Chapitre 109 Confidences
Harry eut à peine le temps d'atterrir qu'une tornade brune s'abattit sur lui et que la voix de Ron, ivre de fureur lui hurlait dans les oreilles « Tu es complètement malade, vieux ! Ça va pas de nous faire un coup pareil ! »
Au même moment, la voix de Kécile rugissait : « Tu m'as dit qu'on transplanait, Severus ! Par Salazar, je t'ai fait confiance, mais tu m'as sciemment menti ! »
Harry se redressa péniblement, regardant autour de lui alors que la tête lui tournait encore.
Ils avaient tous instinctivement transplané près de la tombe de Grunt. C'était en quelque sorte devenu leur point de rassemblement.
Severus s'était relevé et compressait son épaule gauche comme il pouvait. Kécile et Ron semblaient fous de rage. Hermione était plus calme mais la peur qu'elle avait eu se lisait aisément sur ses traits tirés et les larmes de soulagement coulaient le long de son visage.
Kécile prit sans ménagement Severus par le bras et le conduisit à l'intérieur de la bâtisse délabrée. Les autres la suivirent d'un pas lourd. Ron prit Hermione dans ses bras et regardait Harry l'œil furibond.
Kécile assit d'autorité Severus sur une chaise et entreprit d'ouvrir sa robe pour le soigner malgré les protestations de l'homme.
- Tu ne nous refais plus jamais un truc comme ça, reprit Ron un peu plus calme. Je suis désolé, Hermione, dit-il en la serrant contre lui, je sais que tu as fait ce qu'il te demandait, mais tu ne nous laisses plus derrière ! S'il y a des ennuis, on les affronte ensemble, d'accord ?! Ou alors on fuit ensemble ! Pourquoi tu n'as pas transplané toi aussi ?
- Il y avait Kécile, et Rogue.
- Et toi, Severus, reprit Kécile, quand tu m'as ordonné de transplané, je t'ai obéi sans discuter car je pensais que tu allais faire la même chose. Pourquoi n'as tu pas fui ?
- Je voulais m'assurer que Potter ne resterait pas derrière.
- Et bien bravo ! S'exclama-t-elle ironique, te voilà admis dans le camp des gryffondors téméraires et insensés !
- La prochaine fois, Potter, rétorqua Severus sèchement, vous nous ferez le plaisir de fuir en premier. Vous êtes au centre de la prophétie, vous êtes la cible favorite du Seigneur des Ténèbres.
- J'ai pourtant bien eu l'impression qu'il avait l'intention d'en finir avec vous également aussi... répondit Harry avec insolence.
- Vous êtes plus important. Si quelqu'un doit mourir, mieux vaut que ce soit moi, plutôt que vous. Nous sommes en guerre, Potter. Il y aura forcément des victimes. Il y aura des sacrifices.
- Et vous semblez prêt à en faire partie, réalisa Harry sombrement.
- S'il le faut. Je suis resté pour vous donner le temps de fuir, j'aurais aimé que vous saisissiez l'opportunité.
Harry pâlit aux propos de l'homme. Mais ne rétorqua rien. Le silence tomba entre eux. Une fois soigné, Severus suggéra à tout le monde de se trouver un nouveau lieu de campement non loin. Chacun approuva. Il était très tard, la nuit était déjà bien avancée. Ils étaient tous fatigués, secoués et n'avaient pas envie de transplaner, ni de parcourir des kilomètres pour trouver un abri. Ils savaient qu'il y avait un bosquet à quelques centaines de mètres de la maison de Grunt. Il ne leur fallut que quelques minutes pour s'y rendre, tâtonnant un peu à travers l'obscurité. Au couvert des arbres, ils montèrent rapidement leur tente et partirent se coucher. Ron prit le premier tour de garde. Son visage fermé ne masquait pas la rancoeur qu'il éprouvait envers Harry, et probablement se sentait-il encore trop en colère pour parvenir à trouver le sommeil. Harry, préféra venir s'asseoir auprès de son ami.
- Je suis désolé, Ron, finit-il par dire à voix basse alors que le rouquin regardait obstinément ailleurs. Je pensais que tu comprendrais. Je ne voulais pas qu'il vous arrive quelque chose dans cette maison, alors que c'est moi qui ai insisté pour qu'on s'y rende, tu comprends ? Je me serais senti atrocement coupable.
- Harry, on s'est embarqué dans cette aventure avec toi jusqu'au bout, quand est-ce que tu vas comprendre ? Il peut nous arriver n'importe quoi n'importe quand ! Et je me fous des circonstances, s'il devait nous arriver quelque chose, ce ne serait pas ta faute. Pour reprendre ce qu'a dit Rogue, on est en guerre, et il y aura des victimes. Est-ce que toi, tu as pensé une seule seconde à comment on pouvait se sentir en te laissant seul derrière ? Si il t'était arrivé quelque chose, alors qu'on t'avait abandonné ? On aurait eu toute notre vie la pensée qu'en restant, on aurait pu t'aider. Tu te rends compte de ce que tu as demandé à Hermione ? Tu t'imagine deux secondes la peur et l'angoisse que tu lui as causé ?
Harry soupira.
- Je sais... Je suis désolé. Mais ça me semblait la seule chose à faire. Il y avait déjà Kécile et Rogue en danger. Je ne voulais pas risquer de vous perdre. Il fallait que certains d'entre nous s'en sortent à coup sûr pour pouvoir continuer notre mission.
- Comment avez-vous pu vous échapper ? interrogea Hermione
- La chance, une fois de plus, répondit Harry en haussant les épaules. Il faut croire que mon stock face à Tu-Sais-Qui est inépuisable.
- Espérons que ça dure encore un peu, parce que tu vas en avoir besoin plus que jamais, murmura Ron.
Harry finit par aller se coucher, car la nuit serait très courte. Kécile releva Ron vers 2h, puis Harry se leva, comme Hermione dormait profondément et que Severus semblait avoir été un peu assommé par les potions qu'il avait prises. Il était 5h du matin et il semblait toujours dormir à poings fermés. Ce n'était pas courant chez l'homme qui avait d'ordinaire le sommeil très léger et semblait toujours dans un état plus proche de la veille que du véritable sommeil réparateur.
Harry se pelotonna dans les couvertures avec un chocolat chaud et repensa à l'expédition de Godric's Hollow. Sa cicatrice était encore vaguement douloureuse. Mais il savait que ce n'était que les relents de la veille, lorsqu'il n'aurait pas été surpris de la trouver ouverte et sanglante tellement il avait eu mal. Il se demandait comment il avait été capable de transplaner dans ces conditions. L'adrénaline sans aucun doute...et la chance, comme il l'avait dit.
Un peu avant 7h, alors que l'épaisseur de la nuit commençait à diminuer, sans pour autant laisser encore place à l'aube tardive en cette saison de l'année, il entendit Rogue se lever. Tous les autres dormaient encore.
Il s'était attendu à une véritable diatribe de la part du professeur, mais au final il avait été très modéré dans ses reproches. Ron et Kécile s'étaient chargés de lui dire leur manière de penser. Le professeur avait peut-être jugé plus efficace de laisser Harry se faire remonter les bretelles par ses amis et avait dû économiser sa salive.
L'homme passa devant lui sans un regard et resta debout un long moment à boire son thé en silence, les yeux fixés sur les alentours. Harry avait fini par se désintéresser totalement de lui et par replonger à nouveau dans ses pensées, lorsqu'il en fut tiré par la voix grave de Rogue.
- Merci, disait-il simplement.
Harry crut avoir mal entendu.
- Pardon ? Fit-il perplexe.
Rogue se retourna et le regarda droit dans les yeux, pour une fois sans colère et sans animosité.
- Merci. De m'avoir sauvé la vie.
- Oh... ça ? Fit Harry dans un éclair de compréhension.
Il haussa les épaules puis répondit maladroitement :
- Vous en auriez fait autant.
- J'aurais préféré que vous ne preniez pas ces risques, Potter, comprenons-nous bien.
- Je sais, grogna Harry. Je crois que j'ai saisi l'idée générale.
- Mais je dois avouer que pour une fois, votre attitude de gryffondor qui fonce sans réfléchir m'a sans doute évité la mort.
- Pas la peine d'en faire tout un plat, répondit Harry qui trouvait cette conversation un peu surréaliste. Vous m'avez sauvé la vie plus d'une fois, non ?
- Je suis l'adulte, Potter. C'est dans l'ordre des choses.
- Pourtant vous me détestez... C'est paradoxal, vous ne trouvez pas, murmura Harry, plus pour lui-même.
Il ne s'attendait pas tellement à ce que le professeur réponde. Il imaginait bien la raison derrière tout ça. Sans doute Rogue s'était-il acharné à protéger l'Elu... De ce fait, la réponse le surprit.
- Je l'ai promis, lorsque votre mère est morte.
Harry fut pris de court par le sentiment de colère et de tristesse qui l'envahit. De peur de laisser éclater sa rage sur l'homme qu'il considérait toujours comme responsable de la mort de ses parents, il préféra ne pas renchérir.
Mais Rogue dut estimer qu'il lui devait des explications.
- Votre mère et moi nous sommes connus lorsque nous étions enfants, avant d'entrer à Poudlard. C'est de cette époque que datait notre amitié, malgré la rivalité de nos deux maisons.
Harry ne put se retenir de tourner vivement son regard vers son professeur, peinant à croire qu'il ait pu être ami avec sa mère.
- Mais pourtant, dit-il d'une voix sourdre, le souvenir que j'ai vu, vous l'avez...
- Je l'ai traité de Sang-de-bourbe. J'avais déjà commencé à être embrigadé par le futur groupe de Mangemorts, j'ai cherché à provoquer les Maraudeurs. Et j'ai atteint les limites de la tolérance de avez assisté à la fin de notre amitié, Potter, dit Rogue avec amertume.
- Et vous vous êtes vengés quelques années plus tard, n'est-ce pas ?! Gronda Harry.
- Ne parlez pas de ce que vous ignorez, Potter, rétorqua-t-il sèchement.
- Quoi, vous n'allez pas me dire que c'est par amitié que vous les avez vendus !
- Je ne savais pas qu'il s'agissait de votre mère, Potter ! S'exclama Rogue dans un brusque éclat de voix. Merlin est témoin que je ne savais pas... reprit-il dans un murmure. Lorsque j'ai compris... j'aurais été prêt à donner ma vie pour rattraper mon erreur.
- Je ne comprends pas, répondit sèchement Harry. Vous n'étiez plus amis, vous étiez mangemorts. En quoi ma mère vous importait-elle encore ?
Rogue ne répondit pas, et l'esprit de Harry se mit à tourner à toute vitesse pour tenter de donner un sens aux propos de son ancien professeur. Lorsqu'une ébauche d'explication naquit, il se sentit pâlir et regarda l'homme avec des yeux horrifiés.
- Vous l'aimiez ! S'exclama-t-il avec indignation sans plus contrôler le volume de sa voix.
Il regarda Rogue, écœuré, qui fixait un point entre les arbres en face d'eux, la bouche tellement pincée que ses lèvres disparaissaient, et la mâchoire contractée. L'homme ne démentait pas. Harry aurait presque espéré qu'il le fasse pourtant. Cela lui était tellement difficile à concevoir. L'ampleur du désastre qu'avait dû être sa mort prenait toute sa mesure cependant.
La tête lui tourna. Tellement de choses s'expliquaient. Sa fureur devant la rancoeur de Harry. Bien sûr que le remord ne devait jamais l'avoir laissé en paix. Ce qui expliquait pourquoi il avait sacrifié toute sa vie en tant qu'espion et membre de l'ordre.
- Vous avez essayé de vous racheter.
- Non, répondit-il d'une voix bourrue. Ce n'est pas possible. Juste de faire ce que je pouvais pour rattraper mon erreur.
Harry acquiesça. Il comprenait mieux pourquoi Rogue l'avait protégé, au-delà du simple Elu, peut-être. Comme le fils de Lily, alors ? Mais pourquoi dans ce cas ?... Pourquoi cette haine, que Harry avait ressenti dès le premier jour et qui ne lui avait pas laissé d'autre choix que de lui retourner cette animosité injustifiée ?
- Vous avez promis de me protéger. Mais vous m'avez détesté. Dès le premier instant.
Il ne fit que cette simple constatation. Il ne demanda pas d'explication. Il avait l'impression que cela sonnerait presque puérile. Mais Rogue entendit bien l'interrogation sous-jacente.
- Vous allez avoir la confirmation de ce que vous pensez de moi, dit-il d'une voix presque méchante. Vous me rappeliez trop votre père, Potter. Vous me mettiez constamment en face de mon erreur que je tentais d'oublier au quotidien pour pouvoir vivre. Vous me rappeliez incessamment ce à côté de quoi je suis passé par ma bêtise et mon arrogance lorsque j'avais à peu près votre âge, Potter. Et je vous l'ai fait payer. Un sale type en qui on ne peut pas avoir confiance, en résumé. Le bâtard graisseux, c'est comme ça que vous me surnommez, non ?
Harry se tut, perdu dans les émotions contradictoires qu'il éprouvait. La colère devant l'injustice, le dégoût devant des sentiments si bas... et la pitié et la consternation devant ce que devait être la vie de son professeur s'il n'avait pas été capable de ressentir autre chose que cette amertume constante. Quelques mois plus tôt, Harry n'aurait pas hésité à donner raison à Rogue et à ne pas voir au-delà ce qu'il voulait bien lui montrer. Mais le jeune homme était plus intelligent que cela. Il commençait à voir par delà la carapace du professeur qui se dénigrait lui-même. Il semblait se décrire comme incapable de noblesse ou d'affection. Mais Harry savait que c'était faux. Il aimait Kécile, cela ne faisait aucun doute. Il avait sacrifié toute sa vie à sa mission. Peu de personnes seraient allées aussi loin, même par remord. Même par amour. Et non, Harry ne pensait plus qu'on ne pouvait pas lui faire confiance.
- Vous êtes un bâtard graisseux. Mais vous n'êtes pas que ça, finit-il par reconnaître à voix haute, amenant un rictus sur le visage de marbre de Rogue. Et je vous fais confiance. J'ai eu tort de ne pas le faire plus tôt, je le reconnais.
- Vous savez ce que je déteste particulièrement chez vous, Potter ? Dit Rogue d'un ton narquois.
Harry se sentit un peu déstabilisé par l'emploi du présent qu'il espérait peut-être inconsciemment révolu, mais secoua la tête d'un air interrogatif.
- C'est votre incapacité à éprouver des sentiments vulgaires. Vous semblez toujours surnager dans des sphères supérieurs de noblesse d'âme insupportable. Vous êtes trop bon pour connaître la haine, l'envie ou la jalousie, hein, Potter ?
- Vous vous trompez. En ce qui vous concerne, je vous ai franchement haï. Mais plus maintenant. Vous avez trop fait. Encore hier. Ce que vous avez fait... de vous assurer que je sois bien parti avant de fuir vous-même, de mettre votre vie en péril pour couvrir mes arrières... Je ne peux pas croire que c'est seulement pour l'Elu. C'est ce que mon père a tenté de faire pour ma mère et moi. Vous auriez pu mourir comme lui.
Rogue ne contredit pas, mais refusa de croiser son regard tandis que Harry le fixait intensément, cherchant à comprendre les méandres insondables de l'esprit de cet homme. Mais il finit par soupirer.
- Je ne peux pas vous dire que je ne vous en veux pas. Mais j'essaie de ne plus me laisser dominer par ces sentiments. Ce n'est pas de la grandeur d'âme ou tout autre chose ridicule de ce genre là. Je crois que je fais ce qui me semble juste. C'est tout.
Le silence retomba longuement entre les deux hommes, puis alors que Harry ne s'attendait plus à aucune réponse, et se levait pour retourner finir sa nuit et laisser Rogue monter la garde, il l'entendit murmurer pour lui-même:
- Comme Lily, en quelque sorte...
XXXX
Les derniers jours d'octobre s'envolèrent avec les derniers rayons de soleil. Lorsque Novembre arriva, le vent, l'humidité et le froid s'installèrent sans moyen d'y échapper. Il gelait même la nuit lorsqu'ils montaient la garde. Ils parcourraient des kilomètres pour trouver des abris différents. Parfois, ils prenaient le risque de s'attarder plusieurs jours dans le même lieu, et s'était étonnamment reposant.
Il restait encore deux horcruxes, mais plus les semaines passaient, plus leur objectif leur paraissait loin. Implicitement, sans oser se le dire à haute voix, ils espéraient que Dumbledore les rejoindrait rapidement avec une nouvelle piste. Intérieurement, Severus songeait qu'il était inutile de chercher le diadème de Serdaigle, qu'on était déjà passé avant eux.
Kécile et Harry avaient trouvé un nouveau passe-temps. Lorsqu'ils s'aventuraient dans certains coins pas complètement désertés, ils avaient bien remarqué la brume intense qui s'était installée sur tout le pays. On ne pouvait pas seulement l'attribuer à la brume persistante de novembre, car le froid qu'elle répandait les glaçait jusqu'au cœur, les plongeant dans un sentiment de déprime qu'ils avaient parfaitement identifié.
Les détraqueurs rodaient. Kécile était convaincue qu'ils étaient recherchés. Très certainement, Voldemort devait trouver leur fugue et leur capacité à disparaître dans la nature sans laisser la moindre trace d'activité particulièrement agaçante. Il fallait dire en toute honnêteté, qu'à l'exception du petit incident à Godric's Hollow, ils avaient été très doués pour ne pas se faire remarquer. Oui... depuis qu'ils étaient au courant pour le tabou... Et mis à part l'incident de Paris...
Bon, en fait, ils n'avaient pas été si discrets que cela. Voldemort savait qu'ils étaient encore dans la course. Mais le fait était qu'ils étaient toujours libres de leurs mouvements, et que le mage noir ne devait pas avoir la moindre idée de ce qu'ils fabriquaient. L'envoi des détraqueurs à travers tout le pays était un peu un moyen de désespoir, dans tous les sens du terme.
Le problème, c'était que ça pouvait se révéler efficace. D'abord, parce que le patronus de Harry était connu, et ensuite parce qu'elle, Kécile, ne savait pas en créer. Elle devenait donc une proie facile. Et elle avait bien l'intention d'y remédier.
C'est ainsi qu'elle demanda à Harry de lui enseigner le bouclier.
La théorie, Kécile la connaissait. Mais dans la situation actuelle, il était plutôt difficile de parvenir à se laisser envahir par un sentiment de bonheur intense.
Le maigre filet de brume qu'elle obtenait n'était pas des plus prometteurs...
- Tu sais, finit par lui dire Harry après bon nombre d'essais infructueux, peut-être qu'en ce qui te concerne, le bonheur n'est pas la clé essentielle.
- Pardon ?... Kécile le fixa avec un visage blanc, ne parvenant pas à comprendre pourquoi il lui disait le contraire de ce qu'elle l'avait entendu répéter pendant deux ans à l'AD.
- Tu vois, mon souvenir à moi... ce n'en est pas vraiment un, à vrai dire... Je pense juste à mes parents. Est-ce que c'est heureux ? J'imagine que oui, d'une certaine manière, mais ce n'est pas le plus évident, n'est-ce pas ? Dit-il avec un petit rire gêné...
- Non, j'imagine, répondit doucement Kécile.
- Mais c'est puissant. Plus puissant que le meilleur de mes souvenirs.
- Je peux comprendre... murmura-t-elle.
Sa tentative suivante apporta un certain progrès, mais ce n'était pas encore ça. Au bout de quelques minutes, Kécile baissa sa baguette.
- Harry, comment fais-tu pour ne garder que la force de ta pensée et pas l'amertume et la tristesse qui y est liée ?
Le jeune homme ne sut quoi répondre.
- Pour moi, c'est Albus... Le sentiment que j'ai éprouvé quand j'ai compris qu'il ne me rejetait pas alors qu'il venait d'apprendre que j'étais sa petite-fille. C'est certainement le plus beau souvenir de ma vie. Mais en même temps, je lui en veux. J'ai manqué le perdre tant de fois. Et surtout, il n'aurait jamais dû me laisser dans l'ignorance... Me faire croire qu'il était mort... C'était cruel.
- Et bien, au moins, tu comprends ce que je peux ressentir... grimaça Harry, un peu narquois. Mais tu vas passer par-dessus ça, ajouta-t-il en reprenant son sérieux. Je sais que tu tiens trop à lui pour lui en vouloir longtemps. Essaye juste de te concentrer sur ces sentiments là, sur ton désir de le revoir.
Plus les semaines passaient, et plus il était évident pour tous les occupants de la tente, qu'une complicité particulière s'installait entre Kécile et Harry, fondée sur le but commun de mettre un terme à l'être qui avait marqué leur vie de manière irrémédiable, en brisant leur enfance, et en limitant leur avenir au combat final, quel qu'il puisse être.
Kécile avait interrogé Harry sur son enfance auprès des Dursleys. Elle comprenait difficilement comment cela avait pu ne pas engendrer une haine farouche des moldus.
- D'abord, à l'époque, j'ignorais totalement que j'étais sorcier, tenta d'expliquer Harry. Ensuite, quand je l'ai appris, j'ai également connu l'existence d'un ennemi bien plus dangereux et qui haïssait lui aussi les moldus. Les Dursleys n'étaient plus que les méchants de second plan et d'une certaine manière, je crois que je ne voulais surtout pas avoir la même attitude que le mage noir qui avait tué mes parents. Et puis, tout simplement, je sais que les Dursleys sont très loin d'être un exemple. Cataloguer tous les moldus sur leur modèle aurait été stupide.
- Si tu regardes bien, mon père aurait pu tout à fait suivre le même raisonnement. Son père moldu l'a abandonné, comparons le aux Drusleys. Mais les moldus qui l'ont élevé n'étaient sans doute pas mauvais. Il a vécu aussi longtemps que toi parmi les moldus, sans savoir qu'il était sorcier, suffisamment donc pour constater qu'il y a du bon et du mauvais partout. Puis il découvre le monde de la magie, comme toi, et apprend que sa mère sorcière n'a rien fait pour lui épargner l'orphelinat. Son attitude est encore plus criminelle que celle de son père, si on y réfléchis deux secondes. Pourtant, c'est son parti qu'il a choisi. Son père n'est pas devenu le « méchant de second plan », pour reprendre ton expression. Tu vois, vous auriez pu suivre le même chemin. Mais lui a emprunté le mauvais et toi le bon.
- Tu vas encore me sortir une théorie sur ma grandeur d'âme ou un truc dans le genre ? Demanda Harry d'un ton moqueur.
- En tout cas, ça ne va certainement m'inciter à retirer ce que j'ai dit à ce sujet, remarqua Kécile en souriant.
- Je t'ai parlé des Dursleys, dit Harry un peu plus tard. Mais comment c'était, de grandir auprès du plus terrible mage noir de tous les temps ?
Kécile haussa les épaules.
- Pas aussi mélodramatique que tu peux l'imaginer. D'abord, jusqu'à l'âge de 6 ans, j'ai été élevé par les Malfoy. Je n'ai donc pas été davantage traumatisée que Drago, ricana-t-elle. Par la suite, tu dois imaginer que, contrairement à toi, je ne suis jamais sortie du manoir. Ni de celui des Malfoy, ni de celui de mon père. J'étais entourée de mangemorts, qui ne se préoccupaient pas de moi, sauf quand mon père le leur ordonnait. Je n'ai jamais vu personne d'autre. On m'a appris ce que j'avais à apprendre pour être utile dans les rangs du Seigneur des Ténèbres, à coup de Doloris si je ne retenais pas suffisamment vite au goût de mon père. Mais je n'avais juste pas conscience que ce n'était pas normal. On me respectait aussi. J'étais la « princesse », tu sais. Ça avait un côté flatteur. Et je ne manquais de rien... J'ai même vécu dans un certain luxe. Pas de placard, pour moi. Juste un séjour au cachot qui a suffi à calmer mes maigres ardeurs de rébellion à l'âge de 9 ans. Pas de chasse au Harry, mais des doloris... C'était glauque comme ambiance, je m'en suis rendu compte depuis. Ces visages sinistres et effrayés à l'idée de voir le Maître... Ces cris qu'on entendait souvent et qui vous prenaient toujours par surprise... Ces corps qu'on traînait parfois dans les couloirs, jusqu'aux cachots... Cette absence totale d'affection, d'amitié, ou d'amour qui m'entourait... Mais c'est en arrivant à Poudlard que j'ai réalisé tout cela. Tu ne peux pas imaginer à quel point j'ai été déconcertée en découvrant le vrai monde...
Le silence s'installa entre eux, réconfortant. Jusqu'à ce que Kécile se redresse avec énergie et dise :
- Donc, sur ce, spero patronum et Albus... Allons-y.
Elle leva sa baguette, ferma les yeux.
- Spero patronum !
Dans un halo argenté, un gigantesque phénix s'envola vers le ciel et chanta au-dessus de leurs têtes avant de disparaître dans le noir.
