Chapitre 10 - Destinée
- Tu comptes rester ici à déprimer combien de temps ?
Aucune réponse.
- Ne fais surtout pas comme si je n'existais pas…
Deux notes répondirent. Exaspération et soupir.
- ASARIM ! PAR HYLIA VAS-TU CESSER DE M'IGNORER !?
La cacophonie qui répondit à Teba à ce moment fût un massacre pour ce qui devait encore lui servir de tympans. Il avait vraiment ennuyé le pauvre ménestrel pour l'avoir fait jouer aussi faux. Il soupira et massa ses tempes du bout de ses plumes. Cela faisait plus d'une semaine et demie qu'Asarim était dans cet état et sa femme, à bout de nerf, l'avait supplié de le raisonner. Pourquoi lui plus qu'un autre, il n'en savait rien. Harth était plus diplomate et même leur chef aurait été un choix plus raisonnable. A croire qu'il était sans doute le seul à savoir lever la voix sur ce crétin de Piaf à musique…
Il n'avait malheureusement pas les détails de ce qu'il s'était passé. Juste qu'Asarim était revenu blessé de son curieux voyage (en ayant bien pris soin de casser un de ses arcs au passage, merci le musicien !). Et la seule chose qu'il lui avait demandé c'était de s'expliquer au sujet du Héros. Teba n'avait pas tout saisi à la panique de son camarade, expliquant simplement qu'il avait quand même voulu tester la volonté de ce fameux Hylien. Et il avait été surpris : son talent en archerie était affreux mais il s'était débattu, refusant d'être botté en touche. Quand Teba l'avait interrogé, le jeune homme avait répondu que c'était pour son village !
Cela ne faisait pas de sens pour Teba. Pourquoi un Hylien se battrait-il pour son village ? Alors qu'il n'avait aucune attache, aucune raison valable ou héroïque de le faire ! Tout cela lui avait échappé pourtant il l'avait aidé à en finir avec les canons de Vah Medoh. Et à sa grande surprise, l'Hylien s'était avéré assez utile, se démenant pour que chaque canon soit détruit. Cependant dans leurs échanges, le guerrier Piaf avait été blessé. Et l'Hylien avait refusé de s'occuper de la bête divine sans savoir s'il allait bien. C'était du gâchis de temps et d'énergie. Mais il avait accepté de redescendre avec lui.
Le garçon, prénommé Link, avait indiqué au chef qu'il reviendrait pour apaiser la créature. Il expliqua que ses ressources étaient trop faibles pour le moment et qu'il ne pourrait sauver personne en l'état. Cela avait fortement exaspéré Teba mais leur chef avait été d'accord : rien ne l'obligeait à les aider à l'origine, il avait eu la bonté d'accompagner la tête brûlée que le guerrier était. Et pas sans raison : quand Teba était revenu blessé, sa femme avait été ravagée de peur et de chagrin, frappant le mari peu fier de son état. Mais Harth aussi lui avait fait savoir son avis sur la question, le frappant également, les yeux remplis de larmes de frustration et de colère.
Au final, les choses s'étaient presque calmées. Vah Medoh tournoyait toujours autour du village mais sans ses canons, elle n'était plus une menace directe. Les plus téméraires osaient prendre leur envol depuis le village sans que la bête divine ne s'en prenne à eux. Cela ne rassurait malheureusement pas les mères qui préféraient garder leurs petits avec elles plutôt que de les laisser se risquer dans le ciel sans certitude pour leur vie. Entre temps, Teba avait envoyé un Piaf à la demande de Link au domaine Zora. Leur chef, en entendant sa requête et de par l'aide qu'il avait offert, ne vit aucune raison de lui refuser.
Ce fût Harth qui se proposa. Il n'était pas le meilleur des archers mais ses connaissances des arcs et des flèches allaient lui être plus utiles qu'à un autre. Le reste… ce fût un curieux cafouillage incompréhensible. En premier, le retour d'Asarim, particulièrement inquiet et révolté. Depuis leur bref échange, le ménestrel était toujours planté au relais, jouant distraitement la même mélodie. Mais le cœur n'était pas à l'ouvrage et il était clairement affecté par quelque chose. Oh, sa femme était bien venue le voir, pour essayer de savoir. Mais il était resté muet.
Quand Harth était revenu, quelques temps plus tard, indiquant à Teba que Vah Ruta avait déjà été apaisé bien avant sa venue, le guerrier n'avait pas tardé à relier les points entre eux. Il savait que c'était étrange qu'Asarim parte avec un arc, risquant probablement sa vie pour aider cet Hylien. Mais il avait été à des kilomètres de se dire que ce crétin avait risqué littéralement sa vie pour apaiser une des bêtes divines ! Teba avait affronté Vah Medoh, il savait à quel point elles étaient redoutables ! Et à présent, comprenant l'origine de cette blessure, il se désespéra de ne pas avoir compris plus tôt !
- Qu'y a-t-il, Teba ? demanda Asarim en reposant son accordéon, l'air profondément triste.
- C'est plutôt à moi de te demander ce qui ne va pas. Vah Medoh n'est plus une menace pour les nôtres pour le moment. Je fais régulièrement des rondes avec d'autres guerriers pour nous assurer que la situation ne dégénère pas. Et tu reviens blessé d'un voyage sans aucun sens et sans rien expliquer. Que tu refuses de me parler, soit, je comprends que tu veuilles garder tes secrets. Mais Amali n'a pas demandé à être exclue.
- Elle ne doit rien savoir. Cela la détruirait.
- C'est sûr qu'elle aura du mal à admettre que son musicien de mari est parti comme un idiot affronter Vah Ruta pour aider un Hylien inconnu…
- Ce n'est pas un inc… Attends : comment… ?
Teba s'approcha d'Asarim et sans douceur, pressa son aile. Ce dernier grimaça et la récupéra hâtivement avant de s'écarter, une expression coupable au visage.
- Comment as-tu su ?! Je n'en ai parlé à personne…
- Peut-être parce qu'Harth est parti pour rien au domaine Zora, soupira Teba. Quand il est revenu et qu'il m'a rapporté ce qui avait été accompli, nous avons été d'accord pour dire que seul un Piaf était en mesure d'accomplir ce miracle. Et le seul Piaf que j'ai vu partir avec un arc au lieu d'un instrument, c'est toi.
- Bonté divine, je pensais… que tu refuserais sa requête. Têtu comme tu es, tu aurais insisté sur le fait qu'il n'y avait pas de récompense ou ce genre de chose…
Asarim se prit la tête entre les mains, encore plus accablé au grand dam de Teba : il ne voulait pas que son humeur empire ! Il voulait qu'il s'ouvre, qu'il s'exprime et qu'il cesse d'inquiéter la terre entière avec ses bêtises ! Qu'est-ce qui pourrait pousser un pauvre ménestrel à soudainement prendre les armes ? S'il les avait prises pour affronter Vah Medoh, Teba aurait compris. C'est leur village, leur famille, leur foyer. Mais non. Il était parti affronter Vah Ruta. Sans… raison valable que la nécessité que Teba accepte l'aide de cet Hylien.
A défaut de réussir à consoler le poète, Teba retira la sacoche qu'il avait demandée à sa femme. Il la posa à ses côtés avant de prendre doucement l'aile d'un Asarim méfiant. Il se crispa quand il lui fit faire quelques mouvements simples et grimaça quand il passa ses doigts dans son plumage. Il avait clairement fait l'usage de potion en guise de premier soin. Cependant, si cet idiot avait décidé de voler sans repos et sans user d'atèle, il y avait de forte chance pour que son état se soit compliqué. Teba commença à appliquer le nécessaire pour garder son aile immobile mais Asarim se débattit. Enervant le guerrier qui n'avait pas une grande patience.
- Asarim, gronda le guerrier avec exaspération. Comment t'es-tu blessé ?
- Vah Ruta n'est pas aussi docile que ce que j'aurais cru. Elle… m'a frappé avec une boule de glace. Lancée à vive allure sur mon aile en plein vol…
- Et tu es resté sans atèle pendant tout ce temps ? Es-tu sûr d'avoir toute ta tête, sombre crétin de musicien à la con ?! s'énerva Teba. Arrête de faire des choses aussi inconsidérées ! Pense à ce qui est important, merde ! Comme ta femme ou… ou mieux : tes filles ! Comment as-tu pu envisager laisser tes cinq filles sans père ?!
- Je ne l'ai pas envisagé une seule seconde ! Je DEVAIS le faire ! Ce n'était pas JUSTE, Teba ! Ce n'était pas juste de laisser une seule personne porter le poids du monde sous prétexte que c'est le Héros de la légende ! Je sais que son destin est extraordinaire et qu'il est capable d'endosser cette responsabilité mais… mais… je…
La détresse d'Asarim était tellement immense que Teba put la voir se refléter dans ses yeux. Il resta silencieux, comprenant un peu mieux pourquoi le ménestrel s'était à ce point impliqué dans ce qui n'était pas ses affaires. Il reprit ses soins, empêchant Asarim de se débattre alors qu'il plaça l'atèle et s'assura que son aile était bien positionnée. Cela allait fortement l'ennuyer pour jouer mais dans son for intérieur, le guerrier espérait que ce soit une raison suffisante pour que ce crétin rentre chez lui et se repose auprès de sa famille. On dirait de lui qu'il était borné, il avait trouvé un rival assez étonnant mais ne manquant pas de volonté.
- Asarim, si ce que tu dis est juste, si Link est le Héros de la légende… il est destiné à combattre le Fléau. Il est le seul à en avoir le pouvoir. Alors… tu n'as pas ta place à ses côtés, pas dans le combat ! Je sais que tu veux l'aider mais tu as d'autres moyens que de risquer ta vie…
- Je persiste dans mon idée que c'est injuste.
- Il a été choisi, bien avant nos naissances respectives ! Par la déesse elle-même ! Comment veux-tu que toi ou moi ayons une quelconque utilité quand une déesse en personne lui a fait don d'une épée capable de purifier les ténèbres ?!
- Justement, soupira Asarim. Cette épée… il ne l'a pas. Il combat en empruntant des armes aux monstres qu'il affronte. Il erre sans mémoire, sans souvenirs. Il ne se rappelle tout juste de son rôle…
Teba ferma son bec, essayant de contenir ses jurons d'indignation et de surprise. Il leva les yeux vers le Piaf musicien et en voyant sa détresse, il comprit l'étendue de son inquiétude. Mais également de son attachement : Asarim était un père. Il avait cinq adorables petites filles qu'il aimait de tout son cœur. Mais il avait rencontré un garçon, au destin incroyable mais sans aucun guide ni aucune aide pour l'aiguiller ou l'accompagner.
Le cœur naturellement généreux du Piaf avait probablement décidé d'en faire un autre enfant à élever. Mais ce n'était pas son rôle. Ce n'était pas… ce qu'il devait faire. Teba le pensait fortement. Pourtant il n'eut pas le courage de le reprendre sur ses choix ou son comportement. Il se redressa simplement et massa sa nuque, un peu embarrassé. Il n'aurait peut-être pas dû taquiner l'Hylien à ce sujet. Mais cela l'intriguait fortement : il y avait bien plus que de la simple attention dans les actions d'Asarim. Il y avait énormément d'attachement, de souci, de tendresse et d'investissement.
C'était des choses qu'il ferait mieux d'offrir à sa femme inquiète et à ses filles sans père. Teba fixa le vide un instant : il était mauvaise langue. Amali était déjà au fait de la générosité de son époux. Elle lui avait dit qu'elle savait comment il était et que sa seule et grande inquiétude, c'était qu'il se fasse avoir par sa grande gentillesse. Que quelqu'un de mal intentionné abuse de sa crédulité, de son absence de méfiance devant la misère et la détresse humaine. Mais elle ne doutait ni de sa fidélité ni de sa dévotion envers elle ou sa famille…
- Vous vous êtes bien trouvés, soupira Teba.
- Comment ça ?
- Amali et toi. Elle m'a demandé de l'aide pour te faire parler. Mais elle se doute de ta réponse et elle n'attend rien de moi au final. C'est un peu vexant.
Le plumage d'Asarim gonfla soudainement, comme si sa réflexion l'avait gêné et Teba ne put s'empêcher de rire en voyant le ménestrel en train d'arranger ce bazar en toute hâte.
- Sa clairvoyance sera toujours mon pire ennemi, commenta le Piaf musicien. Mais… soit, j'irai la voir si elle en ressent le besoin. Juste… je ne peux pas venir avec cet atèle.
- … Je comprends. Je lui dirai que tu envisages de passer prochainement mais que tu es occupé à guider les pas de notre Héros amnésique.
- Merci, Teba.
Le sourire et la tendresse qui émanèrent d'Asarim à ce moment prirent de court le guerrier. Il était habitué à la grande gentillesse et douceur de ce père de famille mais il était toujours surpris d'en ressentir la profondeur. Le ménestrel était un Piaf doux et généreux, absolument pas fait pour le combat. Ses armes étaient dans sa musique et ses chants et il avait choisi son combat depuis bien plus longtemps que lui.
- Si tu revois Link, pourras-tu lui dire que je suis désolé ? demanda le guerrier.
- Pourquoi cela ? s'étonna Asarim avec inquiétude.
- Je pense que dans ma maladresse, il a cru que… j'espère que non, mais je prie pour qu'il ne pense pas que tu aies des sentiments pour lui. Quand on ne te connait pas, ça surprend toujours de te voir aussi attentionné. Il a beau être Héros vieux de cent ans, je ne vois qu'un gamin qui n'a jamais eu à gérer sa vie amoureuse. J'espère… vraiment ne rien avoir fait de fâcheux. Autant pour toi que pour Amali… ce genre de choses…
Asarim fit claquer sa langue. Un bruit sec, nerveux. Et inquiétant. Teba sentit instinctivement quelque chose grimper en flèche en lui et son corps eut une réaction de méfiance immédiate à ce son. C'était un avertissement. Une menace même. Celle de lui faire ravaler ses mots s'il ne se taisait pas immédiatement et s'il continuait sur cette voie. Il regarda, troublé, le si calme Piaf au regard doux. Son expression était douloureuse et il n'y avait aucune colère ou haine sur son visage. Mais il lui inspirait une énorme peur sans raison.
Teba sut à ce moment que si Asarim avait eu l'essence de guerrier dans ses veines, il aurait été un combattant redoutable. Capable d'écraser ses opposants juste avec sa stature et son attitude. Il soupira faiblement et s'éloigna, indiquant que la conversation était close avant de s'envoler pour le village. Le ménestrel regarda le guerrier s'enfuir rapidement et il siffla d'indignation quand il fût assez loin pour ne pas l'entendre. Oh, il était en colère. Quelle idée avait-il eu de faire croire quelque chose d'aussi… d'aussi important que ses sentiments à Link ? N'avait-il donc ni pudeur ni réflexion dans sa cervelle de Piaf… ?
Asarim n'avait pas oublié que son refus avait provoqué la détresse de son jeune ami. Et qu'il était sans nouvelles depuis plusieurs semaines. Cela l'angoissait péniblement. Il voulait être là pour l'aider, pour le soutenir, le guider. Il… ne pouvait pas accepter ses sentiments. Pas… pas comme ça. Il avait été sans doute été trop froid, pas assez compréhensif. Il l'avait repoussé par peur, par crainte, par… par lâcheté.
L'émotion le tiraillait beaucoup trop. Il allait s'envoler mais son atèle le rappela à l'ordre : il allait devoir être prudent s'il ne voulait pas empirer la chose. Alors, à contre cœur, il décida de partir à pied, et de planer quand il en aurait l'occasion, préférant alors des chemins escarpés et difficiles d'accès, pour ne pas être à la portée de monstres hostiles. Il quitta péniblement l'Hébra, abandonnant sa douce patrie pour retourner à sa vie d'errance et de chants.
Son atèle fût rapidement une gêne et il décida de la retirer très vite, préférant sa liberté à sa santé. Il ne savait pas trop où se rendre alors il se posa à son abri, en Tabantha, au sud de l'Hébra. La colline de Washeïne était son refuge, à la fois porteuse d'un chant mais également l'endroit où il pouvait être tranquille. Perché sur les hauteurs, il était loin des monstres et hors de tout atteinte.
Il se posa sur le bord de la plateforme et fixa le ciel nuageux en cette fin d'après-midi. Il décida de ranger son matériel et de prévoir de quoi rester quelques jours. Juste le temps de décompresser, de ne pas angoisser davantage sur un tas de sujets. Il s'occupa de ses notes, de recouper les informations qu'il avait et de réfléchir à quand et comment il allait devoir soumettre toutes ces connaissances à Link. Il refusa de dormir, s'échinant à percer des mystères dont il connaissait chaque vers par cœur. Il avait littéralement gravé chaque mot dans son âme même.
Ni Teba, ni sa femme ne vinrent le chercher. Il se doutait qu'aucun ne connaissait sa cachette, pas si secrète mais assez bien discrète pour ne pas être sollicité. Il soupira faiblement, poussant un sifflement d'agacement.
- Hylia, ô déesse adorée, tu es aussi cruelle qu'ingrate. Pourquoi l'avoir mis sur mon chemin si c'est pour le faire m'aimer alors que je suis engagé… ? Et pourquoi… pourquoi, ô Hylia, je n'éprouve aucun remord à l'adorer si fort alors que j'ai déjà formé mes vœux… ?
Aucune réponse. Il n'en espérait pas spécialement mais il se sentit profondément seul à cet instant. Il massa son aile blessée et réalisa qu'il aurait tout donné pour ne plus jamais voir cet air blessé sur son visage. Oh comme cette image le hantait et l'angoissait. Parce qu'il ne supportait absolument pas de voir sa détresse et sa souffrance !
Il avait risqué sa vie pour l'aider parce qu'il n'acceptait pas de le voir tout assumer. Teba avait tort : il n'était pas béni par Hylia. C'était une malédiction que de porter sur ses épaules tout l'espoir d'un royaume et n'avoir aucune assistance. Il porta ses plumes à l'ornement sur sa tête et eut une sorte d'intuition : et si… depuis le début, Hylia n'avait pas prévu de le laisser seul ? Si… elle avait fait exprès de lui faire croiser sa route ?
Oh, non… ce serait bien hasardeux de faire de tel raccourci. Mais Asarim ne croyait pas au hasard. Après tout n'était-il pas celui qui l'avait bousculé en premier ? Et n'était-ce pas lui qui avait décidé de lui-même de l'aider quand il en avait besoin ? Alors même qu'il n'était pas archer ! Il posa sa main sur son cahier et hésita : est-ce que dans ces chants, en un sens, son maître ne lui demandait pas de l'accompagner ? De ne pas le laisser seul dans l'adversité… ? Non. Non, il voyait des signes là où il n'y en avait pas. C'était trop… alambiqué. Ce n'était pas… possible.
Il inspira profondément, pris soudainement d'un trouble immense, d'un doute qui ne cessait de grandir et d'instaurer cette hésitation dans son cœur. Il essaya de s'en détourner, de ne pas y penser. Son rôle était de transmettre ces chants, pas… d'être avec le Héros. L'accompagner sur ces énigmes, oui. Le guider vers la lumière aussi. Il se tenait prêt pour ce jour depuis des années. Et son maître l'avait entrainé en ce sens… Il n'y avait aucune raison d'y voir un signe quelconque… autre que ce qu'il savait déjà.
Il s'entraînait à jouer quand le temps n'était pas trop mauvais, laissant s'échapper cette même mélopée qu'il jouait quand il était déprimé. Emporté par sa composition, il ne fit nullement attention, à l'ombre maladroite qui s'approchait de lui. Et quand il entendit du bruit, il s'en étonna. Avant de se figer de surprise en trouvant son ami Hylien hors d'haleine, signant un bonjour aussi maladroit qu'à bout de souffle.
- « Drôle d'endroit pour s'entraîner ! » signa Link, épuisé.
- Tu… te débrouilles drôlement bien en escalade ! s'exclama Asarim, trop choqué pour savoir quoi dire d'autre.
- « J'ai pas mal appris depuis la dernière fois. Mais j'avoue, cette fois, c'était difficile même pour moi ! »
Sans réfléchir, Asarim alla chercher sa gourde et il proposa immédiatement. Son offrande fût acceptée et il l'aida à se désaltérer.
- Que fais-tu ici mon jeune ami ? demanda doucement le ménestrel avec une certaine émotion.
- « Je devais te parler. J'ai erré dans chaque relais dans l'espoir de t'y croiser. Mais ne t'y trouvant pas, je suis allé à ton village. Teba m'a dit que tu étais en voyage… »
- E-en effet, je n'ai pas encore fini mes obligations envers mon maître. P… pourquoi me cherchais-tu ? Je… t'ai blessé, je pensais que tu ne voudrais… plus me revoir avant… très longtemps…
Le regard de Link se ternit et une ombre de douleur passa dans son regard, faisant regretter ses mots à Asarim. Il ne comprenait pas. Il devrait le fuir, mettre de la distance entre eux. C'était nécessaire, puisqu'il ne pouvait pas répondre à ses sentiments affectifs. Mais… de tous, comme par le plus grand des hasards, il l'avait trouvé. Là où aucun Piaf n'avait pu l'approcher, un simple Hylien l'avait débusqué… Était-ce… vraiment son imagination ou bien Hylia elle-même se jouait de lui ?
Il ne savait pas. Le doute l'étreignit péniblement alors que Link lui demanda de se baisser, la haute stature du Piaf ne l'aidait pas à l'approcher. Asarim s'y plia docilement, acceptant de s'assoir à même le sol et laissa le Héros se mettre à son niveau. Il sentit sa main se poser sur son bec puis de glisser doucement sur sa joue. Son geste était si doux, c'était un enfer pour le cœur meurtri du ménestrel. Mais le jeune Hylien coula doucement ses bras autour de son cou et posa sa tête contre la sienne.
Ainsi positionné, Asarim put entendre les battements frénétiques du cœur de son compagnon. Alors il déploya une de ses ailes et la passa autour de son corps, le ramenant contre lui. Que devait-il comprendre ? Que devait-il savoir de tous ces mystères qui lui échappaient quand bien même il essayait de tous les percer… ?
- « Il faut qu'on parle », signa Link avec douceur.
- Je suis d'accord. Puis-je m'excuser en premier ? De mon manque de… tact dans mon refus… ?
- « Excuse acceptée. »
Le cœur d'Asarim se serra douloureusement dans sa poitrine : c'était si simple ?! Juste… il lui pardonnait si facilement après la terrible injure qu'il lui avait infligée dans la plus grande des gratuités… ? Il se détacha de l'étreinte de l'Hylien et plongea son regard d'or dans le bleu infini de ses yeux. Il n'y trouva que tendresse et sincérité. Il n'y avait absolument rien d'autre. Sa gorge se noua alors qu'il demanda d'une voix enrouée :
- Si facilement ?
- « Je n'aurais pas dû supposer tes sentiments sur les propos d'un autre. J'ai eu tort d'en faire une vérité alors que j'ignorais tout. J'ignore si ce que j'éprouve c'est de l'amour ou juste de l'affection mais c'est certain, je t'apprécie énormément, Asarim. Ça a été dur quand tu m'as repoussé mais c'était nécessaire. Je veux continuer de te voir mais pour cela il faut que les choses soient claires, n'est-ce pas ? »
Le Piaf passa le bout de ses plumes sur les joues de Link, attrapant sur ces dernières des larmes bien amères. Oh, il souffrait terriblement à cause d'un malentendu. Et il n'avait pas aidé les choses à fuir comme il l'avait fait. Et avec cela il… acceptait simplement son refus, sans s'interroger sur ses raisons ridicules ?
- Je n'aurais pas dû être aussi… dur. Je le voyais bien que tu éprouvais de la tendresse et de l'affection à mon égard mais je ne t'ai jamais mis en garde sur ma situation. Je peux t'offrir toute la tendresse que j'ai mais… j'ignore si je pourrai te donner plus. Ça ne dépend pas que de moi et tu le sais.
Link médita sa déclaration, une lueur d'espoir totalement folle brillant dans ses yeux bleus. Asarim pinça son bec en se demandant ce qu'il fichait : il ne devait pas jouer avec ses sentiments et il avait l'impression d'en abuser juste pour se rassurer… quel genre d'adulte il faisait ?! Il se blâma tout seul de s'enterrer comme l'idiot qu'il était dans sa propre tombe. Encore plus quand il releva le visage de l'Hylien vers le sien, ses doigts tenant fermement son menton. Il voulait juste l'aider. L'accompagner. Quand est-ce que son cœur s'était mis à saigner en apprenant son destin unique et tragique ? Il l'ignorait. Mais quand il pencha sa tête et qu'il posa son bec sur ses lèvres, Link écarquilla les yeux de surprise.
Ce n'était pas un baiser conventionnel. Un peu difficile vu leur morphologie bien différente. Mais dans son geste, aussi banal et simple fusse-t-il, il était assez chargé émotionnellement pour que le message passe sans mots. C'était… le mieux qu'il pouvait offrir. Donner même. Mais la limite était là : il ne devait rien attendre en retour. Les doigts de Link se crispèrent dans son plumage, le serrant fermement alors qu'il lui rendit maladroitement mais avec toute la tendresse possible ce baiser. C'était… terriblement chaste. L'adulte qu'Asarim était avait connu des choses plus osées et pourtant il avait bien plus honte de ces échanges terriblement niais que si sa femme lui avait proposé d'avoir un sixième enfant…
- « Pourquoi ? » demanda Link avec incertitude, espoir et un trouble aussi grand que celui d'Asarim.
- Parce que c'est injuste de te laisser face à ce monde sans rien en savoir. Parce que c'est injuste de t'enfermer dans cette solitude sans pouvoir te donner un peu de ce que tu demandes. Peut-être que je vais le regretter, peut-être que c'est une erreur. Mais si c'est Hylia qui t'a conduit à moi, elle ne l'a pas fait sans raison.
- « Tu crois que c'est Hylia qui m'a guidé jusqu'à toi ? » fit l'Hylien avec un sourire mutin.
- Comment m'as-tu retrouvé alors ? Teba a juste dit que j'étais en voyage mais il ignorait où je me trouvais et ma femme n'a aucune idée de cet abri que je possède. Si ce n'est pas de l'intervention divine, qu'est-ce que c'est alors ?
Link pouffa de rire avant de pointer son accordéon du doigt. Asarim eut une moue : certes, c'était une raison suffisante. Une musique comme la sienne au milieu de nulle part, ce n'était pas fréquent. Mais il resta sceptique et lui fit savoir : comment avait-il pu passer dans la région pile au moment où il jouait ? Link haussa les épaules, n'ayant pas de réponse à cette question et le doute dans la poitrine d'Asarim ne fit que grandir.
« Oh Hylia, si c'est une épreuve pour le pauvre ménestrel que je suis, elle est bien difficile » pria Asarim silencieusement. Le reste de la soirée se passa relativement dans la plus grande des simplicités. Link était juste lové contre lui, se serrant contre sa personne et ne demandant rien d'autre que de sentir sa chaleur. Et Asarim ne fit rien de plus que de lui offrir cette dernière en plus de l'affection dont il avait besoin.
Chaque geste était d'une infinie tendresse et d'une grande douceur. Il n'y avait pas de fièvre passionnelle ou de besoin de chair. Juste la présence de l'autre. Et à dire vrai, c'est tout ce dont ils étaient capables pour le moment, partagés entre gêne et honte. Oh, Asarim n'oubliait ni épouse ni famille. Il avait juste… la sensation qu'elle s'était agrandie. D'une curieuse façon et bien loin de toutes les perspectives qu'il pouvait envisager.
Ils s'endormirent l'un contre l'autre, n'éprouvant pas le besoin de parler plus pour le moment. Le lendemain, Asarim se réveilla bien après son compagnon. Ce dernier s'était permis de lire son journal et l'interrogea sur ces chants. Le Piaf s'étira, un peu troublé avant de lui expliquer ce qu'il n'avait jamais pu lui dire avant.
- « Ces chants que tu étudies peuvent aider le Héros ? » signa Link, perplexe.
- Si je trouve comment les résoudre, nul doute qu'ils sauront guider ses pas vers la lumière, approuva Asarim. Mais ces textes sont assez… cryptés, je n'arrive pas en percer tous les secrets.
Link pencha la tête sur le côté. Avant de sourire tendrement. Il prit la main d'Asarim et ce dernier le regarda avec douceur. Qu'Hylia le garde de toute tentation, ce garçon était bien trop bon et généreux pour son propre bien. Peut-être pour cela qu'il dû lui faire répéter sa proposition, troublé. Il avait peur de ne pas avoir bien compris la requête mais quand l'Hylien signa à nouveau avec cette même expression sérieuse mais avenante, il sut qu'il ne doutait pas de ses mots.
- Tu veux que je t'accompagne dans ton voyage ?
- « J'ai beaucoup de choses à voir et à faire. Si au passage, je peux résoudre tes énigmes, alors… nous serons gagnants tous les deux ! »
- Je ne sais pas me battre, souligna doucement le Piaf, ne cherchant pas à le repousser.
- « Je te protègerai ! »
- … Il est vrai que voyager en solitaire n'est pas toujours très exaltant. Mais je te préviens : tu as tes obligations, j'aurai les miennes. De ce fait, je serai amené à m'absenter, afin de m'assurer que ma famille va bien. Marché conclu ?
- « Marché conclu. »
Ils scellèrent cette promesse en frottant bec et nez l'un contre l'autre avant que Link ne dépose un léger baiser sur le bout et qu'il ne se relève, indiquant à Asarim qu'il allait juste chercher de quoi faire à manger et qu'il allait revenir rapidement. Le ménestrel le laissa s'éloigner, sans le quitter des yeux. Avant de gonfler de joie et de honte : avait-il bien fait de céder à ce caprice ? Son propre caprice… c'était lui qui avait fui le premier et le revoilà déjà en train de revenir pour le séduire ? Séduire… ?
Asarim se pinça les joues : il n'était pas là pour conquérir son cœur. Juste l'aider. L'accompagner. L'adorer avec tendresse et affection. Mais jamais il ne devra lui rendre quoi que ce soit. Sinon il… avait bien plus à perdre qu'à y gagner. Et malheureusement, il savait déjà que Link avait adopté sa famille et acceptait qu'il ne lui soit pas entièrement dédié. Il se redressa, ajusta sa tenue et ses plumes dans l'espoir d'avoir l'air décent et pas comme un mari en plein adultère. Il soupira de sa propre pensée, comme s'il avait déjà trompé sa femme alors qu'il n'avait rien fait.
Enfin, sans doute qu'elle ne le verrait pas de cet œil si elle l'apprenait. Mais il sentait qu'elle se doutait aussi de quelque chose comme ça n'arrive un jour. Parce qu'elle avait ce sixième sens, cette intuition à toute épreuve. Il eut un sourire contrit, se demandant quand et comment il allait lui expliquer tout ceci.
Car il était hors de question de lui mentir : tout ce qu'il faisait avec Link, il se voulait transparent au possible avec sa promise. Il massa ses tempes et se lamenta auprès d'Hylia avant que son compagnon de fortune ne le rejoigne. Ce n'était que le début de leur voyage… et il n'y était absolument pas préparé.
J'ai choisi d'user d'un langage assez cru pour Teba mais également un peu maladroit aussi. Ici, Teba accepte relativement l'idée que Link soit le Prodige Hylien d'il y a cent ans. Car dans le jeu, il ne le croit pas du tout. C'est une interprétation libre de ma part (parce qu'Asarim n'a aucune raison de lui mentir et qu'il comprend aussi le sens du devoir qui incombe à Link à ce moment).
Asarim l'intimide parce que je le vois personnellement plus vieux que Teba mais également très autoritaire s'il vient à se fâcher. Je pense que s'il s'énervait vraiment, Asarim serait terrifiant UwU' je ne souhaite pas que cela arrive. Même si je pense qu'il sera confronté à des choix difficiles ? J'en profite pour poser les bases de la relation Link/Asarim. J'aime beaucoup ce pairing mais je n'ai pas souvent lu de fiction intéressante sur eux (je suis difficile). Allez, à la prochaine fois x')
