Chapitre 138 : vingt et un an après
A bien des égards, cette rentrée est particulière. D'abord parce que cela fait plus de vingt ans que j'ai quitté mon poste d'enseignante à Poudlard.
Et parce que c'est au tour d'Esteban et de Séverine, nos petits derniers, de rentrer à Poudlard.
Les années ont passé, nos cheveux ont blanchi, et même Albus commence à porter le poids des années inscrits sur ses traits. Il a beau dire qu'à lui aussi une nouvelle vie a été offerte après la guerre, elle commence à se faire longue.
Autour de la table professorale, le temps a également marqué son œuvre. Et je parle pas seulement des cheveux poivre et sel de Severus assis à côté de moi.
J'ai pris la place de Filius Flitick en tant que professeur de Sortilèges et directrice des Serdaigles.
Minerva a pris sa retraite peu de temps avant que nos aînées ne rentrent à Poudlard et c'est Neville Londubat, retraité des aurors, qui a pris sa suite en tant que directeur de maison de Gryffondor, et a pris la relève de Pomona Chourave dans les serres. Blaise Zabini a également décidé de quitter les aurors pour accepter la proposition de Papa d'enseigner la défense contre les forces du mal.
Harry est le dernier de la bande d'irréductibles jeunes de l'après guerre à être resté au ministère. Il a été nommé il y a plusieurs années chef des aurors, et Kécile est toujours instructrice là-bas.
L'autre nouveauté notable parmi les visages de Poudlard en comparaison à l'après-guerre, c'est l'arrivée de Susan Bones au poste de professeur d'histoire de la Magie et directrice des Poufsouffles. Un changement mémorable dans la mesure où toute une nouvelle génération d'élèves a été libérée du professeur Binns.
Les années passées se voient aussi sur les visages tournées vers nous. Un nombre non négligeable de chevelures rousses flamboyantes égrènent les bancs des élèves. Même la table des Serpentard, qui a reçu la présence de Juliette Weasley il y a deux ans, n'échappe pas à cette constatation. Et la vue de nos propres enfants aussi nous rappelle que nous avons parcouru de nombreuses et belles années. Cérianthe et Mélusine passent leurs aspics, et Adrian rentre en troisième année. Cela me fait toujours chaud au cœur lorsque je vois comment il s'est épanoui ici. Il n'a pas une position facile dans la fratrie et a un peu tendance a être étouffé par les forts tempéraments qui l'entourent. Adrian a été envoyé à Poufsouffle et je sais que Severus a eu plus de mal à avaler la pilule qu'il ne l'a montré.
Ce n'était pas vraiment une surprise cependant. Adrian a toujours été à l'ombre de ses sœurs, assez réservé, un amour avec elles, d'une patience d'ange devant toutes les idées farfelues de Cérianthe, comparse complaisant tantôt des jumelles et de Cyrian, tantôt de Séverine et d'Esteban et sous son air de ne pas y toucher, il participe beaucoup à l'équilibre de la grande fratrie.
Et puis enfin cette année, Séverine et Estéban sont dans le rang des enfants qui attendent d'être répartis. Severus ne l'a jamais exprimé à voix haute, mais je sais qu'il espère qu'Esteban sera envoyé à Serpentard, ce qui est une possibilité, même si Gryffondor n'est pas impossible non plus.
Aucun de nos enfants n'a encore été envoyé dans la maison de Severus.
Mélusine a été envoyé sans surprise à Serdaigle. Elle est l'héritière de la maison, et a pris le nom de Deschavelles dès sa première rentrée. Cérianthe Rogue en revanche a été envoyée à Gryffondor, et si ça n'a été une surprise pour personne, autant dire que cela a faire rire pas mal de monde, à commencer par un certain Harry Potter, et que Severus a grincé des dents.
Severus n'a pas cessé de me surprendre depuis que nous sommes mariés. Je ne dis pas que cela a été un long fleuve tranquille mais dans l'ensemble si on respecte son besoin profond de silence et de solitude, il n'est pas si difficile à vivre. Evidemment, la solitude et le silence, dans une maison où cohabite 5 adultes et 7 enfants, ce n'est pas ce qu'on trouve le plus facilement. C'est pour cela que durant toutes ces années, je ne lui ai jamais demandé de quitter ses cachots de Poudlard pour venir s'installer dans la semaine au Clos. A côté de cela, j'ai découvert qu'une fois que Severus a accepté de vous laisser pénétrer son intimité, il n'est la majeure partie du temps ni renfrogné ni acerbe. Et il est, contrairement à ses craintes des premières années, le père que j'espérais pour nos enfants. Et si je sais qu'il a dû s'accoutumer à l'idée d'avoir des enfants à Gryffondor et à Poufsouffle, il n'en a jamais rien dit ni jamais rien montré aux enfants.
Sa relation avec Cérianthe a toujours été particulière. Je dois bien reconnaître qu'il est plus rude avec elle qu'avec les autres, mais je sais aussi que c'est plutôt une tentative de contrebalancer le caractère explosif de Cérianthe. L'adolescence arrivant, il a su gérer mieux que moi les escapades intempestives et les crises de colère dramatiques qui me laissaient pantoise. Je pense que plus d'un aurait été surpris d'apprendre que dans le même temps, Cérianthe Rogue est venue plus d'une fois chercher du réconfort ou se réconcilier dans les bras de son père, à l'abri des regards indiscrets.
Adrian a toujours été plus proche de moi et de toute manière, j'ai toujours eu l'apanage des câlins, prérogative dont je n'ai aucune envie de me départir bien que les enfants grandissent.
La répartition commence. Le premier visage familier que je vois est Cassiopée Malfoy qui est envoyée sans surprise à Serpentard, encore qu'elle aussi n'aurait pas détonné à Gryffondor. Elle y rejoint donc son frère Scorpius qui a le même âge que les jumelles.
Un peu plus tard, c'est Severine Potter qui est répartie. Egalement à Serpentard. Elle va donc rejoindre son frère Cyrian. Le sort en est jeté... Deux Potter à Serpentard, pauvre Severus !
Sur les trois enfants de Harry et Kécile, Neville n'a hérité que de Léolie Potter dans sa maison, et notre aînée a obtenu ses ASPICS en juin dernier. Neville m'assure d'ailleurs qu'elle était beaucoup plus disciplinée que ne l'était son père lorsqu'ils étaient élèves ensemble. Léolie de toute manière n'a jamais été une enfant à problème.
Séverine a donc rejoint son frère aîné.
Cyrian- James, hommage à Sirius Black et James Potter a été, ironie du sort, envoyé à Serpentard et Severus me dit que ça le démange parfois de faire remarquer à Harry qu'il a l'impression d'avoir retrouvé Drago Malfoy enfant, les cheveux blonds en moins.
C'est au tour d'Estéban d'être réparti et je prends discrètement la main de Severus sous la table. L'antique choixpeau ne met pas longtemps avant de clamer « Serpentard ! » et j'adresse un sourire lumineux à Severus qui me sert la main en retour.
Esteban est accueilli par Scorpius, Cyrian, Cassiopée et Séverine. Je sais qu'il sera bien entouré, il a toujours été proche de ses cousins.
Lorsque le banquet prend fin, Severus et moi retournons dans nos appartements. Pour qui sait le voir, mon mari a un petit sourire satisfait, que je m'empresse d'embrasser, dès que nous sommes à l'abri de nos murs familiers.
- Tu crois que Harry va être aussi heureux que moi, lorsqu'il va apprendre la nouvelle ?
Dans la mesure où tu n'as pas encore traumatisé Cyrian et que Séverine est ta chouchou, je crois qu'il se fera une raison assez vite.
- Ma chouchou ! Reprit Severus avec une mine dégoûtée. Je n'ai pas de « chouchou ». Ce n'est pas ma faute si ma filleule a eu le bon goût d'hériter de ma répartie et de mon intelligence.
- Et de ta modestie, mon chéri !
J'étouffe sa grimace dans un nouveau baiser. L'un comme l'autre passerions volontiers à des activités licencieuses mais nous sommes directeurs de maison, et nous avons un devoir à remplir et je ne peux m'empêcher de ressentir un mélange de fierté et d'appréhension devant la nouvelle mission de directrice de Serdaigle.
Mon bureau et la salle commune de ma maison est assez éloignée de l'entrée des sous-sols.
Je croise quelques serpentards qui me saluent. Vu la rapidité avec laquelle les ragots circulent à Poudlard, j'imagine que je suis déjà identifiée comme la femme de leur directeur de maison.
Severus m'a emmené une fois dans la salle commune des serpentards. Je dois avouer que je la trouve un peu sinistre. Sans être chauvine, je trouve que la salle des Serdaigles est la plus agréable de toutes. Elle me rappelle un peu l'ambiance qu'il y avait à Beauxbâtons, ou celle du Clos : raffiné, confortable et lumineuse. J'ai passé de nombreuses heures en tant qu'élève à contempler la statue de Rowena qui fait le pendant à celle de Seelwena dans notre hall, à méditer sur le tournant que leur décision et leur rupture a fait prendre à l'Histoire, et me retrouver ici en tant que directrice de maison, au-delà d'un sentiment sans doute orgueilleux de bon droit, me donne l'impression d'être à ma place.
Les préfets ont rassemblé les premières années, et bon nombre des plus anciens sont là pour assister à mon premier discours.
Je leur adresse un de mes sourires les plus affables avec mon discours de bienvenue et de présentation dans le même temps. Je sens les enfants, surtout les plus grands qui m'inspectent avec circonspection. Je sais que Filius était très apprécié et qu'on sait déjà que je suis l'épouse du professeur Rogue à la sinistre réputation. Je me doute que ma propre réputation est cependant compensée par ma parenté avec Mélusine. Celle-ci me regarde avec un sourire à la limite de l'éclat de rire. Je crois qu'elle trouve ça très drôle de me voir ici.
On a décidé avec Albus qu'elle ne soit pas préfète ni préfète en chef, malgré ses résultats brillants. Poudlard est assez envahi comme ça par notre famille et on voulait éviter qu'on ne crie au favoritisme. Bien qu'on ne puisse pas dire que Severus soit du genre à faire du favoritisme dans sa classe même si Mélusine est clairement celle avec qui il a le plus de contact. Je ne peux m'empêcher de penser au spectacle de mes filles (surtout Cérianthe, soyons honnête!) appeler leur père « professeur ». Je sais que je vais avoir besoin de temps pour m'y habituer moi-même.
Je termine mon petit laïus, demande s'il y a des questions et une main se lève.
« - Est-ce que c'est vrai que vous êtes la descendante de Rowena Serdaigle ?
- Il est vrai que je suis l'héritière des Serdaigles.
Un murmure traverse les rangs des plus jeunes.
- En revanche les Deschavelles ne descendent pas de Rowena mais de sa sœur Seelwena qui s'est marié à Aloysius des Chavelles un sorcier français dont nous portons aujourd'hui le nom. »
Quelques regards se tournent vers Mélusine, car ses camarades ont bien compris qu'elle est comprise dans le nous.
Lorsque j'étais moi-même à Poudlard, rares étaient ceux qui savaient que j'étais la fille du directeur, et personne ne connaissait mon ascendance. Je compatis néanmoins à la situation de Mélusine pour l'avoir moi-même vécue à Beauxbâtons. Et encore, à l'époque, je ne cumulais que d'un côté ma mère qui était enseignante et de de l'autre l'héritage familiale. Ici, nos enfants doivent en plus assumer la célébrité de leur grand-père directeur et leurs parents professeurs. Heureusement pour eux les enfants Potter ont aussi la vedette. Quoi que le fait que nos deux familles soient liées n'aide peut-être pas. Cependant, Mélusine est de nature assez discrète et n'aime pas faire de vague, je sais qu'elle a su désamorcer les intérêts assez vite en se fondant dans le décor et en se faisant oublier.
Je lui adresse un petit signe avant de quitter la salle commune et je prends la direction du bureau de Papa.
Lorsque j'entre, je suis surprise de le trouver déjà dans ses appartements et non assis derrière son éternel bureau à gérer les surprises de rentrée.
Il me fait part de sa satisfaction de voir Esteban à Serpentard.
- Depuis quelques années, le visage de cette maison se démocratise de plus en plus, et elle fait enfin apparaître le meilleur d'elle-même. Il aura fallu du temps pour effacer les stigmates de Voldemort. Tiens, tu voudras bien donner cela à Severus, s'il-te-plaît ? Ajoute-t-il en tendant un dossier. J'aimerais avoir son avis.
- Il n'est pas dupe, tu sais. Il sait que tu le prépares à prendre sa suite.
- Je ne suis pas éternel.
Je le regarde quelques instants avec des yeux différents. C'est la première fois que j'entends ces mots sortir de sa bouche.
- Bien sûr...
Un élan de tendresse me saisit, en même temps qu'un sentiment de gratitude pour la vie qui m'a accordé une seconde chance après la guerre. J'ai un mari qui m'aime et me le montre un peu plus avec les années qui passent, des enfants qui ont comblés tous mes instincts maternels et mes regrets d'avoir manqué l'enfance de Kécile, au-delà de mes espérances, et Kécile elle-même a fini par m'accepter dans sa vie plus que nos retrouvailles ne le laissaient présager.
Sans même parler du fait que j'ai retrouvé mon père.
Mon papa que des décennies auparavant, j'avais vu pleurer après la mort de Maman alors qu'il se croyait seul. Je me souviens encore de la force de son étreinte à son enterrement, comme si j'étais alors la dernière chose qui le maintenait en vie. Il m'a choyé et guidé pendant les années qui ont suivi et adolecente, la complicité que j'avais avec ma mère s'est reportée sur lui.
Cette complicité nous l'avons retrouvés durant toutes ces années d'après-guerre. Il veille depuis vingt ans sur sa nouvelle famille avec un soin jaloux.
Son visage ne rayonne jamais autant que lorsqu'il nous a tous autour de lui. Je l'ai parfois surpris avec un sourire un peu béat à contempler la scène de ses petits-enfants et arrières-petits enfants jouant devant lui, l'air de ne pas bien comprendre ce qui lui vaut ce bonheur. A l'exception de la quinzaine d'années qui a suivi son propre mariage, je peux dire sans hésiter cela a été la vingtaine d'années la plus heureuse de sa vie, un bonus auquel il ne croyait pas.
Auquel aucun d'entre nous ne croyait.
Nous sommes tous des survivants, des miraculés de la guerre. Que ce soit Kécile ou Harry, Severus, Papa ou moi, nous avions peu d'espoir d'en réchapper, ou bien nous pensions que rien ne nous attendait derrière, tout but ayant disparu avec l'adversité.
Mais ce soir, je réalise une chose : pour Papa au moins, la fin approche.
Celui qui semblait devoir toujours être là, comme dit Harry, serra probablement le dernier à partir.
Et une seule phrase tourne dans mon esprit alors que je le serre dans mes bras pour lui souhaiter bonne nuit : « Profite tant qu'il est encore temps ».
Lorsque je redescends dans les cachots, Severus m'attend.
- Tu as mis du temps... qu'as-tu donc fait à tes élèves ? Une conférence sur l'histoire des Serdaigles ?
Je lui tends le dossier sans répondre à sa pique.
- Je suis passée voir Papa. Cadeau !
Il feuillette le paquet avant de le poser sur le bureau.
- J'avais d'autres plans pour la soirée.
- Voyez-vous ça ?
Je lui adresse un grand sourire lubrique qui ne le dépare pas de son flegme. Du moins pour l'instant...
Ceux qui s'imaginent que Severus Rogue est frigide seraient bien surpris.
Dans la chambre, le lit a retrouvé son matelas séparé et ses deux couettes mais pour l'heure, nous nous étalons indifféremment au milieu du lit et il y a fort à parier qu'au moment venu de retrouver chacun notre côté, il ne reste plus grand chose de la propreté méticuleuse de son arrangement.
Un petit rire m'échappe et Severus lève un sourcil.
- Je pensais à la fois où Kécile nous a surpris dans mon salon.
C'était quelques semaines après nos ébats mémorables en pleine nature quand Severus avait enfin renoncé à batailler.
Severus n'avait pas voulu encore en parler aux habitants du Clos. Je crois qu'il avait besoin d'un peu de temps pour se faire à l'idée de notre nouvelle relation, à l'idée même qu'il était capable d'être dans une relation. Et peut-être même voulait-il se laisser la possibilité de se rétracter une fois qu'il se serait réveillé de cette folie sans se mettre le reste de la famille à dos, c'est encore une raison possible.
Au Clos, il y au second étage deux appartements avec un petit salon privatif. Ce qui, quand on est plusieurs couples dans une même maison, est un avantage non négligeable pour maintenir l'entente collective.
Kécile occupait alors l'un d'entre eux, qui avait été plusieurs décennies auparavant, l'appartement de Grand-mère Erlésie. Et j'occupais ce qui avait été l'appartement de mes grands-parents, Madeleine et Robert.
Toujours est-il que j'étais en train de faire découvrir en profondeur cet pièce à Severus, et plus particulièrement le canapé, et nous étions très absorbés l'un et l'autre quand Kécile est entrée dans la pièce pour me dire quelque chose.
On a mis une ou deux secondes à réagir et elle plus longtemps encore à se remettre de sa surprise avant de dire : « Ok, problème réglé, j'ai la réponse à ma question » et elle avait refermé la porte.
Quand on est redescendu quelques minutes plus tard, tout le monde était au courant
Peut-être que c'est pour cela que Severus est toujours avec moi...
Je ne suis pas sérieuse, bien sûr.
Lorsque je vois son désir et la douceur avec laquelle il est capable d'agir que ce soit au lit comme au quotidien, je sais que l'homme amer et rude s'est assoupli et je ne peux pas douter : avec les années, je lui suis devenue précieuse.
