Cela faisait maintenant dix ans que Hans était décédé. Dix ans que Rachel se réveillait chaque matin, avec une immense sensation de vide dans son cœur et dans son lit. Elle restait néanmoins forte pour Lisa, leur fille qui n'avait pas à subir les conséquences de la vie de ses parents, bien que Rachel ne lui avait avoué la vérité quatre ans plus tôt, lorsque celle-ci eut neuf ans. Elle avait employé une version quelque peu édulcorée il était vrai mais assez pour que Lisa comprenne que son père ne reviendrait jamais à la maison.

Au travail, elle faisait aussi illusion bien qu'elle s'était mise en congé durant le mois ayant suivi l'annonce pour, officiellement en tous cas, causes de vacances. Mais à son retour, aucun de ses collègues ne s'était rendu compte d'un quelconque changement. Cependant, elle était totalement brisée à l'intérieur. Elle avait perdu l'homme de sa vie, son protecteur, son confident, le père de son enfant. Ils étaient des âmes sœurs, comme sa mère et son House l'avaient été. Et on lui avait arraché si violemment. Chaque jour elle regrettait son sourire, ses boutades, sa maladresse aussi. Chaque nuit elle regrettait son souffle dans son cou, ses bras qui étaient la meilleure des cachettes, ses lèvres qui donnaient les meilleurs baisers du monde.

Aujourd'hui, elle n'avait aucun cas à traiter et n'ayant pas envie d'aller en consultations, elle décida de faire un tour aux urgences, savait-on jamais. Au bout d'une heure, un brancard arriva à toute vitesse aux urgences. Elle ne prit pas le temps de s'attarder sur le visage de la personne mais son regard se posa sur la prothèse qu'il avait au bras droit.

« -Un type qui s'est interposé dans une bagarre, il a pris des coups. Il saignait et a perdu connaissance, on nous l'a envoyé ici. » lui annonça le brancardier.

« -Nom ?

-Johanes mac Fhirdirh.

-Je ne savais même pas que ce genre de nom de famille existait ». lança-elle. « Bref, emmenez le dans une chambre, je m'en occupe. »

-Bien Docteur Cuddy-House.

Rachel se rendit dans la chambre en question et put enfin voir le visage de l'homme. Quand ses yeux se posèrent dessus, elle eut une exclamation de surprise et lâcha le stylo et le calepin qu'elle tenait à la main. Elle connaissait ce visage à la perfection, même après toutes ces années. Elle détailla chaque évolution du regard, chaque nouvelle ride, chaque marque de la vie.

« -Johanes mac Fhirdirh... » murmura-elle.

Après quelques minutes, l'homme finit par ouvrir les yeux. Lorsque leurs regards se croisèrent, il eut une expression de surprise et tenta de les refermer en toute discrétion. Elle l'agrippa par le col.

« -Johanes mac Fhirdirh hein... ? Ou plutôt Major Hans Friedrich ?! » lui dit-elle d'une voix forte.

Elle n'arrivait pas à y croire. Elle était submergée par de multiples émotions et surtout par la colère. Comment avait-il pu oser faire ça ? Pourquoi ? Que s'était-il passé ? Elle le pensait mort depuis dix ans et là... Il était là devant elle. C'était impossible.

« -Je suis désolé Rachel. » dit-il d'une voix basse. « Mais j'ai une explication pour tout. Je peux te les donner ici. Mais je comprendrais que tu veuilles m'éliminer de ta vie. »

Elle était absolument révoltée devant l'apparent calme qu'affichait Hans. Elle avait l'impression qu'il ne considérait pas la réalité de la situation.

« -Tu es désolé ? TU ES DESOLE ?! » explosa-elle. « MAIS TU TE RENDS COMPTE ?! DIX ANS ! DIX PUTAIN D'ANNEES SANS UNE NOUVELLE NI RIEN ! ET ENCORE... CA AURAIT ETE PLUS SI TU N'AVAIS PAS ATTERRI ICI ! »

Elle avait les larmes aux yeux. Elle lui tourna le dos et posa la main sur la poignée de la porte de la chambre.

« -Attends Rachel. Je vais essayer de tout t'expliquer. Après ça, tu pourras forger ta décision. Et quelle qu'elle soit, je la respecterai. »

Elle vint finalement s'asseoir en face de lui. Dans sa tête se jouaient de multiples scénarios. Elle savait que Hans avait disparu il y a dix ans et qu'il avait perdu un bras vu qu'il avait une prothèse. Mais elle ne savait rien d'autre. Et... L'homme qu'elle regardait n'était plus le Hans dont le regard brillait toujours. Il semblait comme mort à l'intérieur, son regard ne brillait plus, son visage exprimaient une intense fatigue.

« -Je... Je t'écoute. » murmura-elle.

-Bien. Je volais sur une zone de combat avec mon groupe lorsque nous nous fîmes attaquer. Après un certain temps de combat, mon avion fut gravement atteint. Conscient que je n'avais aucune chance, j'ai servi d'appât pour permettre aux autres de s'échapper. Cependant, j'ai réussi à me dégager moi aussi pour aller me crasher un peu plus loin. J'avais réussi à m'éjecter au-dernier moment avant de perdre connaissance mais j'y ai perdu mon bras gauche et ma jambe droite. J'ai été recueilli par des paysans proches de là qui m'ont emmené à l'hôpital. Là-bas, j'ai repris connaissance. Les soignants ont vu que j'étais militaire mais je leur ai demandé de ne rien dire. Et de toute façon, selon eux, j'étais bien trop mal en point pour rentrer directement au pays. »

Rachel avait sa main droite sur sa bouche mais elle lui fit signe de continuer. Elle voulait avoir toutes les informations.

« -Après environ six mois de soins, je suis sorti de l'hôpital toujours avec un bras et une jambe en moins. J'avais une béquille pour me tenir. Je ne me sentais pas encore prêt à rentrer au pays. Et je savais que l'armée finirait par me retrouver alors j'ai décidé de changer de nom. J'ai pris le nom de Johanes mac Fhirdrih, un anagramme de « Major Hans Friedrich ». J'ai réussi à me fondre dans la population. Après deux ans là-bas, j'ai pris la décision de rentrer aux Etats-Unis. La première chose que j'ai fait en arrivant fut de m'expliquer avec l'armée. Cela n'a pas été simple. Mais bref. J'avais bien trop honte de moi et de ce que j'étais devenu alors je leur ai demandé de ne rien te dire. J'ai aussi réussi à avoir des prothèses. En fait, si j'avais honte, ce n'était pas seulement à cause de mon physique. Mais aussi à cause du syndrome de stress post-traumatique que j'avais développé et que j'ai toujours d'ailleurs. J'ai toujours honte. Bref. Et donc je me promenais lorsque j'ai dû séparer une bagarre et j'ai atterri ici. Durant toutes ces années ici, j'ai réussi à négocier avec l'armée pour travailler dans les bureaux. Peur de l'avion. »

Elle fulminait. Tout son explication ne suffisait pas à la faire décolérer. Il avait clairement manqué de confiance en elle pour avoir ainsi honte.

« -As-tu une si mauvaise opinion de moi ? l'interrogea sèchement la jeune femme.

-Pourquoi dis-tu cela ?

-Pour avoir pensé que je ne voudrais plus de toi après cela. Je suis déçue de toi, Hans. Et encore plus de ta volonté de dissimulation à mon égard à celui de notre enfant. As-tu un instant pensé à ce que nous avons pu ressentir ?

-Chaque jour, chaque heure, chaque minute, chaque seconde. Mais c'était le choix le plus sensé. Je suis une bombe à retardement. Mon état psychique est instable par moments, j'ai voulu vous protéger.

-Et j'imagine que nous maintenir dans l'illusion de ta mort était la seule solution ?! dit Rachel d'une voix forte.

-Oui, affirma Hans avec fermeté. Parce que j'ai pensé que tu aurais refait ta vie, cela aurait été le choix le plus rationnel, le plus sensé, le plus logique. »

Elle ne croyait pas à ce qu'elle venait d'entendre. Il lui disait clairement qu'elle aurait dû l'oublier et passer à autre chose. Il n'était plus le Hans Friedrich qu'elle avait connu, amoureux, rieur, joueur. C'était une autre personne. Qu'elle n'aimait pas, qu'elle n'aimait plus.

« -Hans Friedrich est mort pour moi, lui annonça-elle tristement en quittant la pièce.

-Pour moi aussi, chuchota-il une fois qu'elle fut partie. »