Chapitre XXXIX: Etranges comportements (2)
Jeudi matin, à la table des Gryffondors, tous les troisièmes années parlaient avec anxiété du devoir sur la potion de ratatinage qui allait être à rendre en cours. Finnigan et Thomas pestaient après Rogue pour leur donner des devoirs aussi compliqués, Patil et Brown comparaient avidement leurs devoirs, Granger avait le nez plongé dans son livre de potion, Longdubat faisait tomber tout ce qu'il prenait entre les mains et tout ce qui était autour de lui vacillait régulièrement, Weasley enfournait son petit déjeuner d'un air fataliste pour prendre des forces, et Potter se préparait mentalement à se faire traiter de tous les noms. Le fait qu'une fois de plus le cours soit commun avec les serpentards n'aidait pas à détendre l'atmosphère.
Les jumeaux Weasley (Kécile était toujours infichue de les reconnaître) s'assirent à côté de leur frère, et se retrouvèrent en face de Kécile qui buvait tranquillement son thé.
- Alors, vous avez cours avec Lupin, cette après-midi?
- Vous l'avez vu? s'enquit Hermione.
- Oui. Rien à voir avec Lockhart.
- La différence de qualité de cours est à l'aune de la différence d'apparence? demanda Kécile d'un ton narquois.
L'un des deux eut un reniflement méprisant.
- Tu as vraiment des critères de jugements primaires, Gaunt.
- En tout cas, lui il sait de quoi il parle.
- Pas comme ce bellâtre de Lockhart.
- Tant mieux, conclut Kécile avant de retourner à son petit-déjeuner.
- J'ai hâte d'avoir cours avec lui, s'exclama Granger.
- Oui, mais avant, grogna Weasley, il va falloir affronter Rogue.
- Je vais te rassurer, Ron, dit son frère, il est d'une humeur épouvantable.
- Pourquoi? demanda Kécile en levant à nouveau le nez de sa tasse.
- Toujours la même raison: une fois de plus le poste de défense contre les forces du mal lui est passé sous le nez.
Kécile leva les yeux au ciel.
- Je ne sais vraiment pas pourquoi vous vous obstinez à ce qu'il veuille absolument ce poste! Ça n'est pas vrai...
- J'oubliais qu'on a une grande spécialiste du spécimen Rogue sous la main, répondit l'un des jumeaux narquois.
- Alors, vas-y , éclaire-nous! Pourquoi Rogue est-il d'une humeur épouvantable?
- Parce que c'est la rentrée, et qu'il doit à nouveau se coltiner des crétins congénitaux, dixit Rogue lui-même.
Alors que tous les élèves (ou presque) étaient en train de stresser sur leur potion de ratatinage, Malfoy fit une entrée remarquée avec plus de vingt minutes de retard, probablement dues aux examens de l'infirmière. Le bras en écharpe, il se donnait des grands airs, mais Kécile était persuadée qu'une bonne part devait être attribué à la comédie.
Le rescapé s'installa à la même table que Potter et Weasley, juste à côté de celle qu'elle se partageait avec Hermione. Kécile se demanda un instant ce qui pouvait bien pousser Malfoy à venir tout d'un coup s'immiscer chez les Gryffondors. Elle comprit bien vite...
- Monsieur, dit Malfoy, il faudrait que quelqu'un m'aide à couper mes racines de marguerite. Je n'y arrive pas tout seul à cause de mon bras.
- Weasley, vous couperez les racines de Malfoy, répondit Rogue sans même regarder l'élève en question.
Kécile ne put retenir un sourire moqueur, mais elle était parfaitement de l'avis du rouquin quand il marmonna d'un ton mauvais:
- Il n'a rien du tout, ton bras.
- Weasley, tu as entendu ce qu'a dit le professeur Rogue. Coupe-moi ces racines.
- Dis Drago, intervint Kécile. La rentrée prochaine, amène ton elfe de maison, tu seras plus vite servi, et ça nous fera des vacances.
- C'est plus drôle comme ça. Professeur! reprit-il à haute voix en voyant Ron bâcler le découpage de ses racines. Weasley abîme mes racines.
- Weasley, vous échangerez vos racines avec celles de Malfoy.
- Mais monsieur...
- Vous m'avez entendu? coupa Rogue d'un ton menaçant.
Kécile croisa le regard du professeur et lui jeta un regard de reproche. Qu'il favorise ses élèves, soit, mais qu'il entre ainsi dans le jeu de Malfoy!
Celui-ci en rajoutait d'ailleurs une couche.
- Monsieur, il faudrait aussi que quelqu'un m'aide à peler ma figue sèche.
- Dis donc, Malfoy! s'exclama Kécile à haute voix, commençant à trouver le jeu lassant. Non seulement t'es pas capable de te débrouiller seul, mais en plus tu es trop petit pour demander toi-même de l'aide?
- Potter, répondit Severus, sans relever le commentaire, vous éplucherez la figue de Malfoy.
Le serpentard avait un sourire particulièrement satisfait.
- Pathétique! souffla Kécile.
Mais Drago avait trouvé un nouvel angle d'attaque.
- Vous avez vu votre copain Hagrid, ces temps-ci?
- Ça ne te regarde pas.
- J'ai bien peur qu'il n'ait pas beaucoup d'avenir comme professeur. Mon père n'est pas très content de ce qui m'est arrivé...
- Continue comme ça, Malfoy, et il va vraiment t'arriver quelque chose, gronda Weasley, qui semblait de plus en plus énervé.
- Il a protesté auprès du conseil d'administration. Et aussi auprès du ministère de la Magie. Mon père a beaucoup d'influence, comme tu sais.
- Malfoy, je serais à ta place, coupa Kécile, je ne m'avancerais pas autant... Avec ce qui c'est passé l'an dernier, je pense que Lucius a plutôt intérêt à ne pas aller se réfugier dans les jupes de Fudge, il risquerait d'être mal reçu. Et depuis son renvoi, je ne suis pas certaine que le conseil d'administration lui prête une oreille aussi attentive qu'auparavant. Sans vouloir détruire tes illusions, mon cher Drago.
- Le nom de Malfoy est bien plus respecté que tu ne le crois, Gaunt. Sans parler qu'avec la blessure que j'ai reçue, poursuivit-il d'un ton théâtral, qui sait si je retrouverai jamais l'usage de mon bras?
- Malheureusement pour nous, je n'ai aucun doute à ce sujet... marmonna Kécile.
Elle se détourna alors ostensiblement de Drago et retourna à sa potion qui avait maintenant une jolie couleur verte, comme indiquée. Néanmoins, la trouvant un peu foncée, elle baissa quelques instants la température du feu tout en al remuant pou l'éclaircir.
De l'autre côté de sa table qu'elle partageait avec Granger, Londubat semblait avoir quelques soucis avec sa potion, mais surtout avec le professeur qui était venu inspecter son chaudron:
- Orange! s'exclamait Rogue. Sera-t-il jamais possible de faire entrer quelque chose sous votre crâne épais, Londubat? Vous n'écoutiez pas quand j'ai dit qu'il suffisait d'un seul foie de rat? Comment faut-il s'y prendre pour vous faire comprendre quoi que ce soit, Londubat?
Kécile trouvait que Severus en faisait un peu trop. Si la potion était orange, elle devait être rattrapable assez facilement. Qu'il aille voir de plus près celle de Goyle qui passait par toutes les nuances de Kaki depuis une demi-heure, on allait rigoler cinq minutes!
- Monsieur, s'il vous plaît, intervint Granger, je pourrais peut-être aider Neville?
- Miss Granger, je ne crois pas vous avoir demandé de faire votre intéressante.
Franchement, cette fille était maso! Elle donnait vraiment le bâton pour se faire battre.
- Londubat, poursuivait Severus, à la fin du cours, nous ferons avaler quelques gouttes de cette potion à votre crapaud et nous verrons ce qui se passera. Voilà qui va peut-être nous encourager à la préparer convenablement?
Kécile eut un vague élan de compassion pour Londubat devant sa tête déconfite. Rogue devait vraiment être de mauvaise humeur pour l'enfoncer comme ça et menacer d'empoisonner son crapaud. Menace que le pauvre Neville prenait très au sérieux. Kécile quant à elle se doutait que Severus possédait l'antidote nécessaire: les professeurs ne pouvaient pas prendre les familiers de leurs élèves comme cobayes avec une telle négligence. Mais à Londubat l'ignorait et il était terrorisé.
- Tu veux bien m'aider?souffla-t-il à Granger dès que Rogue eut le dos tourné.
- Laisse, Hermione, intervint Kécile. Tu aurais des problèmes s'il te surprend. Je m'en charge.
Les deux élèves tournèrent un regard ébahi devant la soudaine serviabilité de leur camarade.
Tout en prenant soin que le professeur de la voit pas manoeuvrer, Kécile souffla des consignes à Neville pour redonner la bonne couleur à sa potion.
Alors qu'elle laissait sa propre potion infuser, son attention fut attirée peu de temps avant la fin du cours par une conversation entre Finnigan, Potter et Weasley de l'autre côté de sa table à propos de Black. Le criminel avait été repéré dans les parages du château. Elle écoutait d'une oreille attentive et n'était pas la seule, car Malfoy se mêla de la conversation:
- Tu veux essayer d'attraper Black à toi tout seul, Potter?
Kécile haussa les yeux au ciel. Quelle question stupide! Potter semblait d'ailleurs penser la même chose.
- Si j'étais à ta place, j'aurais déjà tenté quelque chose. Je ne resterais pas à l'école comme un gentil garçon, je sortirais d'ici pour aller le chercher.
- Qu'est-ce que tu racontes, Malfoy? interrompit Weasley d'un ton brusque.
Kécile se posait la même question. Potter avait beau être Gryfonndor, il n'allait pas se jeter ainsi dans le gueule du loup. La suggestion de Drago n'avait aucun sens.
- Tu ne sais donc pas, Potter? répondit celui-ci d'un ton goguenard.
- Je ne sais pas quoi? interrogea Potter.
- Tu préfères sans doute ne pas risquer ta peau et laisser les détraqueurs faire le travail? Mais si j'étais toi, je me vengerais. J'essaierais de le retrouver moi-même.
- De quoi tu parles? s'énerva Potter.
- Malfoy, intervint Kécile, cesse tes propos sibyllins et dis nous ce que tu as dans le crâne, on gagnera tous du temps.
Mais Rogue s'adressa à la classe, les coupant dans leur élan, et Malfoy se contenta de leur adresser un sourire narquois.
- Qu'est-ce qu'il voulait dire, Malfoy? demanda Potter un peu plus tard. Pourquoi est-ce que je devrais me venger de Black? Il ne m'a rien fait. Pas encore.
- Il a tout inventé, répondit Weasley d'un ton féroce. Il essaye de te faire faire des bêtises.
- Pour une fois, Weasley, je suis parfaitement de ton avis. Cette année, Malfoy est entrain de passer maître dans l'art de semer le trouble, alors ne prête pas attention à ses propos. J'essaierai d'aller lui tirer les vers du nez. Je te tiens au courant...
Vint le moment de tester la potion de Londubat sur son crapaud. Sous le regard très inquiet de Neville, Rogue s'empara du batracien et fit couler quelques gouttes de la potion d'un beau vert pétant dans la gueule de l'animal. Lorsqu'il se transforma en têtard, Rogue sembla furieux, et la satisfaction des Gryffondors à voir leur détesté professeur mouché fut coupée court:
- J'enlève cinq points à Gryffondor, dit-il d'un ton hargneux. Je vous avais interdit de l'aider, miss Granger.
- Ce n'est pas Hermione, professeur, intervint Kécile. C'est moi.
Le silence s'abattit sur la classe tandis que le professeur et l'élève s'affrontaient du regard.
Severus fixait Kécile d'un regard dur et celle-ci ne baissait pas les yeux, estimant être dans son droit. Elle eut même envie d'ajouter: " Vous ne m'avez rien interdit à moi." mais jugea néanmoins plus prudent de se taire devant la mine sévère du professeur. Décidément, il était mal luné...
Les cinq points ne furent pas rendus à Gryffondors, il ne fallait pas y songer un instant.
Kéciel traîna un peu pour pouvoir dire deux mots à Severus.
Celui-ci l'avait parfaitement compris et il fut le premier à parler dès qu'ils furent seuls.
- A quoi jouez-vous Miss Gaunt? demanda-t-il d'un ton abrupt. Et Kécile détesta la façon dont il prononça "Miss Gaunt", avec une telle distance qu'elle hésita à la franchir. Elle demanda prudemment:
- Que voulez-vous dire, professeur?
Mieux valait oublier le "Severus" pour l'instant...
- D'abord vous fréquentez Malfoy et ensuite vous aider Londubat! Demandez Potter en mariage et la mesure sera comble, fit-il d'un ton cassant.
Kécile haussa les épaules.
- Vous voyez le mal là où il n'y en a pas. J'ai été élevée avec Drago, Neville n'est pas méchant et Harry ne vous a rien fait, que je sache. Je pourrais vous demander à vous pourquoi vous vous acharnez sur ces deux Gryffondors en particuliers et continuez à favoriser Malfoy après tout ce qu'il s'est passé!
- Je n'ai pas de compte à vous rendre, Miss Gaunt.
Kécile s'énerva. Elle ne comprenait pas pourquoi tout d'un coup Severus la battait à froid.
Ah il voulait jouer à ce jeu-là? Et bien ils allaient être deux.
- Je n'ai pas non plus à vous justifier mes fréquentations, professeur.
Et elle quitta la salle de cours en fermant la porte un peu trop brusquement. Elle arpenta les couloirs au pas de charge, ruminant l'attitude de Severus. Elle détestait quand il se comportait de cette manière froide et distante avec elle.
Elle fut tirée de ses pensées amères en arrivant au pied du dernier escalier montant au grand hall lorsqu'elle entendit Weasley demander à Granger:
- Comment tu as fait ça?
- Quoi? s'ensuit celle-ci en rejoignant ses deux amis.
- Tu étais juste derrière nous et une seconde plus tard, tu étais revenue au pied de l'escalier.
- Comment? Ah, oui, je suis retournée chercher quelque chose. Oh, non...
Kécile fronça les sourcils en voyant jaillir du sac d'Hermione une pile de livres qui s'écrasa au sol avec un bruit mat.
- Pourquoi tu emportes ces trucs-là partout? demanda Weasley.
- Tu sais bien que j'ai pris beaucoup plus d'options que vous.
Granger était visiblement mal à l'aise et cherchait à détourner le sujet. Lorsqu'elle eut récupéré tous ses livres, elle se dirigea en hâte vers la grande salle.
- Tu n'as pas l'impression qu'elle nous cache quelque chose?
- C'est certain, Weasley, intervint Kécile en se rapprochant des deux garçons. D'abord je voudrais bien savoir comment elle a bien pu s'y prendre pour être au même moment en Divination et en Arithmancie, ensuite, j'ignore si elle est réellement retournée chercher quelque chose, mais en tout cas pas dans la salle de cours, je peux vous l'assurer: je suis restée dire deux mots à Severus et elle n'est pas revenue dans le cachot.
- Ce que tu dis est matériellement impossible, Kécile.
- Les faits sont là, Harry. Et nous sommes des sorciers. Par définition, nous faisons des choses "impossibles".
- Mais comment peut-elle faire?
- Vous l'avez interrogé?
- Tu le vois toi-même, répondit Harry, elle évite nos questions.
- Hum... Je connais quelqu'un qui pourra peut-être me renseigner.
- Dumbledore?
Kécile acquiesça.
- Ça doit être pratique d'être proche du directeur...
- Je te détrompe de suite, Weasley! Ça n'a pas que des avantages...
Après le déjeuner, tous les Gryffondors se rendirent en Défense Contre Les Forces Du Mal avec une certaine excitation. On parlait beaucoup du nouveau professeur dans les couloirs et plutôt en bien. Kécile pour sa part, réservait son jugement.
Il obtint cependant d'entrée un bon point en annonçant une séance de travaux pratiques. Allait-il le perdre ou non, il fallait voir, car leur unique séance de travaux pratiques l'an dernier avait été une véritable débâcle et Lockhart avait définitivement été classé dans la catégorie "sorciers minables" de l'esprit de Kécile parès cet évènement.
Le cours allait s'effectuer dans la salle des profs. Ils durent déloger Rogue de son fauteuil. Lorsque l'austère professeur croisa le regard de son collègue, Kécile fut surprise d'y voir une telle haine. Même Bellatrix n'était pas capable d'inspirer davantage que de l'hostilité et du mépris à Severus.
- Ne fermez pas Lupin, dit Rogue, je préfère ne pas voir ça.
Il sortit de la salle en ignorant royalement les élèves, mais au moment de refermer la porte, il ajouta:
- On ne vous a peut-être pas averti, Lupin, mais il y a dans cette classe un nommé Neville Londubat et je vous conseille vivement de lui épargner tout exercice difficile. Sauf si Miss Granger ou Miss Gaunt sont là pour leur souffler ce qu'il faut faire.
Kécile commençait à croire que la mauvaise humeur de Severus était davantage due au professeur Lupin qu'à la rentrée en elle-même. Jamais il ne s'était acharné ainsi sur un élève. Pas à ce point. Mais que pouvait-il bien avoir contre ce prof à l'apparence inoffensive? Que s'était-il donc passé entre eux durant leur scolarité pour qu'il réagisse ainsi vingt ans après?
Les interrogations de Kécile furent interrompues par un grand bruit venant d'un placard au fond de la salle.
- Ne vous inquiétez pas, dit Lupin d'un ton qui se voulait rassurant. Il y a un épouvantard, là-dedans.
Kécile se mordit les lèvres. " Ne vous inquiétez pas." Il en avait de bonnes ce prof! Non, parce qu'il avait intérêt à être vraiment compétent: inutile de compter sur elle sur ce coup là! Elle n'avait jamais trouvé le moyen de rendre le Seigneur des Ténèbres ridicule. Surprenant, n'est-ce pas?
Tout d'un coup, Kécile eut préféré que Severus soit resté. C'était lui qui était venu à son secours, lorsque, alors qu'elle n'avait que 9 ans, elle s'était retrouvée nez à nez avec un épouvantard en ouvrant une vieille malle. En théorie, elle savait ce qu'il fallait faire. En théorie seulement. Elle avait été incapable d'imaginer cette imitation du Seigneur des Ténèbres autrement qu'avec cet air menaçant, prêt à lui lancer un doloris. Severus était intervenu et s'était occupé de la créature. Celle-ci avait pris l'apparence du cadavre effroyable d'une femme squelettique qui ressemblait vaguement à un zombie. Severus avait refusé de lui dire pourquoi il craignait par dessus tout les inferi...
Aujourd'hui, personne ne serait-là pour effacer la vision du Maître. Et Kécile trouvait l'idée qu'il apparaisse moyennement plaisante. On pouvait être sûr que cela déclancherait la panique, sans parler des questions que cela occasionnerait. Mais Kécile se demanda alors si le Seigneur des Ténèbres était vraiment ce qu'elle craignait le plus. A choisir entre son père et des détraqueurs, elle choisissait son père sans hésiter.
Perdue dans ses réflexions, Kécile n'avait pas écouté ce que le professeur avait expliqué concernant les épouvantards et c'est un éclat de rire général qui la tira de ses pensées.
- Le professeur Rogue... Hum... Neville, vous habitez chez votre grand-mère, je crois?
- Heu... oui, répondit Londubat mal à l'aise. Et je ne voudrais pas non plus que l'épouvantard prenne son aspect...
- Non, non, vous ne m'avez pas compris. Pouvez-vous nous dire comment votre grand-mère s'habille généralement?
- Heu... elle porte toujours un grand chapeau avec un vautour empaillé. Et une longue robe... verte le plus souvent... avec parfois une étole de renard.
- Est-ce qu'elle a un sac à main.
- Oui, un grand sac rouge.
- Parfait. Maintenant, pourriez-vous vous représenter ces vêtements très précisément, Neville? Pouvez-vous les voir dans votre tête?
Kécile eut un rictus narquois quand elle comprit où Lupin voulait en venir. Si Severus apprenait ça, son humeur n'allait pas s'arranger. En même temps, il l'avait cherché...
L'idée de Rogue affublé d'un chapeau avec un vautour empaillé, d'une robe verte, d'une étole de renard et d'un sac à main rouge amusa énormément l'ensemble de la classe. Chaque Gryffondor y voyait probablement une douce vengeance...
- Si Neville réussit, il est probable que l'épouvantard s'intéressera à chacun d'entre nous à tour de rôle. Je voudrais donc que chacun de vous réfléchisse à ce qui lui fait le plus peur en imaginant le moyen de le transformer en quelque chose de comique.
Il n'y a pas encore longtemps, à la question: "Qu'est-ce qui te fait le plus peur", Kécile aurait répondu sans hésiter le Seigneur des Ténèbres. Mais depuis son séjour à Azkaban, l'idée de se retrouver face à un détraqueur la glaçait de terreur. Elle savait que devant cette apparition, elle serait sans réaction.
Rendre un détraqueur comique... Kécile secoua la tête, incapable de se concentrer sur l'idée incongrue. Des images et des sensations vécues à Azkaban menaçaient de la submerger, d'échapper à la barrière de son esprit derrière laquelle elle avait soigneusement enfermé ces souvenirs sinistres. Elle commençait à se sentir vaguement mal, les jambes cotonneuses lorsque le professeur demanda:
- Tout le monde est prêt?
Kécile ne l'était absolument pas, mais elle se garda de le dire.
- Neville, vos camarade vont reculer pour vous laisser le champ libre, d'accord? Je vous appellerai ensuite un par un.
Kécile recula prudemment au fin fond de la salle, se plaçant soigneusement derrière tous les autres élèves. Elle croisa le regard effrayé de Potter et pendant un cours instant, ils partagèrent la même peur secrète.
Un Severus particulièrement impressionnant jaillit de la penderie. Sauf que le véritable Severus n'aurait jamais cherché ainsi sa baguette... Il avait une manière bien à lui de la sortir de sa manche d'un geste sûr et rapide acquis durant son service auprès du Seigneur des Ténèbres. Kécile regretta cependant de ne pas avoir d'appareil photo pour prendre des clichés de la scène qui suivit. Seveurs aurait été touché au plus profond de son honneur et de sa dignité en se voyant trébucher mais il aurait probablement explosé de rage en se voyant affublé de ces habits de vieille folle. Et le grand éclat de rire que provoqua cette vision n'aurait rien arrangé.
Patil prit le relais et l'épouvantard se changea en momie. En soit, Kécile la trouvait déjà ridicule en elle-même. Vint ensuite le spectre de la mort, grand copain de Lockhart. Et ainsi de suite. A l'image de toute la classe, Kécile eut un mouvement de recul en voyant surgir devant Weasely une araignée si gigantesque qu'elle touchait presque le plafond.
" Bon sang! Où est-ce qu'il est allé chercher ça?"
Kécile avait du mal à croire que Weasley ait déjà croisé une pareilles bestiole. Elle aurait plutôt parié sur une table vide au petit déjeuner ou quelque chose dans ce goût-là... Devant une telle peur, elle ne pouvait que s'incliner, et Weasley gagna un peu d'estime dans l'esprit de Kécile.
C'était au tour de Harry. Il appréhendait visiblement l'instant, mais Lupin s'interposa entre lui et l'épouvantard sous le regard déconcerté de l'élève. L'araignée se transforma alors en une boule argentée. Perplexe, Kécile le vit se transformer en cafard. Qu'est-ce que c'était? En quoi une boule argentée pouvait-elle bien être effrayante? Le soulagement d'avoir échappé à cette épreuve lui fit cependant momentanément oublier la question.
Le cours se termina dans une euphorie générale. Seuls Harry et Kécile ne partageaient pas l'excitation ambiante, tous deux préoccupés. Un nouveau regard leur suffit à échanger leurs doutes.
Ils retournèrent dans la salle commune en suivant Weasley et Granger qui commentaient le cours devant eux.
- C'était le meilleur cours de Défense contre les forces du Mal qu'on ait jamais eu!
- Apparemment, c'est un très bon prof. Mais j'aurais aimé affronter l'épouvantard, moi aussi.
- Qu'est-ce que tu crains le plus, toi? Faire un devoir qui n'aurait que dix-neuf sur vingt?
Ce soir-là, dans la salle commune, Kécile n'arrivait pas à se concentrer sur son devoir d'arithmancie. Trop d'interrogations s'étaient accumulées ces derniers jours:
- Comment Hermione faisait-elle pour assister à plusieurs cours à la fois ?
- Drago sous-entendait-il réellement quelque chose en parlant de Black?
- Si oui, pourquoi serait-il au courant de quelque chose qu'elle même ignorait?
- Pourquoi Severus détestait-il à ce point le professeur Lupin?
- Pourquoi Lupin avait-il peur des boules argentées? Qu'est-ce qu'elles représentaient?
Des visions de détraqueurs venaient se mêler à tout cela, laissant planer un sentiment d'insécurité.
Elle poussa un profond soupir. Elle serait bien allée voir Severus, mais elle savait qu'elle allait se faire jeter et elle ne voulait pas donner le bâton pour se faire battre.
Et elle rechignait à aller voir Dumbledore, une fois de plus. En même temps, elle avait promis à Potter qu'elle tâcherait d'obtenir quelques informations de lui.
Hum.. il ne fallait pas se faire trop d'illusions, elle pouvait s'estimer heureuse s'il ne l'enfonçait pas un peu plus dans sa confusion avec ses propos sibyllins... Alors obtenir des réponses claires et précises!...
Kécile vit avec surprise Harry s'asseoir à côté d'elle. Elle lui jeta un regard interrogateur.
- Tu as l'air soucieuse... commenta Potter comme pour se justifier. Je suppose que ce n'est pas ton devoir qui te donne cette mine là.
- Non...
Kécile jeta un regard sur son devoir d'Arithmancie à peine entamé.
- Cette matière est un peu trop mathématique pour moi. J'aurais peut-être dû prendre études des runes à la place. En tout, cas ça aurait toujours été plus intéressant que l'étude des moldus.
- Dis, s'enquit Potter en baissant la voix. C'est vrai que Hermione était en cours d'étude des moldus?
Kécile acquiesça. Tous deux jetèrent un regard à leur camarade qui planchait sur un gros bouquin, assis à côté de Weasley qui raturait soigneusement un parchemin et ne semblait même pas avoir remarqué que son ami était parti voir "Miss Mystère". Alors qu'elle pensait cela, Kécile eut un petit rire.
- Bientôt, le sobriquet que ton copain m'a donné, Miss Mystère, il va devoir le donner à Granger!
- Je ne comprends vraiment comment elle peut faire. Elle était en Soin aux Créatures Magiques! Quand est-ce que tu vas voir Dumbledore?
- Je ne sais pas, répondit Kécile d'un ton las. Pas tout de suite. J'ai un peu été collée à ses basques cet été, j'ai besoin d'air... Mais en même temps, après tout ce qu'il a fait pour moi, je ne peux pas rester deux mois sans aller le voir. Et j'ai plein de questions à lui poser. Mais je ne me fais aucune illusion! Ni lui ni Severus ne me répondront clairement. Ça va être difficile de leur arracher les vers du nez...
Potter se renfrogna.
- Je ne sais pas comment tu peux supporter Rogue.
- Je lui dois beaucoup. Et avec moi, il est différent.
Potter lui jeta un regard dubitatif.
- J'ai pas dit qu'il changeait complètement! Mais j'arrive à avoir des conversations avec lui. Bon d'accord, en ce moment, je ne vais pas aller l'asticoter. Il est déchaîné!
- Il a été plus infect que jamais. Rabaisser ainsi Neville devant le professeur Lupin, c'était vraiment ignoble! Il a battu tous les records!
- Je crois que c'est plus ou moins lié à Lupin. Le coup de l'épouvantard ne va pas arranger les choses. A propos, en parlant d'épouvantard, tu sais où est-ce que Weasley a vu des monstres d'araignées pareils? Je ne suis même pas certaine que ça existe...
- Oh, si, elles existent bien, et il n'y a pas besoin d'aller chercher bien loin pour en trouver!
Potter raconta alors ce qui s'était passé dans la forêt interdite l'an dernier, alors qu'elle était à Azkaban et qu'on venait arrêter Hagrid.
Kécile fut favorablement impressionnée par son récit. Lorsqu'il eut fini elle dit:
- Je comprends mieux, maintenant. Vous avez dû faire quelques cauchemars...
Harry haussa les épaules.
- C'est ce que tu verrais, toi aussi devant un épouvantard? Ou bien Voldemort gagne quand même le trophée? demanda Kécile d'un ton faussement léger.
- Quelque chose lui a volé la vedette... répondit Harry d'un air sombre.
- ... Les détraqueurs?
Harry hocha la tête.
- J'en avais entendu parler l'an dernier, avec tout ce qui s'est passé. Mais je n'avais pas saisi l'ampleur de l'horreur qu'ils représentaient. Je... après ce qui s'est passé dans le train, je me suis demandé comment tu avais fait pour résister.
Kécile pinça les lèvres. Elle hésitait à se lancer dans cette conversation. En même temps, c'était pour elle l'occasion de se prouver qu'elle pouvait vaincre ses démons. Et elle sentait que Harry pouvait réellement la comprendre. Dumbledore et Severus détestaient les détraqueurs, ils les avaient tous deux déjà affrontés, mais ils avaient tous les deux des choses que les effrayaient encore plus que ces créatures. Pas Harry.
Kécile finit par prendre son courage à deux mains et répondit d'une voix sourde:
- Je crois que c'est l'inconscience qui m'a sauvé. Ça m'a évité de devenir folle. Les premiers temps, j'ai vraiment eu l'impression d'être enfermée dans un cercle de remords et de souffrance... C'était trop violent. Je ne l'ai pas supporté longtemps.
- Je ne sais pas comment les autres font pour rester conscients face à ces monstres. Moi je suis tout de suite tombé dans les pommes, fit Harry avec amertume.
Il déglutit, avant de murmurer:
- J'ai entendu Voldemort tuer ma mère. Ses dernières paroles et ses derniers cris.
Kécile se tut mal à l'aise d'entendre parler du meurtre de la mère d'Harry commis par son propre père.
Harry se racla la gorge. Et reprit d'un ton un peu plus dégagé:
- Je ne pensais pas avoir gardé de tels souvenirs... J'avais un an à l'époque. Mais j'imagine que c'est le pire.
- Ça peut se comprendre, répondit Kécile d'un ton parfaitement neutre.
- Et toi? demanda prudemment Harry. Quel est ton pire souvenir?
Kécile serra les dents, et la tête lui tourna un instant. Il n'avait pas le droit de lui poser une question pareille ! Elle se leva brusquement, mais Potter la retint par la main d'un geste ferme.
- Kécile, dit-il d'une voix posée. Ce n'est pas de la curiosité malsaine. Mais on a vécu des choses assez semblables, et... j'essais de te comprendre.
Ah il voulait la comprendre? Et bien il n'allait pas être déçu! La compréhension qu'il aurait d'elle était toute trouvée.
Kécile répondit d'une voix sèche:
- Mon pire souvenir, c'est mon premier meurtre.
Et elle s'arracha à la prise du garçon pour s'enfuir dans son dortoir.
