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Un après-midi, l'elfe à la foulée légère pria ses compagnons de presser le pas. Depuis une lieue, il avait paru préoccupé.
Interrogé, Elrohir répondit seulement qu'il craignait d'être pisté. Les compagnons progressèrent donc plus rapidement, aux aguets. Le pays sauvage défilait lentement, dans un silence froid. Deux ou trois milles plus loin, dans une pente clairsemée et rocailleuse, Gerry entendit un bruit curieux sur sa gauche. Il serait passé outre s'il n'avait cru voir, en même temps, à l'extrême limite de son champ de vision, une forme étrange sauter dans les broussailles. Le hobbit s'exclama :
– Oh, là ! Ça a fait han ! Et puis ça s'est abaissé dans les buissons quand j'ai regardé !
Elrohir et Avacuna accoururent à ses côtés et observèrent longuement les pentes vers l'amont. L'inquiétude semblait avoir quitté l'elfe qui les entraîna pourtant en avant. Après une vingtaine de minutes de marche furtive sous une barre rocheuse, il les fit mettre en embuscade à la faveur d'une entaille dans la falaise. La large brèche, qui barrait la pente, fournissait des postes de tir en hauteur où Avacuna et Gerry prirent position, dissimulés dans les rochers, tandis que Elrohir s'éloignait de quelques pas et s'évanouissait au milieu des ormes, en aval.
L'attente fut longue pour Gerry, qui ne la supportait que dans le rôle de chasseur, ce dont il n'était guère assuré en l'occurrence. Au bout d'une heure, Elrohir aperçut la grive de Gerry qui pérorait furieusement en voletant en cercles sous le ciel bas. L'oiseau avait découvert un intrus. L'elfe sortit calmement de sa cachette et désigna à ses compagnons le haut de la barre rocheuse, de son bras silencieusement tendu.
Un grand ours brun se tenait au sommet de la fracture, assis tranquillement à les observer. Lorsque les trois amis se furent détendus et eurent ri d'eux-mêmes, l'ours se retira posément, suivant le faîte de la crête vers le sud. Les compagnons, perplexes, en suivirent le pied en surveillant le sommet. Après un mille, une nouvelle fracture, plus importante, avait abattu un large pan de la falaise, formant un éboulis de blocs imposants, disposés comme un gigantesque escalier un peu chaotique. L'elfe s'aventura en éclaireur pour explorer l'amas rocheux. Rapidement, il appela à lui ses deux compagnons qui le rejoignirent.
Un peu en contrebas, une femme, l'air hagard et famélique, les observait, assise sur un tronc couché. Sa silhouette nue était saisissante, environnée des rigueurs et des beautés du pays sauvage. Elle écarta de son visage les longs cheveux noirs gagnés par le blanc, et sourit doucement à leur approche, versant quelques larmes lorsque Gerry, tout près d'elle, la reconnut enfin.
– Bera ! Je vous croyais perdue pour toujours !
Le hobbit étreignit la grande femme, à la désagréable surprise d'Avacuna qui évalua sa rivale avec les yeux de chasseresse. Mais la femme-ours ne montrait dans ses gestes qu'une tendresse de mère :
– Je vous ai cru parti pour le grand voyage, vous aussi. Je ne relevai dans la pente neigeuse aucune de vos menues empreintes, ni ne sentis votre odeur en contrebas sur la sente. Mais je trouvai les restes des mules et leur chargement au fond d'un ravin, bien loin en contrebas du col de l'aigle, sans aucune trace de votre petite personne. Vous vous étiez comme envolé ! Vous imaginez mon chagrin d'avoir failli à la dernière mission qu'Il m'avait confiée ! Je passai quelques jours misérables à me remettre des blessures de notre ennemi et du choc de l'avalanche.
Bera leur conta la mort du fidèle Ingold, qui s'était sacrifié pour abattre le terrible loup-garou. Gagnée par un étrange mal, elle-même avait alors erré pendant de nombreux jours aux alentours de la passe, en proie à une fièvre maligne. Léchant ses blessures et incapable de s'éloigner de la tombe d'Arathorn, la grande ourse avait mis en déroute une horde de gobelins qui s'y étaient aventurés par une belle journée. Gerry interrompit plusieurs fois la Bearnide, tentant d'obtenir des détails sur cette bataille, à laquelle il croyait presque avoir pris part. Les grands aigles, en fin de compte, avaient mis les derniers orques en déroute et la passe était restée inviolée.
– Les orques craindront désormais le col de l'aigle, doublement nommé ! gronda Bera d'un air sinistre.
Elrohir s'avança alors et vêtit la femme de sa cape elfique, qu'elle ceignit à la taille.
– Mon père à Fondcombe a eu connaissance de la bataille du col. À présent l'ourse et l'aigle seront craints de pair dans ces montagnes. Recevez les éloges des Hommes et des Elfes ! dit-il en s'inclinant.
Bera acheva son histoire, relatant sa longue errance le long des premières pentes abruptes des monts de brume, toujours vers le sud à la recherche de traces de Gerry. Elle avait longuement ruminé la faillite de sa mission – protéger le hobbit – affaiblie par un double chagrin et une affection qui gagnait tous ses membres. Bientôt elle n'avait plus été capable de se nourrir et d'aller de l'avant sous sa forme humaine.
Perdant l'espoir de retrouver notre héros, Bera se réfugia sous sa peau d'ourse, décidant qu'elle mourrait en combattant ses ennemis, plutôt que de revenir en son village pour y faire face au déshonneur. Elle regagnait la passe de l'aigle lorsqu'elle croisa des traces, qu'elle reconnut, accompagnées d'empreintes de gros lynx. Avec un espoir renouvelé, elle les avait suivis alors de toute la vitesse qu'elle avait pu déployer.
Le regard las de Bera croisa celui d'Avacuna, qui y lut le destin des Hommes : le chagrin infini d'une séparation au-delà des cercles du monde et la folie désespérée d'un honneur perdu. Pleine de sollicitude pour ce courage malheureux, elle se tourna vers Gerry avec un regard implorant – lui seul saurait trouver les mots justes. Le hobbit se lança donc du ton convaincu mais modeste qui faisait ordinairement son succès :
– O Bera ! Vous avez fait le serment d'accompagner votre élu vers son destin. Cette promesse est désormais accomplie, même si elle ne vous procure qu'amertume. Vous avez également juré de me ramener à bon port. Cet engagement aussi est sur le point d'être tenu, et au péril de votre vie ! Vous avez débarrassé le monde d'un fléau et moi-même d'un horrible cauchemar. Votre parole est sauve et votre honneur intact. En vérité la dame des Bearnides s'est élevée à la dignité des héros les plus renommés !
Un sourire pale accueillit ces paroles de réconfort, car plus aucune larme ne restait à la grande femme. Mais à travers sa peine, la Bearnide avait tout de même retrouvé l'estime d'elle-même. Et à cet instant plus d'une femme vouait à Gerry une reconnaissance éperdue.
Elrohir les invita alors à reprendre leur chemin et les conduisit, au pas fatigué de Bera, à quelques milles plus au sud. De courtes collines de rochers et de bruyères se succédaient comme une armée de moutons allongés dans la brume, qui s'étendait en nappe à perte de vue. Au creux de chaque combe, des sapins et des arbustes subsistaient souvent, relativement abrités du vent dont on devinait qu'il balayait sans relâche le paysage désolé. L'elfe les conduisit dans l'une de ces combes, profond et impénétrable lacis de branches épineuses.
Au cœur du bosquet, il trouva un petit passage qui menait à une hutte habilement dissimulée. C'est là, dans ce poste avancé des défenses secrètes de Fondcombe, qu'ils passèrent la nuit après un solide repas. Aucun des hôtes ne le remarqua, mais deux elfes se relayaient en permanence pour veiller, dissimulés au sommet d'un sapin, scrutant les approches de la vallée cachée. Elrohir chargea la grive de porter un message à Elrond, l'avertissant qu'une noble dame avait besoin de ses soins attentifs.
Le lendemain Bera leur sembla plus reposée mais ses membres et son visage avaient pris une teinte grise assez préoccupante. Après une rasade de cordial qui anima la Bearnide, ils partirent au lever du jour froid et venteux, le chevreau se protégeant frileusement dans les jambes d'Avacuna.
Vers midi, alors que la pluie commençait à cingler, ils atteignirent un petit promontoire rocheux qu'ils escaladèrent en aidant Bera. Au tout dernier moment ils s'aperçurent qu'un elfe vêtu de gris les observait patiemment, assis au milieu des rochers. Le grand manteau dont était drapé le gardien avait la curieuse propriété d'épouser les formes et les couleurs qui l'environnaient. Sur un signe du guetteur, ils s'engouffrèrent dans un creux entre les rochers et descendirent un long escalier de pierre, au bas duquel les accueillit Erestor.
Ils débouchèrent au pied de la falaise septentrionale de la vallée cachée d'Imladris. Les terrasses chargées de fruits s'étageaient en couleurs pastelles entre les bosquets sombres tandis que les elfes se hâtaient d'emporter Bera vers la dernière maison simple à l'ouest de la mer.
Bientôt Gerry fut au chevet de la grande femme qui avait perdu connaissance. Maître Elrond parut et se pencha vers la malade, concentrant son attention sur le visage dur et émacié. Il peina longuement à son côté, drainant les toxines qui empoisonnaient ses veines. Mais la malade se mit à s'agiter. En son sein se déroulait la lutte primordiale de l'ours solitaire face à la meute de loups. Crocs et griffes déchiraient ses entrailles et son esprit devant Elrond impuissant. Au moment où la lutte semblait perdue, l'elfe invita Gerry à prendre la main de Bera et lui parla :
– Fille de Barwen, reviens vers les forêts de ton peuple. Les oursons de ton clan pleurent leur mère et l'appellent à grand cri ! Entends l'appel de la vie sylvestre !
La main de Bera se serra sur celle de Gerry, qui sentit sous les veines palpiter la force vitale déclinante de l'ourse et sangloter l'amante esseulée. Le hobbit y discerna également le feu dévorant du lycanthrope, la folie destructrice des loups-garous de l'ancien monde. Mais l'exhortation d'Elrond avait rappelé l'instinct protecteur de la mère ourse qui se dressa face aux loups. Son ourson – ou était-ce Gerry ? – l'appelait à l'aide par-delà la mort de son père putatif – ou était-ce son parrain et seigneur ? Bera resta seule dans la clairière de son cœur, mettant en déroute le lâche venin des loups. Comme elle respirait à présent avec calme, maître Elrond lui fit administrer une liqueur et posa lui-même un cataplasme.
– Voilà qui exsudera le restant du poison et de la folie, souffla l'elfe majestueux, qui semblait avoir peiné. Mais à quoi s'éveillera-t-elle, chagrin ou espoir ? Sans doute pourrez-vous l'aider, perian, vous qui avez voyagé en sa compagnie. Et peut-être saurez-vous m'en dire plus sur cette femme extraordinaire ?
Gerry conta la rencontre singulière sous les frondaisons de la grande forêt de Rhovanion, l'amour déçu et trop peu découragé, et enfin le terrible serment de suivre sans espoir un homme aux ambitions démesurées.
– Peut-être la mort de mon Seigneur Arathorn fut-elle pour Bera une délivrance, dont elle n'a pas encore profité.
– Elle trouvera ici gîte et réconfort. Une fois prête, elle rencontrera aussi infortunée qu'elle et cela pourrait l'aider.
Elrond n'en révéla pas plus pour le moment. Il sortit de la chambre en donnant ses instructions à la gardienne de la maison de guérison.
Lorsque Gerry, absorbé dans de graves pensées, sortit lui aussi, un jeune elfe sautilla jusqu'à lui en battant des mains.
– Rùmil ! s'exclama Gerry en l'étreignant.
– Soyez le bienvenu, maître Gérontius ! Ayant ouï la nouvelle de votre retour, j'ai pris la liberté de préparer une collation digne de votre appétit d'ogre ! s'écria l'elfe en tirant un charriot de victuailles.
– Pas maintenant, Rùmil ! répondit le hobbit avec un accent préoccupé dans la voix.
Le jeune elfe en eut le souffle coupé. Voyant sa déception, le hobbit le rassura d'un pâle sourire :
– Gardez bien tout cela, mon cher Rùmil. Je dois tout d'abord m'acquitter d'un triste devoir…
19.3 – Le cadeau de la dameGerry confia Avacuna à Idril, et déjà les deux filles babillaient avec animation. Puis le jeune elfe conduisit son ami à sa chambre, où le hobbit se rafraîchit et revêtit des vêtements décents. Les effets d'elfes qu'on lui prêtait s'ajustaient à présent à sa taille de grand et robuste hobbit. Ainsi paré, Gerry eût fait sensation à Grand-Cave, songea-t-il devant le miroir. Ces exigences de l'étiquette des Dùnedain lui paraissaient un peu dérisoires, mais s'y soumettre l'avait peut-être un peu aidé à se préparer à l'épreuve.
La gorge serrée, il partit donc en quête de la dame des Dúnedain, dirigeant ses pas vers le jardin. S'approchant de la rotonde où la dame et son époux avaient coutume, jadis, de goûter la paix de la vallée, il avisa un petit garçon qui grimpait aux branches d'un arbre bas. Le petit bondissait d'échelles de corde en plates-formes de rondins, brandissant une épée de bois et pourfendant des gobelins imaginaires. Une grive surveillait l'enfant du haut des branches supérieures, ponctuant ses exploits de gazouillements de louanges.
– Ernil y periannath1, Aremel ! cria Halafin joyeusement, après avoir aperçu notre héros.
La dame alarmée accourut, relevant les pans de sa robe bleu nuit. Montant la pente de gazon, elle s'arrêta lorsqu'elle aperçut Gerry, porta la main à sa bouche pour masquer un tremblement des lèvres. Mais ses yeux rougis et sa mine exténuée montraient assez que les nouvelles qui l'avaient atteinte, lui avaient déjà retiré l'espoir. En pleurs, la dame produisait un cruel effort pour se dominer. Luinloth accueillit le hobbit par des paroles courtoises, et le supplia de lui donner des certitudes à propos de son époux, qui seules à présent pouvaient lui apporter quelque réconfort.
– Vous avez deviné, écuyer des Dúnedain, que la nouvelle du départ de mon époux pour les salles de Mandos m'a été annoncée, dit-elle en levant un regard éploré vers la petite grive. Mais je vous conjure de me rapporter tout ce dont vous avez été un témoin direct, même si cela vous est pénible.
Gerry s'inclina, appelant à lui tout le courage et le discernement pour répondre à l'injonction sans aggraver la peine de sa dame. Il raconta d'abord l'opposition croissante entre les deux capitaines et l'habileté d'Arathorn à se poser en champion de l'alliance au-delà de toute querelle, tout en clamant le droit et l'intérêt des Dúnedain. Le hobbit peignit l'adoration et le vœu de Bera de chaste et poignante façon. La dame, surprise des mœurs et du courage de la femme des forêts, reçut comme un baume le rapport de la fidélité de son époux. Elle rappela dans un sanglot qu'il avait toujours su s'attirer les bonnes grâces des guerriers valeureux et des personnes d'honneur.
Gerry décrivit les exploits de son suzerain, écourtant ses propres mérites et passant sous silence des périodes entières moins reluisantes pour Arathorn. Il mentionna les querelles qui avaient opposé les capitaines à propos des trésors recouvrés, sous l'arbitrage distant de Gandalf. Le hobbit en était aux explorations des mines de Barum-Nahal, quand Luinloth commença à suspecter un biais dans le rapport de son écuyer, car le magicien n'y était mentionné que sporadiquement, à titre mineur. Mais c'est alors que les pensées cachées de Gandalf lui furent révélées, lorsque Gerry conta l'arrivée des dragons et le combat désastreux qui s'était ensuivi.
La voix du hobbit s'abaissa lorsqu'il en arriva à la duplicité d'Arathorn. La gorge nouée et incapable d'accuser son seigneur, il fit une pause avant d'énoncer les pertes subies, en amalgamant les combats dans la mine et la bataille contre les rôdeurs noirs plus tard dans la vallée. Mais la dame se rendait compte qu'un point essentiel manquait au récit. Pâle et tendue, elle demanda dans un souffle :
– Une trahison ?
Gerry détourna les yeux, craignant de lire sur le beau visage de sa dame, la douleur que, sans nul doute, y infligerait de révéler la félonie de son époux :
– Oui Madame…
– Mon mari, tombé par la trahison de ceux dont j'ai soutenu l'alliance ! La valeur des biens recouvrés dans la mine leur aura tourné la tête ! éclata-t-elle en sanglots.
Gerry tressaillit. L'amour et la foi de la dame en son époux lui voilaient l'insoutenable vérité, que notre hobbit n'eut pas le cœur de rétablir. Il retira de son cou le Naugwar, que dissimulaient ses vêtements. C'est d'un air misérable et usé qu'il mit genou en terre pour présenter le somptueux bijou à sa dame :
– Voici ce que j'ai reçu en gage des mains de mon seigneur, en rançon des griefs et pour apaiser les cœurs… 2
La dame reçu la merveille sans ciller, murmurant seulement avec colère et détermination :
– C'est donc là le prix du sang de mon époux ! Je répugne à l'idée que ce triste trophée soit l'apanage de la lignée d'Isildur ! J'aviserai s'il pourra contribuer à rétablir l'honneur de notre maison !
Le chagrin la plongea dans des pleurs sans fin, penchée sur l'incomparable collier répandu dans son giron. Gerry, les larmes aux yeux lui-même, lui prit timidement la main et la baisa :
– Dites-moi comment je puis alléger votre peine, madame.
– Pouvez-vous me dire quelles furent ses dernières pensées ?
– Monseigneur Arathorn m'a prié de déposer à vos pieds le témoignage du seul amour de sa vie et de vous assurer qu'il s'en est allé la conscience en paix, d'avoir œuvré pour le bien de son peuple en réparant ses fautes…
Le hobbit sortit alors de sa blague un petit trésor qu'il avait coupé du rameau qu'Arathorn avait porté tout au long du voyage. Tremblant, il remit à Luinloth le bouton blanc, maintenant fripé. La dame resta longuement les lèvres serrées. Devant elle, Gerry, torturé par des devoirs contraires, se demandait si son propre silence, qui taisait des forfaits odieux, ne ferait pas en définitive plus de mal que de bien. Dans le doute, il fit comme lui avait conseillé Gandalf et écouta son cœur. Il y enfouit le secret d'Arathorn. Ce qui importait le plus à ses yeux à présent était d'alléger la douleur de la dame. Luinloth lui confia enfin, séchant ses larmes :
– Vous m'avez soulagée de l'incertitude. Apprenez-moi maintenant où git mon époux.
– Mon Seigneur Arathorn repose à présent à la passe de l'aigle, un col des monts de brumes situé loin dans le nord de Rhudaur, veillant sur la route qu'il avait cherchée à ouvrir. Ingold le brave, Bera des Bearnides et moi-même avons enseveli sa dépouille en ce haut lieu pour qu'à jamais il contemple le fief de sa lignée.
– Vous nous avez bien servis, Gérontius fils de Fortimbras. Je ne doute point que mon époux vous eût en haute estime, puisque c'est vous qui m'apportez témoignage de ses dernières pensées. Laissez-moi seule à présent. Je vous implore de veiller sur mon petit-fils durant ma retraite et de le distraire comme vous le pourrez.
Gerry s'inclina et il en fut comme la dame avait demandé. Gerry et Avacuna demeurèrent à Fondcombe quelques temps, le hobbit reprenant des forces et partageant son temps entre le chevet de Bera et les jeux avec Halafin, le plus souvent en compagnie d'Avacuna, qui redécouvrait l'émerveillement des chansons et des splendeurs elfiques. Il voyait de loin, de temps à autre, dame Luinloth qui méditait seule sous la coupole ou aux abords des chutes. Le hobbit assista aussi à la convalescence de Bera, qui reprit sa force d'autrefois. Ayant côtoyé la folie, elle était revenue des limbes, porteuse du don de poésie. Les mots transcendaient à présent les sentiments qui affluaient, aussi puissants mais plus clairs qu'autrefois. La Bearnide rencontra Luinloth plusieurs fois, et toutes deux parlèrent longuement. Si Bera en ressortit renforcée, la dame des Dúnedain fut sans doute éclairée sur l'expédition malheureuse par la vision originale du peuple de Bearn.
Plusieurs semaines après l'arrivée des voyageurs, vers la fin du mois de Hithui, Dame Luinloth convoqua Gerry dans un salon de la maison d'Elrond. Le visage à présent plus serein, elle s'adressa à lui avec un entrain un peu artificiel :
– Vous voilà déchargé du double fardeau de la mission d'Arathorn et de la triste nouvelle de son départ ! Parlez-moi à présent de vous, maître hobbit ! Qu'avez-vous découvert lors de vos voyages ?
Le sourire un peu forcé de Luinloth et ses regards mélancoliques trahissaient tout de même une arrière-pensée un peu taquine. Gerry sut qu'il était temps de parler d'Avacuna et d'avenir.
– Ma dame, voyager en compagnie de Gandalf et partir en campagne avec d'aussi fameux capitaines, a un peu secoué le hobbit inculte et suffisant que je devais certainement être à vos yeux. En parcourant le monde vaste et mystérieux, j'y ai trouvé tant de choses inattendues, tour à tour belles ou laides, redoutables ou secourables, qu'il me semble à présent un peu moins mystérieux et encore plus vaste. Pour tout vous avouer, je me sens aujourd'hui bien plus petit que le jour où je suis parti, même si j'ai pris quelques pouces !
– C'est là preuve de sagesse. Vous me paraissez prêt à remplir les services que mon époux et moi attendions de vous.
Gerry patienta, la gorge nouée. La dame allait énoncer sa prochaine mission. Mais elle rit en voyant son air angoissé :
– Il n'a jamais été question d'exiger de vous ce qui excède vos capacités. Notre souhait était de mettre votre fidélité et votre endurance à l'épreuve, ce que vous avez fait avec courage, une discrète dignité et un brin de chance. Vous êtes désormais apte à prendre votre place dans le dessein que nous avons conçu pour vous : retournez chez vous, auprès des vôtres. Gardez-y vivant le souvenir du Roi, nourrissez la flamme de l'espoir et coopérez avec nos compagnies de rôdeurs. Apportez l'aide que vous pourrez à vos voisins et aux peuples libres, et tenez-vous prêts, vous et vos descendants, à faire renaître le royaume lorsque s'avanceront les héritiers d'Isildur. C'est là votre mission.
– Je pensais que vous souhaiteriez me garder près de vous…
– Prenez garde, Gérontius, je pourrais vous prendre au mot ! Mais Eriador a besoin de chefs tels que votre père, ou vous-même lorsque votre temps viendra, pour mener la Comté sur le chemin de l'honneur, de la prospérité et du bonheur. Votre voyage vous a enseigné le goût pour ces vertus, dans l'espoir que vous sauriez les reconnaître et les encourager au sein de votre propre peuple.
Le hobbit hésitant répondit lentement, comme pour lui-même :
– L'honneur et la lâcheté, le bonheur et la souffrance sont partout comparables en Terre du Milieu, me semble-t-il. Il est étrange de devoir quitter les siens pour comprendre les vertus qu'ils partagent avec les peuples libres. Mais il y a quelque chose, je veux dire… un sentiment que je n'avais point éprouvé avant ce voyage.
– Et quel est-il ? demanda la dame avec un petit pétillement dans le regard.
Gerry se tortilla comme un gamin pris en faute :
– J'ai rencontré la personne qui me convient, et à qui, je crois, je pourrais bien convenir…
– Vous « croyez » ? Vous-est-il venu à l'esprit qu'il faudrait avant toute chose vous enquérir de son avis ?
Gerry prit une couleur pivoine :
– En vérité nous avons engagé notre foi et rêvé ensemble à quelques projets.
– A la bonne heure ! J'aimerais beaucoup connaître ces projets, si vous m'y autorisez. Mais avant tout, que diriez-vous de me présenter votre âme sœur ?
Il en fut ainsi. Gerry eut a posteriori l'impression que Dame Luinloth n'ignorait rien de ses aventures sentimentales. Mais il se laissa faire de bonne grâce. Avacuna entra dans la salle, flanquée de Rùmil et de sa promise Idril, qui avait sympathisé avec la jeune femme.
Avacuna avait revêtu une robe de taffetas de soie qu'Idril lui avait confectionnée. La dame la considéra avec bienveillance mais soupira : les bras gracieux chargés d'une gerbe de fleurs séchées étaient bien ceux d'une jeune femme athlétique, mais lorsqu'elle s'assit en soulevant sa robe, la chasseresse laissait voir son long pied qui rappelait la patte du lynx. Ses oreilles de félin, quoi que discrètes et accordées à sa magnifique chevelure, révélaient immédiatement son origine féérique. La jeune femme rayonnait de bonheur dans ce lieu dont elle profitait de chaque instant.
La dame les entretint longuement, écouta leurs projets, éprouvant la volonté que partageaient ces deux jeunes gens, leur désir d'une vie mortelle ardente et prolifique. Pourtant Luinloth se rendit compte que les deux amoureux fuyaient un peu en avant, en espérant pouvoir s'arrêter dans la Comté, mais sans l'assurance d'y parvenir. Pour sa part, la dame ne doutait pas des difficultés incessantes qu'induirait la présence d'une fée au sein de la société hobbite. Sa décision prise, la dame les fit s'avancer devant elle. Elle parut grandir lorsqu'elle déclara d'une voix forte et ferme :
– La dame des Dunedain vous donne sa bénédiction ! Puissiez-vous prospérer de corps et d'esprit, dans l'harmonie de vos différences. Pour vous y aider tous deux, je vous remets, Avacuna, ce collier pour le porter toujours.
Sur un coussin de velours que lui tendait Rùmil, la dame prit le collier des nains et le passa autour du cou d'Avacuna :
– Je vous commande de le tenir caché et vous enjoins de ne pas vous en séparer tant que vous demeurerez dans la Comté. Ainsi votre long cheminement de fée des forêts, ne paraîtra pas plus étrange aux parents de Gerry, qu'une tournure d'esprit du pays de Bree ou que les mœurs des hobbits vagabonds d'Eregion avant la création de la Comté. Aux yeux de tous, vous porterez un colifichet des nains, gagné par votre époux dans ses voyages lointains.
À ces mots, la rivière de pierreries et de mithril se fondit sur Avacuna en un sage pendentif, tandis que les oreilles de sa porteuse s'amenuisaient sous les tresses souples de sa chevelure. La dame quitta le ton du commandement et sourit aux jeunes gens, d'un air las.
Un peu éberlué, Gerry examina sa bien-aimée : à présent, un pied de hobbite, à peine velu, dépassait sous sa robe, et un sourire enjôleur se dessinait – sans félines moustaches – sur ses joues roses de bonheur. Aux yeux du hobbit, sa belle n'avait guère changé, si ce n'est peut-être, une rondeur plus prononcée des hanches, qui adoucissait sa musculature accomplie.
Mais le cadeau de la dame avait surtout conféré à Avacuna la sérénité qui lui manquait. Désormais la fée avancerait dans sa vie choisie, apte à transmettre le don de la vie mortelle, pratique, riche et tranquille comme il est d'usage chez les Hobbits.
Ainsi le collier des nains, dont Gerry s'était dessaisi, revenait croiser sa route, sous le patronage avisé de sa suzeraine. Il ne s'en doutait pas encore, mais il devrait toujours se rappeler, chaque fois que le sage bijou scintillerait un peu trop sur la gorge gracieuse de son épouse, une très ancienne faute, commise tout à la fois pour l'amour de son seigneur et par un peu de lâcheté. Dans le fond de son esprit qui flottait alors sur un petit nuage, il savait bien que cette merveille pourrait faire des jaloux et qu'il faudrait la bien cacher – mais notre héros, un peu troublé par ce cadeau ambigu, n'osa pas le refuser, d'autant que ce n'était pas à lui qu'on l'offrait !
Le hobbit reçut un gros livre de l'histoire des royaumes du nord, écrit de la main même de la dame :
– Ainsi vous pourrez parfaire vos lettres et étudier les politiques des Hommes, tout en pensant un peu à moi.
Le couple s'inclina cérémonieusement devant la dame.
.oOo.
1 Le prince des semi-hommes, Grand-Mère !
2 La lectrice se rappelle sans doute qu'Arathorn lui a ordonné de rendre le bijou à qui de droit, pour réparer ses torts.
