Chapitre 7 - Impa

Quand Link était arrivé en catastrophe dans la demeure de sa grand-mère, Paya avait vivement sursauté. Encore plus parce qu'il avait commencé à signer de façon frénétique et particulièrement incompréhensible. Même Impa n'avait pas réussi à comprendre ce qu'il essayait de dire et l'état de fébrilité de Link ne rendait pas la tâche plus facile. Finalement, sa grand-mère lui demanda de préparer des boissons chaudes et Paya s'exécuta immédiatement. Elle jeta cependant plusieurs coups d'œil inquiets vers le Héros qui ne semblait pas se calmer, faisant les cents pas tout en signant nerveusement. Elle prépara avec soin le thé qu'elle apporta à sa grand-mère puis s'approcha de Link, tremblante d'appréhension.

Ce dernier daigna enfin s'arrêter quand il remarqua qu'elle tendait une tasse. Il la lui prit soigneusement des doigts et Paya se retint de tout lâcher quand ses doigts effleurèrent les siens. Elle inspira profondément, se détournant pour calmer la honte ravageant ses joues. Avant d'attendre sagement à côté d'Impa. Link souffla sur la boisson chaude et la but en petites gorgées, essayant de se calmer progressivement. Quand enfin son trouble parut se calmer il inspira profondément, posa la tasse près de lui et regarda Impa avec une évidente imploration dans son regard. La vieille femme soupira faiblement.

- Exprime-toi calmement. Même si je maîtrise ton langage, ton agitation n'aide personne. Que se passe-t-il ?

Link commença à signer et bloqua soudainement sur quelque chose. Ne parvenant pas à trouver le signe correspondant à l'origine de son problème, il dessina à même le sol. Cette fois le visage d'Impa se durcit et signa pour lui, le mot qui lui faisait défaut. Link la remercia, soulagé et reprit sa phrase depuis le début.

- « Existe-t-il un code d'honneur chez les Yigas ? »

- Ce sont des assassins, Link. Des Sheikah s'étant détourné de leur devoir envers la royauté par rancœur et qui ont trouvé en Ganon un maître plus grand à servir. Je doute que le mot « honneur » existe dans le sens où toi tu le définis. Puis-je te demander ce qui t'a fait venir me poser cette question ?

- « Oui. J'ai croisé un Yiga, il a engagé le combat et je l'ai affronté. Le duel était en ma faveur mais, un autre Yiga, plus fort, est venu le sauver. Il a dit que j'avais épargné sa vie et qu'il ne me tuerait pas cette fois… C'est une forme d'honneur que d'épargner une vie par dette. »

Paya fronça sensiblement les sourcils mais se força à rester impassible. Elle se tourna vers sa grand-mère. Cette dernière avait penché la tête, se cachant derrière son chapeau. Elle méditait, poussant ce soupir si caractéristique qu'elle avait chaque fois qu'elle était face à un dilemme. Avant que la jeune Sheikah ne pencha la tête, perplexe et ne réalise quelque chose par elle-même :

- M-Maître Link, vo-vous avez épargné un Yiga ?! s'exclama-t-elle, choquée.

Link fronça les sourcils, réfléchissant avant de signer de façon hésitante.

- « Je n'ai appris leur existence qu'après être venu ici. Avant ça, j'ignorais qui ils étaient. J'ai, effectivement, épargné l'un d'eux. Il m'a agressé pas loin du village. Mais ce jour-là, il pleuvait et il a été pris dans un éboulement. Je l'ai sorti de là. Parce qu'il disait ne pas vouloir mourir mais il a refusé de me demander de l'épargner… je n'avais aucune raison de le tuer… »

Cela faisait du sens mais cela ne parut pas convaincre Impa qui releva la tête et le dévisagea avec une grande sévérité. Paya vit Link tressaillir sur place avant de ne plus bouger, restant raide et crispé. Son expression semblait indiquer qu'il s'étonnait lui-même de sa réaction. Impa resta stoïque. Impossible de dire ce qu'elle pensait et même Paya n'osait faire quoi que ce soit : sa grand-mère était extrêmement autoritaire quand elle le voulait !

- Regrettes-tu ton geste ? demanda Impa.

A cette question Link, arqua les sourcils avant de méditer la question, sa main posée sur son menton, l'air perplexe. Il releva ses mains, hésita, inspira et répondit simplement par un « non » ferme, sans équivoque : son visage et ses mots étaient raccord. Il ne regrettait pas d'avoir sauvé la vie de ce Yiga. Il ne regrettait pas de l'avoir épargné non plus. Il ne regrettait rien de cette rencontre malheureuse et assumait ses actes. Impa le sonda lourdement, testant sa détermination et Link supporta l'examen sans faillir.

Paya était partagée : d'un côté, elle trouvait cela admirable que Link ait assez de compassion pour épargner un opposant dont il ignorait tout et de l'autre, elle s'inquiétait qu'il ne soit trop gentil et que cela lui joue des tours. Elle remarqua tardivement ses signes et ne sut de quoi il parlait. Elle regarda sa grand-mère, curieuse de savoir sur quoi ils avaient échangé pendant qu'elle était distraite. Mais Impa avait juste l'air ennuyé à présent, comme si les propos de Link la dérangeaient et la jeune Sheikah s'en voulut de ne pas avoir suivi : elle était perdue !

- C'est assez atypique, commenta Impa.

- Comment ça ? demanda Paya, confuse.

- Les Yigas ont une partie du style de combat Sheikah, il ne faut pas oublier d'où ils viennent. Ils préfèrent des attaques furtives, brèves, souvent en usant de tout pour avoir le plus possible l'avantage. Le reste du temps, ils fuient avant de perdre un combat.

- Quel est le problème alors ?

- Le problème c'est que c'est ce Yiga qui a abordé Link alors qu'ils tendent des embuscades en temps normal. De plus il a engagé un combat assez long alors que leurs agressions sont rapides, furtives. Ici le combat a duré assez longtemps pour que Link ait le temps d'analyser ses mouvements et apprendre indirectement ses déplacements. Et enfin : il n'a pas fui alors même qu'il perdait son combat. Tout ça pour ensuite être sauvé ? Les Yigas qui se déshonorent au combat sont abattus. Ils sont inutiles au clan s'ils ne savent pas se battre.

Impa poussa à nouveau ce soupir avant de demander à Paya de quitter la pièce et de veiller à ce qu'ils ne soient pas dérangés jusqu'à nouvel ordre. Elle ajouta gravement que tout ce qui allait être échangé entre elle et Link était confidentiel. De ce fait, Paya n'était donc pas autorisée à écouter jusqu'à ce que sa grand-mère la mette dans la confidence. La jeune fille s'inclina, bredouillante et s'éloigna lentement, laissant Impa et Link seul à seul.

- J'aurais aimé que tu retrouves la mémoire avant que tes défauts d'antan ne te rattrapent…

- « Défauts d'antan ? » signa Link, perdu. « Je ne m'en souviens pas. »

- Cela ne m'étonne pas que de tous les souvenirs que tu as perdus, cette partie de toi soit la plus oubliée.

- « Aurais-je des choses à me reprocher… ? »

- Oh non, c'est tout l'inverse. Tu ne te souviens pas de ton toi passé, des sacrifices et du fardeau que tu as porté pendant toutes ces années. Je suis heureuse de constater que tu as gardé ta noblesse d'âme. Je suppose que ta nature même tend à t'attirer facilement les faveurs des gens que tu rencontres.

- « J'étais comme ça ? »

Il avait l'air tellement étonné. Et il était si différent du Link qu'Impa avait connu jadis. Oh par Hylia, ce garçon n'avait vraiment pas de chance. Elle l'avait vu embrasser son destin bien trop jeune, décidant de suivre la voie de la chevalerie comme son père avant lui. Enfermant alors tout ce qui était ses sentiments, ses émotions, ses désirs, ses envies ou ses besoins. Il avait scellé tout cela pour devenir le chevalier tant attendu, le digne successeur de son père. Et pour ne pas faire honte à ce dernier et parce que l'épée de légende l'avait reconnu comme maître, il avait tout sacrifié de sa jeunesse et de sa vie.

Impa appréciait ce garçon devant elle. Vivant, entier, loin du jeune homme discipliné et enfermé dans son devoir. Il avait une tâche à accomplir, une seule chose à faire. Il y a cent ans, il était tombé au combat. Mais cent ans plus tard, le même poids et les mêmes responsabilités pesaient sur ses épaules. Sauf que ce Link, le Link cent ans plus tard ne subissait pas la pression de la même façon qu'avant. Il était le dernier espoir d'Hyrule mais sans toutes les entraves d'avant. Peut-être qu'à force de pousser ces jeunes gens à assumer le poids de leurs erreurs passés, ils avaient provoqué leur fin… ? Impa le pensait de plus en plus.

Elle esquissa un sourire malicieux devant l'expression perplexe du garçon, essayant de se rappeler s'il avait pu avoir un comportement déplacé ou pas.

- Malgré l'éducation sévère de ton père et l'entraînement spartiate que tu t'es imposé à toi-même pour devenir chevalier, tu as encore en toi cette tendresse et cette gentillesse. Malheureusement, tu as souvent provoqué de la discorde autour de toi.

- « Qu'ai-je fait ? »

- Rien de mal, mon garçon, déclara la Sheikah en riant doucement. Tu as juste eu la chance et la malchance d'être apprécié et parfois même aimé. Mais pas que d'une seule personne. Et refusant de faire du mal ou de choisir une seule et unique personne, tu as toujours refusé de donner ton affection à qui que ce soit.

Si Impa n'avait pas vu l'expression de Link à ce moment, elle n'aurait jamais cru qu'il puisse éprouver de l'embarras. Et pourtant en le voyant détourner le regard et enrouler une mèche de ses cheveux autour de son doigt, elle s'en étonna. Peut-être presque plus qu'à trouver une légère rougeur sur ses joues. Son sourire se fit plus grand en voyant l'expression gênée et indignée de Link, comme s'il refusait son explication mais qu'il n'avait aucun moyen de la contredire, butant bêtement sur son affirmation.

Elle l'étudia en silence : le Fléau ne lui avait pas laissé la chance d'accepter d'être aimé et encore moins d'aimer en retour. Enfermé dans son rôle de chevalier servant, il avait toujours éconduit ses prétendantes. Le souci étant qu'il avait également eu des prétendants. Quelques chevaliers, avec qui il avait grandi et s'était entrainé. Parfois des guerriers dans d'autres peuples. Des hommes souvent discrets et Impa était certaine que même si Link n'avait pas été amnésique, il ne s'en souviendrait pas.

Car il avait plané pendant des années une sorte d'aura autour du jeune Prodige. Quelque chose qui dissuadait les gens d'essayer de confesser leurs sentiments. Parce qu'à l'instant où il portât cette tunique bleue, il affichait clairement son devoir et destin. Instaurant une barrière permanente entre lui, ses sentiments et les personnes autour de lui.

- « Puis-je te parler d'autre chose ? » signa soudainement Link.

- Bien sûr. Que se passe-t-il, mon garçon ?

- « J'ai… »

Link hésita. Impa remarqua que ses joues étaient rouges et que ses yeux ne cessaient de papillonner dans tous les sens sans se focaliser sur quoi que ce soit. Il inspira profondément et fronça les sourcils.

- « J'ai cru que quelqu'un m'aimait. Et ce n'était pas le cas. J'ai cru que j'allais mourir une nouvelle fois. »

Impa resta bouche bée alors que Link baissa ses mains, les posant à plat sur ses genoux, essayant difficilement de chasser l'immense peine qui ravageait son visage au point de couler de ses yeux. La vieille Sheikah sauta de sa place, s'étonnant de voir le garçon si émotif et passa ses mains sur ses genoux. Il n'avait jamais versé une larme. Il n'avait jamais osé grogner, protester ou manifester la moindre de ses émotions. Toujours caché derrière ce masque impassible. N'affirmant jamais ses sentiments. Ni ne les affichant. Et là… là, il pleurait.

- Tu as eu le temps de t'attacher à quelqu'un ? murmura Impa.

Le sourire de Link à ce moment fût d'une profonde tendresse et d'une infinie tristesse. Par Hylia, il ressemblait enfin au jeune homme qu'il aurait dû être !

- « C'est… un Piaf et il est… »

- Si tu n'arrives pas à me dire les choses, ne force pas. Surtout si c'est douloureux.

Le jeune homme laissa sa tête tomber sur l'épaule d'Impa et devant cette fragilité émotionnelle et cette faiblesse qu'elle ne lui avait jamais connue, elle s'avoua pour la première fois de son existence dépassée par les évènements. Elle avait géré le Fléau, sa stase longue de cent ans, la reconstruction sommaire d'une Hyrule ravagée. Et la vieille femme pourtant expérimentée ne savait pas comment gérer ce qui avait longtemps été un soldat parfait.

Elle le consola du mieux qu'elle put, le laissant exprimer tout ce qu'il avait gardé pour lui, comprenant qu'à lui comme sa pauvre Zelda, tout leur avait été volé : leur enfance, leur insouciance, toute la candeur de l'enfance. Par chance, la princesse avait trouvé un substitut dans l'étude qu'elle avait fait sur les ruines antiques. Mais Link ? Elle soupira faiblement : quelles avaient été leurs erreurs ? Le Roi comme elle-même n'avait-il pas oublié quelque chose dans cette histoire ?

Quand il fût un peu apaisé, elle appela sa petite-fille et lui demanda de préparer un lit pour son invité de ce soir. Chose que Paya s'empressa de faire, installant un lit à même le sol dans la pièce principale. Elle s'occupa de tout pour que Link ne manque de rien. Ce dernier mangea ce qu'elle lui avait apporté sans vraiment discuter. Paya remarqua ses yeux bouffis et sa mine décomposée. Elle l'observa probablement trop longtemps car il remarqua son étude silencieuse et se détourna immédiatement, soustrayant son visage à sa vue. La pauvre Paya bégaya, confuse et gênée alors qu'elle récupéra le plateau et qu'elle sortit de la maison en tout hâte.

Quand la nuit vint, Paya alla se coucher non sans jeter un petit coup d'œil vers la forme dans le lit improvisé. Sa grand-mère était au chevet de Link. Cela l'inquiéta un peu : est-ce que Link était malade ou avait un souci de santé ? Elle n'en sut rien et alla dans sa chambre, remplie d'angoisse et d'inquiétude. Impa l'avait remarquée mais elle préféra rester auprès du Héros pour le moment. Ce dernier semblait fuir le sommeil. Ses phases d'assoupissement étaient brèves avant qu'il ne se réveille en sursaut, totalement paniqué. Pour somnoler quelques minutes, s'endormir. Et rouvrir les yeux moins d'une heure après.

Chaque fois Impa passait une main sur son front pour l'apaiser, s'étonnant de son très mauvais sommeil. Elle décida de lui faire un remède maison pour soulager ses troubles et quand Link se réveilla pour la énième fois, elle lui servit une infusion. A sa grande surprise, cette dernière n'eut aucun effet alors qu'elle aurait couché le plus solide des Zoras. Cela fit dormir Link tout juste une heure, avant qu'il ne se réveille totalement délirant en pleine crise de larmes. Elle prit sa main dans la sienne pour le rassurer.

Mais Link articula un seul prénom. Qu'Impa eut le temps de voir. Et elle fronça les sourcils : ce n'était pas… ? Elle inspira calmement et mit cela de côté, s'occupant de Link, l'aidant à se rendormir avant d'aller réveiller sa petite fille au petit matin. Paya fût assez surprise de trouver sa grand-mère sur le pas de sa porte mais elle se leva immédiatement et s'approcha.

- Va au village et trouve un guerrier qui peut voyager. Donne-lui cette lettre et veille à ce que personne d'autre que lui ne la lise.

- Un souci ? demanda Paya, inquiète.

- Il est temporaire. Quand j'aurais mis la main sur ce dont j'ai besoin, cela n'en sera plus un.

- C… comment va maître Link ?

- J'ignore si c'est son long sommeil ou bien l'influence du Fléau mais il ne dort plus. Ou très mal. Ce qui implique qu'il ne guérira pas correctement des blessures qu'il reçoit. Je vais trouver une solution. Si tu veux bien t'occuper du repas une fois ta mission terminée, je suis certaine qu'il appréciera un copieux petit déjeuner !

Paya irradia de joie et se mit immédiatement en chemin après s'être débarbouillée, coiffée et habillée pour sortir. En voyant l'état du lit où le Héros dormait, elle sut qu'en effet, sa nuit avait été difficile. Et en trouvant du nécessaire à thé ainsi que du matériel pour fabriquer un remède, elle ne tarda pas à réaliser que sa grand-mère l'avait veillé toute la nuit. Elle se pressa pour trouver la personne à qui elle devait remettre la lettre. Le Sheikah en question se retrouva fortement dépourvu de la requête de Dame Impa elle-même mais ne chercha pas à questionner Paya à ce sujet. Il la rassura et indiqua qu'il serait de retour prochainement. Avant de s'en aller sans s'expliquer.

La jeune Sheikah ne chercha pas à en savoir plus et rentra rapidement. Elle s'occupa de nettoyer tout ce que sa grand-mère avait dérangé la veille avant de préparer un copieux petit déjeuner (elle s'était surpassée et se félicita mentalement pour ce buffet qu'elle avait réussi à produire). Avant de préparer un thé qu'elle apporta à Impa. En voyant la vieille femme somnolant à sa place, elle se glissa à ses côtés sur la pointe des pieds, lui passa un plaid et laissa le thé sur le côté. Paya savait qu'elle avait le sommeil léger et qu'elle était sans doute déjà en train de surveiller en silence ses mouvements. Mais elle avait appris à faire semblant de ne pas s'en préoccuper, laissant ainsi la jeune Sheikah agir comme si elle s'occupait d'elle et pas l'inverse.

Il ne se passa pas une heure de plus avant que Link en se réveille en sursautant, paniqué et le souffle saccadé. Paya se précipita à ses côtés, voulant le rassurer mais l'Hylien ne se laissa pas faire, la repoussant sous la surprise plus que le refus. Elle le regarda, fortement étonnée et Link réalisa son geste. Il se confondit en excuses signées avant de juste s'incliner.

- Ce n'est rien, rassura Paya. Je n'avais pas à vous surprendre de la sorte.

- « Je suis sincèrement désolé. »

- Je vous en prie. Vous pouvez vous laver et vous changer, j'ai fait préparer des vêtements propres. N'hésitez pas à me laisser vos vêtements actuels pour que je les lave. Le petit déjeuné sera dressé pour votre retour.

- « Merci, Paya. »

- J-je… ce n'est trois fois rien. A… a tout de suite !

Paya s'en alla rapidement, gênée par ce remerciement. Elle savait que c'était un simple « merci » mais elle avait eu la sensation qu'il lui adressait un baiser détourné. Elle se frappa la tête, se maudissant pour sa fantaisie avant de se prendre en main. Quand Link se leva, elle s'occupa des draps et de préparer la table. Quand elle entendit l'eau, elle sut qu'il se lavait et cachait honteusement son visage alors qu'elle déposait le linge propre et qu'elle récupérait le linge sale.

Quand Link revint avec une tenue traditionnelle de Sheikah, elle dû s'empêcher de s'évanouir de bonheur. Elle lui présenta la table devant laquelle il s'installa avec plaisir et commença à picorer dans tous les plats qu'elle avait dressé. Elle s'occupa des derniers préparatifs avant de le laisser et de s'occuper de ses vêtements sales. Elle s'assura de bien les laver mais surtout de repriser les pièces les plus abîmées. Elle remarqua alors qu'il devait subir les affres du voyage mais également ceux des combats. Elle glapit de terreur en trouvant des trous dans la tunique de Prodige. Certainement des flèches qu'il n'avait pas pu dévier. Elle déglutit péniblement alors qu'elle lisait l'histoire que chaque trou, chaque déchirure racontait. Et elle s'occupait de les rafistoler.

Elle ne pouvait faire guère plus. Elle n'était pas une guerrière comme sa grand-mère. Elle n'avait ni sa sagesse, ni son calme et encore moins sa grande expérience. Mais elle apprenait à contribuer avec ses moyens. Et si elle ne pouvait accompagner Link dans son combat, elle serait plus que ravie de repriser ses vêtements et de lui faire ses repas. Quand elle retourna dans la pièce de vie, le buffet avait été dévalisé. Elle eut un sourire en voyant qu'il avait mangé avec appétit et s'apprêtait à tout débarrasser… avant de remarquer que la pile de coussin sur laquelle sa grand-mère siégeait avait été renversé.

Elle se redressa brutalement, cognant son pied dans la petite table et gémissant de douleur pour sa bêtise. Les coussins étaient défaits et Link avait la tête dessus. Impa était bien réveillée et simplement assise contre lui, coincée sous le bras du garçon. Elle avait l'air un peu désespérée mais ne faisait rien pour bouger.

- Tout va bien grand-mère ? chuchota Paya.

- Oui, oui. Ne t'inquiète pas. C'est sa mémoire corporelle qui réagit. Enfant, il faisait souvent ses siestes comme ça. Il ne s'en souvient pas mais cette position est confortable pour son corps et il a trouvé le moyen de s'endormir…

- Dois-je le réveiller ?

- Non, non. S'il peut dormir sans souffrir d'angoisse, laisse-le.

Paya approuva et les observa un moment. Impa se laissa aller contre Link et pencha son chapeau, sans doute pour accompagner Link dans sa sieste. La demoiselle eut un léger sourire avant de reprendre son travail silencieusement.

ooo

Link prolongea son séjour au village Cocorico de quelques jours, appréciant la quiétude du village. S'il dormait et mangeait chez Impa, Paya le voyait souvent jouer avec les enfants, passer du temps avec les villageois et même aider certains d'entre eux. Sa présence parut apporter un regain d'activité car Impa reçut énormément de visites mais aussi beaucoup de « cadeaux ». Principalement des victuailles, comme des viandes fines et des légumes frais. Paya n'avait pratiquement plus de raisons de sortir faire les courses et Impa dû intervenir : l'appétit légendaire de Link semblait préoccuper tout le monde mais elle refusait qu'il grossisse bêtement à force d'être gâté.

Réflexion faite, elle se fit la remarque à elle-même que pour grossir, il lui faudrait être statique. Et Impa savait que Link s'entraînait aussi. Elle l'avait déjà surpris derrière sa maison, épée à bout de bras, un air perplexe solidement fixé sur son visage quand son corps exécutait des mouvements qu'il avait répété maintes et maintes fois par le passé. Il sentait la nécessité de les reproduire mais ne comprenait pas leur utilité. Puis Link n'était pas quelqu'un qui pouvait rester en place. Il avait besoin de bouger et surtout il était serviable, acceptant parfois de faire quelques voyages de courte distance pour dépanner un villageois ou juste rendre service en allant chercher des ressources.

Son humeur s'était grandement améliorée aussi. Lui qu'elle avait vu ravagé par un petit chagrin d'amour, le voir rire avec les vieux du village, jouer avec les enfants, c'était plaisant. Elle s'était inquiétée qu'il s'enferme dans ce quotidien et oublie son devoir mais elle ne sut que trop bien qu'il n'eût pas oublié. Les soirs où il ne dormait pas, malgré ses tentatives de le forcer à se coucher, elle le trouvait sur le toit, en train de fixer le ciel d'un air inquiet. Une fois, il était descendu du toit où il s'était perché et ils avaient discuté. Il s'inquiétait pour Hyrule et la princesse Zelda.

C'était si rare qu'il évoque ce prénom qu'Impa crut qu'il se souvenait d'elle. Il l'éconduit tristement, expliquant qu'il sentait qu'elle était importante, qu'il avait déjà visité quelques lieux présents sur la tablette Sheikah… mais malheureusement il ne se souvenait de rien de plus. Pire encore, il n'éprouvait rien. Si elle était si importante, il devrait ressentir de l'inquiétude, de l'affection ou de la tristesse. Mais non : son cœur ne battait pas spécialement pour elle. Et il s'en inquiétait.

Impa le rassura : il lui faudrait du temps pour se souvenir et ajuster ses sentiments à son « nouveau » lui. Elle insista sur le fait qu'il ne serait jamais le même qu'il y a cent ans et qu'il ne devait pas croire que ses sentiments seraient totalement identiques, comme si rien ne s'était passé. Cela soulagea clairement le pauvre Hylien qui la remercia chaleureusement (osant même l'étreindre comme le ferait un petit-fils pour sa vieille grand-mère). Impa osa alors évoquer les Prodiges et l'expression de Link devint sombre :

- « Je me suis souvenu d'amis d'enfance lors de mon séjour au domaine Zora », signa Link. « J'ai entendu parler des Prodiges mais je n'arrive pas à m'en souvenir. Je me sens désolé pour le prince Sidon. La Prodige des Zoras était sa sœur, mais je ne me… rappelle de rien. »

- Cela viendra. Ils ont été à tes côtés il y a cent ans. Les peuples en parlent comme des vestiges du passé, difficile de stimuler ta mémoire car ce sont des propos peut-être trop génériques. Peut-être pourrais-tu demander au prince Sidon de te parler sa sœur. Ou de voir si le Prodige Revali a de la famille qui pourrait t'aider à te souvenir. Tu as plusieurs pistes, Link. Ne t'angoisse pas sur ta seule mémoire.

Impa tapota sur l'épaule de Link et ce dernier lui adressa un sourire rassuré : il devait laisser au temps faire son travail. Tout lui était étranger, inconnu. Mais la vieille Sheikah ne doutait pas qu'il arriverait à se réapproprier ses souvenirs. Et mieux encore : devenir ce qu'il aurait dû être. Un garçon libre de faire ses choix.

Le lendemain, Link avait quitté la tenue des Sheikah pour enfiler à nouveau sa tenue de Prodige. Il rassemblait ses quelques effets personnels avant de remercier Paya et Impa pour leur accueil et leur aide. Les deux le saluèrent et Link s'éloigna non sans leur adresser des signes de la main. Très vite le village le voyant sur le départ, il eut fort à faire et à gérer. Impa poussa un faible soupir, soulagée de le voir reprendre la route mais attristée de devoir le laisser y aller seul. Elle rentra dans sa demeure et reprit sa place alors que Paya referma la porte et s'occupa de nettoyer la maison. Impa était en pleine méditation, essayant de trouver comment aider Link la prochaine fois qu'il reviendrait.

Aujourd'hui sa mémoire était son plus gros souci…

- Dame Impa, déclara une voix sans que la personne ne soit visible.

- Dois-je sortir ? demanda Paya.

- Non, tu peux rester ma petite. Alors quelles sont les nouvelles ? demanda-t-elle calmement, s'enfonçant sur sa pile d'oreillers.

Il y eut un léger silence, juste le temps de s'assurer que personne ne venait ici. Et la voix reprit calmement :

- Votre sœur n'a pas encore eu l'occasion de rencontrer le Héros. Il est bien passé au village mais n'est pas allé jusqu'à l'observatoire. Robbie a bien pu le voir et le laboratoire a pu retrouver son activité grâce à son aide.

- Pourquoi ce garçon ne m'écoute pas ? se désespéra faiblement Impa. Ma sœur a de très bonnes connaissances sur la tablette, elle sera la plus à même de l'aider dans sa quête… Enfin, si Robbie peut déjà lui venir en aide, c'est déjà ça.

- Concernant votre « requête personnelle », vos craintes sont malheureusement confirmées. Mais il semblerait que votre cible ne soit pas hostile. De ce que j'ai pu en apprendre, rien à signaler. Son objectif est très clair mais rien n'a été amorcé à ce jour.

- Je vois. Merci pour ton aide. Tu peux retourner au village. Link part aujourd'hui, pense à le saluer.

La voix ne répondit pas et Impa dodelina de la tête, pensive. Paya se tourna vers sa grand-mère : elle n'avait pas lu sa missive, aussi elle ignorait totalement ce qu'elle avait demandé. Mais de voir qu'elle enquêtait sur Link l'angoissa un petit peu. Oh, elle se doutait que sa grand-mère ne l'espionnait pas par doute ou méfiance. Elle voulait aider mais… Link était facilement dissipé. Il n'écoutait pas tout attentivement et rien que de l'envoyer au village d'Elimith, cela avait été quelque chose (avant de réaliser que sa tablette était vierge et que la carte qu'il possédait était… vierge. Vide de toute information, rendant ses déplacements hasardeux et improbables).

- Y a-t-il quelque chose que je dois savoir, grand-mère ? demanda Paya.

- Rien de plus, ma petite. Le voyage de Link est long et compliqué. Mais c'est un garçon brave et courageux. Et peut-être plus malin que ce qu'on imaginerait. Prions Hylia pour que tout ce qu'il n'a pas eu la chance de vivre il y a cent ans, ne devienne pas une entrave dans son périlleux et fatidique combat…

Paya inclina la tête et ne chercha pas plus loin : si sa grand-mère le disait, elle ne pouvait que la croire. Sans voir le talisman Yiga qu'Impa froissait nerveusement : elle avait trouvé ce talisman de substitution dans les affaires de Link, avant que Paya ne s'occupe de repriser ses vêtements. Et la vieille Sheikah savait à quoi cela servait. Ce qu'elle ne savait pas, c'était à moment il avait été utilisé et pour « quoi ». Elle redoutait que ce soit une tentative pour voler la tablette Sheikah. Et à dire vrai, si cette dernière venait à finir entre les mains des Yigas… elle ignorait ce qui les attendrait par la suite !


J'adore le personnage d'Impa. Surtout la femme guerrière que j'ai surtout connu avec Ocarina of Time. J'ai une vision très particulière de l'Impa de BotW. Entre sagesse et calme mais également dévorée par la culpabilité. Je pense qu'elle a dû faire des choix. Des choix difficiles et cruels. Nécessaires même. Mais je pense qu'aujourd'hui elle peut se dire qu'elle aurait dû ou pu agir autrement. Sauf que le mal est déjà fait. D'ailleurs son rôle auprès de Zelda est éclipsé par Urbosa dans BotW OwO J'ai rien contre, j'aime Urbosa aussi :3 Mais c'est amusant de voir ce rôle de femme forte/guerrière toujours aux côtés de la princesse.

Ah oui, dans BotW, le tout premier Yiga déguisé que l'on croise, c'est lui qui nous adresse la parole et vient nous agresser alors qu'on passe près de lui. Après ça, on les rencontre aléatoirement dans tout Hyrule mais il faut leur parler pour qu'ils se dévoilent. C'est une mécanique de jeu que j'ai voulu utiliser et tenter de justifier de façon cohérente. Ce jeu me fascine de toute façon ! X'D

Merci de m'avoir lu. Si vous avez des expériences amusantes vécues avec les Yigas, n'hésitez pas à les partager ! Je suis curieuse de voir comment chacun a vécu sa/ses rencontres avec x') !