Chapitre 136 : La dernière page

Le soleil avait tapé toute la journée et tous les occupants du château étaient restés soigneusement à l'abri de la chaleur dans la fraîcheur des vieilles pierres.

Les élèves avaient quitté les lieux depuis quelques jours et Ludivine était venue passer la semaine à Poudlard le temps que son père puisse quitter son bureau pour le Clos-La-Rive.

Elle occupait son temps dans les serres avec Pomona, à la bibliothèque, à prendre le thé avec Minerva, à débattre de sortilèges avec Filius, elle avait secondé Severus dans des expériences, l'avait accompagné sur le Chemin de Traverse pour refaire son stock d'ingrédients. Hier la commande était arrivée et ils avaient passé la journée entière à trier, couper, séparer, ranger...Ils n'avaient pas beaucoup parlé. Mais c'était un silence confortable, ni l'un ni l'autre n'était du genre bavard.

Curieusement, Severus avait demandé si Kécile avait des vacances et si elle avait prévu de venir au Clos.

- Elle a une semaine, elle m'a dit qu'elle viendrait les premiers jours d'août.

- Harry sera là ?

Ludivine acquiesça.

Depuis le mois de mai et les fiançailles du jeune couple, Severus avait accepté de laisser aux oubliettes le Potter et son accent dédaigneux.

- Est-ce que tu accepterais de te joindre à nous ? Tu sais que cela ferait plaisir à Kécile.

- Je ne sais pas.

Elle n'avait pas insisté, bien trop heureuse que la porte ne soit pas simplement fermée. Le pousser dans ses retranchements avait bien failli éloigner Severus d'elle à tout jamais, elle avait appris. Après les mois de distance absolue, Xenophilius Lovegood avait laissé entrevoir que tout n'était peut-être pas perdu. Ludivine était donc revenue à son attitude discrète et présente sans être le moins du monde pressante qu'elle avait eu à l'époque de son retour lorsqu'elle les avaient rejoint dans leur fuite à l'abri de leur tente alors qu'ils préparaient le combat contre Voldemort. Avec la différence notable que Severus ne l'évitait pas et n'érigeait plus ses paroles glaciales en barrière. Une réserve plus pensive avait pris le pas. Elle sentait qu'elle tenait le bon bout. Le tout était de savoir s'il allait basculer. Elle avait décidé d'attendre simplement. Après tout, la patience avait toujours été l'une de ses qualités.

Elle s'allongea sur les bords du lac là où l'herbe parvenait encore à rester verte et où une bouffée de fraîcheur flottait près du sol et plissa les yeux dans l'éblouissement du ciel blanc de lumière.

Elle était en train de réfléchir à la requête de Flitwick qui lui avait demandée de réfléchir à la mise au point d'une série de nouveaux manuels, et elle devait reconnaître que l'idée était assez excitante, quand elle fut surprise par une présence et se redressa pour voir Severus s'asseoir à côté d'elle.

- Ça me fait plaisir que tu sortes de ton sous-sol pour me retrouver, lui signifia-t-elle avec un sourire de contentement.

Il acquiesça sèchement mais ne semblait pas vouloir engager une conversation, alors elle se rallongea et attendit. Elle le sentait en pleine introspection et préférait ne pas le troubler par un bavardage inutile qui l'aurait fait fuir. S'il y avait bien une qualité que Severus appréciait chez elle c'était sa capacité à se taire lorsqu'il n'y avait rien de particulier à dire. Elle pouvait même ajouter qu'elle avait appris à se taire même lorsqu'il y aurait eu des choses à dire, mais comme sa propension à voir trop clair en lui l'avait fait fuir avait failli tout ruiner, elle avait d'autant plus appris à tenir sa langue.

Son père lui avait dit qu'à l'époque de leur rencontre, Camille avait eu la même capacité à voir à travers lui et à comprendre les émotions qui l'animaient, parfois mieux que lui.

- Ça te semble naturel, je n'en doute pas. Mais pour l'autre, c'est surtout très envahissant. J'ai relativement bien accepté cela de Camille mais ce n'est pas surprenant que Severus ait pris la mouche. Je me targue de dire que j'étais plus accommodant qu'il ne l'est.

- Tu es toujours plus accommodant que Severus, Papa.

- Ce qui n'est pas très difficile, avouons-le.

- Je suis très lucide.

- Un peu trop, pour être honnête.

Ils avaient échangé un sourire complice. Mais Ludivine avait retenu la leçon et avait fait du silence son meilleur atout pour apprivoiser Severus.

Celui-ci se décidait enfin à ouvrir la bouche.

- Je n'ai jamais été quelqu'un qui doutait beaucoup, lâcha-t-il d'un ton un peu cassant. Quitte à me tromper. On sait où cela m'a mené.

- Je crois qu'avoir l'orgueil de penser qu'on sait est un défaut dont on peut être taxé tous les deux, concéda Ludivine. Alors je te comprends.

- Sauf que tu me fais douter, et je ne suis jamais resté si longtemps sans prendre ma décision.

- Je t'en remercie. Au moins tu ne m'as pas fermé la porte au nez une seconde fois.

- Tu m'en veux ?

- Si je t'en voulais, je ne t'attendrais plus.

- Qu'est-ce que tu attends, Ludivine ? Je ne suis qu'un homme desséché par la vie. Je ne suis qu'aridité et amertume, incapable de savoir ce que je fais dans cette vie sans la guerre.

- La seule chose que j'attende c'est que tu décides si tu me laisses être une nouvelle page de l'après-guerre. Tu dois trouver le courage d'accepter cette inconnue là. Le cœur aride et amer, j'en fais mon affaire. Je le nourrirai et le chérirai et je suis beaucoup plus optimiste que toi.

Severus resta un long moment à fixer le lac tandis que Ludivine reprenait l'observation attentive du ciel et des nuages moutonnant qui s'accumulaient au-dessus d'un des sommets.

- Albus, avec sa manière de tourner autour du pot, semble m'encourager. J'aurais cru qu'il désire quelqu'un de plus recommandable et de plus aimable que moi comme gendre.

- Tu es le seul à te déconsidérer. Tu t'es convaincu que personne ne peut t'aimer parce que tu ne t'aime pas toi-même.

Une silhouette de plus en plus massive s'approchait en survolant le lac et bientôt Eolia vint se poser sur la rive et trotta jusqu'à eux. Ludivine se leva pour la rejoindre et la flatta tout en lui murmurant en français.

Puis elle se tourna vers Severus et lui demanda :

- Tu viens ?

Devant son regard confus, elle se changea d'un coup de baguette troquant sa jupe contre un short que Severus ne put se retenir de fixer, et Ludivine sourit en se disant que décidément, cet homme avait besoin de sortir de ses cachots.

Elle grimpa sur le pégase et tendit la main vers lui.

- Tu plaisantes, j'espère ?

- Pourquoi ? Quelle image as-tu peur de froisser ? Il n'y a aucun élève dont tu détruirais le fantasme de la chauve-souris.

Elle n'avait pas besoin d'être voyante pour voir qu'elle avait froissé son orgueil et il lui fit l'effet d'un hibou gonflant ses plumes d'indignation.

Elle soutint son regard renfrogné et sentit un immense sourire fleurir sur son visage lorsqu'il accepta de lever son séant de l'herbe. Avant de prendre la main tendue, il retira sa sempiternelle robe et Ludivine se dit que cela devait faire des décennies qu'il n'avait pas été donné à quelqu'un de voir Severus Rogue en chemise à manches courtes.

Il monta maladroitement derrière elle et elle le sentit qui entoura sa taille avec prudence tandis qu'elle tressaillait de joie. Enfin, l'homme austère laissait tomber ses barrières.

Eolia partit au petit trot sur la pelouse du parc avant de passer à un galop souple et Ludivine sentit les bras qui l'enserraient se raidir. Elle agrippa la crinière lorsque les ailes immenses s'ouvrirent et alors qu'ils s'élevaient dans le ciel, elle fut saisi par ce sentiment d'extase que l'habitude n'avait jamais effacé.

Ce n'était rien de comparable au balai. Si on perdait en rapidité et en agilité, il y avait quelque chose de beaucoup plus primaire et viscéral. Elle pouvait sentir les muscles puissants du pégase entre ses cuisses, le flanc qui se soulevait contre ses mollets, et le défilement du paysage sous eux était accompagné du battement lourd et profond de l'air qui se mouvait à chaque coup d'aile puissant.

Le lac filait en scintillant et la masse du château se faisait de plus en plus petite, se transformant en une miniature de maquette alors qu'ils franchissaient l'autre rive. Les collines verdoyantes laissèrent peu à peu place à des sommets plus âpres à la beauté brute et sauvage. Eolia jouant avec les courants se dirigeait droit vers les parois abruptes et il semblait que ses lourds sabots frôlaient les crêtes rocheuses alors qu'ils franchissaient les sommets les uns après les autres, dans une sorte de boucle ondulant sans but entre les cols et peu à peu, Ludivine sentit la prise de Severus se détendre. Bientôt elle sentit contre son dos la chaleur de son dos qui venait couper les courants d'air qui filaient entre eux et elle savait que leurs deux têtes n'avaient jamais été aussi proches.

- C'est magnifique, l'entendit-elle murmurer contre son oreille.

Et la chair de poule qui la saisit n'était pas due à la fraîcheur de l'air qui les fouettaient.

Le relief s'adoucit et la roche céda à nouveau la place à la bruyère et lorsqu' Eolia se saisit d'un courant ascendant qui les fit monter en spirale, ils purent voir le scintillement des petits lacs nichés entre les vallons.

Ce ne fut que longtemps après alors que Ludivine s'était abandonnée contre le torse de Severus qu'elle l'entendit jeter un merci. Et elle sentit un baiser être déposé à la base de son cou.

Le sentiment de victoire qui la saisit alors fut si puissant qu'elle eut la sensation d'avoir glissé en chute libre dans le vide sous leurs pieds.

Elle serra d'une main fébrile le bras autour de sa taille et intima à Eolia de les ramener à terre.

Ils entamèrent une descente douce vers les rives d'un lac qu'ils avaient déjà survolés, et Ludivine sentit Severus grogner lorsqu'Eolia aborda une large spirale au-dessus de la surface miroitante et le sol commença à se rapprocher à grande vitesse et bientôt la bruyère frôla les sabots qui se posèrent en un bruit sourd. Encore quelques pas de galop et déjà Ludivine glissait entraînant avec elle Severus. Tout ankylosés qu'ils étaient par le froid et la position à cheval, ils trébuchèrent et leurs jambes cédèrent sous eux. Ludivine jeta un éclat de rire d'ivresse joyeuse en se laissant tomber et attira avec elle Severus.

Il n'y eut aucune résistance. Le visage sévère était inhabituellement rosé et les yeux noirs dilatés lorsqu'il l'embrassa dans une approche brusque et décidée et elle soupira de contentement contre ses lèvres.

Elle touchait Severus et même à travers le tissu, c'était un privilège qu'elle estimait à sa juste valeur.

Leurs mains concouraient à s'approprier le corps de l'autre tandis que leurs lèvres et leurs langues bataillaient et s'accordaient.

La douceur serait sans doute pour une autre fois. Il y avait trop d'impatience pour Ludivine, trop de peur et de frustration pour Severus. Ils se retrouvèrent bientôt nus tels Adam et Eve, seuls au monde, leurs corps roulant et foulant l'herbe vierge. Ils firent l'amour avec urgence, brusquerie et passion.

Ludivine s'émerveillait de voir le visage austère s'animer, le corps sec s'enflammer de désir, les lèvres aigries laisser échapper des sons d'impatience et de plaisir. Elle s'émerveillait qu'il la laisse parcourir la peau trop blanche, effleurer les cicatrices, poser sa paume sur la marque des ténèbres délavée.

Les dernières peurs et réticences vaincus, il n'y avait plus que le besoin d'ouvrir une nouvelle page, de ne plus être seuls et de laisser définitivement derrière eux leur jeunesse et ses heures sombres.

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