Chapitre IX : Mensonge
Journal, entrée 5 :
Après la… découverte qu'en fait mes rêves étaient du serious business, Papi Cain a organisé une réunion avec Tyraël, Willy, Lorath et moi bien sûr. Puisque nous n'avons aucune idée du pourquoi du comment, il a été décidé que j'apprendrais à me protéger sur un plan mental afin que je puisse premièrement différencier mes pensées de celles d'Aidan, deuxièmement que Diablo ne s'aperçoive pas de ma présence dans l'esprit de sa victime favorite et troisièmement que je puisse empêcher Aidan tout comme Diablo d'accéder à ma conscience. Ensuite, si possible, que je puisse contrôler mes allées et venues dans la tête d'Aidan, même si Cain n'est pas sûr que ça soit possible - ça dépend de la raison pour laquelle je vais dans sa tête en premier lieu. Cain a proposé de me donner des livres, mais Tyraël a contré que même le meilleur des bouquins ne m'apprendrait pas ce dont j'ai besoin suffisamment vite.
Du coup, en plus de mes cours de magie avec Willy et Cain et de ceux d'escrime avec Lorath, j'ai maintenant l'apprentissage de sa magie chelou (qu'il appelle la Magie Mentis, ce qui est ridicule puisque "mentis" veut juste dire de l'esprit en latin… C'est comme si je disais "non non, je ne fait pas de la magie de l'eau, je fais de la Magie Aquae s'il vous plaît, un peu de respect !"... et puis est-ce que le latin existe dans Sanctuaire ?!).
Mais ça va. Tyraël est un bon prof. Il est certes un peu déconcerté par mes échecs cuisants, mais il a au moins la gentillesse d'essayer de ne pas le montrer.
Sinon, du côté expérience magique, je peux maintenant faire une aura de glace autour de moi ! Bon, c'est pas tout à fait l'armure super cool de Willy - selon lui la seule chose que je fais c'est "rafraîchir" l'air… petit prétentieux - mais c'est quand même génial.
Et du côté escrime, j'ai réussi à tuer un monstre grâce à ma dague ! Oui, oui, la petite dague toute minable que j'ai forgé grâce à Haedrig ! J'ai réussi à tuer un monstre avec ! En fait, Cain avait besoin d'ingrédients pour refaire le stock de décoctions médicinales, et je l'ai donc accompagné. C'est alors qu'un vers est sorti de nulle part ! Il était énorme, un véritable basilic ! Mais j'ai pu protéger Cain. En faisant appel au bouclier que j'ai appris, à Projectile magique puis ensuite à un bon coup de dague bien placé, j'ai pu achever la bête. J'avais l'impression d'être un superman de la fantasy.
Il a même lâché trois pièces d'or ! Bon, c'est rien face aux millions que Willy a, mais grâce à ces trois pièces j'ai pu m'acheter de nouveaux vêtements - Tyraël m'avait passé quelques anciennes tuniques et pantalons de Léah, mais… ça faisait trop bizarre de les porter, pour être honnête.
Je reposais doucement ma plume sur le bureau de la chambre de Cain. Soufflant sur les dernières lettres, je refermais le carnet puis me rendis dans la bibliothèque des mages, lieu où nous avions convenu de nous retrouver.
Repérant la montagne de livres en vrac criant "Deckard Cain est ici !" je m'installais et saluais Willy qui étudiait avec attention certains livres. Le Nephalem m'offrit un sourire avant de lâcher, désignant le vieillard manifestement plongé dans un récit :
"Cain a… une piste. Pour trouver Lazare.
-Déjà ?! Mais… comment ?"
Cain, qui n'était peut-être pas aussi perdu dans son livre qu'on le pensait, releva ses yeux fatigués sur les miens avant de déclarer lentement, d'une voix sage et méthodique :
"Lazare est perdu dans ces lieux. Je m'en rends compte à chaque instants, mais Sanctuaire a bien changé depuis la tendre époque où Tristram n'était qu'un simple village autour d'une vieille Cathédrale… L'archevêque ne sait plus à qui faire confiance, désormais, et je ne pense pas qu'il se tournera vers ses… précédents alliés démoniaques.
-Pourquoi ?"
Cain eut alors un large sourire.
"Parce que Diablo est vaincu. Les forces des Enfers ont été repoussées. N'importe qui sur Sanctuaire le sait : le Nephalem les a sauvés.
-Mais le Rôdeur…
-Tes rêves nous ont appris qu'Aidan n'est pas en contact avec Lazare… Il vient tout juste d'arriver à Sanctuaire. Mais pour Lazare il est évident que les démons ne sont pas sa meilleure option. Non seulement Diablo est faible car il a été vaincu ces dernières années à trois reprises : tout d'abord par Aidan, puis par un autre héros que j'aurais dû assister et enfin par William mais aussi et surtout parce que même si le Rôdeur se présentait à Lazare, il est peu probable que l'archevêque trouve son compte à lui obéir.
-Pourtant Lazare me semblait bien fanatique vis à vis de Diablo…
-Lazare n'est à la recherche que de son propre intérêt. Et voir Diablo, réduit à un moins que rien dans le corps de celui qui l'a tué une première fois et surtout manipulé et contrôlé par Adria n'est pas profitable pour lui. Lazare veut le pouvoir, et s'il espérait obtenir les faveurs de Diablo au vu de sa position vis à vis de Léoric et d'Aidan, il sait désormais qu'il a perdu toute utilité puisque c'est Adria qui occupe la place de favorite."
J'acquiesçais pensivement. Oui, ce que Cain disait n'était pas dénué de sens… Mais cela ne voulait pas pour autant dire que Lazare était un bisounours inoffensif.
"Du coup… Essaie-t-on de le tuer ?
-Je pense… Je pense que si nous pouvons offrir à Lazare suffisamment de pouvoir, il pourrait nous être utile, déclara Cain d'un ton incertain.
-Il pourrait surtout nous trahir !"
La voix de Willy retentit à travers la bibliothèque silencieuse. Le Nephalem, offrant un sourire gêné, se rassit. Lançant un regard autour de moi, remarquant soudainement l'absence de deux de nos membres, je demandais :
"Où sont Lorath et Tyraël ?
-Partis en mission de reconnaissance. J'ai déjà une ou deux hypothèses sur le lieu où Lazare pourrait se trouver et - même si nous décidons de ne pas en faire un allié - connaître la position de l'archevêque pourrait dans tout les cas se révéler être utile.
-Et pour repérer un archevêque démoniaque vous envoyez un archange déchu encore incertain sur ce qu'être humain signifie ? Sérieusement, Cain ?! Vous auriez pu envoyer Willy, lui au moins on sait qu'il ne risque rien !"
Willy acquiesça chaleureusement à ma suggestion alors que Cain soupira profondément, ses yeux rivés sur ses livres. Le vieil Horadrim se leva, sa calvitie luisant sous la lumière vacillante des bougies. Il commença à marcher puis déclara, pensif :
"William, tu sais que si tu y étais allé, nous aurions retrouvé Lazare mort. Tu manques de… ah… subtilité.
-Parce que Tyraël est l'incarnation de la subtilité, peut-être ?!
-Non, c'est d'ailleurs pour cette raison que Lorath l'accompagne. Tyraël, même s'il n'est pas discret, sait se taire quand cela est nécessaire afin de laisser autrui gérer la situation."
Je haussais un sourcil, ébahie par le leadership de Cain. Il avait su, en quelques mois seulement, déterminer les liens dans le groupe et nos points forts et faiblesses. Mais… plus que du leadership, Cain savait surtout nous faire avancer pas à pas dans la bonne direction, grâce à son intellect, sa compassion, mais aussi sa perspicacité sur le genre humain. Pour un papi au look de moine, c'était impressionnant.
Cain, t'es le véritable héros de cette histoire !
Manifestement convaincu par les justifications de Cain, Willy se replongea dans son livre après avoir grommelé sur les injustices de la vie.
L'Horadrim se rassit, satisfait, puis me tendit un livre en déclarant qu'il pourrait m'intéresser.
Mentis : une nouvelle forme de magie
Je déglutis, soudainement plus intéressée.
Il existe des personnes, en l'enceinte de Sanctuaire, capables d'entrer dans l'esprit des autres. Espèces confondues, on peut retrouver plusieurs motifs similaires : une puissance magique suffisante, un don acquis dès la naissance, ou alors un lien entre les âmes.
La magie mentis est complexe et vu le nombre faible de sujets capables de la performer, très peu d'études sont accessibles. Néanmoins, on peut distinguer deux grandes catégories d'utilisation de la magie mentis : elle est soit acquise grâce à un entraînement rigoureux, soit innée.
Dans le cas où un entraînement est requis, seul les personnes les plus puissantes (comme les Archanges, les Démons Primordiaux ou certains rares humains) peuvent y parvenir après plusieurs dizaines d'années d'entraînement.
Dans le cas où la magie est innée, elle s'accompagne généralement d'un autre don, la plupart du temps lié au mystique, comme par exemple les prophéties. Dans cette configuration, la personne dotée de ce don est capable de s'infiltrer dans l'esprit de quiconque instantanément. Parfois il est nécessaire d'avoir un contact physique.
Il existe cependant, lors de très rares occasions, des liens psychiques n'existant qu'entre deux personnes. Le seul cas de ce type de liens connu du public est celui liant Marie Smith à Sarah Langlais, deux siècles auparavant. Ces deux êtres, pour une raison inexpliquée, pouvaient infiltrer l'esprit de l'autre, généralement par le biais de rêves. De nombreuses études ont été menées à leur sujet, cependant aucune raison valable n'a pu être retenue. L'arrivée de nouveaux cas similaires à celui-ci éclaircira peut-être le mystère.
Je déglutis. Le Rôdeur… Ou, plutôt, Aidan et moi… serions donc liés ainsi…? Un lien inexpliqué entre deux êtres ? Un lien…
Mes yeux s'écarquillèrent, alors que je m'exclamais, me tournant vers Deckard :
"Un lien à double sens ?!"
Cain acquiesça sombrement, ses yeux posés sur les livres autour de lui. Scannant les titres, je frémis en lisant Mentis : Fourberie ou Génie ?, La magie de l'esprit et Mentis, ou comment entrer dans l'esprit de nos amis sur la table en chêne. L'Horadrim était déjà manifestement sur le coup.
"Attendez… Comment ça, un lien à double sens ? demanda Willy d'un regard alarmé.
-Comme je le supposais, de la même manière que Florence peut accéder à l'esprit d'Aidan, il est fort probable que l'inverse soit possible. Cela signifie qu'il est tout à fait possible qu'Aidan soit en cet instant parmi nous."
Le Nephalem grogna en s'affaissant sur son bureau, ses longs cheveux noirs répandus en une auréole ténébreuse autour de lui.
"Vous êtes en train de me dire, maintenant, après bien évidemment qu'on ait bieeeeen fait part de nos plans vis à vis de Lazare - que je n'approuve toujours pas, soyons clairs - qu'Aidan alias le Rôdeur Noir a pu tout à fait nous entendre pour ensuite tout raconter à sa chère Adria sur les rêves si étranges qu'il fait depuis quelques jours ?! Cain, vous êtes… Vous êtes inconscient !
-Non, William. Il est tout à fait possible qu'Aidan ne soit même pas capable d'entrer dans l'esprit de Florence à cause de l'épuisement physique, psychologique et magique qu'entraîne la présence de Diablo en lui. Ensuite, même si tel est le cas, c'est Aidan qui est dans l'esprit de Florence et non Diablo. Enfin… je pense qu'exclure Florence de nos plans pourrait être néfaste à notre cause.
-Pourquoi ?! Le principe de précaution, Cain ! On ne devrait rien lui dire ! Je ne dis pas l'abandonner en casse-croûte aux démons, mais le moins elle en sait, le mieux c'est, non ?"
Je déglutis, observant le visage colérique de Willy, qui de temps à autres me lançait un regard me demandant silencieusement pardon. Je savais bien que Willy avait raison. C'est pourquoi, me tournant vers Cain, je marmonnais :
"La solution serait de me tenir à l'écart. Je vous informe de toutes les découvertes que je fais vis à vis du Rôdeur, et vous… vous faites de votre mieux. S'il faut se battre, je vous aiderais - Aidan peut accéder à ce que je pense, vois et fais, mais il ne peut pas… altérer mes actions. Donc, je pourrais vous aider s'il faut se battre.
-Florence, je le répète : cela serait contre-productif. Je parlerais avec Tyraël à son retour, mais je suis certain qu'il sera de mon avis. Si ma théorie est exacte… Si ma théorie est exacte, on pourra peut-être sauver Aidan."
Willy et moi échangèrent un regard avant que le Nephalem ne parte dans un fou rire. Cain l'observa, un sourcil relevé silencieusement.
"Sauver le Rôdeur ?! Cain, vous êtes sérieux ? Comment vous voulez le sauver ? Il… Il a la pierre d'âme de Diablo plantée entre les deux yeux ! Ce n'est pas possible de le sauver - du moins, pas possible à moins de le tuer.
-Si ma théorie est exacte, William, il est possible de sauver Aidan.
-Mais quelle est cette théorie, Cain ? demandais-je, mes yeux plissés le fixant.
-Elle concerne la cause du lien. Si j'ai raison, alors… Alors Aidan peut être sauvé."
Je déglutis, passant une main dans mes cheveux. Prenant une grande inspiration, tentant à tout prix de ne pas paniquer, je posais mes mains à plat sur la table avant de murmurer :
"Et quelle serait cette cause, Cain ?
-Eh bien, tu viens du futur, Florence, non…?"
Willy et moi échangèrent un regard. Fermant mes yeux, je pris un instant de réflexion : devrais-je considérer révéler la vérité à Deckard, plaçant ainsi ma place dans le groupe sous un regard de doutes et de soupçons dans un cadre où elle est déjà menacée à cause de mon lien vis à vis d'Aidan ? Non, c'était une évidence.
D'un autre côté… Si je ne révélais rien, Willy, à qui j'avais dit la vérité - que je ne venais pas du futur mais bel et bien d'une réalité parallèle - saurait que je mentirais intentionnellement, cachant peut-être par la même occasion des informations primordiales vis à vis de notre réussite, ce qui pourrait le pousser à tout révéler ce qui à terme arriverait au final à encore plus de doutes et de soupçons sur moi.
Je déglutis, tiraillée. Dire la vérité revenait à être sûre de soupçons moyens, mais mentir donnait la possibilité de quelque chose de bien plus grave. Que faire, que faire ?
Quel est ton but, Florence ? me demandais-je tout à coup.
Mes yeux s'écarquillèrent alors que je réalisais que mon but n'était pas tant de sauver Sanctuaire que de venger la mort de ma mère.
C'est à la base pour ça que je suis venue ici, que j'ai sauvé Cain et que je participe à la victoire contre Diablo - tout ça pour venger ma mère, assassinée par Adria !
Certes, au final ça aboutissait à la même conclusion : Adria était avec Diablo et Cain et sa clique sont contre Diablo or les ennemis de mes ennemis sont mes amis.
Mais… le déroulement n'était pas le même. Mon honnêteté, dans le cas présent, affecterait le destin d'Aidan, et la quantité d'informations qui me seraient révélées. Si je dis la vérité, Aidan sera considéré comme une cause perdue et on me retirera de tous les plans. Si je mens, Aidan aura une chance de s'en sortir - aussi minime soit-elle - et je serais impliquée.
Le destin d'Aidan en lui-même n'était pas si important que cela - dans le II, il mourrait dans d'atroces souffrances, à ce stade tout peut être mieux que sa destinée originelle - mais la quantité d'informations que l'on me révélait, elle, l'était. Pour ma vengeance, être informée était capital.
Et je saurais si Aidan parle, puisque je le vois chaque nuits. Je saurais s'il révèle des informations relatives aux plans. Si à un moment, je m'aperçois qu'il nous a trahi…
Eh bien, on planifierait à partir de là. Ce n'est pas un cas qui s'est produit, et ce n'est certainement pas une éventualité que je privilégie, donc je vais plutôt partir du principe qu'elle ne va pas se produire. Et si elle se produit, je m'adapterais.
Je lançais un regard à Willy. Il était le seul inconnu dans l'équation. Sa foi en moi était-elle suffisamment importante pour qu'il agrée à mon mensonge, si c'est mon choix ? Je plissais légèrement mes yeux.
Pour un Nephalem qui a été trahi par Zoltun Kulle et Adria, avoir sa confiance éternelle si rapidement alors que dès le début je me suis présentée à lui comme une menteuse est peu probable.
Je déglutis, mordant ma lèvre. Pas sa foi en moi, donc. Mais… s'il ne me faisait pas confiance, il en aurait déjà parlé. Quelle autre raison pourrait-il avoir ? Son envie de me croire n'est pas suffisante. Par contre…
S'il révèle que je mens, il devra expliquer pourquoi il n'a rien révélé depuis le début. Ça, et il devra le prouver. Aux yeux de Cain, c'est une évidence, je suis plus fiable que Willy car le Nephalem est à ses yeux trop impulsif et pas assez réfléchi - quitte à faire des actes qu'il pourrait regretter plus tard… Alors que moi, ce n'est pas le cas. Toutes mes interventions ont été accueillies par le vieillard comme quelque chose à considérer - sauf les premières car j'étais une inconnue lui disant que le héros local était possédé. Donc, sur parole seule, entre Willy et moi, aux yeux de Cain je gagne.
Tyraël aura tendance à croire Willy par contre, même si l'opinion de Cain a plus de valeur à ses yeux. En somme, si dans son cœur il se méfiera de moi (si Willy parle), son cerveau sera du côté de Cain, et donc de mon côté.
Quant à Lorath, il suivra Tyraël.
De fait… le seul moyen pour que ma place dans le groupe soit réellement altérée, c'est si Willy a une preuve.
Je retins mon sourire en réalisant que Willy n'en avait qu'une : la lettre que je lui avais envoyé. Un plan commença déjà à se former dans mon cerveau alors que je lâchais, me tournant vers Deckard :
"Oui, je viens du futur. Mais vous le savez déjà, ça."
J'ignorais le froncement des sourcils de Willy.
"Oui, oui, mais… À quel point viens-tu du futur ? De combien d'années ?
-Entre un et deux siècles. C'est difficile de dater précisément la période temporelle dans laquelle nous sommes par rapport à mon ancienne, étant donné que les bouleversements que Sanctuaire a vécu dans mon futur nous ont poussé à nous désintéresser de la date."
Willy apparut d'autant plus troublé, ses yeux à la fois réprobateur et confus. Je réalisais alors qu'il se sentait probablement trahi, mais je continuais à l'ignorer.
Cain, d'un autre côté, semblait se réjouir de mes quelques mots : un sourire flottait sur son visage alors qu'il semblait en intense réflexion. Il finit par me demander, ses yeux certes fatigués mais concentrés et à la fois… heureux, presque, de débattre de la question avec moi :
"Je vais faire appel à tes connaissances théoriques et ta logique, Florence. Sommes-nous d'accord que ton futur ne se produira probablement jamais ?
-C'est en effet plus que certain. Nous avons déjà trop chamboulé la ligne temporelle.
-Cependant… tes souvenirs n'ont pas été affectés.
-Pas à ma connaissance, non.
-Cela suggère qu'il y a eu une rupture dans l'espace-temps… Mais… Malgré tout… Le Rôdeur de cette réalité - je parle des deux de façon indifférente, le Rôdeur ayant abouti à la libération de Baal comme celui actuellement dans les rues de la Nouvelle-Tristram - demeure le même que celui de ta réalité, non ?
-Étant donné que le Rôdeur existait avant la rupture temporelle, oui. Pourquoi, Deckard ?"
Le vieillard sourit, un sourire de victoire alors qu'il me révéla, son visage âgé s'illuminant à la perspective, que cela voulait dire que sa théorie était possible.
On resta donc la journée dans la bibliothèque, Deckard en apprenant plus sur la magie mentis, Willy brouillant du noir dans un siège de la bibliothèque, ressassant encore et encore ce qu'il interprétait sans doute comme ma trahison et moi me contentant d'étudier tout ce qui m'intéressait.
Lorsque la fin d'après-midi arriva, je me relevais puis demandais à Willy :
"Dis, où est le veau ?
-Probablement allé brouter devant l'auberge, qu'est-ce que j'en sais ?"
Deckard lança un regard d'incompréhension au Nephalem. Moi, de mon côté, un sourire lumineux sur mes lèvres, je me rendis devant l'auberge, trouvant effectivement le jeune veau se prélassant sous le Soleil doux de l'après-midi, sa tête royale penchée sur l'herbe grasse.
Je m'avançais, oeillant la bête que je considérais comme une véritable nuisance quelques heures plus tôt. L'animal releva sa tête puis la pencha sur le côté en reconnaissance de ma personne, ses yeux noirs semblant happer mon être.
"Dis… Tu manges de tout, toi, non…? murmurais-je pensivement en passant ma main sur le flanc du veau. De l'herbe, de la nourriture, des monstres, des pièces d'or… Même les livres de Cain, si on n'y fait pas attention.
-Meuh ! agréa l'animal."
Je souris, sentant une toute nouvelle affection pour la mascotte naître en moi alors que je demandais d'une voix innocente :
"Dis, tu n'incluerais pas dans cette liste bien étrange les lettres à tout hasard, hmm ?"
Ce fut un jeu d'enfant d'emmener le veau avec moi dans la chambre de Willy - dont j'avais le double des clés, comme tous les membres du groupe en cas d'urgence - puis de trouver la lettre qu'il gardait dans sa table de chevet (je supposais qu'il n'avait en effet aucune raisons de la cacher jusqu'à maintenant) pour ensuite la tendre au veau.
Le bovin renifla dédaigneusement le papier.
"Allez, tu ne vas pas faire ton difficile maintenant, non ? grognais-je d'un ton agacé."
Le veau leva ses yeux noirs sur moi et me fixa longuement, comme s'il savait ce que manger cette lettre impliquait. Je frémis alors que, ses yeux toujours sur moi, il entrouvrit sa gueule pour croquer la lettre et mâcher les mots prouvant ma culpabilité.
Ce veau n'est pas normal, songeais-je alors que je l'observais fester sur les derniers lambeaux de lettre.
Le soir-même, dans ma chambre, je restais sur mon lit l'esprit plein de doutes alors que je songeais à mes actions de la journée : j'avais menti et si mentir en soit ne posait pas de problèmes… Là, ça pouvait jouer un rôle décisif dans la lutte contre les Enfers. Sûrement pas contre Adria, ma cible, mais certainement que dans le grand échiquier se déroulant sur Sanctuaire, ce tout petit mensonge pouvait avoir son importance… Peut-être des gens mourraient à cause de mon mensonge.
Je m'endormis sur cette pensée.
"Adria, ce… ce lieu… Où sommes-nous ?!"
La veille, nous étions arrivé dans l'endroit relié au portail de Tristram - portail qui, d'ailleurs, disparu lors de notre arrivée. Et c'est là que nous avons appris que… que nous étions…
Je fermais mes yeux. Que nous étions à la Nouvelle-Tristram.
Adria ne m'a, étrangement, que peu semblée surprise. Elle était, au contraire, plus que calme et ça, c'était en soit effrayant. Comment pouvait-elle rester de marbre face à l'existence d'une Nouvelle-Tristram ?!
Comment peut-elle ignorer mes ordres et venir gambader ici alors que mon frère est à l'Est ?!
Je frémis en entendant la voix de Diablo rugir en moi. Je commençais… Oui, je commençais à pouvoir distinguer nos consciences. Du moins, c'était ce que je pensais.
J'étais si faible et si épuisé que je ne savais même plus si je pouvais croire mes propres pensées… Il était plus que probable que Diablo me menait par le bout du nez et que je ne pouvais distinguer ses pensées comme siennes que lorsque celui-ci ne souhaitait pas me les cacher…
D'ailleurs, peut-être que ces pensées étaient celles de Diablo. Peut-être qu'en cet instant, c'est Diablo qui me parle… Me parle… Suis-je ne serait-ce que réel, désormais ? Aidan, le prince victorieux du Seigneur des Enfers est-il encore vivant ? Peut-être que je ne suis plus qu'un écho de ce qu'il était… Peut-être que Diablo veut me faire penser cela…
Je ne le savais plus. Et, pour être honnête, je n'en avais cure. Adria avait raison : jamais je ne pourrais me débarrasser de Diablo. Autant me faire à l'idée de ma chute éventuelle.
Ce que je pouvais faire, par contre, c'était lutter. Lutter autant que possible. Car à chaque secondes que je garde Diablo en moi, je sauve des vies. Je sauve Adria.
Je ne peux plus me battre pour savoir si ce que je pense est instillé par Diablo ou non. Je suis trop faible pour mener des combats inutiles. La seule chose que je peux accomplir, c'est m'accrocher à Adria, m'accrocher à ce qui est bien. Je sais que je ne dois tuer personne, je sais que je dois empêcher Diablo de tuer quiconque, et je sais encore que j'ai la force de pouvoir tenir. Pour combien de temps… je ne saurais le dire.
"Nous sommes, semblerait-il, dans des ruines, Aidan."
Je relevais mon regard sur Adria, une rage brute m'envahissant :
"Oui, je le sais sorcière, j'ai des yeux ! Ma question était : où sommes-nous ?"
Adria m'observa, ses faux cheveux blonds encadrant son visage alors qu'elle pencha légèrement sa tête. Elle demeura silencieuse un instant, un instant de trop peut-être, avant de murmurer pensivement :
"Diablo prend le pas sur ta raison, Aidan…
-L'idée ne semble pas t'affoler, devrais-je m'inquiéter ?
-Je ne sais pas… le dois-tu ?"
La lueur qui flottait dans le regard de la sorcière était calculatrice. Elle semblait manifestement absorbée par son analyse de moi, de mes réactions, d'à quel point j'étais Aidan et à quel point j'étais Diablo et… et je…
Et qu'est-ce qu'elle compte en faire, bordel ?!
Je sentis un flot de rage m'envahir alors que je poussais un hurlement, ma voix démoniaque se répercutant sur les vieilles ruines nous entourant alors que ma rage s'intensifia et que je tentais d'y résister, mes bras tremblant.
Laisse moi sortir Aidan, nous voulons la même chose : la vérité !
"Non…! gémis-je alors que je me raccrochais à l'idée que je voulais le bien."
La vérité, je l'avais perdue dès l'instant lors duquel je me suis enfoncé la pierre d'âmes.
Réussisant pour la énième fois à repousser Diablo, je m'effondrais au sol, mon épée claquant dans un tintement les dalles de pierre.
Mes yeux s'entrouvrirent alors que je remarquais qu'elle était dans ma main. Je n'avais même pas remarqué que je l'avais prise.
Que Diablo l'avait prise.
Quelle importance ? Que ce soit lui ou que ce soit moi, les faits étaient là : mon épée demeurait, brillante, entre mes mains. Rien n'avait de l'importance. La seule chose qui restait, la seule chose qui comptait, c'était résister.
"Aidan ? demanda Adria
-Oui, je… Oui, c'est moi. murmurais-je en m'interrogeant sur la notion de moi.
-Tu as eu une absence… Diablo ?
-Oui…"
Je me relevais, époussetant d'un air hagard ma cape noire, avant de marmonner, mes yeux portant sans aucun doutes une lueur rougeâtre :
"Tes paroles l'ont énervé, Adria. Il voulait… je pense qu'il voulait te tuer.
-Tu l'as retenu.
-...Oui, je l'ai retenu. Avais-je raison de le faire, cependant ?"
La sorcière m'observa quelques instants.
"Je ne sais pas. Quel est ton avis sur la question, Aidan ? Devrais-tu le laisser me tuer, la prochaine fois ? Devrais-tu… essayer de me tuer de tes propres mains ?
-Mon avis est que, peu importe tes motivations, tu m'es nécessaire à ce stade, Adria. Ce qui m'inquiète… C'est que tu sembles nous être nécessaire."
La sorcière ne répondit que par un acquiescement qui me laissa étrangement de marbre. Je me demandais si mon affrontement avec Diablo avait aspiré tout sentiments d'amour que j'aurais pu avoir vis à vis d'Adria. Ne demeurait… qu'une froide méfiance.
"Où sommes-nous, Adria ? demandai-je à nouveau.
-Dans des ruines, Aidan."
Je lâchais un grognement, ma main se portant instinctivement à mon épée alors que je redemandais, mes yeux animés d'une lueur démoniaque :
"Où sommes-nous, Adria ?"
La sorcière m'observa, une lueur que je ne saurais qualifier dans ses yeux. J'étais trop épuisé pour la définir. De toute façon, elle n'avait pas d'importance.
Rien n'avait d'importance. Juste ma lutte contre Diablo, et le fait que je gagne contre lui, en sauvant des vies. Seul ce point avait de l'importance.
"Dans les vestiges de Tristram, dévastée par celui que l'on nomme le Rôdeur Noir… Maître."
Je ne posais aucune autre question, ne l'interrogeant pas sur comment elle avait pu acquérir ce savoir. Je ne lui demandais pas non plus de corriger le titre qu'elle m'avait donné, qu'elle avait sans doute attribué à Diablo par ailleurs. L'annonce de sa trahison ne laissa qu'un vide froid dans mon cœur, s'il m'en restait un.
Après tout, comment aurais-je pu avoir un cœur quand le titre qu'elle murmurait avec révérence à l'encontre de Diablo ne faisait que me remplir d'une sensation que… que j'étais à ma juste place ?
Note de l'auteur :
Youhou, chapitre 9 fini et pooooosté ! Niveau écriture je viens tout juste de finir le ch9, donc je n'ai pas commencé le chapitre suivant, mais... j'ai déjà une bonne idée de comment va se finir l'histoire bwahahahahah ! J'espère que ce chapitre vous a plu. Je pense (je pense) faire un chapitre peut-être un poil plus léger en terme de "c'est la merde, Sanctuaire est en péril" pour la prochaine fois. Je pense d'ailleurs que je vais m'éclater à écrire le personnage de Lazare, si ça part comme j'ai envie que ça parte. Sur ce, chers lecteurs, à la prochaine !
Waouh. Ce chapitre est sans doute le plus long depuis le début ainsi que l'un de ceux les plus vites postés *sautille de joie*
