Un gros merci à mes lecteurs et lectrices habituels, aux nouveaux qui viendraient s'y ajouter. Je sais que je n'ai pas répondu à tous les commentaires, je m'en excuse. A l'arrivée du déconfinement et du flou affreux qui règne sur mon activité professionnelle, je n'étais pas disponible. Mais mainteant j'ai des réponses donc ça ira mieux. Je vous souhaite une excellente lecture :3


Chapitre 28 – Lune de Sang : Kah'ge

Sa grande fée avait entendu sa prière ! C'était forcément sa grande fée qui avait guidé le Héros (et ce Piaf de malheur) jusqu'à Firone ! Il n'y avait pas d'explication logique ! C'était ce que Kah'ge n'arrêtait pas de se répéter depuis plus d'une semaine, suivant chacun de leurs mouvements et déplacements. Visiblement son Héros était venu pour les sanctuaires mais cela ne dérangeait absolument pas le jeune Yiga : il pouvait ainsi profiter de sa présence ! Et sans transgresser les règles de Sah'to ! Il trépignait de joie ! Bon, certes, il y avait ce foutu Piaf avec lui mais il s'en moquait tellement qu'il acceptait qu'il soit là aussi. Parce qu'il guidait son Héros adoré !

Bon, cette andouille l'avait cramé plusieurs fois et l'empêchait totalement d'être gentil avec le Héros. Mais tant qu'il ne faisait rien de mal, son Héros sempai n'allait pas le pourchasser. Il fuyait toujours avant d'être vu et au pire, le Piaf allait passer pour un idiot s'il caftait. Depuis leur rencontre à la source de la Force, Kah'ge ne l'avait pas revu. Et de le voir de nouveau sourire et en forme, il était quand même drôlement rassuré. Le voir déprimé et au bord du suicide… il secoua la tête : tout ça, c'était derrière ! Il avait l'air d'aller mieux et c'était tout ce qui comptait.

Kah'ge les avait suivis jusqu'au village d'Ecaraille. A dire vrai il n'était jamais venu jusque-là parce que la limite entre Firone et l'est de Necluda était ténue à cet endroit. Mais s'il restait là, il n'y aurait certainement pas de souci. Les deux avaient flâné de ci et là comme deux amoureux et le Yiga avait regretté que sa spécialité ne soit pas l'arc à ce moment. A la nuit tombée, il s'était éclipsé pour retourner plus dans le cœur de Firone. Et il avait bien fait car Narh'su et Fuh'ma l'attendaient au pont de Faroria, au-dessus du lac du même nom, pas loin du relais du lac. En le voyant sortir de nulle part les deux parurent surpris mais aucun ne fit de commentaire. A la place Fuh'ma se jeta sur lui, passant son bras autour de ses épaules et minauda comme une demoiselle pour l'embêter. Kah'ge le repoussa fermement, ne supportant pas ses bêtises.

- Pff ! Tu m'as pas manqué pour ça, soupira Kah'ge. Vous êtes en touristes ou vous êtes affectés aussi à ce secteur… ?

Un léger malaise s'installa alors que les deux ne dirent rien. Et seul Fuh'ma eut l'air désolé. C'était la punition de Kah'ge d'être affecté à cette région. Pas la leur. Le benjamin du groupe, comprenant la réponse dans leur silence haussa, les épaules : à dire vrai, il s'en fichait un peu d'être coincé ici pour le moment. Mais si son Héros décidait de s'éloigner, il ne savait pas ce qu'il allait faire…

- Sah'to est fier de toi, tu t'es tenu à carreau pendant plusieurs jours sans essayer de quitter la région ! s'exclama Fuh'ma en voulant changer de sujet. Puis Narh'su lui a expliqué pour les Zoras et… il a accepté de te croire.

- Me croire ? railla Kah'ge avec amertume. Il n'a pas écouté un traitre mot de ce que j'ai eu à dire. Il VOUS a écouté. Pas moi…

Le malaise entre eux s'amplifia à sa déclaration. Kah'ge se mordit la langue : il était toujours acerbe quand le sujet concernait Sah'to ou de sa légitimité au sein du clan Yiga. Fuh'ma et Narh'su le savaient très bien mais aucun n'avait jamais réussi à dissiper l'horrible sentiment dont souffrait leur cadet. Ne comprenant pas pourquoi il était tout le temps autant sur la défensive. Finalement ce fût l'aîné qui poussa un faible soupir, exaspéré, décidant de parler quand même du sujet même s'il ennuyait son cadet :

- En effet, il nous a crus nous. Fuh'ma a espionné comme je lui ai demandé et de ce qu'il m'en a dit les différents peuples d'Hyrule commencent à s'allier pour essayer de s'entraider. Tu n'étais pas là mais cela est remonté jusqu'à maître Kohga. Il prend toute cette histoire très au sérieux…

Cela ne remonta pas le moral de Kah'ge. Pire cela l'inquiéta : il se passait des choses et il n'était même pas là pour savoir ce qu'il se passait. Narh'su remarqua son changement d'humeur et balaya l'espace entre eux du revers de la main.

- J'ignore pourquoi tu te dévalorises à chaque fois mais tu as fait un excellent travail, Kah'ge, siffla Narh'su dédaigneusement. Je suis sûr que quand maître Kohga apprendra tout ce que tu as fait, tu auras une belle récompense.

- Je doute qu'il puisse m'offrir ce que je veux, râla Kah'ge.

- Qui sait, soupira l'aîné exaspéré. Tu as rendu un fier service au clan. Pourquoi ne pas demander une récompense impossible ?

Kah'ge releva la tête dévisagea le masque de Narh'su. Est-ce que ce dernier était en train d'essayer de lui remonter le moral ? Ce n'était pas le genre à se fatiguer à faire ce type de choses. Aussi, ses mots avaient du sens pour lui. Demander une récompense impossible pour ce qu'il avait accompli ? Malgré toutes ses bêtises ? Il avait du mal à y croire. Mais… leur guerre en ce moment, c'était « l'information ». Ils allaient avoir besoin de savoir ce qu'il se passait. Kah'ge en savait quelque chose : il faisait partie des espions chargés de surveiller des secteurs clés. Enfin… avant de finir ici. Il gratta sa nuque, perdu.

- Tu cogites, souligna Narh'su. A quoi tu penses ?

- Cette histoire d'alliance… ça ne me dit rien qui vaille et pas besoin d'être une lumière pour le comprendre, soupira Kah'ge. Seul et isolé, chacun des peuples vivant à travers tout le royaume est gérable. Mais s'ils s'allient, cela ne nous arrange pas. J'manque d'infos ! C'est difficile d'agir quand tu ne sais rien. Et c'est encore plus difficile, si tes ennemis ont un ou plusieurs coups d'avance sur toi. J'peux pas bouger, c'est frustrant…

- Bah ! Utilise-nous ! s'exclama joyeusement Fuh'ma. T'as toujours plein d'idées farfelues en tête alors dis-nous ! J'ai pas la classe de Narh'su et tout mais j'reste ton pote !

Narh'su chercha à amorcer un mouvement mais se rétracta immédiatement. Kah'ge le remarqua alors que son cœur se serra douloureusement dans sa poitrine. Des « potes », hein ? Y en avait plus d'un qui avaient dit un truc du genre avant. Mais rare était ceux qui avaient encore la foi de l'affirmer haut et fort. Il ferma les yeux derrière son masque et secoua faiblement la tête : inutile de se compliquer l'existence avec des vieux démons dont il ne s'était pas encore défait. A la place il médita rapidement le sujet et essaya de voir ce que son esprit chaotique parvenait à en comprendre. Vraiment, l'absence d'informations était le nœud de son souci et il avait si peu de cartes en main que s'en était ennuyeux.

- Qu'est-ce qu'on sait sur ces alliances ? demanda Kah'ge.

- Peu de choses, reconnu Fuh'ma. Les Zoras et les Piafs sont potes maintenant mais c'est compliqué avec les Gerudos ! Naboris n'aide pas et personne n'arrive à éloigner la bestiole plus loin dans le désert… son truc c'est la foudre et disons que personne n'a un moyen de résister à ses décharges ?

- Ah. C'est vrai que le maître a récupéré le trésor des Gerudos ! s'exclama le cadet. C'est parfait, c'est un gain de temps. Tant que Naboris les ennuie, elles ne seront pas sollicitées en dehors de la cité !

- Pardon ? fit Narh'su. Tu m'as perdu. Pourquoi devrait-elle quitter la cité ?

Kah'ge inspira profondément et soupira faiblement. Avant d'expliciter sa pensée : pour lui ces rapprochements étaient clairement dans l'optique de sécuriser de futures routes de commerce. Même si chaque peuple exterminait les monstres sur leur chemin, à la première lune de sang leurs efforts seraient réduit à néant. Il leur faudrait alors ruser. Utiliser la voie des cieux pour des convois aériens et la voie des fleuves et de la mer pour des voyages rapides et avec peu d'ennemis sur le chemin. Fuh'ma releva la présence des octorok et des lezalfos, qu'ils étaient toujours une menace.

Le cadet balaya son argument du revers de la main : les octorok étaient un souci, pour leur capacité à se camoufler et attaquer en traître. Un Piaf haut dans le ciel était difficilement atteignable. Quant aux Zoras, tant qu'ils étaient dans l'eau, ils auraient toujours l'avantage sur ces monstres. Les lezalfos, c'était une autre histoire mais il n'était pas difficile aux yeux de Kah'ge d'en modifier le comportement en plaçant des leurres ou des appâts pour sécuriser un chemin. Et si le combat devait se faire dans l'eau, il ne doutait pas qu'un Zora sache s'en débarrasser.

Il croisa ses mains devant son masque et soupira : il évoqua à présent une alliance entre les peuples. Si Piafs et Zoras s'entraidaient, ils seraient rapidement maîtres des voies aériennes et maritimes. Un Zora en difficulté contre un octorok ou un lezalfos ne le sera pas longtemps s'il était assisté d'un Piaf, archer de préférence mais les lanciers étaient aussi une bonne contrepartie. Et plus il dessinait les progrès et les solutions que de telles alliances permettaient, plus Narh'su et Fuh'ma se décomposaient. Jusqu'à ce que l'aîné ne le coupe dans son discours.

- Tu as RELLEMENT pu penser à TOUT CA en aussi peu de temps ?

- J'ai eu pas mal de temps pour m'emmerder, râla Kah'ge. Les Gerudos sont d'excellentes combattantes ! Si les Piafs et les Zoras parviennent à les faire sortir de la cité, ce seront d'excellentes gardes pour des escortes terrestres ! ET si tu rajoutes le génie des Sheikah s'ils parviennent à les convaincre…

Un silence soudain tomba sur le groupe alors que Kah'ge se prit la tête entre les mains. Il y avait trop de variables, trop d'incertitudes. Ce n'était que des paroles en l'air, des idées sans queue ni tête. Tout était possible comme absolument rien ne tenait la route. Il était mauvais pour spéculer mais il avait un certain talent pour imaginer des scénarii totalement improbables ! Il comprenait pourquoi Sah'to s'énervait aussi facilement à son sujet : il savait des choses mais il n'était jamais fichu de tout expliquer correctement ! Et pire : plus il s'énervait après lui, plus ses explications perdaient de leur sens !

- T'es… flippant à en crever, soupira Narh'su. J'ignore comment t'es capable de pondre des idées pareilles et de réclamer des preuves pour des plans sur la comète… sans rien d'autre que… du vent !

Kah'ge grimaça mais ne releva pas. C'était exactement ce que lui reprochait leur officier. Ses idées abracadabrantes sans aucune preuve et quand il demandait les moyens pour les lui apporter, Sah'to était un mur infranchissable.

- Cependant, ajouta l'aîné en croisant calmement ses bras. Tu as envisagé des alliances et étendu les possibilités au-delà de ce que même de ce que les officiers ont pensé…

- Je pense que maître Kohga a aussi pensé à ça, soupira Kah'ge. Mais il est moins bête que moi, il n'en parle pas. Le temps d'avoir des trucs plus concrets. C'est un chef, il ne peut pas dire n'importe quoi. Même si j'voulais lui exposer mon point de vue, je n'ai rien de solide à lui proposer. J'ai besoin d'en savoir le plus possible. Exploiter les moindres failles que ces alliances vont soulever, freiner le plus possible ces amitiés ! Ca, ça sera plus utile à tout le monde !

Narh'su et Fuh'ma se jetèrent un regard avant d'approuver tous les deux de la tête et de se tourner vers un Kah'ge encore en train de ruminer.

- On commence par quoi ? demanda Fuh'ma. J'ai besoin d'action et d'amusement, j'accepterais n'importe quel truc tordu de toi tant que c'est distrayant.

Kah'ge les regarda, perplexe : est-ce qu'ils… est-ce qu'ils étaient en train de le croire ? Ou à défaut d'essayer de l'aider à prouver qu'il avait raison ? Que ses idées n'étaient pas tordues ou bizarres… ? Il hésita un moment et devant son silence, Fuh'ma pencha la tête avant de secouer sa main devant son visage comme pour s'assurer qu'il était toujours là. Kah'ge le repoussa, vexé qu'il le croit endormit debout et soupira : où est-ce qu'ils allaient comme ça ? Il n'en savait rien. Mais… si juste pour une fois… rien qu'une fois, il pouvait prouver à Sah'to qu'il n'avait pas que des idées incongrues… alors… alors il acceptait volontiers l'aide de ses camarades.

- Je connais la situation des Gerudos, déclara Kah'ge. Qu'en est-il des Piafs et des Zoras, indépendamment de leur solidarité commune ?

- Aucune idée ! J'vais me renseigner ! déclara Fuh'ma.

- Je m'occupe des Zoras, tu t'occupes des Piafs, déclara Narh'su à l'attention de Fuh'ma.

- Surtout pas d'impairs : on est là incognito, pas de bruit, pas de grabuge, rappela Kah'ge. On ne tue pas, on ne pille pas. On doit impérativement éviter d'attirer l'attention sur nous, surtout pour glaner des infos !

Narh'su posa sa main sur l'épaule de Kah'ge et lui assura de faire tout ce qui était en son pouvoir pour l'aider. Puis il se tourna vers Fuh'ma et les deux se préparèrent à s'en aller. Mais quand le cadet les retint tous les deux, ils penchèrent la tête, surpris : Kah'ge était bien le dernier à essayer de retenir les gens. Surtout dans leur groupe. Mais sentant qu'il tremblait légèrement, ils surent que quelque chose d'autre l'inquiétait.

- La prochaine lune de sang est pour demain ou après-demain, bredouilla Kah'ge.

- Ça ira, répondit doucement Narh'su. Tu as reçu ta marque et tu as versé ton premier sang. Elle sera un peu éprouvante mais tu verras, elle ne sera pas douloureuse.

- Si jamais tu as mal, couvre-toi, répondit Fuh'ma avec tendresse. Cache le plus possible ton corps sous de la terre ou dans la pierre. Je ne saurais pas te dire pourquoi mais si tu t'éloignes de sa lueur, cela devrait aller.

- O-Okay…

A sa stupeur, les deux lui firent une accolade et lui promirent de revenir d'ici une semaine avec ce dont il avait besoin. Ils demandèrent sincèrement à Kah'ge de leur faire confiance et de continuer à rester dans la région de Firone, qu'ils reviendraient très vite le voir. Puis ils disparurent dans un nuage de fumée et de talismans. La nuit était tombée depuis un moment, aussi cela l'étonna de les voir s'en aller aussi vite. Mais il ne chercha pas à les retenir : il sentait qu'ils reviendraient comme promis. Et qu'ils voulaient aussi lui faire confiance en supportant la lune de sang à venir. La première sans personne. Kah'ge angoissait un peu. Mais… s'ils n'étaient pas restés, c'était vraiment parce qu'ils avaient foi en lui.

Le jeune Yiga observa le vide un moment avant de soupirer faiblement : il n'avait à aucun moment fait mention du Héros. Car il en mettrait sa main à couper qu'il était un moteur de motivation et de galvanisation pour tous ces gens en détresse… et que leur mission ne changeait pas : il fallait l'abattre coûte que coûte. Et il n'était toujours pas prêt à assumer ce geste, cet acte. Il le haïssait au fond de lui pour être né Héros et lui Yiga. Mais d'un autre côté, un homme capable d'avoir une telle influence et capable de guider des peuples entiers vers la voie du changement… il l'admirait totalement !

Mais c'était justement pour cela qu'il était dangereux et une nuisance pour le clan. Il allait forcément mettre des bâtons dans les roues de maître Kohga et entraver leur plan pour ramener leur seigneur à la vie. Pour Kah'ge, tout cela était péniblement obscur, il ne savait pas trop ce qu'il devait penser de tout cela. Il se sentait perdu. Oui, servir une cause plus grande lui semblait logique. Mais il avait la sensation que quelque chose… clochait dans ce raisonnement. Sans parvenir à dire ce qui le dérangeait le plus.

Il regarda partout autour de lui, s'assurant de ne pas être surveillé. Puis posa une main sur sa poitrine avant de prier qui voulait bien l'entendre :

- Dites madame, si vous avez réellement guidé le Héros jusque-là, vous pouvez aussi faire en sorte que… qu'il n'arrive rien à ma famille ? J-je sais que j'en demande beaucoup mais… je ne me pardonnerais pas s'il leur arrivait quelque chose…

Seul le silence lui répondit et Kah'ge n'espérait pas grand-chose à dire vrai. C'était juste un énorme hasard que son Héros soit arrivé ici. Il ne devait pas espérer plus. Il s'étira et décida d'aller se coucher pour ce soir. La nuit portait conseil à ce qu'il paraissait. S'il pouvait trouver une solution à son épineux problème.

ooo

Le lendemain, il se retrouva perché sur un des arbres surplombant le bois de Romu, scrutant de loin le Héros et son Piaf. Ils devaient chercher un sanctuaire dans le coin mais Kah'ge, qui avait erré dans le secteur depuis plus longtemps qu'eux, n'avait rien vu de tel dans le coin. Le Piaf chantait en boucle les mêmes vers, comme pour trouver une formule magique qui ferait apparaître le sanctuaire. Kah'ge trouvait tout cela idiot. Mais bon, ils lui avaient prouvé qu'il avait souvent tort de les juger dans ces moments, ayant réussi à faire jaillir du sol déjà deux sanctuaires devant ses yeux… alors bon !

Ils étaient arrivés dans l'après-midi, sans doute parce qu'ils avaient cherché ailleurs avant ou qu'ils avaient fait un détour il ne savait où. Dans tous les cas, ils étaient là à présent. Le Piaf se posa près d'un pont sans nom qui chevauchait le fleuve Faroria alors que le Héros s'éloigna une nouvelle fois. Il le regarda s'enfoncer dans les ruines de l'autre côté de la rive du bois de Romu, à la recherche d'indices qui auraient pu leur échapper. Il froissa un de ses talisman et se hâta de le suivre, toujours à distance, le regardant avancer avec prudence.

Il suivait la presque route qui zigzaguait dans la forêt de Damsel. Il ne s'approcha pas de trop près des campements sur son chemin et préféra suivre un cours d'eau dont Kah'ge ignorait le nom (pas faute d'avoir pourtant essayé de retenir la cartographie du coin sur ordre de son chef !). Le Héros décida d'emprunter ce chemin, marchant le long du fleuve avec prudence. Pas sans raison : la route était peuplée de lezalfos, que ce soit sur les hauteurs comme dans l'eau. Cela ne suffisait pas pour décourager son Héros ! Kah'ge le regarda escalader des falaises abruptes et admira son endurance : lui, il n'aurait jamais la force de tout monter comme ça juste avec ses bras.

Une fois en hauteur, son Héros s'accroupit soudainement et avança avec toute la prudence du monde vers un… lezalfos camouflé. Oh, Kah'ge n'y avait même pas fait attention. Il l'observa s'en approcher tout doucement. Pour ensuite lever son arme et l'abattre sèchement dans son dos. Le tuant sur le coup. Kah'ge siffla d'admiration : il n'était aisé de tuer d'un seul coup ces monstres. Entre leurs écailles et leur peau solide et épaisse, sans parler de leur protection rudimentaire mais néanmoins efficace, frapper le point vital n'était pas évident. Surtout de dos.

Il le suivit tranquillement, remontant ce cours d'eau jusqu'à sa source. Il tomba alors dans une zone que même Kah'ge reconnut sans peine : la source du courage ! La source même que Sah'to lui avait demandé de surveiller ! Pourquoi son Héros était irrémédiablement attiré par ces endroits ?! Il le faisait exprès ! Le souvenir de leur rencontre à la source de la Force était encore vif dans son esprit, il ne voyait pas sa présence dans le coin d'un bon œil ! Il hésita un moment à intervenir : la zone juste avant la source était peuplée ! Principalement des lezalfos pour la plupart perchés et armés d'arcs mais surtout de flèches électriques…

La place était assez vaste et n'offrait pas beaucoup d'endroits où se mettre à l'abri tout en offrant des possibilités de riposte à l'arc. Mais le temps que Kah'ge se décide, son Héros adoré se hâta de trouver un point en hauteur où avoir l'avantage mais pas trop à découvert pour rester hors de portée et surtout caché. Il le vit décocher plusieurs flèches dont certaines à plusieurs mètres de distance ! Frappant juste la plupart du temps et quand il ratait sa cible, cette dernière allait vers l'impact pour se prendre une flèche dans le dos. Une telle aisance sur des combats à distance… Kah'ge trouva cela terrifiant en un sens. Heureusement qu'il n'aurait jamais à lui tourner le dos, il était certain qu'il viserait son cœur même s'il s'enfuyait… !

Finalement le Héros descendit devant la gueule béante d'un Dragon de pierre au fond de laquelle se trouvait ladite source. Kah'ge le regarda engager le combat contre les derniers lezalfos, se débarrassant d'eux assez aisément. Avant qu'il ne fasse face à l'entrée, épée en main. Et qu'un moblin noir ne sorte de l'ombre de l'entrée. Le Yiga dodelina de la tête : ce n'était pas un bokoblins ou un lezalfos. C'était plus solide et surtout plus difficile à atteindre. Leurs grands bras leur donnaient une très longue allonge, sans parler de leur arme, souvent des battes stupidement grandes. Et même au corps à corps, ils étaient capables de donner de puissants coups de pied et repousser leurs assaillants.

Kah'ge assista à une danse ! Il n'y avait pas d'autres mots pour expliquer le curieux ballet de coups, d'esquives et de parades auquel il assista. Le Héros encaissait des coups d'une rare violence sans broncher, à la stupeur et inquiétude du Yiga. Mais il avait remarqué qu'il ne quittait jamais son adversaire des yeux, observant chacun de ses mouvements, de ses déplacements, prenant soin de se cacher derrière son petit bouclier. C'était stupéfiant car si au début il encaissa avec difficulté les coups de batte, au bout d'un moment, il accompagnait certains mouvements. Ce faisant, il déséquilibrait le moblin dans son mouvement, pour porter par la suite plusieurs coups.

Et ce à plusieurs reprises. Il ne portait aucun coup fatal. Mais chacune de ses estocs était placée pour le blesser et entraver ses mouvements. Ainsi, il réduisait drastiquement sa possibilité de faire d'amples et larges mouvements des bras, lui permettant de venir plus souvent au corps à corps. Kah'ge observa silencieusement : ce n'était pas son imagination. C'était… voulu. Le Héros prolongeait délibérément ce combat. Même si son bouclier se brisa, même si son arme était proche aussi de céder… il ne reculait pas. Il avançait toujours plus dans l'espace du monstre. Le dominant. Pas physiquement, car le moblin était immense. Mais psychologiquement.

Ce genre de techniques avait son sens sur les humains. Si le Héros s'était amusé à jouer de la sorte avec lui pendant un combat, cela aurait grandement joué sur son humeur et attitude. Mais les monstres avaient un intellect limité. Il n'agissait pas avec logique et raisonnement mais avec instant et intuition. Ils étaient primaires. Pourquoi… ? Quel était le sens de ce duel que le Héros maîtrisait de mieux en mieux ? Il ne comprenait pas. Et comme le duel se poursuivait quand bien même le moblin était épuisé à cause des efforts qu'il faisait pour essayer de garder son opposant à distance mais également des nombreuses blessures qu'il avait reçues, Kah'ge était profondément perplexe et partagé. N'était-ce pas cruel ?

Au moment où sa pensée se forma, le Héros acheva un moblin à genoux, n'ayant plus la force de combattre ou de lutter, réduit à accepter sa mort avec une haine évidente. Le Yiga n'avait jamais vu un monstre avec une telle animosité. Car même son agonie se fit dans un râle ultime de rage et de colère, comme pour dire qu'il n'oublierait pas. Et pire : qu'il saurait se venger. Cela provoqua un frisson désagréable de malaise et de gêne chez le Yiga qui massa ses bras pour essayer de chasser la curieuse sensation qui s'était glissée dans sous sa peau.

Si tout s'était terminé là, il aurait juste pensé que le Héros était contrarié, comme cela arrivait à toute personne possédant un peu de sentiments. Mais non. Kah'ge le regarda récolter sur le cadavre encore chaud des parties du monstre. Crocs, corne, viscères qu'il abandonna car il avait endommagé cette partie en cherchant à l'extraire. Et ce même si cela teinta sa tenue du sang du monstre. En temps normal, les corps disparaissaient rapidement, rongés par la malice jusqu'à ce que l'âme du monstre ne se dissipe (pour réintégrer ce monde à la lune de sang). C'était un spectacle horrifique. Son expression était si froide, si lisse. Comme s'il n'éprouvait plus rien à cet instant.

Kah'ge le vit soudainement sursauter et se dégager de la carcasse fumante, comme s'il réalisait l'anormalité de la situation. Le Yiga le vit passer ses mains sur son visage, comme pour chasser quelque chose et se diriger vers l'eau afin de se laver au possible du sang sur ses vêtements, ses bras et ses cheveux. Avant de sortir une étrange fiole de son sac. Ce n'était pas une potion de soin. Kah'ge en était certain. La forme ne correspondait pas. Après, c'était peut-être un mélange personnel ?

Non. Quelque chose clochait. Kah'ge sentait au fond de lui que ce truc était un très mauvais signe sans savoir d'où lui venait cette impression. Encore plus quand il le vit l'ouvrir, ses mains tremblant furieusement avant d'en avaler le contenu d'une traite. Il grimaça, comme si le contenu était atroce, serrant ses mains sur le récipient en une sorte de prière silencieusement pour supporter le goût. Kah'ge le vit boire jusqu'à cinq de ces fioles avant d'essayer de boire de l'eau du lac. Avant de marcher vers la source, comme si de rien n'était.

L'espion le regarda s'en aller. Avant de se rendre là où il avait abandonné ces fioles. Il les récupéra, essayant de voir s'il en avait encore. Mais non : d'un, il avait sans doute tout bu et de deux, il avait jeté les fioles dans l'eau. Un geste… trop prudent aux yeux de Kah'ge. Quelque chose n'allait pas. Il serra une des fioles entre ses doigts. Il suivit son Héros, son impression ne faisant que croître dans sa poitrine. Il se campa à l'entrée de la source, assez loin de la statue de la déesse et loin du long couloir qui y menait.

En le voyant à genoux, en train de prier fermement une déesse qui semblait le juger, Kah'ge se demandait ce qu'il pouvait réclamer avec une telle ferveur à Hylia. Il ne croyait pas en cette déesse-là. Cependant, n'avait-elle pas choisi cet Hylien parmi tous les autres ? En un sens le Héros lui appartenait, non ? Cette idée révulsa Kah'ge. Ce n'était clairement pas elle qui l'avait envoyé en Akkala, sauver le Héros de son suicide. Car s'il avait réellement prié devant elle et qu'elle n'avait rien fait pour l'empêcher de faire cette connerie… c'était qu'elle s'en moquait, non ? Était-ce parce que son Héros avait été affecté par la corruption ? Est-ce que la déesse Hylia n'en avait plus rien à faire de lui ?

Si oui, Kah'ge trouva cela pathétique. Abandonner son unique élu parce qu'il faisait de son mieux malgré son état, malgré les épreuves, c'était stupide. Bas. Un sourire mesquin étira ses lèvres : comme quoi, on disait du clan qu'ils étaient les pires raclures d'Hyrule mais personne ne pensait à regarder ce que leur grande déesse chérie faisait. Bah, les gens étaient stupides. Kah'ge ne pouvait pas leur en vouloir. Il se détourna de cette statue, ne voulant pas être sur le chemin quand le Héros allait s'en aller.

Était-ce une provocation de la déesse en personne ? Car au moment où il s'apprêtait à sortir ses talismans, le Héros fit volte-face. Ses yeux bleus se posèrent sur lui et Kah'ge réprima difficilement un frisson. La surprise chassa la colère beaucoup trop vite à son goût quand il identifia sa tenue. Ah. Il n'avait vraiment pas peur des Yigas, n'est-ce pas ? C'était un peu vexant. Mais en le voyant se lever doucement et ne pas porter sa main à son épée, il sut qu'il ne prendrait pas la peine de combattre. Il eut une moue : autant s'en aller alors. La dernière fois, à la source de la Force, cela avait été un bordel monstrueux. Il ne voulait pas revivre à nouveau cette histoire.

Il se recula lentement, lui signifiant son départ et son expression se fit soudainement plus triste. Ah ! Ah non ! Ce n'était pas juste ! Il n'avait pas le droit d'avoir cette expression malheureuse ! Parce qu'il… parce qu'il ne fit plus aucun effort pour partir, se contentant de le regarder sans rien faire, les bras ballants. Même pas en garde pour le menacer. Heureusement que Narh'su et Fuh'ma étaient partis finalement ! Ils se seraient bien payé sa tête s'ils l'avaient vu comme ça. Voyant qu'il ne bougeait pas, le Héros, son Héros sempai eut un timide sourire, comme s'il voulait rire mais qu'il se retenait. Adorable. Mais détestable en même temps !

- T-tu te moques, c'est ça ?! s'énerva Kah'ge bien malgré sa volonté à partir.

Le Héros secoua négativement la tête mais son sourire n'avait pas disparu. A la place il mima le masque que Kah'ge portait. Ce dernier pencha la tête, touchant son masque par réflexe. Quand le Héros indiqua un trait sur son visage, les doigts de Kah'ge touchèrent la fissure qu'il avait récoltée de leur dernière rencontre. Les masques étaient solides mais les réparer n'était pas évident. Encore plus quand il n'avait rien pour colmater ce type de dégâts. Cependant… il comprit que cela trahissait son identité. Le Héros savait que c'était lui. Le même Yiga parmi tout le clan. Celui qui était venu le « sauver ».

Il écrasa sa main sur son visage, dépité alors qu'une certaine honte le prit soudainement, faisant chauffer violemment ses joues : finalement il était pratique ce masque ! Il aurait été bien incapable de masquer son sourire et son air satisfait : lui qui cherchait toujours l'exclusivité avec son Héros sempai, n'avait-il pas créé avec ce dernier quelque chose d'unique ? Cette marque sur son masque, c'était comme si une partie de lui appartenait à son Héros, non ? Cette pensée le faisait trembler de joie et d'exaltation. Vraiment, il aurait bien été incapable de chasser son sourire ! Même avec toute la volonté du monde !

- Pff… devrais-je te tuer en te noyant dans une de ces sources que tu as l'air d'adorer ? Peut-être que tu seras plus sage dans ta prochaine vie si tu te noies vraiment dans celle de la Sagesse…

En voyant son expression amusée Kah'ge roula des yeux. Plus le temps passait, plus il était confus. Il était fascinant, avec une pointe de mystère mais surtout plein de surprises. Il voulait continuer de le regarder mais il commençait à désirer de plus en plus que son Héros le regarde également. S'il se pensait satisfait avec sa haine et sa colère, frissonnant encore de leurs échanges violents par le passé, il… se surprit à vouloir voir son sourire, à voir d'autres facettes de lui qui n'était pas mues par l'opposition de deux ennemis.

Kah'ge froissa le talisman entre ses doigts. Il ne lui serait pas difficile de disparaître, de lui échapper. Mais paradoxalement il était captif, irrémédiablement attiré par sa présence. Sous la bienveillance d'une déesse que le jeune Yiga ne reconnaissait pas comme étant la sienne, il était en train… de commettre un interdit. Il… s'attachait au Héros. Ses promesses de mort étaient de plus en plus difficiles à tenir. Parce qu'il le voulait de plus en plus juste pour lui ! Et lui seul ! Chaque rencontre, chaque échange rendait l'attente de la « prochaine fois » plus pénible mais tellement plus trépidante…

Dans l'immédiat tout lui paraissait possible. Il avait l'impression qu'il pouvait tout avoir s'il tendait juste le bras pour saisir tout ce qu'il désirait. Il devait s'éloigner. Ou le tuer. Il avait le choix. Pourtant il avança vers lui sans toucher à ses serpes. Juste lentement. Son talisman coincé dans sa main sans qu'il ne daigne l'utiliser. Le Héros l'observa silencieusement, toujours ce léger sourire flottant sur ses lèvres. Est-ce qu'il le sondait ? Est-ce qu'il méditait une attaque ? Kah'ge n'en savait rien. Il était juste… captivé. Par quoi, il n'en savait strictement rien.

Ses pieds étaient dans l'eau mais il refusa de s'éloigner davantage du bord. L'eau n'était pas un milieu pratique pour le Yiga qu'il était. Il en avait déjà fait les frais, il ne voulait pas recommencer. Le Héros s'approcha alors mais cela fit monter très violemment la méfiance du Yiga qui glissa ses mains dans son dos. L'autre ne daigna même pas prendre sa menace au sérieux car il tendit simplement son bras. La distance entre eux était à la fois importante et infime. Ils étaient trop loin pour se toucher. Mais assez pour être à la portée de l'arme de l'autre. Ses serpes pouvaient trancher ses bras. Et son épée pouvait trancher sa gorge.

La situation lui parut bizarrement équitable.

- Ça aurait été super cool que tu te réincarnes dans notre camp…

Le Héros écarquilla les yeux, surpris alors que Kah'ge plaqua ses mains sur son masque : qu'est-ce… qu'il racontait, sérieusement ? C'était l'ennemi juré de son seigneur ! Il ne pouvait pas être dans leur camp ! Jamais ! C'était… l'ordre des choses. Sa remarque était profondément débile et alors qu'il le réalisait tout seul, Kah'ge comprit autre chose. Une vérité qui s'imposa soudainement à lui sans qu'il n'explique pourquoi il ne l'avait pas comprise plus tôt : tout ce qu'il désirait, il ne pourrait jamais l'avoir !

Jamais le Héros ne sera rien qu'à lui. Il était né et revenu d'entre les morts pour empêcher le retour de son seigneur. Il avait été choisi par une déesse et sauvé par les Sheikah pour accomplir son rôle. Tout… tout ce qu'il pouvait espérer ou désirer… tout cela ne pourra jamais s'accomplir. Dans cette vie ou dans une autre. Réalisant l'impossibilité de tous ses espoirs les plus fous, Kah'ge se recula, horrifié de ce qu'il venait de réaliser mais aussi de l'énormité qu'il avait profanée.

- Arrête tes signes bizarres ! Je n'y comprends rien ! rugit-il de colère. Je veux pas te comprendre ! Je veux pas savoir… ce que tu as à me dire ! Crève ! Qu'importe la façon, crève donc !

Il froissa ses talismans et disparut avant même que le Héros ne puisse bouger (et ce malgré leur grande proximité). Il décida que pour aujourd'hui, il avait assez déconné et se précipita à travers les bois sans réfléchir. Il devenait fou ! C'était la seule pensée logique qui résonnait dans sa tête. Sinon pourquoi au moment où il avait réalisé que le Héros et lui ne pourraientt JAMAIS être ensemble, à ce moment-là… à cet instant précis, sa grande fée lui avait murmuré alors une solution qu'il refuserait à jamais :

- Rejoins-le.

Rejoindre ? Le Héros ? Faire ce que ce savant fou en Akkala lui avait dit ? De tourner le dos aux siens et retrouver sa place dans ce clan de traîtres ? Abandonner les autres et devenir l'ennemi du seigneur et de maître Kohga ?! C'était tellement ridicule qu'il se mit à rire. Même s'il lui venait l'idée obscure de faire cela, il ne vivrait pas assez longtemps pour le regretter : Sah'to se dépêcherait de lui arracher la tête. Fuh'ma et Narh'su l'aideraient sans doute.

Et même s'il retournait chez les Sheikah, ces derniers n'allaient clairement pas l'accueillir les bras grands ouverts ! Il avait du sang sur les mains. Il n'était pas « comme eux ». Il avait la trahison dans le sang… il avait tourné le dos à la famille royale pour revenir en rampant. Personne ne le prendrait au sérieux ! C'était ridicule. Tellement ridicule qu'il se mit à rire. Sans joie. Juste nerveusement. Pour la énième fois de sa misérable existence, il eut juste la sensation que ce qu'il lui servait de cœur se brisa une nouvelle fois…

Combien de temps il avait couru à l'aveugle ? Il n'en savait rien. Il ne s'était arrêté que quand ses poumons comme son dos furent en feu. Debout sur le pont de Fariore, il leva la tête vers le ciel et pesta faiblement : la lune de sang serait pour ce soir. Et vu son état, s'exposer au pouvoir de son seigneur n'était pas…

Au diable la prudence, pensa-t-il pour lui-même. Son cœur battait stupidement fort, il se sentait fébrile, agité. Loin d'être calme, son sang bouillait littéralement dans ses veines et il peinait à respirer tellement il se sentait excité. C'était comme si une force renouvelée était en train de jaillir des tréfonds de sa personne. Ce n'était pas désagréable mais il ne savait juste pas quoi faire de cette énergie. Il sentait qu'il pouvait tout accomplir ce soir ! Aucune épreuve ne serait trop grande pour sa nouvelle force grandissante !

Mais il savait que ce n'était qu'un état éphémère, qu'une fois la lune accomplie, à minuit pile il perdrait tous ses moyens. Parce qu'il ne savait pas gérer l'influence de son seigneur. Son pouvoir emplissait l'air mais également son être tout entier ! Il aurait dû sans doute chercher un abri. Il refusa. Il refusa d'être davantage faible. D'être le petit dernier, fragile, sans ressources. Il inspira l'air lentement, cherchant à trouver une forme de quiétude dans son malheur.

- Tu n'as pas l'air en forme… tout va bien ?

Le Yiga s'étonna que quelqu'un lui adresse la parole. Il tourna la tête, prêt à rabrouer la personne qui osait lui parler. Mais il n'y avait personne en dehors de lui sur le pont. Il secoua la tête : ah… la lune de sang devait lui donner des hallucinations auditives…

- Tu n'as qu'à descendre sur les branches, juste sous le pont. C'est un piètre abri mais la lune ne te fera pas de mal !

Non, décidément non. La voix était trop réelle et les informations trop claires pour que ce ne soit qu'une simple hallucination. Cependant Kah'ge n'eut pas le loisir de se convaincre de sa fatigue qu'une curieuse créature apparut soudainement devant lui. Il se retint de jurer uniquement par la force d'une volonté extraordinaire. Enfin si cela pouvait l'empêcher d'être stupide, il y aurait longtemps que ça se serait su. Car il ne put empêcher son sursaut ni son bond en arrière, en trouvant cette chose curieuse donc le visage ressemblait à s'y méprendre à une feuille. Sauf que…D'un, c'était un mécanisme de défense que de prendre du recul devant une potentiel menace. De deux, c'est qu'il trouva le moyen d'être trop proche du bord…

- Fait chiiiier !

Il se hâta d'utiliser ses talismans avant de tomber à l'eau et se retrouva de nouveau sur le pont. Il se tourna et regarda l'endroit où il avait vu cette curieuse créature. Mais il ne trouva rien. Son tatouage le lança soudainement, le faisant grimacer de douleur. Il plaqua sa main sur son épaule, essayant de l'atteindre : en vain. Il fixa les planches du pont et remarqua les arbres qui servaient de pilier à la structure. Dans le creux de ces derniers, il pouvait effectivement s'abriter pour quelques heures. C'était rudimentaire mais il n'était pas en état de faire la fine bouche.

Lentement, il se glissa sur le bord du pont et se cacha sous ce dernier. Il se positionna de façon aussi confortable que possible alors qu'il fixait le ciel à travers son plafond de fortune. Le ciel commençait à changer de couleur et les particules de malice commencèrent à virevolter tout autour de lui. L'air se satura lourdement en énergie et Kah'ge ferma les yeux essayant d'endurer aussi bien que possible ce « trop plein ». Quand la lune fût d'un rouge éclatant, ensanglantant plaine et forêt de sa couleur sinistre, le pauvre Yiga était une boule de nerfs hypersensible et à cran.

Il avait la sensation que quelque chose essayait de jaillir de son sang, explosant ses os, lacérant ses chairs. Alors qu'il agonisait du mieux qu'il pouvait, il se répétait en boucle qu'il n'avait pas sa place auprès de ses « potes », de son officier. Quel genre de Yiga il était à souffrir à chaque lune de sang ! Quel genre de Yiga il était pour ne pas se réjouir de l'influence de son seigneur parce qu'elle le faisait atrocement souffrir ! Pour la première fois depuis qu'il était affecté à ce secteur du royaume, il regretta l'abri du repaire. Derrière les murs épais, il ne risquait rien. Et puis il y avait maître Kohga. Il était venu le voir la dernière fois…

Alors qu'il regardait la lune grimper tranquillement dans un ciel dégagé, comme spécialement dépourvu de nuages pour voir sa couleur changer, un puissant courant balaya furieusement le pont qui grinça sous l'effet de la bourrasque. Kah'ge n'était pas en reste, le vent s'engouffrait entre les branches. Surpris, s'agrippa aux branches, afin de ne pas être éjecté, étonné d'un tel courant ascendant.

Un grondement sourd, lourd et régulier comme un orage se fit entendre. Sauf que le ciel était totalement dégagé. Kah'ge se retourna. Et poussa un cri de surprise en tombant nez à nez avec… avec u-un… UN DRAGON ?!

La créature était imposante, longue de plusieurs mètres. Il planait tout autour d'elle une puissance électrique impressionnante et sa magnificence écrasa le pauvre Yiga ! Son simple mouvement déplaçait des courants d'air impressionnants et témoignait de sa puissance. Il savait que les Dragons étaient de ces créatures qui avaient marqués le folklore d'Hyrule. Mais personne n'en avait jamais vu. Un peu comme ces fameuses baleines, disparues depuis.

Le jeune Yiga le contempla, fasciné et stupéfait : là, définitivement, ni Fuh'ma ni Narh'su allaient le croire ! Voir un Dragon ! UN DRAGON ! Il ne se croyait pas lui-même. Il resta en boule sous ce pont, admirant aussi longtemps qu'il lui était permis ce spectacle unique. Il n'était pas près de revoir un dragon de sitôt !

Soudainement son masque se fendit en deux, suivant la fissure qu'il avait reçue du Héros, comme si la pression des vents que déplaçaient cette créature légendaire était telle qu'il n'avait pas résisté. Kah'ge récupéra son masque, surpris et l'observa minutieusement. Génial, il était cassé au-delà de toute réparation ! Il n'avait pas l'habitude de ne pas le porter. Sans ce dernier, loin du repaire, il se sentait stupidement vulnérable. Il soupira faiblement se roula en boule. Il avait tout pour plaire ce soir. Entre la lune de sang, ses hallucinations, un dragon et sa rencontre avec le Héros…

Cette journée avait été beaucoup trop longue. Et emmerdante à en crever. Pourtant alors qu'il cherchait à fuir sa douleur, la seule personne vers qui ses pensées se tournèrent furent son Héros sempai. Car cette lune de sang devait lui peser également…


Plein de choses dans ce chapitre. Mais les Dragons ont souvent été une source d'amusement pour moi. D'un parce que j'ai pourchassé débilement certains d'entre eux en courant depuis le sol en espérant les rattraper. Et aussi parce que des fois je ne les voyais pas et que je suis "tombée" dessus par erreur. Mais surtout, pas tout le monde peut les voir. L'intelligence de Kah'ge peut étonner mais il reste un assassin et un espion. Même s'il est maladroit ou qu'il a un crush sur Link, il possède quand même une certaine intelligence (juste que cela ne se remarque pas toujours XD). J'espère que vous allez continuer à apprécier ces petits Yigas et la suite de mon histoire !