Chapitre 128 : Ce qui a de l'importance

C'était les vacances de Pâques. Ludivine était rentrée au Clos-La-Rive dès les premiers jours de congés n'ayant pas de devoirs écrits à corriger et elle n'avait pas semblé mécontente de pouvoir quitter l'école.

Albus devait rester la plupart du temps à Poudlard mais avait décidé de s'octroyer une journée loin de ses responsabilités pour rejoindre lui aussi le manoir familial une semaine après le départ de sa fille. Dès qu'il eut passé la porte, il entendit des notes de harpes qui provenaient du premier étage et s'égrainaient jusqu'à l'entrée.

Il monta au petit salon et s'assit dans le canapé.

Ludivine termina sa pièce avant de s'arrêter pour venir l'embrasser.

- Cela faisait un moment que tu n'avais pas repris la harpe, fit Albus.

- Depuis que je vous ai retrouvé pendant la guerre.

- Si nous déterrions quelques partitions ? Est-ce que tu sais où sont rangés les duos flûte et harpe ?

Ludivine acquiesça avant de commencer à fouiller dans les rayons de la bibliothèque. Elle s'arrêta sur quelques recueils qu'elle mit de côté, un air brusquement peiné sur le visage.

- Qu'est-ce qu'il y a ? demanda son père en s'approchant.

Elle haussa les épaules.

- C'est juste que ça fait bizarre de se dire qu'on ne jouera jamais plus avec Martine et Henri, dit-elle en lui montrant les recueils pour violoncelle, clarinette et piano sur lesquels elle était tombée.

Dumbledore ne répondit rien et accepta en silence la partition qu'elle lui tendit.

Lorsqu'ils reposèrent leurs instruments, l'après-midi était bien avancée, mais ils se sentaient rassérénés et Dina leur apporta un plateau avec un thé pour Albus et un chocolat viennois pour Ludivine qu'elle prit avec nostalgie en s'asseyant sur le tapis devant le feu de cheminée comme lorsqu'elle était enfant.

Mais l'atmosphère douillette ne dura pas lorsque son père demanda à brûle pour point :

- Vous vous êtes disputés avec Severus ?...

- On peut dire ça, répondit-elle avec réticence.

- Cela ne m'étonne pas de Severus, il aime se disputer, je finis par croire que ça l'amuse dans un sens. Mais ce n'est pas ton genre. Qu'est ce qui t'a amené à une telle extrémité ?

- Et bien je suis d'accord avec toi, ce n'est pas mon genre de me disputer avec quelqu'un, mais comme je ne connais pas de mot pour une discussion à deux ou un seul des interlocuteurs se dispute, restons sur l'idée générale que nous avons eu une discussion qui a mal tournée.

- Tu tournes autour du pot, Ludivine. Cela ne me dit pas quel en était l'objet.

- Je n'ai pas envie d'en parler.

- Est-ce que par hasard cela aurait un rapport avec tes sentiments pour Severus ?

Ludivine fixa Albus la mine sévère.

- Papa, j'ai dit que je ne voulais pas en parler. Et puisque tu connais le sujet, tu comprendras aisément pourquoi.

- Non, justement. Ne me dis pas que tu es gênée...

- Dans la mesure où tu connais très bien Severus et que tu travailles avec lui, si, je trouve ça embarrassant.

- J'en conclue que Severus t'a repoussé ?

- Ne me dis pas que ça t'étonne !

- Et tu comptes en rester là ?

- Il a eu des propos...

- A la Severus, sans aucun doute. Mais tu ne dois pas les laisser t'atteindre.

- Mais lui ne veut pas se laisser atteindre, c'est absolument certain, et j'ai tout essayé pour passer au-delà de sa carapace. Je suis maintenant à un stade où je m'avoue battue.

Albus ne répondit rien et ils restèrent un long moment abîmés dans la contemplation du feu.

La chantilly s'était depuis longtemps dissolue dans le de lait qui restait au fond du mug que Ludivine triturait machinalement, lorsqu'il reprit la parole.

- Tu as raison de prendre tes distances, dit Albus énergiquement. Sors, rencontre d'autres personnes. Pourquoi ne profiterais-tu pas comme les autres de la fin de la guerre et de la nouvelle vie qui s'ouvre à toi ? Etre professeur à Poudlard ne veut pas non plus dire que tu es entrée dans les ordres !

- Vraiment ? Ce n'est pas l'impression que cela donne... dit Ludivine avec un sourire un peu moqueur.

- Ce n'est pas la modernité et la jeunesse du corps professoral qui nous étouffe, je te l'accorde. Mais tu serais surprise de connaître la vie privée de tes collègues ! Septima par exemple semble avoir une vie nocturne trépidante, si tu veux mon avis... Je me demande si elle avoue à toutes ses conquêtes qu'elle est professeur d'arithmancie, songea-t-il. Je pense que cela en surprendrait plus d'un... Je me souviens, il y a de ça... oh bien sept ou huit ans, c'est vrai, mais on était au pub des trois balais avec Minerva, Charity, Septima et moi, et une de ses … connaissances nous a abordé. Il est tombé des lunes ! Il nous a dit qu'il pensait qu'elle travaillait dans un club de...

- Papa, je me fiche royalement de la vie privée de Septima et je ne tiens vraiment pas à en connaître les détails croustillants, merci. Tu veux que j'aille voir ailleurs que chez Severus, j'ai compris l'idée générale.

- On dirait ta fille... murmura Albus amusé de la manière dont elle coupait court à la conversation.

- Est-ce que tu crois que Severus est encore amoureux de Lily ? Demanda Ludivine.

- Je croyais qu'il était amoureux de toi ?

- L'un n'empêche pas l'autre, soupira Ludivine avec une moue agacée..

- Lui seul pourrait te répondre, mais il est certain que son fantôme la hante encore et que tu vas devoir lutter contre lui. Mais si c'était le seul... Severus fait partie de ce genre de personnes qui sont convaincues qu'ils ne peuvent pas, pire, qu'ils ne doivent pas être heureux.

- Alors je dois le convaincre qu'on peut être malheureux à deux, c'est ça ? Fit Ludivine sur le ton de la dérision.

- J'espère en tout cas que tu ne te rendras pas malheureuse en lui courant inlassablement après, Ludivine. La mine que tu arbores depuis quelques temps n'est pas ce que je souhaite pour ma fille, malgré toute l'affection que j'ai pour Severus.

XXX

- Potter, dit Winchard, le nez penché au-dessus du chaudron de son élève. Expliquez-moi comment vous avez pu obtenir ce charmant vert fluo à la place du blanc nacré de la potion de métamorphe ?

- Je l'ignore, monsieur, répondit piteusement Harry.

- Harry a toujours eu un don pour obtenir des couleurs inattendues, monsieur ! intervint Ron.

- Merci, vieux, tu m'aides beaucoup là.

- La dernière fois, elle était marron, Potter, je ne suis pas certain que ce vert pétant soit une extraordinaire amélioration. Vous allez rester ici durant votre pause déjeuner et m'écrire intégralement de mémoire les instructions.

Harry baissa la tête, honteux d'être traité comme un gamin qu'on punissait mais obtempéra.

- Montrez- moi votre détecteur d'empreintes maintenant.

Le jeune homme lui tendit la fiole dans laquelle Winchard plongea l'extrémité d'un pinceau. Il en observa les poils imbibés la mine froncée.

- Potter, est-ce que cette mixture ressemble à une potion sèche ? Expliquez moi comment vous voulez détecter quoi que ce soit en arrosant vos pièces à conviction ?

Harry ne répondit pas.

- Il va falloir que vous trouviez une solution, Potter, où je ne donne pas cher de votre peau lors de l'épreuve pratique de la semaine prochaine. Je vous rappelle que ces deux potions seront tout ce qui vous sera autorisé pour démêler l'affaire qui vous sera soumise, alors vous avez intérêt à trouver ce qui plante dans vos mixtures.

- , monsieur.

Il jeta un regard désespéré à Kécile qui haussa les épaules, impuissante.

- Je ne comprends pas ce qui cloche ! Se lamentait-il plus tard, lorsqu'ils eurent regagné la tranquillité du square Grimaurd.

- Moi non plus, répondit Kécile piteuse.

- Tu peux m'expliquer comment en suivant exactement les mêmes instructions, on peut arriver à des résultats aussi différents ? Tempêta-t-il.

- Ecoute, Harry. Je crois que tu devrais profiter du week-end pour aller voir Severus.

- Quoi ?! Hors de question !

- Alors tu préfères rater ton examen ?

- Je préfère réussir en me débrouillant tout seul, c'est tout.

- Mais enfin, tu vois bien que ce n'est pas possible, bougre de tête de mule ! S'exclama Kécile. Alors tu vas prendre ta plus belle plume, ajouta-t-elle en le traînant à son bureau, et tu vas écrire une gentille lettre à Severus pour lui demander s'il aurait l'amabilité de te consacrer quelques heures ce week-end.

- Tu ne veux pas me la dicter non plus ? Bougonna Harry.

- Tu es un grand garçon, parfaitement capable d'écrire une lettre courtoise à quelqu'un qui t'est utile, même si tu ne l'apprécies pas, j'en suis convaincue.

C'est ainsi que trois jours plus tard, Harry se retrouva à ouvrir sèchement la porte du square à Severus Rogue. Le professeur n'était plus revenu à l'ancien quartier général de l'Ordre depuis le milieu de la guerre et il darda son regard impassible sur le moindre changement qu'il pouvait remarquer.

- Bonjour professeur, salua Harry avec raideur.

- Bonjour Potter.

- Est-ce que je vous offre un thé ?

- Je n'ai pas le temps pour les politesses, Potter, ni pour une visite guidée. Alors menez-moi tout de suite à ce qui vous sert de laboratoire.

- Ça n'a pas changé depuis votre époque, Professeur, rétorqua Harry agacé en le conduisant au sous-sol.

- Kécile n'assistera pas à notre travail ?

- Non, elle n'en a pas besoin. Apparemment, elle nous juge suffisamment matures pour parvenir à travailler une heure ou deux sans nous entre-tuer.

- Et si j'en juge à votre mine, vous la trouvez bien optimiste, n'est-ce pas Potter ? Allons, montrez-moi donc vos exploits. La potion de métamorphe ? Il semble que vous ayez réussi plus délicat avec les conseils du prince de sang-mêlé, si je ne m'abuse.

Harry préféra ne rien rétorquer. Il sortit les ingrédients dont il avait besoin de l'armoire et s'attela au travail en tâchant de rester le plus impassible possible.

- Respectez bien les dosages, Potter...

- Je sais, professeur, je n'ai pas réussi à aller si loin en Potions sans respecter quelques uns de vos conseils...

- Si loin ? Je pense que vous n'avez pas conscience que les ASPICs sont un diplôme de bas étage dans l'art des potions. Le programme de Maîtrise vous donnerait des cauchemars.

La préparation se poursuivit dans un silence tendu. Sous l'oeil aiguisé de Rogue, il se sentait tendu comme à l'époque de ses déboires dans les cachots. Mais il ne se laissait pas déconcentré.

- Potter, vous n'êtes pas en train d'émincer des poireaux ! Soyez plus délicat avec vos feuilles d'Hamamelis, et coupez les bien dans le sens des nervures.

Soudain, Harry sursauta lorsque la main du professeur s'abattit sur la sienne et l'arrêta lalors qu'il allait jeter la noix de muscarandin.

- Montrez-moi ça, Potter...

Le jeune homme obtempéra et lui tendit l'ingrédient. Rogue l'approcha de la lumière et grommela.

- Où est-ce que vous avez acheté cela ?

- A un apothicaire de la Place Escamotable cet été...

- Et bien vous vous êtes faits arnaquer, Potter. Ce n'est pas du muscarandin. Vous savez que le muscarandin, mi-végétal, mi-animal produit ces déjections qu'on appelle noix, mais qui sont en réalité de très grosses graines. En revanche, ce que vous mettez consciencieusement dans votre potion est un excrément animal. De quoi, je ne saurais vous dire...

Harry grimaça avant de jeter son couteau sur le plan de travail.

- Je pouvais toujours bien essayer, alors... Je vais prendre une de celles de Kécile.

- Cela vaudrait mieux, en effet.

Le reste du cours se déroula sans incident, et une petite heure après, un Harry soulagé se tenait devant un chaudron à la potion nacrée qui miroitait paisiblement.

- Et bien, comme quoi, si j'ai les bons ingrédients, je ne suis pas plus mauvais que Kécile.

- Au vu de ce que vous me rendez tous les deux, un peu d'entraînements devrait vous permettre de passer vos ASPICs sans trop d'inquiétude. Quoi, Potter ? Inutile de me regarder ainsi, je sais admettre les évidences.

- Je n'avais pas l'impression, professeur, pas lorsqu'elles me concernent.

- J'admets les évidence lorsqu'elles concernent un élève désireux d'apprendre et attentif, pas un enfant qui vient à reculons et qui est plus préoccupé par sa prochaine escapade nocturne que par sa potion.

- Il faudra un jour que nous reparlions de l'ordre dans lequel les choses se sont passées, maugréa Harry. Mais pas aujourd'hui. Kécile m'en voudrait de terminer sur une dispute un cours qui s'est bien passé.

Et sans lui laisser plus le temps de répliquer, Harry quitta le laboratoire, obligeant Severus à remonter dans l'entrée également.

XXX

Kécile triturait une plume machinalement, avant de tourmenter le bout de son parchemin, puis de revenir à la plume et de jouer avec le bouchon de sa bouteille d'encre.

Le rapport qu'elle devait recopier, soit-disant pour apprendre comment on menait les affaires, était d'un ennui mortel et n'en finissait plus.

C'était sa permanence de dimanche, et en ce mois d'avril, alors que les premiers jours arrivaient enfin, elle se sentait davantage d'humeur à aller s'étendre dans l'herbe au soleil sur les pelouses de Regent's park qu'à recopier la prose insipide d'un dénommé Leach sur la mort d'une vieille et riche sorcière retrouvée étouffée avec sa propre baguette...

Dans la ruche, il n'y avait pas grand monde, comme toujours le dimanche. Le bureau de Robards était vide, même si quelques heures plus tôt, le Commandant était passé en coup de vent récupérer une pile de dossier.

Dans une alvéole non loin, Kécile pouvait apercevoir le profil à bec d'oiseau de Fiertalon absorbé dans la lecture d'un parchemin.

D'autres aurors allaient et venaient. Kécile observa Savage qui rentrait de mission et qui tout en marchant vers son bureau, un manteau à la main, marmonnait des contre-sorts en direction de son visage, dont le nez se rétrécit, les yeux s'agrandirent, les pommettes se rehaussèrent et le cheveux repoussèrent pour reprendre leur coupe habituelle et leur tente châtain clair, dissipant les dernières mèches grises qu'il arborait quelques secondes auparavant.

Kécile l'entendit saluer au passage Williamson et Blaise avant de disparaître derrière son bureau, au fond de la salle.

Blaise, également de garde, avait été appelé par Willimson pour ranger une armoire de dossiers oubliés, ou abandonnées en cours de route.

Elle percevait de loin en loin leurs commentaires, mais fut interpellée lorsqu'elle entendit nettement prononcé le nom de Draco.

- Je ne savais pas qu'il avait un dossier à son nom !

- C'est le genre de document qu'on ne laissait pas traîner durant la guerre, je te prie de le croire ! Mais Maugrey gardait Draco à l'oeil, tout comme son père. Shaklebolt a fini par convaincre Fol Oeil que c'était inutile puisqu'il travaillait pour nous lorsqu'on a rejoint la Résistance. J'imagine que ça n'a pas suffit à persuader Maugrey que Draco n'était pas un ennemi, mais au moins il a rangé le dossier.

- Je ne pense pas qu'il soit le seul à ne pas avoir été convaincu, grommela Fiertalon qui avait suivi la conversation depuis son bureau.

- Je ne sais pas si Draco est au courant, dit Blaise. Je ne l'ai pas revu depuis l'anniversaire de Kécile, ni eu aucune nouvelle...

- Il paraît qu'il travaille au Ministère maintenant.

- Ouais, lança Fiertalon en se redressant, et tu ne devineras jamais avec qui je l'ai vu. Je l'ai croisé, pas plus tard que cette semaine qui traînait derrière les basques de Percy Weasley !

Blaise haussa les sourcils.

- Je croyais que les Weasely et les Malfoy ne pouvaient pas se blairer... s'exclama Williamson. J'en sais quelque chose avec le temps qu'on a passé enfermé avec eux à Poudlard... C'était comme de garder une allumette allumée proche d'une bouteille de gaz...

- J'en suis le premier surpris, concéda Blaise. Draco a dû revoir ses priorités... Peut-être qu'il a réellement des vues sur Ginny Weasley après tout... fit-il dubitatif.

- Si tu veux mon avis, le jour où Malfoy s'intéressera à une fille, il n'aura pas besoin de l'aide du frère pour parvenir à ses fins. Et le fameux Percy Weasley, il travaille dans quel département ? Je ne crois pas le connaître, nota Williamson.

- Transports magiques, service portoloin. Tu finiras forcément par avoir affaire à lui un de ces quatre. Et franchement, je ne sais pas qui je déteste le plus, du chef de service ou de son nouvel assistant. ..grommela l'auror.

XXX

- Ah, Severus ! C'est gentil à vous d'avoir accepté de vous joindre à moi pour le thé, fit Dumbledore avec un grand sourire. Asseyez-vous donc ! Voilà une tasse de thé pour vous, sans sucre, sans lait, comme d'habitude.

- Merci, Albus, répondit le professeur en acceptant la soucoupe tendue.

- Alors, dîtes-moi, vous n'avez pas l'intention de quitter l'école pendant les vacances de Pâques non plus, m'a dit Minerva ? Demanda le directeur.

- Non.

- Bien, bien, je vais en profiter pour m'éclipser un peu au Clos, dans ce cas, puisque tous les directeurs de maison seront à Poudlard. Et vous n'allez pas rendre visite à Kécile à Londres ?

- Ce n'est pas prévu...

- Ah. Kécile m'a raconté que votre cours avec Harry s'est très bien passé. J'ai cru comprendre qu'elle souhaitait renouveler l'expérience...

- Première nouvelle.

- Oui, elle m'a dit qu'elle aimerait vous soutirer une séance de révision intense. Vous allez accepter ?

- Il faudrait déjà qu'elle commence par m'en parler. Et qu'elle convainque Potter.

- Et si vous acceptez, où ferez-vous ces révisions ? Chez eux ou à Poudlard ?

- Pourquoi cet interrogatoire ?

- Mais je m'intéresse à vos activités, Severus, rien de plus normal puisque vous faites presque partie de la famille.

- Albus... gronda le professeur de potions.

- Qu'y-a-t-il ?

- Ne commencez pas avec vos sous-entendus.

- Quels sous-entendus ? Kécile vous considère presque comme son père et Ludivine aimerait vous voir le devenir réellement. Je ne vous apprends rien, je suppose.

- Avez-vous fini de jouer ?

- Severus ?

- Est-ce là la raison de votre invitation à prendre le thé ?

- Fichtre, je pensais avoir été un peu moins direct que cela.

- Vous tournez toujours autour du pot sans que cela n'ait la moindre utilité avec moi, Albus. Ne cherchez donc plus à noyer le poisson et allez droit au but.

- Comme vous voudrez. Vous avez beaucoup peiné Ludivine, et cela me chagrine de la savoir malheureuse, lança le directeur de but en blanc.

- Alors maintenant, le sermon.

- Pas de sermon, non, Severus. D'autant que Ludivine serait furieuse si elle apprenait que je vous parle de cela.

- Vraiment ? Ce serait plutôt du genre de Kécile, ça. J'imagine davantage Ludivine vous en parler dans l'espoir que vous viendriez jouer ensuite les médiateurs.

- Vous avez une bien piètre opinion de Ludivine.

- Je n'ai rien dit de tel. Un brin de manipulation n'a jamais fait de mal à personne...

- Il ne s'agit pas ici de manipulation, Severus, mais de sentiments et de sincérité. Osez me dire en face que vous n'éprouvez rien pour Ludivine et je ne dirai pas un mot de plus.

- Mes sentiments, les siens, tout cela n'a pas de sens...

- Vous avez tort, Severus. Non, ne m'interrompez pas pour une fois et écoutez, exiga le vieil homme. Je sais que vous avez aimé Lily. Je sais que cet amour s'est achevé tragiquement. Je sais que vous avez du sang sur les mains. Et enfin, je sais qu'aimer quelqu'un c'est donner à cette personne le pouvoir de vous blesser. Je vous vois bien errer, veiller sans but, ne sachant plus quel sens donner à cette existence que vous ne pensiez probablement pas aussi longue. Mais la vie vous offre une nouvelle chance, une nouvelle page après cette guerre.

- Je ne vous comprends pas, Albus, murmura Severus. Comment pouvez-vous me pousser vers votre fille ?

- Est-ce que cela ne devrait pas vous rassurer, plutôt que vous effarer ? Qu'imaginez-vous donc ? Que vous n'êtes pas digne de Ludivine ? Je connais tout comme vous ses erreurs passées. Je connais ses faiblesses. Mais je suis capable de saisir la force de ses sentiments pour vous derrière sa réserve. Et je sais quel bonheur elle peut vous offrir pour peu que vous acceptiez de vous livrer. L'Amour peut prendre des formes très diverses, Severus, nul ne le sait mieux que moi ou Ludivine. Cessez de vous battre contre elle et contre vous-même.

XXX

L'ambiance était survoltée ce lundi matin chez les apprentis aurors. Harry et Ryan avaient été de garde le week-end précédent et avaient reçu un appel d'urgence depuis le chemin de Traverse où il y avait eu une attaque qui avait pris tout le monde par surprise. Les autorités n'avaient encore fait aucune déclaration officielle, mais de ce que les jeunes en savaient, il s'agissait de mangemorts ou de sympathisants.

- Ils sont suicidaires de se faire remarquer comme ça. C'est presque se livrer à Azkaban.

- Sauf qu'on en a eu aucun... souleva Ryan.

- De toute manière, c'était sans doute un cas isolé de nostalgiques de Voldemort qui avaient un peu trop bu... déclara Lucy.

- Tu es bien naïve si tu crois que les mangemorts bourrés sortaient dans la rue pour tuer et torturer... Quel cliché stupide ! Grommela Kécile.

- Oh excuse-moi, répondit Lucy d'un ton acide, je n'ai pas considéré que nous avions là une spécialiste des passe-temps du parfait mangemort.

- Je ne crois pas que ce soit une attaque isolée, coupa Ryan pour empêcher une nouvelle prise de bec. On peut être sûr qu'il y en aura d'autres.

- Tu crois que les mangemorts restants sont en train de se réorganiser ?

- C'est pas impossible.

- Mais c'est absurde ! S'exclama Harry. Voldemort est mort par la barbe de Merlin ! Que vont-ils chercher encore ?!

- Je ne vois vraiment pas quel nouveau leader ils pourrait avoir, fit Kécile songeuse. Tous les anciens mangemorts notoires ont été arrêtés ou tués... Leurs tentatives seront sans doute sporadiques et sans but précis...

- Et donc d'autant plus difficiles à prévoir, grommela Ryan.

- Alors il va falloir que les aurors se réveillent et prennent leur efficacité en main. Tu as vu le temps qu'ils ont mis à réagir ? Et après, on se lamente qu'il y ait eu sept morts ! Tempêta Harry.

- Il y avait deux aurors sur les lieux, ils ne pouvaient pas faire de miracle !

- Je ne blâme aucun d'entre eux ! Mais je ne comprends toujours pas pourquoi on nous a empêché de se joindre à eux. On aurait doublé le nombre de combattants en attendant les renforts, plutôt que d'être stupidement et inutilement coincés à la Ruche, à attendre le nombre de victimes...

- Il va falloir que tu apprennes à rester derrière, Harry, si tu veux survivre à ta carrière d'aurors.

- Mais c'est absurde ! On va bientôt avoir notre diplôme, non ?

- Mais pour l'instant, on ne l'a pas. C'est le règlement, déclara Ryan.

- On connaît tous ton amour du règlement, Harry... plaisanta Blaise.

- Qu'est-ce que des lignes écrites par des bureaucrates peuvent importer quand des vies sont en jeu ?

- Harry, dit gravement Ryan, tu auras souvent à faire à ce genre de situation dans les années à venir. Ecoute un peu ce que racontent les aurors. Le nombre de fois où ils auraient voulu faire une action pour tenter de sauver des gens, ou simplement les aider, et qu'ils ne pouvaient pas agir.

- Qu'est-ce qui les en empêchaient ?

- Les ordres.

- Et bien, je peux t'assurer que le jour où les ordres iront contre ma conscience, ce n'est pas eux que je suivrai.

- Dans ce cas tu ne feras pas long feu ici...

- Je ne suis pas venu à bout de Voldemort en suivant des règlements, bien au contraire. On n'est pas davantage venu à bout de Voldemort en suivant les directives du Ministère.

- Qu'est-ce que tu crois, Potter ? Que tu vas avoir un traitement spécial parce que tu es le Survivant ? Demanda Lucy. Tu t'imagines peut-être qu'on va applaudir à toutes tes frasques et te laisser jouer les électrons libres ?

- Voldemort était un cas exceptionnel, Harry, tempéra Ryan. Et tu étais un adolescent. Tu es un adulte, maintenant, et tu fais partie du personnel du Ministère. Sauver les gens, te battre, ça va plus ou moins devenir ton quotidien, ça n'aura plus rien d'exceptionnel. C'est ce que tu voulais, non ? Alors tu ne dois plus réagir à chaque situation comme à une situation exceptionnelle ou ça va te coûter cher. Et pire encore, ça peut coûter cher à tes collègues.

XXX

Ludivine n'avait guère quitté ses appartements depuis qu'elle avait appris que son père avait parlé à Severus. Elle évitait de manger à la Grande Table et prétextait un sommeil troublé par des rêves prémonitoires épuisants pour justifier de sa morosité et de son désir de solitude soudains.

Ce n'était pas complètement faux. Depuis quelques semaines, elle était continuellement troublée par des bouffées oppressantes, des rêves agités, des images fugaces et des sentiments confus.

Rien de foncièrement alarmant, mais très déstabilisant. Et qui corroborait avec les événements actuels. Le Ministère tentait de minimiser, mais Ludivine savait par Dumbledore que des groupes dangereux se baladaient aux quatre coins du pays et semaient le trouble.

Hestia Jones avait été prise dans une embuscade par l'un d'entre eux. Elle avait bien failli y passer.

Et puis il y avait son avenir également. Elle ne savait plus trop ce qu'elle voulait faire. Elle avait toujours pensé que son avenir s'éclaircirait le jour où Voldemort serait fini. Mais c'était en réalité l'inverse qui s'était produit. Elle avait toujours su quel but poursuivre tant que le danger guettait. Mais maintenant, sa vie lui semblait vide. Elle se raccrochait à la présence réconfortante et au soutien indéfectible de son père. Mais autant qu'elle puisse l'adorer, il ne pouvait pas constituer toute sa vie. Elle n'avait personne en dehors de lui. Elle avait bien tenté de retrouver sa fille, mais si Kécile faisait un effort et la considérait comme un membre de sa famille, elle avait renoncé à occuper la place qu'est généralement celle d'une mère pour sa fille. Quant à Severus... c'était inutile d'en parler.

Et pour finir , son travail en tant que professeur de Divination lui pesait parfois. Les élèves qui possédaient le Don étaient rares. Depuis son arrivée à Poudlard, elle n'avait détecté qu'une élève de Serdaigle, Luna Lovegood, qui avait un certain potentiel, mais les cours n'étaient pas suffisamment adaptés pour lui permettre d'exploiter ses talents. Elle se devait de faire de ses cours une vulgarisation, afin de faire comprendre à ses élèves que l'art de la divination était une science complexe, aléatoire et subjective, mais une notion pourtant pleine de sens et d'utilité, loin de l'image de fumisterie et de charlatanisme qu'elle véhiculait.

Ce n'était pas ce qu'elle voulait enseigner. Elle voulait avoir à faire à des élèves convaincus et passionnés. Ou bien enseigner les Sortilèges, comme à l'époque où elle était en poste à Beauxbâtons. Elle ne connaissait pas un élève qui n'était pas intéressé par cette discipline, et elle assumait bien plus au grand jour son image d'Enchanteresse que celle de Voyante. Mais il ne fallait pas y penser puisque Flitwick tenait encore vaillamment son poste.

Alors durant son temps libre, et Merlin savait qu'elle n'en manquait pas, elle errait comme une âme en peine dans ses appartements, passant d'un livre au piano, du piano à la fenêtre et de la fenêtre au livre, qu'elle emportait parfois dehors pour profiter des rayons de soleil capricieux en ce mois de mai.

Elle se demandait parfois s'il ne vaudrait pas mieux laisser Poudlard derrière elle et retourner en France, tenter de refaire sa vie, peut-être ouvrir un cours privé pour jeunes sorciers ou travailler dans un magasin de sciences ésotériques... Mais elle ne pouvait se résoudre à causer cette peine à son père.

Ludivine secoua la tête, réalisant qu'une nouvelle fois sa concentration était partie très loin du livre sur la métamorphose humaine au XVIIème siècle que lui avait prêté Minerva. Elle avisa sa tasse de thé depuis longtemps froide, tout comme la théière. Elle se releva pour se refaire du thé, car le thé réchauffé même magiquement n'était vraiment pas fameux.

Et puis, le sentiment d'urgence l'assaillit avec une netteté inhabituelle ces derniers temps. Comme un appel à l'aide silencieux qui lui serait parvenu du fond de son esprit.

Severus était en danger. La peur et le stress la saisirent immédiatement. Elle savait qu'il était parti dans le nord du pays de galle à la recherche d'une mousse bien spécifique pour ses potions. Elle l'avait entendu parler avec le professeur Chourave d'un lieu propice à la récolte sur la côte du parc de Snowdonia. Mais elle ne voyait pas comment le trouver. Elle devait agir maintenant, pourtant. Albus était au Magenmangot. Minerva était en réunion, Filius, rentré chez lui. A qui pouvait-elle demander secours ? songea-t-elle paniquée.

Elle envoya un patronus à Kécile et se précipita dans le parc en appelant Eolia.

Le pégase surgit à travers les arbres de la forêt et galopa jusqu'à elle. C'était de la folie, mais elle ne pouvait pas rester sans rien faire. Elle grimpa sur son dos et les fit transplaner non loin de Colwyn Bay.

Severus inspectait les six hommes masqués qu'il affrontait. Ils portaient tous le masque des mangemorts, mais il ne reconnaissait ni le style ni l'allure d'aucun d'entre eux. Des jeunots sans doute. Peu expérimentés. Certes, mais ils étaient six... Et lui se trouvait pris dans une embuscade au milieu du parc de Snowdonia, avec personne à des kilomètres à la ronde et rien d'autre que des collines et de la bruyère. Ce serait pourtant vraiment stupide de mourir maintenant après la guerre.

Un sort de mort le frôla. Ces gamins n'y allaient pas de mains mortes.

Qu'est-ce qu'ils lui voulaient ? Pour l'attaquer ici, ils l'avaient obligatoirement suivi. Donc c'est qu'ils lui en voulaient personnellement.

Un de ses sorts atteignit sa cible et son adversaire s'effondra. Bien, plus que cinq. En admettant qu'aucun de ses sorts de défense n'échouent et qu'il ait encore le temps d'être offensif...

Severus vit l'un de ses adversaires lever les yeux au ciel et se reculer à l'abri des autres pour observer quelque chose.

Il ne se retourna pas pour voir ce qui pouvait être aussi intéressant.

Faites attention, préparez-vous à décoller s'ils sont plusieurs, lança l'homme derrière son masque.

Severus comprit le sens de ces paroles lorsqu'Eolia vint atterrir lourdement non loin de lui et que Ludivine dégringola de son dos, baguette au poing, déjà la cible de deux hommes.

Severus tua l'un de ses trois derniers adversaires qui avait commis l'erreur de lui tourner le dos et entreprit de régler leurs comptes aux deux derniers.

Ludivine l'avait rejoint et ils faisaient front dos-à-dos. Mais il la sentait trembler parfois lorsque leurs épaules se touchaient.

Il l'entendit crier lorsqu'un sort l'atteignit et elle s'effondra au sol.

Un rapide coup d'oeil et il constata qu'elle était consciente.

- Protège-toi, hurla-t-il parant de justesse un maléfice qui était destiné à la cible à terre facile qu'elle représentait et se baissant dans le même temps pour éviter un nouvel avada. L'instant d'après, Eolia assommait un sorcier d'un coup puissant de ses énormes sabots, alors que son voisin obligeait l'animal à reculer.

- Tu peux nous protéger d'un de tes sortilèges ? Demanda à la hâte Severus.

Elle ne répondit pas et commença à marmonner. Un sort de doloris l'atteignit mais Severus obligea presque immédiatement le responsable à retourner son attention sur lui.

Il commençait à faiblir, et ses adversaires l'avaient senti. Ludivine était une proie particulièrement vulnérable, blessée et concentrée sur l'érection d'un mur protecteur. Mais il devait tenir jusqu'à ce que celui-ci soit en place pour pouvoir enfin se consacrer à se débarrasser de ces imbéciles. S'ils pensaient qu'il allait abandonner maintenant. Il avait survécu à la Grande Bataille, nom d'un chaudron ! Il avait combattu durant des heures. Il n'allait pas faiblir.

Les sorts commençaient à rebondir sur le bouclier protecteur de Ludivine. Severus se concentra alors immédiatement à mettre à terre celui qui avait la sale manie de jeter des avada. Il ne préférait pas lui laisser tester la puissance de ses maléfices. Il finit par l'atteindre d'un Sectum Sempra. Mais le mangemort qui était aux prises avec Eolia avait fini par réussir à la faire fuir et revenait dans la mêlée. Severus se sentit atteint par un doloris.

Il s'écroula sur ses genoux pris par surprise. Et haleta violemment pour rester concentré. Il avait connu bien pire avec Voldemort. C'était un doloris de débutant. Faisant appel à tout ce qui lui restait comme énergie, il jeta un nouvel avada, alors que l'homme se croyait victorieux. Il s'effondra mort près de son camarade qui expirait en se vidant de son sang malgré les soins qu'un autre tentait de lui apporter.

Les deux derniers décidèrent alors d'abandonner la bataille, brisant enfin le sortilège anti-transplanage qui avait empêché Severus de fuir, emportant derrière eux les corps de leur ami blessé et de celui assommé, laissant derrière eux trois cadavres, et les corps haletants de leurs opposants.

Le silence absolu était revenu sur la lande.

Severus sentait la sueur qui coulait le long de ses tempes et sur son front jusque dans ses sourcils. Il devait offrir un joyeux tableau, couvert de sueur, de sang et de boue. Lorsqu'il eut repris contenance, il s'inquiéta de l'état de Ludivine.

Elle avait une main plaquée sur le ventre dont le tissu de sa robe était imbibé de sang. Il la fit s'allonger dans l'herbe et lui ordonna de le laisser voir la blessure. Il l'ausculta rapidement. La peau blanche était méchamment déchirée dans une large entaille assez profonde, mais il ne croyait pas que des organes vitaux aient été atteints.

Un contrôle de Mme Pomfresh serait néanmoins nécessaire lui dit-il après qu'il eut soigné et refermé la plaie.

- Je vais également te donner une potion. Tu as sans doute été empoisonnée avec le maléfice. Rien qui doive t'inquiéter, ajouta-t-il devant son visage tiré par l'inquiétude. Ce poison est très lent à opérer, destiné à faire croire qu'on a guéri la plaie et qu'il n'y a plus de danger. Tu n'aurais probablement pas ressenti les premiers symptômes avant plusieurs jours. C'était de la folie de venir ici, ajouta-t-il d'un ton plus sec.

- Je ne voyais pas d'autre solution, murmura Ludivine. J'ai envoyé un message à Kécile, mais j'imagine qu'elle doit être à Colwyn Bay sans savoir où nous trouver.

- Je vais lui envoyer un message pour la prévenir. Mais toi, comment est-ce que tu as pu savoir que j'étais attaqué ? Commet m'as-tu trouvé ?

- Je suis voyante et enchanteresse, Severus. Tu peux vraiment être insultant quand tu le veux... Est-ce là ta manière de me remercier ?

- Je n'en reviens pas que tu ais pris ce risque... Tu aurais pu te faire tuer !

- Ça n'aurait pas eu grande importance, au final, n'est-ce pas ?...