Chapitre 16 - Fardeau
Link déchira sa vieille chemise avant d'enrouler le lambeau sur un bout de branche épais et de placer le tout dans sa bouche. Il inspira pour se donner du courage alors qu'il attrapa délicatement l'élixir ouvert à ses côtés. Il versa d'une traite le liquide sur son bras. Il se crispa sous la douleur et poussa un cri de souffrance étranglé alors qu'il supporta dans la mesure du possible la brûlure que le liquide provoquait sur sa blessure. Il se sentit transpirer sous la douleur qui se diffusait dans tout son être et il fût pris de violent vertige. La fiole lui échappa des mains et il se roula sur le sol, souffrant.
- Idiot, soupira Revali à ses côtés. Si c'était aussi simple de soigner une blessure par corruption, j'aurais survécu à cette attaque !
L'Hylien secoua difficilement sa tête, ne pouvant ni parler, ni signer. Péniblement, il se redressa avant de faire des bandes avec ce qu'il lui restait de sa chemise et serra tant bien que mal ces dernières sur ses bras et ses mains avant de couvrir le tout avec le reste de ses vêtements rapiécés. Son sauvetage de l'âme de Revali n'avait pas été sans mal et son équipement avait souffert. Son arme était foutue, son bouclier n'était plus utilisable sans prendre le risque qu'il cède au premier coup et sa tenue achetée au village Piaf avait été grandement détériorée. C'était à peine si elle le protégeait encore, tant elle avait été abîmée par la corruption.
Par chance sa tablette Sheikah avait été épargnée. Un miracle, pensa-t-il pour lui-même. Cela avait beau être une vieille technologie inconnue et incompréhensible, il avait eu la preuve que Ganon avait du pouvoir dessus, vu qu'il avait corrompu les bêtes divines et retourné les gardiens contre eux. Il leva ses mains devant lui et tenta juste de refermer ses doigts. Il grimaça : il n'allait pas pouvoir faire l'usage de ses bras avant un moment. Et c'était… contraignant. Car cela signifiait qu'il ne pourrait pas utiliser d'armes ! En plein Hyrule débordant de monstre, ce n'était absolument pas pratique !
Il respira longuement, essayant de s'accoutumer à la douleur. Elle n'allait pas disparaître facilement, il en était conscient. Il laissa ses bras retomber le long de son corps et se tourna vers l'âme de Revali. Ce dernier arqua un sourcil (ou ce qui semblait en être, ces deux plumes au-dessus des yeux l'ayant toujours intrigué).
- J'ignore à quoi tu penses mais laisse-moi te dire que ce n'est que le début : la douleur va empirer, devenant de plus en plus présente jusqu'à t'écraser. Cette chose ne m'a pas tué d'un coup. Et j'aurais préféré, crois-moi. Les autres, si tu comptes les sauver aussi, ont probablement enduré ce truc plus longtemps que moi.
Link fronça les sourcils et pencha la tête, troublé. Il leva ses mains, exécutant le début d'un signe. Mais il s'arrêta immédiatement, serrant ses dents alors qu'un éclair de douleur le traversa suite aux mouvements qu'il essayait de faire. Un faible gémissement franchit ses lèvres mais il endura tant bien que mal, sentant une fine pellicule de sueur froide couvrir son front : il comprenait ce que Revali essayait de lui dire. Mais il refusait de se laisser abattre. Sous l'air abattu d'un Revali désemparé. Il semblait reconnaître ses symptômes et son désespoir parut plus grand encore. Link refusait qu'il se sente responsable. Alors, malgré la souffrance que réveillait son langage, il signa difficilement :
- « Comment ça ? »
- Des quatre bêtes divines, Vah Medoh a été la première à être détournée, rappela Revali, amer. J'étais le plus faible…
L'Hylien passa ses mains entre elles : même ce contact était affreux. Mais ses bras comme ses mains tremblaient furieusement. C'était détestable comme situation. Il inspira et recommença, non sans grimacer, à s'exprimer :
- « Tu n'étais pas faible. Tu doutais de toi. » corrigea Link avec tristesse. « J'ai vu les souvenirs qui te rendaient malheureux. J'ai vu ce que tu as traversé. »
- N-ne parle de ça à personne ! J'aurais aimé que tu ne les vois jamais ! E-enfin bref, tout ça pour dire que ce truc va te ronger lentement. Je n'y ai pas survécu, comme tu peux le constater. Evite que cela t'arrive. Sinon nos sacrifices et combats auront été vains.
- « Combien de temps as-tu survécu… ? »
Une lueur de désespoir infini traversa le regard de Revali avant qu'il ne lui tourne le dos, l'empêchant de voir son visage. Il avait passé ses ailes dans son dos mais Link remarqua qu'elles étaient crispées. Il s'approcha timidement et passa sa main sur ses plumes. Il traversa son corps et le Piaf sursauta en s'éloignant vivement.
- Ne pas être tangible ne veut pas dire que cela ne me dérange pas qu'un truc traverse mon… « corps » ! s'indigna le Prodige. Savoir ça ne te servira absolument à rien !
- « Je veux savoir ! »
- Non ! Non, non et non ! Je ne te dirai pas quand est-ce que j'ai rendu l'âme !
Revali secoua la tête, dépité. Avant de fuir la conversation en s'envolant d'un battement d'ailes pour se percher sur la tête de Vah Medoh. Link écarquilla les yeux, surpris. Avant de froncer ses sourcils et de grogner faiblement. Il allait abandonner avant de se souvenir qu'il avait le pouvoir de son ami en lui. Il n'était pas certain de comment cela fonctionnait aussi il plaça simplement sa main sur sa poitrine. Avant d'appeler l'esprit de Revali à lui, cherchant l'essence de son pouvoir quelque part en lui. Puis il plia le genou sentant les premiers courants ascendants balayer son visage. Et d'une détente aussi ferme que déterminée, il déploya sa paravoile quand les courants s'affirmèrent, décollant quasi immédiatement.
Il dût cependant énormément prendre sur lui pour ne pas lâcher immédiatement : ses bras ne supportèrent pas le poids de son corps et ses mains étaient en feu à juste serrer le bois de sa paravoile ! Mais pire encore c'est quand il remarqua l'âme de Revali vaciller soudainement, comme sur le point de s'évanouir. Link s'écrasa lourdement, choqué et souffrant. Malgré son effort, il ne put se relever immédiatement faisant redescendre le Piaf à ses côtés. Il avait beau avoir péri, ses expressions et son attitude étaient si proches du vivant que Link oubliait qu'il n'était plus de ce monde.
Encore plus en voyant cette douleur dans ses yeux verts. Comme s'il avait encore mal. Alors qu'il… n'avait plus d'enveloppe physique.
- Okay, tu ranges cet outil de mort immédiatement ! Interdiction d'essayer d'utiliser cet instrument maudit jusqu'à nouvel ordre !
Link le supplia du regard. Une requête qu'il implora de tout son cœur et de toute son âme. Revali écrasa sa main sur sa face, fermant ses yeux alors qu'il poussa un soupir. Il l'avait détesté de son vivant parce qu'il ne le connaissait pas. Mais aujourd'hui, il le détestait parce qu'il apprenait à savoir qui il était. Était-il possible de ne pas éprouver un tel paradoxe à son sujet ?!
- J'étais séquestré dans ma propre créature sans eau ni nourriture, combien de temps crois-tu que j'aie pu survivre ?! Qu'est-ce que cela va changer à ta vie de savoir quand je suis mort ?!
Le Prodige Hylien se redressa avec un manque de grâce dans ses mouvements, roulant sur le côté avant de puiser dans le peu de forces qu'il avait pour se relever. Cela faisait peine à voir. Il semblait tellement fatigué et épuisé, sans compter cette sueur qui coulait sur son front à chaque mouvement qu'il essayait de faire. Revali le vit tituber sur quelques pas avant de lui faire face : qu'est-ce que cet écervelé avait encore en tête !?
- « Ca ne changera rien à ce qui t'es arrivé », signa Link avec peine. « Mais je veux porter le poids de tes regrets ! »
- A quoi bon ? renifla le Piaf avec mépris. Par Hylia, je suis mort, Link !
Link baissa la tête, cherchant ses mots pour se faire comprendre. Et Revali était profondément frustré qu'il n'abandonne pas le sujet : il n'avait pas besoin de savoir. Il n'avait pas… besoin de connaître sa souffrance réelle. Tout ceci était du passé. Mais quand Link signa, Revali se figea. Il n'avait plus de battements de cœur, ni de sang, ni même de souffle. Mais il eut toutes les affres de la peur à cet instant. Pire encore : il n'avait aucun mot assez fort pour l'aider. Il détourna le regard.
Il venait de lui avouer qu'il avait peur. Si le Héros avait peur, qu'est-ce que l'âme d'un défunt pouvait faire pour changer ça ? Il était mort parce qu'il avait un cœur bourré de failles. Il avait été faible, consumé par ses propres torts, regrets et sentiments. Il n'osait pas imaginer ce que les autres avaient traversés. Parce que cela l'effrayait lui de se dire qu'il avait été stupidement faible. Et encore plus pour ne pas l'avoir admis. A présent que Link reconnaissait si facilement sa peur et les faiblesses que cela soulevait en lui… Revali ne savait pas quoi faire. Ni comment !
- Je ne peux rien y faire, je… suis désolé pour ça, murmura le Piaf. Et sans doute ce sentiment est justifié, en tout cas… je peux le comprendre, oui. Jusqu'à ce que tu aies sauvé la princesse, je te jure que la Rage de Revali sera avec toi. Tu devrais y aller. Ton voyage sera long. Va apaiser Vah Ruta, pour que Mipha puisse voir ton état…
- « Tu ne viens pas ? »
- P-Pourquoi devrais-je t'accompagner ? Ce n'est pas comme si les gens allaient me voir !
- « Pardon ? »
- … Link. As-tu perdu la mémoire ou quoi ? Ou bien tu te moques de moi ? L'un comme l'autre, ce n'est pas drôle !
- « Je ne comprends pas, Revali. »
Le Prodige plissa ses yeux. Cherchant une trace de moquerie chez l'Hylien. Mais en ne trouvant que confusion et souffrance, le Piaf daigna accepter que possiblement, il était sincère. Il croisa ses bras sur sa poitrine, sceptique. Et lui parla du fait qu'il avait une affinité avec les esprits. C'était quelque chose qu'il avait refusé de croire de son vivant, parce qu'il était profondément détaché de toute forme de spiritualité. Il avait peu de croyances en dehors des efforts qu'il avait fourni pour être le meilleur. Et en voyant la confusion grandir chez Link, cela sema le doute chez Revali.
Pour lui épargner le langage des signes, le Prodige Piaf indiqua poser des questions fermées auxquels Link n'aura qu'à répondre en hochant ou secouant la tête. Et à force de question et de réponses hasardeuses, Revali réalisa que… Link avait vraiment oublié beaucoup de choses. Ses souvenirs étaient sélectifs à en mourir ! Il avait commencé à se souvenir mais il semblait souffrir de trouble dissociatif, refusant comme étant siens certains fragments de sa propre mémoire. Un mécanisme curieux auquel Revali n'avait pas de réponse. Mais qui expliquait beaucoup de choses.
En premier pourquoi Link lui semblait plus accessible, moins coincé, moins… chevalier à la con. En second, sa nature altruiste et ensuite sa curiosité. Le Link d'il y a cent ans ne s'était jamais intéressé à lui. Mais ce Link là voulait tout savoir de sa souffrance et sa mort. Pour… le comprendre ou un truc que Revali ne comprenait pas. Face à cette révélation, le Piaf se sentit soudainement faiblir : avait-il raison de faire confiance à ce type alors qu'il était amnésique ?
- Très bien, on va faire simple : tu as beau être un chevalier royal, tu as un lien aux esprits très fort. Entre ça et le fait que tu entendais les voix de l'invisible, il était dit que la déesse même s'adressait à toi et que sa voix te guidait, déclara Revali.
Soudainement Link tira sa tablette et balaya l'écran rapidement avant de brandir l'appareil sous le bec de Revali. Ce dernier fronça les sourcils et regarda l'écran. Link pointa du doigt une zone de l'écran sans que cela n'éclaire le Piaf sur ce qu'il devait voir : c'était… une reproduction fidèle d'herbe. Rien de sensationnel. S'il devait être évalué sur son sens artistique, le Piaf pensa que l'Hylien était… incompréhensible. Il s'écarta d'un pas, ne pouvant repousser son bras.
- Arrête de me mettre ce truc en face du visage ! C'est juste de l'herbe ! Si ton lien aux esprits de la forêt te permet de voir des choses, sache que même mort, je ne vois toujours rien !
L'expression de Link se mua en stupeur alors qu'il ramena la tablette Sheikah vers lui. Il regarda la photo, notamment le Korogu qui était en train de flotter au-dessus du sol sur son cliché. Revali ne le voyait pas. Comme beaucoup de gens. Link avait croisé moult de ces créatures, toutes différentes. Elles avaient souvent été agréables et parfois même serviables. Celles qu'il délogeait accidentellement d'arbres, s'étaient faites protectrices, lui promettant de le cacher pendant son sommeil. Et cela s'était avéré vrai : chaque nuit passée sur leur branche, lui avait été bénéfique et aucun monstre ne l'avait surpris soudainement.
Il replaça la tablette à sa taille, sceptique : donc, il avait un lien spirituel avec la forêt ? Curieux. Il ne l'avait pas vraiment réalisé. Pour lui, dès lors qu'il voyait un Korogu ou qu'il entendait la voix des moines le guidant dans ses épreuves, il n'avait absolument pas eu besoin de remettre en cause leur existence. Mais il y avait des gens comme Revali, qui n'avait pratiquement aucune connexion avec ces mondes et du coup, ne pouvait rien voir. Même mort. C'était un peu triste, pensa Link. Il ne se plaindrait pas : l'âme de Revali restait encore ici, sur terre, pour l'aider ! C'était sans doute un effort considérable, dont il n'avait pas conscience… ?
Il releva la tête vers Revali et le remercia. Ce dernier haussa les épaules.
- « Revali, es-tu jaloux ? » demanda Link en toute innocence.
- Et qu'est-ce que tu espères que je te réponde ? rétorqua le Piaf, blasé. Ta mémoire sélective te rend, certes, un peu appréciable. Mais cela ne fait pas de nous des amis !
- « Vraiment ? » signa l'Hylien, déçu.
- Khh… tu n'as donc aucune pitié pour mon âme ! s'indigna Revali. Arrête de me torturer avec des questions qui sont destinées à mon moi vivant ! Maintenant aurais-tu l'obligeance d'aller sauver Hyrule que je finisse ma tâche en ce bas monde et que je trouve enfin le repos, hm ?
En voyant Link baisser la tête avec dépit, le Piaf se maudit intérieurement d'être aussi distant. Mais il refusait de revivre ses regrets juste pour satisfaire sa curiosité débordante. Ce n'était pas agréable. Parce qu'il savait que quoi qu'il dise ou fasse, cela ne changera absolument plus rien pour lui. Hylia avait laissé son âme sur terre juste pour qu'il accomplisse sa tâche. Et une fois que ce sera fait, il… n'y avait rien pour lui après. Pas d'avenir radieux, pas de plan futur. Juste… la mort définitive.
C'était assez pénible comme ça que cet idiot l'ait sauvé au péril de sa vie. Il n'avait pas envie de s'attacher à ce monde. Ce serait que plus douloureux d'en partir. Et le fait que Link ne le comprenne pas était épuisant. Sauf que Revali refusait de lui dire. Ce serait comme… avouer avoir peur de mourir alors qu'il l'était déjà. Puis il n'était pas décisionnaire de ce que son âme deviendrait. Même si… il comprenait ce que Link essayait de faire. En lui confiant ce qu'il voulait savoir, il se faisait l'ultime témoin de ce qu'il avait été. Et porteur de sa volonté. Une façon de laisser une dernière trace de sa vie en ce bas monde…
- Je te répondrai. En temps voulu, soupira Revali. Mais par pitié, ta vie importe plus que le reste, veux-tu bien le comprendre stupide tête de mule ?
- « Reçu fort et clair ! » signa Link avec un sourire victorieux.
- Oh, ne sois pas aussi fier de toi ! Si tu meurs, je jure que je viendrai te hanter jusqu'à la fin des temps ! Ton âme n'aura pas le droit au repos, crois-moi ! Alors… va sauver Mipha, qu'elle puisse te soigner. Le lien que tu as avec le peuple Zora est fort, je ne doute pas qu'ils sauront t'aider.
- « Un lien fort ? »
- … Vraiment ? s'exclama Revali. Tu avais fait ce truc-là, un lien spirituel avec eux. Mipha m'avait expliqué mais comme ça te concernait, je n'ai pas vraiment retenu. Donc tu vois avec elle ! Et fais vite quelque chose pour ta mémoire ! C'est désespérant de te retrouver tel un nouveau-né, ne connaissant rien du monde et ayant oublié ce que tu y as établi. Ne t'approche plus de Vah Medoh, je m'en occupe ! Fais ce que tu as à faire ! Allez ! Dégage de là !
Link battit des cils. Avant d'approuver doucement. Il rassemblant le peu d'affaires qu'il avait avant de prendre sa tablette, qu'il déverrouilla et étudia. Puis Revali le regarda passer ses doigts tremblant dessus. Avant que soudainement son corps ne se soulève du sol et qu'il se décompose dans un étrange halo de lumière bleue pour ensuite disparaître. Le Prodige Piaf paniqua, surpris. Avant de soupirer : il ignorait que Link savait utiliser cette téléportation. Il ne pouvait l'utiliser que pour Vah Medoh et encore, il n'en avait fait l'usage qu'une fois. Revali se hissa jusqu'à la tête de la créature divine et se posa dessus.
Le monde avait changé en cent ans. Mais sa conscience avait disparu trop vite et trop tôt. Il n'avait pas pu être d'une quelconque aide. Il était sérieusement diminué, il le sentait qu'il ne pourrait pas rester éternellement ici. Le combat contre le Fléau était une course contre la montre. Et il entendait les supplications de la princesse qui utilisait son pouvoir pour contenir le mal dans le château. Elle aussi, elle endurait la même souffrance. Et elle se battait pour laisser le temps à Link d'arriver. Si jamais… si jamais elle cédait avant que le Héros ne soit prêt… Revali eut un frisson d'horreur malgré son absence de corps.
Si un tel scénario se présentait et que le Fléau se réveillait, alors… le même cauchemar allait se présenter. Revali ne serait juste pas en mesure de lutter à nouveau contre des ombres. Son âme serait consumée immédiatement et Vah Medoh perdrait alors tout intérêt puisqu'il n'y aurait plus personne pour la piloter. Et tout ce qu'il pouvait faire, c'était prier Hylia pour que Link parvienne à temps à rassembler ses forces et sa mémoire. Sans ça… ils étaient perdus.
- Puis-je vous tenir compagnie, princesse ? déclara le Piaf en regardant le château. C'est malheureusement tout ce que je peux vous offrir vu mon état.
- … Revali ?
Le concerné sursauta alors qu'il entendit nettement la voix de la princesse résonner autour de lui. Oh, alors comme ça être mort pouvait faire ce genre de choses ? Intéressant. Et effrayant aussi en un sens, il ne s'était pas attendu à entendre sa voix.
- Oh, vous pouvez me répondre ? Gardez vos forces pour votre combat. Je vais me faire simple messager : Link a libéré Vah Medoh de l'emprise du Fléau. Un peu de patience, majesté. Il est en chemin.
Un simple soupir de soulagement lui répondit et il n'y eut rien de plus. Revali n'attendait rien de spécial. Il se doutait qu'elle devait être épuisée à combattre en continu depuis cent ans. Il ne pouvait que la soutenir de loin.
- … Ton âme… Revali…
- Je vous prie de ne pas regarder, implora faiblement le concerné. J'ai fait ce qui était nécessaire pour qu'il vous arrive le plus vite possible.
- … Il va drainer… le peu d'énergie que tu as… s'il utilise ton pouvoir…
Ah. Revali se sentit un peu pris de court. A quoi s'attendait-il exactement ? Elle était la princesse de ce royaume, celle dont le pouvoir s'était enfin éveillé. Elle devait voir et ressentir les choses avec plus d'intensité que jamais. Elle devait donc voir combien son âme avait été souillée par cette corruption. Et combien elle avait été fragilisée. Il passa ses plumes sur son torse, comme pour chasser une poussière, se donnant un semblant de contenance.
- Si c'est ce qu'il faut pour vous sauver et sceller le Fléau, je n'ai aucun regret. Hylia n'a pas rappelé mon âme à ses côtés. Signe qu'elle attend encore de moi que j'accomplisse ma tâche. Je ne veux pas parler au nom des autres, mais je suis persuadé qu'ils feront la même chose. Maintenant, économisez vos forces, princesse. L'attente a été longue et l'heure de votre délivrance va être un supplice. Je prie pour vous.
- … Merci…
Elle ne parla plus après et Revali ferma simplement les yeux, retournant dans Vah Medoh pour se reposer. C'était une chose curieuse que de dissoudre sa forme spectrale pour de nouveau fusionner avec cette créature qui l'avait fait prisonnier pendant cent ans. Mais il sentait que c'était « sa place ». Elle avait attendu pendant cent ans. Qu'est-ce que c'était qu'une poignée de jours avant que cela ne s'accomplisse enfin la libération tant attendue ? Il devait être patient. Et espérer qu'il arrive au bout de sa quête avec le fardeau qu'il avait choisi de porter cette fois.
ooo
- Tes forces te trahiront si tu tentes de retirer l'épée avec de telles blessures. Reviens quand tu les auras soignées.
Link se laissa choir au sol, ses mains tremblantes et sa tête brumeuse. C'est à peine s'il put entendre l'arbre Mojo lui expliquer le problème. Il inspira profondément, une partie de lui étant soulagée : la lame… ne l'avait pas rejeté. Elle n'avait pas… refusé sa présence alors même qu'il était souillé. Juste… la tenir allait être une épreuve dans son état. Car son contact sur sa chair corrompue était un supplice, elle essayait de le purifier juste en la tenant ! Il leva son bras et ouvrit ses doigts devant ses yeux : c'était une épreuve pour voir s'il était encore digne d'elle. Il le sentait qu'elle testait sa détermination, sa résolution à la porter et la brandir.
Malgré son état de faiblesse, il se positionna face à l'épée. L'arbre Mojo essaya de le raisonner, de le dissuader de mettre sa vie en jeu. Mais Link refusa de l'écouter et plaça ses mains sur la garde de l'épée. A nouveau son pouvoir résonna lourdement et ce fût comme attraper un pieu de fer chauffé à blanc ! La sensation de brûlure manqua de lui arracher un cri mais Link resserra sa prise. Et péniblement, il tira dessus. La lame résista, refusant de se laisser sortir de son socle et la douleur se propagea de ses mains jusqu'à ses bras, comme si elle voulait le purifier jusqu'à son être même.
- En quoi te penses-tu encore digne de moi ? demanda l'épée. Tu as laissé le Fléau t'infecter. Si ta volonté vacille et qu'il te possède, tu te retourneras contre ce monde. Tu seras le pion idéal : fort et puissant, avec peu de rivaux pour t'arrêter. Une machine de guerre et de chaos.
Il serra les dents : elle avait raison. Il avait été infecté par ce mal alors qu'il aurait pu juste détruire cette ombre. Mais il avait refusé de sacrifier l'âme de Revali pour accomplir son devoir ! Quel genre de Héros aurait-il été s'il avait tué son ami ?
- Comment peux-tu te dire revendiquer être mon porteur quand tes émotions prennent le dessus sur ta raison ? murmura l'épée. Tu as sacrifié l'avenir de milliers d'êtres vivants pour sauver une seule âme. En quoi cela est-il juste ?
Link ferma les yeux et tira davantage sur la lame qui résista et amplifia son pouvoir, lui causa une souffrance insupportable : il allait la lâcher s'il n'arrivait pas à la persuader d'être digne d'elle ! Il savait que ce qu'elle disait était vrai : s'il avait tué cette ombre, il n'aurait pas été souillé par le Fléau et il n'y aurait pas ce risque potentiel qu'il tombe de nouveau au combat ou pire, qu'il tombe sous le joug même du Fléau. Était-ce une marque de faiblesse que de refuser le détruire l'âme d'un Prodige ?
- Les Prodiges sont déjà eux-mêmes tombés, corrigea l'épée. Ils ont tous été tués par ces ombres qu'ils n'ont pas su combattre. En quoi porter leur fardeau te rendra plus fort ? Tu t'encombres du poids de leurs erreurs. Ils ont des héritiers directs ou spirituels. Les créatures peuvent avoir de nouveaux pilotes. Ils sont remplaçables.
A cette déclaration, Link lâcha l'épée. Quand cette dernière s'enfonça de nouveau dans le socle, elle dégagea une onde de lumière qui repoussa l'Hylien en arrière. Ce dernier s'écrasa lourdement quelques mètres plus loin, faisant paniquer les Korogu autour. Le jeune homme poussa un hurlement d'agonie et de souffrance mélangée à une colère profonde. L'arbre Mojo le regarda tristement : c'était ce que redoutait l'épée. Que le jeune homme cède à sa part d'ombre et qu'il ne devienne qu'un pion pour le Fléau. Il le regarda souffrir et pleurer sans rien pouvoir faire pour apaiser ses maux. C'était son fardeau et devoir. Il n'était que le gardien de la volonté de la princesse. Rien de plus.
Pourtant il vit les jeunes Korogu se rassembler autour du Héros. Malgré sa souffrance, sa détresse, sa peine et sa colère, les jeunes esprits ne semblaient pas aussi effrayés que ce qu'ils auraient dû être. Et en voyant certains poser leurs branches sur l'Hylien dans une tentative de le réconforter, l'arbre Mojo sut une chose : ce garçon avait encore un lien très fort avec eux. Non seulement il continuait de voir l'invisible malgré sa contamination mais en plus il était aimé des Korogu. Ces derniers voulant le soulager de sa souffrance.
- Les esprits de cette forêt t'aiment, mon garçon, déclara l'arbre Mojo. Ils seront toujours tes alliés dans ton voyage. Tu devrais vraiment soigner tes blessures avant de la retirer de son socle. Elle ne se laissera pas emporter si facilement.
Link ne répondit pas. Il se contenta d'essayer de s'assoir. En voyant les Korogu l'entourer, il eut un faible sourire et les remercia de s'inquiéter pour lui avant de se hisser péniblement sur ses jambes. A peine debout, il fût pris d'un vertige plus que violent, qui manqua de le coucher sur le sol. Il tituba jusqu'à l'épée. Et plaça péniblement ses mains sur la garde. Il attendit quelques secondes dans cette position, s'accoutumant à la douleur. Puis inspira profondément, sachant déjà ce qui l'attendait. Et tira. L'épée résista immédiatement et l'onde qu'elle propagea dans son corps fût plus violente qu'avant, manquant de le repousser dès le début, sans pouvoir la combattre !
- Pourquoi insister ? demanda l'épée. Tu refuses ton devoir en t'exposant au danger sans considération pour celle qui sacrifie son pouvoir et sa vie à combattre le Fléau.
Une nouvelle fois, Link lâcha l'épée. Comme elle ne retourna pas à sa place vu qu'il n'avait pas pu la soulever, elle ne le rejeta pas en arrière comme tout à l'heure. Mais il se demanda sincèrement comment elle « savait ». C'était vraiment une épée divine ! Il détourna le regard : la princesse, hein ? Il ne se souvenait pas spécialement d'elle. Ou en tout cas du lien qu'il partageait avec elle. Il savait qui elle était, ce qu'elle avait fait et ce qu'elle continuait d'accomplir. Impa lui avait bien dressé le tableau. Il savait aussi qu'elle l'attendait. Qu'il vienne pour sceller le Fléau. Mais pour cela, il avait besoin… de cette épée. Mais pas que.
Il inspira : il ne pouvait pas combattre seul. Il le savait. Il n'était pas stupide de se lancer à la conquête du château sans préparation. Il avait, certes, possiblement sacrifié la sécurité de milliers de vies en ne sauvant que l'âme de Revali. Mais à présent, Vah Medoh attendait pour faire feu sur le château et l'aider dans sa tâche. S'il poursuivait cette quête alors… alors les autres créatures seraient autant de chances de se débarrasser du Fléau. Son infection n'était qu'un moindre mal pour un dessein plus grand. Il en était certain ! Mais… l'épée qui lui reprochait de sacrifier le pouvoir de Zelda pour une quête inutile, c'était… difficile à entendre.
Parce que ce n'était pas faux. Elle attendait depuis si longtemps. Combien de mois s'était-il passé avant qu'il ne parvienne à pacifier juste Vah Medoh ? Il avait beau ne pas se souvenir de ce qu'elle représentait pour lui ou de l'exacte nature de leur relation… il ne pouvait pas se permettre de gaspiller ses efforts. D'autant plus qu'il voulait que les peuples s'unifient de nouveau et se solidarisent autour d'un objectif commun… sans doute que son idée était présomptueuse et prématurée. Mais s'il ne plantait pas les graines du futur maintenant, quand est-ce qu'il le ferait ? Et qui le ferait ? Ce n'était pas après la fin du Fléau qu'ils devaient tous penser à comment agir…
Link regarda le Korogu poser sa petite main sur son front. Il eut un sourire tendre, passa sa main sur la marque d'encouragement. Il pencha de nouveau sur l'épée. C'était une épreuve de volonté. De détermination. Elle le faisait hésiter et douter. Parce qu'elle voulait s'assurer qu'il n'allait pas abandonner ou s'écrouler en chemin. Alors avec un calme étrange dans son propre cœur il posa ses mains sur la garde. Et la souleva. L'épée vibra entre ses doigts. S'il avait vraiment ce lien exceptionnel avec le monde spirituel, il pouvait certainement lui faire parvenir sa voix sans qu'elle s'échappe de ses lèvres.
- Je suis Link, le Prodige Hylien choisi par le roi d'Hyrule, déclara-t-il en la sortant d'un cran de son socle. Depuis cent ans, mes compagnons luttent pour me permettre de revenir et d'accomplir mon devoir. Tous ont risqués et continuent de risquer leur vie et leurs âmes, poursuivit-il en tirant un peu plus. Je ne peux pas abandonner mon combat. J'irai apaiser chacune des créatures, même s'il me faut m'exposer aux ombres du Fléau afin d'avoir l'aide nécessaire pour le terrasser ! termina-t-il en parvenant à la sortir pratiquement.
Ses mains étaient en feu, ses bras étaient sur le point de lâcher et tout son être hurlait un moment de répit dans ce tourment de souffrance. Mais Link refusa d'écouter son corps, son attention toute dédiée à l'épée qui résistait sur le dernier cran. Elle était sur le point d'être extraite de son socle !
- Tu es Link, le Prodige Hylien que j'ai choisi, répondit l'épée. Il y a cent ans, tu es tombé au combat et tu as failli à ton devoir de sauver et protecteur. Depuis cent ans, tes compagnons mènent ce combat, pas pour être libéré mais pour la sécurité du royaume et de la princesse. Elle est ton unique devoir, elle est ta raison d'exister.
Link fronça les sourcils. Des souvenirs qu'il avait eu de la princesse, il n'avait pas l'impression qu'elle s'accordait autant d'importance. Elle était plus… incertaine et en proie au doute que vaniteuse et arrogante. Il ferma les yeux, essayant de ne pas se laisser troubler. Quelque chose clochait. Quoi, il ne savait pas. Mais l'épée avait… un raisonnement… bizarre.
Un souvenir le frappa avec une rare violence alors qu'il se fit cette réflexion. Il trouva la princesse en train de parler à l'épée, ici même, dans les bois perdus ! Elle avait apporté l'épée ici ! Cependant dans ce souvenir, Link remarqua combien l'épée de légende était endommagée. Elle… avait été souillé, elle aussi. Face au déluge du Fléau, il avait combattu de toutes ses forces. Mais… à quel prix ? Sa vie et… l'épée avait…
Il ouvrit en grand les yeux alors qu'il délogea finalement l'épée de son socle. Il la regarda longuement, sa lame impeccable avait retrouvé sa forme d'antan. Il la souleva et la place droit devant lui, collant son front contre la lame alors qu'il la sentit vibrer entre ses doigts tremblants. Il l'avait abandonnée. En tombant au combat, elle avait perdu son utilité et elle n'avait plus aucun porteur pour accomplir son devoir. Même si ce n'était qu'un objet, sa volonté n'avait pas vacillé une seule seconde en cent ans.
- Cette épée s'appelle l'épée de légende, déclara l'arbre Mojo. Si tu la brandis contre le Fléau Ganon ou les monstres imprégnés de sa noirceur, l'épée se nimbera de lumière. Mais garde toi d'abuser de l'épée. Si tu la brandis sans nécessité, sa lame s'altèrera jusqu'à devenir inutilisable. Si cela se produisait, il te faudra attendre qu'elle retrouve ses forces.
C'était bien ce que Link pensait : il y a cent ans, il avait ébréché quelque chose dans cette épée en l'usant jusqu'à sa propre mort. Elle avait, elle aussi, souffert de la corruption puisque son âme s'était troublée pendant le combat. Elle avait perdu progressivement son pouvoir jusqu'à ce qu'elle cesse de briller et pourtant, il avait continué de combattre avec alors qu'elle était épuisée. Il s'excusa mentalement et l'épée brilla doucement. Cependant ce petit concours de force avec elle avait drainé ses maigres forces et il se laissa tomber au sol.
Les Korogu se rassemblèrent autour de lui et quand l'arbre Mojo remarqua qu'il avait perdu connaissance, il invita ses jeunes amis à prendre soin du Héros : il avait traversé beaucoup d'épreuves en peu de temps et ne s'était pas accordé le repos nécessaire pour soigner ses blessures. C'était un comportement suicidaire, il s'étonna presque que l'épée se soit laissée faire. Il s'était attendu qu'elle le pousse jusqu'aux frontières de l'épuisement. Enfin, cela faisait déjà trois jours que le jeune homme essayait de la sortir de son socle. Peut-être qu'elle avait déterminé que sa volonté était assez grande.
- Veillez à ce qu'il récupère le plus possible de ses blessures, ordonna doucement l'arbre Mojo. Il est notre invité et je sais que vous êtes heureux de le voir. Alors traitez le bien.
Il y eut un concert de glapissements de joie alors que le Héros fût placé sur un lit de feuilles. A présent, tout ne serait qu'une question de temps avant qu'il ne parvienne à accomplir ce pourquoi il avait été choisi par cette épée. L'arbre Mojo se reposa, ayant enfin réalisé la volonté de la princesse et guider le Héros sur la voie de son devoir.
Revali est insupportable. Mais je ne le déteste pas. Je voudrais en apprendre plus sur lui, découvrir ce qu'il était avant sa chute et ce qu'il aurait pu être dans d'autres circonstances. Il a détesté Link sur un malentendu, parce qu'ils n'ont pas réussi à se comprendre à ce moment. Mais s'ils avaient eu plus de temps, est-ce qu'ils auraient pu s'entendre ? Je me plais à penser que "pourquoi pas !".
Oui, Revali ne voit pas le Korogu. Je ne le pense pas spécialement attaché aux esprits et je le vois encore moins spécialement très spirituel, avec ce lien spécifique et tout. Bon déjà la blague de ces gens qui cherchent des dragons sans voir ceux qui se baladent dans le ciel, j'en viens à me dire qu'il faut également avoir un lien spécial pour les apercevoir (puis souvent ils se font marave les pauvres !)
J'ai bien modifié la petite mise à l'épreuve de l'épée de légende. J'ai lu, bien après avoir écrit ce chapitre, "Linked Universe" où Wild explique à quel point il avait souffert pour récupérer l'épée de légende et combien elle avait l'air de le juger, comme s'il n'était plus digne d'elle par rapport à l'enfant prodigieux qu'il était jadis. Je vous le conseille aussi, pour la curiosité, la façon dont sont abordés les différents Link. J'adhère assez à son idée de "jugement" de l'épée et je trouve ça cool de voir cette même idée, exploitée différemment et de façon intéressante !
