci !

UP : le chapitre suivant arrivera sans doute dans la soirée, TARD. Sorry. :D