Chapitre XV : Tyraël

Cette fois-ci, je n'étais pas dans la salle du trône. Non, je le sentais quelque part au fond de moi, mais pour cette nuit, Diablo voulait que je vois.

Nous étions dans une salle sombre, que je reconnaissais cependant comme étant l'une des nombreuses pièces de la Cathédrale. Je frémis intérieurement alors que mes yeux - les yeux du Rôdeur - se posèrent sur la silhouette de Tyraël, apparaissant comme frêle et sans défenses sans son armure, restreint par des liens d'origine indubitablement démoniaque.

"Diablo, pourquoi ? demandai-je en pensées au démon qui se contenta de ricaner.

-Florence, enfin te voilà… J'avais eu peur un instant que tu ne viennes pas.

-J'ai été… retardée.

-Je n'en doute pas, déclara le démon en usant de sa voix rauque déshumanisée."

Je frémis en réalisant que je n'entendais pas les pensées d'Aidan. Était-il mort ? Était-il si faible qu'il ne pouvait pas parler ? Était-il si blasé que laisser Diablo torturer un ange n'était pour lui plus un problème ?

Face à moi, Tyraël ouvrit lentement ses yeux, semblant déboussolé un instant. Finalement, son regard se posa avec haine sur celui du Rôdeur noir alors qu'il cracha, sa voix grave et pourtant digne malgré la situation :

"Diablo, Seigneur de la Terreur…

-Tyraël, Archange de la Justice… ou plutôt, ancien Archange de la Justice… Lorsque Florence m'a informé de ta chute, j'ai eu du mal à y croire et pourtant te voilà, faible, dans une chair de mortel, me fixant avec ces yeux pathétiques si expressifs… Tu me déçois, mon cher ennemi.

-C'est dans ce corps périssable que j'ai participé à ta destruction une première fois et ce ne sera probablement pas la dernière.

-Tu m'as l'air bien optimiste, pour un ange à la merci du Seigneur de la Terreur…"

Tyraël ne répondit rien, ses yeux sans aucun doutes posés sur le visage défiguré du Rôdeur. Je déglutis, m'apprêtant silencieusement à assister à la mort de celui que j'avais appris à voir comme un ami, espérant intérieurement que Diablo irait vite.

Mais cela aurait été un châtiment vain aux yeux du démon face à celui qui fut responsable de sa mise en cage.

"Mais, mais, tu as peut-être une chance d'obtenir ton salut, Tyraël.

-Si tu veux que je te rejoigne, sache que jamais je ne…"

Diablo s'avança, portant la main d'Aidan au cou de l'Archange, serrant suffisamment fort pour lui couper le souffle. Je déglutis, maudissant intérieurement le lien psychique alors que je sentais sa main comme étant la mienne, son plaisir comme étant le mien, sa rage s'entremêlant à la mienne.

Garde la tête froide ! Mon objectif est de séparer ma conscience de la sienne, en aucun cas de fusionner avec lui !

Sentant ma colère s'apaiser brièvement, j'entendis la voix froide et dénuée de chaleur ou même de l'amusement si caractéristique du Seigneur de la Terreur murmurer à l'oreille de son ennemi :

"Ne m'interromps pas. Nous avons de la compagnie, Tyraël, et il est hors de question que je gaspille nos précieuses minutes à cause de tes commentaires vides d'intérêts. Suis-je clair ?

-Florence… est là ? parvint à demander l'ange une fois sa gorge relâchée.

-Oui, l'humaine est en notre compagnie. Elle est bien silencieuse, d'ailleurs, contrairement à nos rencontres habituelles… Peut-être que si je lui donnais la possibilité de te parler elle s'ouvrirait un peu.

-Diablo, pourquoi tu ferais ça ? Quel est ton intérêt dans cette histoire ?!

-Mes motivations sont miennes, Florence, je pensais te l'avoir déjà dit ! Maintenant, parle, je t'en prie."

Ce fut avec surprise que je sentis la présence de Diablo s'évanouir partiellement. Bougeant les yeux du Rôdeur, déglutissant avec sa gorge, crispant sa main, je murmurais en utilisant sa voix, celle-ci semblant plus apaisée et humaine comparée aux interventions du démon :

"Tyraël…"

Que pouvais-je lui dire ? Que pouvaient être les dernières paroles amicales qu'il entendrait de sa longue vie ? Lui dire qu'il ne serait jamais oublié ? Mais Tyraël n'avait jamais recherché la reconnaissance. Lui dire que nous l'aimons tous ? Même si c'était la vérité, ça semblait impersonnel pour des dernières paroles.

Finalement, j'optais pour :

"Tu n'es pas seul… et Justice sera faite."

Il ne m'offrit aucun sourire, aucun signe de reconnaissance. Juste le vide. Mais je ne lui en voulais pas, je savais que le moindre signe d'émotions qu'il donnerait à Diablo ne serait qu'une source de tourments supplémentaire.

Mes mots prononcés, Diablo reprit le contrôle du corps d'Aidan, étirant ses lèvres fines en un large sourire alors qu'il déclara, sa rage vis à vis de l'Archange bouillonnante :

"Comme je disais, donc… Tu as un moyen d'obtenir la vie sauve, Tyraël et ce moyen n'est pas ton allégeance. Non seulement jamais je ne t'offrirais ce déshonneur, mais t'avoir comme serviteur, même si amusant, se révélerait probablement être un enfer autant pour moi que pour toi. Voilà pourquoi je t'offre un autre moyen de t'en sortir vivant. Un moyen qui, en réalité, risque d'être assez instructif pour nous tous. Il suffit, à dire vrai, que tu répondes à une seule question, Tyraël. Avec honnêteté, bien sûr. Mais à moins que ton corps de mortel ne t'ait enseigné le mensonge et la traîtrise, je suppose que cela ne sera pas un problème, n'est-ce pas ?"

Bon sang, mais qu'est-ce que Diablo fout ?! Il est devenu complètement dingue ! Même dans les jeux il n'était pas à ce point dérangé… Certes, il était sadique, mais il y avait une logique à ses actions…

Il devait y en avoir une ici aussi, il devait y avoir une logique quelconque… mais laquelle ?

"Ma question, Tyraël, est de savoir si tu penses que notre chère Florence, le moment venu, se battra de ton côté ou bien du mien."

...Quoi ?

La question permettant de libérer Tyraël, de le sauver de la mort serait… ça ?

Mais… Diablo était-il en train de mentir ? Était-il en train de… de planifier de tuer Tyraël peu importe sa réponse ?

Si je pouvais déglutir, je le ferais sans hésitation.

"Diablo… puis-je savoir où est le Prince Aidan ? murmura l'Archange d'un regard sombre.

-Je me demandais quand est-ce que tu poserais la question, Tyraël. L'humain… est mourant. Il est enfermé dans son propre esprit, isolé de tout, incapable de nous voir ou de nous entendre."

Sous mes yeux confus, les épaules de Tyraël s'affaissèrent un peu plus. Il murmura, sa voix au bord des larmes :

"Dis-tu la vérité, Diablo ? Nous sommes-nous aveuglés à ce point ?

-Même si je mentais, tu sais très bien que tu avais déjà la réponse que tu cherchais, Tyraël… ricana le démon."

Face à l'absence de réponses à la question de Diablo, absence qui commençait de plus en plus à m'enrager - comment Tyraël pouvait-il douter de mes allégeances ?! Certes, j'en étais moi-même incertaine, mais je n'ai donné que des signaux de soutien à l'Archange déchu ! - Diablo s'avança, relevant la tête de son ennemi, les yeux sombres de Tyraël reflétant le visage inhumain du démon alors que le Seigneur de la Terreur ricana :

"Alors, Tyraël… Le moment venu, de quel côté Florence se battra selon toi ? Celui des humains ou bien celui des démons ?"

L'Archange trembla de tout ses membres, et je sentis chaque mouvements contre la peau du Rôdeur comme si c'était la mienne.

Au bout de quelques instants de cet échange de regard, l'Archange de la Justice murmura, sa voix semblant déjà partie au loin alors que ses épaules s'affaissèrent en un signe ultime de défaite :

"Tue moi."

Pourquoi il ne répond pas, pourquoi est-ce qu'il ne répond pas ?! Tyraël, tu sais bien de quel côté je me bats ! Ou du moins, de quel côté je pencherais si Adria était morte ! Je suis une humaine, pourquoi diable…

Mes supplications internes ne furent cependant pas entendues alors que Diablo, ricanant, prit l'épée de Tyraël, El'Druin. Usant de sa magie démoniaque, je sentis la puissance du Seigneur des Enfers corrompre l'épée, le halo de lumière se transformant en une aura ténébreuse, faisant de l'épée de la Justice…

"L'épée de l'Injustice… Une arme adaptée pour mettre fin à tes jours, Tyraël…"

Alors que l'Archange déchu pleurait, ne retenant à présent plus les sanglots qui le traversaient, Diablo enfonça à l'aide de sa main la lame dans le torse de l'Archange.

Je ressentais sa pression sur le pommeau comme si je l'exerçais, les giclées de sang chaud sur la peau du Rôdeur comme si elle était la mienne, la vie quittant les yeux de mon ami sous un regard me semblant mien.

Je poussais un cri de rage, la voix du Rô…

Diablo m'a donné le contrôle !

Retenant mes larmes, tentant désespérément de le sauver, je retirais la lame de l'Injustice, tentant d'arrêter le saignement, suppliant du regard l'Archange de m'aider à le sauver.

Tyraël m'observa, esquissant un léger sourire avant de murmurer :

"J'ai vécu ma vie en héros mais c'est en lâche que je meurs…

-Non, Tyraël, dis moi comment te soigner, un sort, n'importe quoi, quel-

-Prouve moi que j'ai eu tort, Florence… Prouve nous que nous avons tous eu tort."

Mais de quoi parlait-il, bordel ?!

Sous mes yeux humides et impuissants, je vis le corps de Tyraël rendre son dernier soupir.

La salle obscure de la Cathédrale s'effaça sous mes yeux alors que je me tenais face au trône d'obsidienne, les larmes coulant le long de mes joues sans retenue.

La silhouette de Diablo ricana, le son formant un écho dans mes oreilles :

"Florence… N'est-ce pas amusant, de voir que même ton cher et juste ami Tyraël n'est pas sûr de tes allégeances…?"

Il se leva, s'arrêtant face à moi, ses griffes caressant dans un geste presque tendre ma joue.

"J'en viens à me demander ce que tu ressens en cet instant…

-De la rage, Diablo.

-Oh, vraiment ? Pas même de la tristesse pour la mort de ton précieux Archange ?

-...Non. En refusant de répondre, en refusant de me faire confiance, il a signé son arrêt de mort. Je peux comprendre son geste, je ne lui en veux pas, mais je n'éprouve aucune tristesse face à sa mort. Si tu comptais tenir ta parole…

-L'intérêt de ce manège était que j'étais sincère, Florence.

-...alors cela relevait plus du suicide que du meurtre. J'éprouve même du mal à t'en vouloir de l'avoir tué.

-...L'aurais-tu tué si tu le pouvais ?"

Il me fallut quelques instants de réflexion.

"Non. Malgré ses soupçons, il ne m'aurait pas trahi.

-Contrairement à Deckard Cain…

-Cain pensait bien faire, ses agissements me blessent, mais son intention était bonne. Je ne le tuerais pas tant qu'il ne s'en prendra pas à moi.

-Intéressant… ricana le démon. Mais dis-moi, envers qui éprouves-tu de la rage, de fait ?

-Envers toi !"

Diablo laissa libre cours à son rire qui résonna à travers la salle. Me retenant d'utiliser ma magie démoniaque, tentant à tout prix de me contrôler et de garder la tête froide, je poursuivis :

"La question que tu as posé à Tyraël n'était pas innocente, son absence de réponses non plus alors que Cain lui-même a arrêté de remettre en question ma place et je sais, je sais juste que…

-Que quoi, humaine ?

-Que Lazare aussi me cache quelque chose ! hurlais-je en projetant une traînée de flammes."

Diablo, trop près pour l'esquiver, se la reçut de plein fouet. Il lâcha un grognement, se relevant avec une lenteur peut-être imaginée avant de se soigner.

"Ma pauvre Florence… Tout le monde semble se jouer de toi.

-Tu fais partie de ce "tout le monde", Diablo !

-Certes, mais je suis un démon et le Seigneur de la Terreur alors que tu n'es qu'une humaine !"

Je déglutis, fatiguée de tout ces complots autour de moi. J'avais envie que ça s'arrête.

"Diablo, j'estime avoir assez espionné pour toi. J'ai assez perdu dans ce conflit qui à la base n'est pas le mien. J'en ai juste marre. Nous avions un accord, des informations contre la mort d'Adria, je t'ai donné les informations, quand te chargeras-tu d'Adria ?!

-Tu n'es donc pas curieuse, Florence ?

-Je le serais si tu n'arrêtais pas de relayer à plus tard ma vengeance, Diablo ! Je vis pour tuer Adria, je respire pour voir son souffle s'arrêter, mon cœur bat pour que son sang quitte ses veines !

-Je tiens toujours parole, Florence… Voici la preuve."

La salle au trône d'obsidienne disparut une nouvelle fois, pour laisser place à la salle de la Cathédrale. Diablo, maîtrisant le corps d'Aidan, passa à travers diverses portes pour finalement s'arrêter devant l'une d'elles, que je reconnus comme étant celle menant à sa cage.

"De la même manière que la sorcière a espéré m'enfermer en me contrôlant lors de mon moment de faiblesse, je lui ai rendu la courtoisie en attendant ton arrivée.

-Mon arrivée ? Tu refusais que je vienne !

-Tout vient à point à qui sait attendre, Florence… L'Archange mort, ma vengeance accomplie, je veux bien indulger la tienne.

-La nôtre, Diablo. Tu veux sa mort tout autant que moi."

Alors que le rêve commença à se dissiper, j'entendis Diablo ricaner :

"Plus que sa mort, je suis impatient d'en voir les conséquences…"

Note de l'auteur :

Et c'est tout pour ce chapitre XV, à mercredi pour le XVI et samedi pour l'épilogue ! Je semble (je dis bien SEMBLE) vouloir me lancer dans une suite. J'ai quelques idées. Et j'ai commencé à l'écrire. On verra où ça nous mène, je ne suis pas sûre de pouvoir la finir.

Ce qui est sûr c'est que, suite ou non, l'histoire se suffit à elle-même et que l'écriture est finie (après si je fais une partie deux ou non, ça, c'est autre chose).

A la prochaine !