Rachel se réveilla vers dix heures du matin, elle ne travaillait pas le week-end depuis qu'elle avait son enfant. Elle s'appelait Lisa et avait trois ans. C'était une petite fille très éveillée et qui était très vite devenue propre, au grand soulagement de sa mère et de son père. Hans était en permission pour quelques semaines. A peine rentré, la première chose qu'il avait fait, avant même d'embrasser Rachel, fut de prendre sa fille dans ses bras.
Ce fut Hans qui alla réveiller Lisa vers dix heures dix. Lorsqu'elle le vit arriver dans leur chambre, portant la fillette contre lui, Rachel sourit. Elle trouvait qu'il faisait un père merveilleux. Jamais, sur ces trois ans, elle ne l'a vu, dans les rares fois où il était là, montrer le moindre signe, aussi infime soit-il, d'exaspération à propos de sa fille, même quand elle pleurait à deux heures du matin alors qu'il venait à peine de rentrer de la base et que Rachel rentrait d'une journée épuisante de travail. Mais elle souriait aussi car sa fille était la chose la plus précieuse pour elle, plus précieuse que son Hans, et c'était la même chose pour lui. Il lui posa sa fille dans les bras.
« -Dix minutes, dit Hans avec son habituel sourire, après vous vous levez toutes les deux.
-Dix minutes ?! Fit semblant de s'insurger Rachel. On est pas à l'armée !
-Cinq ? Rétorqua Hans en tirant la langue.
-Ok ok dix minutes. »
Rachel fit prendre un bain à sa fille quelques minutes plus tard avant d'aller déjeuner avec elle, Hans ayant déjà déjeuné du fait de ses habitudes. Cependant, il restait toujours à table avec elles.
« -Lisa, annonça Hans à sa fille, il y a Papy Gregor et Mamie Hilde qui viennent aujourd'hui !
-Ouais ! s'exclama la fillette en levant les bras au ciel.
-Quelle heure ? demanda Rachel.
-Quinze heures minimum. »
Rachel s'était toujours bien entendue avec les parents de Hans. Son père était un professeur en école primaire et sa mère une aviatrice à la retraite. C'était elle qui avait transmis l'amour du vol à Hans. Ils étaient tous les deux très gentils et ils considéraient Rachel comme leur propre fille, Hilde, Hildegard de son prénom complet, lui donnant des conseils lors de sa grossesse, notamment sur la gestion des derniers mois. Et puis quand Gregor faisait des spécialités allemandes... Rachel en prenait toujours plusieurs fois tellement c'était délicieux, sous le regard toujours amusé de son beau-père qui n'avait jamais vu quelqu'un autant manger en dehors de son fils. Lors de l'accouchement, Hans étant en mission, c'était eux qui l'avaient soutenue, Hans assistant à l'accouchement par visioconférence. Hilde faisait parfois la baby-sitter pour Lisa lorsqu'elle le pouvait afin de rassurer Rachel qui avait toujours du mal à faire confiance aux nounous et qui leur confiait son enfant à contrecoeur.
Après un déjeuner ponctué par un bol de céréales tombé à cause d'un mouvement de bras un peu trop rapide de Lisa, la petite famille alla se poser devant la télévision et plus précisément des dessins animés pour enfants. En réalité, Lisa regardait, Rachel faisait semblant de regarder mais était en fait plus occupée à reluquer Hans qui, de son côté, lisait un tout nouvel ouvrage sur les avions sans même regarder l'écran.
« -Hans ? l'interpella Rachel.
-C'est lui-même.
-Où est ta prochaine mission ?
-Comme la dernière fois, Moyen-Orient, ça tourne vraiment mal visiblement. »
Elle pinça les lèvres au son des derniers mots de Hans. A chaque fois qu'il partait, elle avait peur qu'il ait un problème là-bas et qu'il soit blessé voire pire. Elle ne voulait pas se l'imaginer, surtout avec leur enfant mais elle ne pouvait pas s'en empêcher et à chaque fois qu'elle le faisait, elle posait sa main gauche sur le petit pendentif que lui avait offert Hans au début de leur relation et qui avait pour symbole une petite pomme de terre. Hans avait trouvé ce pendentif très original et cela avait d'ailleurs donné le surnom de Rachel : meine kleine Kartoffeln, qui signifie ma petite pomme de terre en allemand.
Quelques heures plus tard, Hilde et Gregor arrivèrent. Rachel avait eu du mal à les appeler par leur prénom et non pas par « Madame » et « Monsieur ». Elle leur fit la bise avant que Lisa n'arrive comme une fusée serrer ses grands-parents contre elle. La petite fille serra ses grands parents de ses petits bras. Hilde était une femme de petite taille, son mari était, à l'inverse, plutôt grand. Elle était toujours souriante et survoltée tandis que lui était davantage la force tranquille, celui qui était là pour tempérer, elle était son feu et il était son eau, délicate alchimie qui unissait les parents de Hans. Hilde sortit un paquet de chocolats qu'elle donna à Lisa.
« -Chocolat ? demanda la petite fille de sa voix d'enfant.
-Oui ! répondit sa grand-mère avec un sourire. C'est pour toi. Ne mange pas tout d'un coup !
-Merci ! la remercia Lisa en la serrant contre elle. »
Rachel vit Hans sourire à cette scène. Il trouvait que les enfants constituaient la seule entité naturellement pure. Ils allèrent ensuite s'installer à la table de la salle à manger. Hilde sortit deux magazines qu'elle montra à Hans. Et à partir de ce moment, comme d'habitude, Rachel préféra parler à Gregor car suivre Hans et sa mère dans une conversation portant sur les avions était totalement impossible pour un non-initié. Elle ne pouvait s'empêcher d'admirer Hans qui semblait vraiment prendre du plaisir à cette discussion avec sa mère autour de sa plus grande passion, l'aviation.
« -Vous comprenez ce qu'ils racontent ? demanda Rachel à Gregor.
-Non, et je ne cherche plus à comprendre. C'est super technique ce dont ils parlent. D'ailleurs, je crois que votre fille s'intéresse. »
En effet, Lisa venait de s'installer sur les genoux de Hans, regardant le magazine et semblant écouter la discussion passionnée entre son père et sa grand-mère tout en mangeant le chocolat.
« -On va faire un tour d'avion ? Demanda Hilde.
-Non, répliqua Gregor en appuyant fermement sur le mot, on vous connaît tous les deux, ça va partir en loopings, en vrilles,... et il y a une jeune enfant.
-Oooooh... répondit Hilde en faisant semblant d'être triste. »
Rachel était toujours impressionnée par l'énergie de sa belle-mère et espérait être pareil son âge. En effet, celle-ci était toujours prête à faire quelque chose, surtout si ça impliquait un avion et quelques figures complexes. Elle était également très douée quand il fallait bricoler et réparer des choses. C'était l'opposée total de Gregor qui était beaucoup plus posé, dans la patience, la tranquillité, le calme.
« -Gregor, demanda Rachel, vous n'avez jamais eu peur pour votre femme quand elle décidait de voler ?
-Vous me posez cette question pour Hans, je me trompe ? répondit-il de son habituelle voix calme. Et bien non. Je lui faisais entièrement confiance. Mais en ce qui concerne Hans, il existe une différence plus que notable : c'est que Hans est un militaire qu'il essuie parfois le feu ennemi. Dans le cas de Hilde, le seul risque, c'est une panne. Pour Hans, il y a la panne, mais aussi le fait que son avion puisse être détruit, qu'il puisse être tué lors d'un mouvement au sol,... Là où Hilde volait dans des zones de paix, Hans vole dans des zones de guerre. Dès lors, je ne peux vous répondre que partiellement.
-J'ai peur à chaque fois qu'il part.
-Parce que vous l'aimez, c'est une excellente chose. Pas l'inquiétude mais l'amour évidemment. Mais vous savez, je pense que celui qui s'inquiète le plus, c'est Hans. Parce qu'il doit penser à rester en vie pour vous mais aussi pour ses troupes. Et il doit aussi veiller à ce qu'aucun soldat ne meure. Et lui, il voit les tirs.
-Peut-être...
-Mais ça, je ne peux pas l'affirmer avec exactitude. »
Hans se tourna vers eux.
« -Ca parle de moi ? demanda t-il avec un petit sourire.
-En effet, répondit Gregor, mais ne t'occupe pas. »
Hans se leva, connecta son ordinateur à la télévision et mit le dernier match NBA qu'ils n'avaient pas eu le temps de voir. Ils s'installèrent tous sur le canapé. Ce match opposait l'équipe de préférée de Hans, les Los Angeles Clippers à celle de Rachel, les Detroit Pistons. Rachel et Hans étaient à côté au centre, les parents de Hans chacun d'un côté, Gregor tenant Lisa dans ses bras car les deux amoureux avaient tendance à faire de grands gestes quand ils regardaient. En effet, au bout de quelques minutes, Hans avait déjà le bras tendu vers la télévision.
« -Mais... Mais y a rien ! S'exclama t-il alors que le pivot de son équipe avait limite arraché le bras du pivot adverse sur une fréquence au poste (NDLR : Jouer au poste signifie jouer dos au panier.)
-Pardon ?! Répliqua Rachel sur le même ton. Tu as vu cette faute énorme ?! Et en plus, manque de bol, notre pivot est bon aux lancers francs. »
Au bout de six minutes, les Pistons menaient 15-4. Et sur un nouveau panier marqué par le pivot de cette équipe, Hans s'indigna de nouveau.
« -Mais... Mon dieu ce pivot... Cette défense nulle au poste... soupira Hans en se prenant la tête. »
La petite Lisa rigolait en voyant son père ainsi pris dans le match et faire de grands gestes. Au début du second quart-temps, les Clippers étaient revenus et menaient 30-31. L'arrière des Pistons envoya un parpaing (NDLR : Expression employée lors d'un tir complètement manqué) et ce fut au tour de Rachel de se lever.
« -Mais c'est quoi ce parpaing ?! s'indigna t-elle. Mais t'as appris où à tirer ?! Ta mécanique de tir (NDLR : La façon de tirer) est horrible ! »
Lisa demanda sa maman et Gregor la posa sur les genoux de Rachel. Celle-ci serra sa fille contre elle et la petite Lisa commença à mâchouille le T-Shirt de sa maman. Devant cette scène, Hans coupa le match.
« -Je préfère quand tu peux bouger, c'est plus drôle, dit-il avec un clin d'oeil. »
Devant la fatigue qui commençait à gagner Lisa, les parents de Hans décidèrent qu'il était l'heure de partir. Ils firent la bise à Hans et Rachel avant de prendre Lisa dans leurs bras.
« -Au revoir ! dirent-ils en choeur. »
Après leur départ, Rachel donna son biberon à Lisa qui l'engloutit en deux temps trois mouvements. Un rot plus tard, elle était mise au lit par sa mère. Après lui avoir un dernier bisou, Rachel sortit doucement de la chambre pour rejoindre Hans.
« -Hans, lui chuchota t-elle en se serrant contre lui, promets-moi de faire attention quand tu va repartir.
-Ne t'en fais pas, lui répondit-il en lui déposant un baiser sur le front, comme d'habitude, je ferais attention.
-Je ne veux pas que tu meure...
-Quel hasard, moi non plus je ne veux pas mourir !
-Arrête de te moquer !
-D'accord j'arrête, conclut-il en l'embrassant. »
Elle passa ses bras derrière la tête de son compagnon. Qu'est-ce qu'elle pouvait l'aimer ! Chaque jour plus que la veille et moins que le lendemain. Elle l'aimait plus que tout, elle avait besoin de lui pour vivre. Il était arrivé au cours de sa vie et pourtant elle était avec lui comme s'il était là depuis toujours. Elle passa la nuit blottie contre lui, car il devait partir le lendemain.
