Je poste le deuxième chapitre assez vite pour que vous ayez une idée plus précise de la fanfiction ... Voilà bonne lecture !


Chapitre 2 : Dylan Blackraven.

-Un sou pour tes pensées.

Je levai des yeux agacés sur la fille qui se me surplombait. Dylan Blackraven, que je pouvais surnommer « mon ombre », tant elle me suivait, m'observait de ses yeux verts et rieurs. Des cheveux d'un noir de jais s'échappaient de son bonnet et bouclaient sur sa nuque et ses épaules. Je grommelai quelque chose d'incompréhensible et plongeai le nez dans ma moto, qui se refusait à démarrer. Dylan resta à m'attendre, assise sagement sur le banc. Cette fille trainait à Denver d'aussi loin que je me souvienne, et avait une fâcheuse tendance à toujours me trouver, ce qui m'agaçait prodigieusement. De ce que je savais, elle avait passé son enfance dans une réserve amérindienne Ute* dans les montagnes du Colorado et avait emménagé à Denver il y a quelques années, pour une raison inconnue. Depuis, elle me suivait presque contre mon ombre. Où que je sois, elle me trouvait. Parfois, elle me suivait sans rien dire et je tolérais sa présence. Parfois elle tentait de me parler et c'était insupportable. Comme maintenant.

-Tu vas à la fac, maintenant ? marmonnai-je en me redressant, les mains couvertes de crasses.

-Oh bien sûr que non, je n'ai même pas mon diplôme, sourit Dylan avec tranquillité. Je venais juste te dire bonjour.

-Comme d'habitude, raillai-je en levant les yeux au ciel. Le coup de la dernière fois ne t'a pas suffit ?

Dylan dressa un sourcil, et ses yeux verts s'assombrirent considérablement. La dernière fois qu'elle m'avait suivi de la sorte, Connor et moi avions engagés une partie de cache-cache dans tout Denver, partie que nous avions finis par gagner. Mais rien n'y faisait. Dylan me retrouvait toujours. Je l'avais même surpris une fois dans les escaliers de secours qui bordaient ma fenêtre de chambre et j'avais failli avoir un arrêt cardiaque. J'ignorais la raison d'un tel acharnement. La seule chose qu'elle me disait pour se justifier, c'était qu'elle m'aimait bien – et pourtant je n'avais rien fait pour me faire aimer d'elle.

-Tu es revenu pour de bon ? s'enquit-t-elle, ses doigts traçant des ronds sur le siège de ma moto.

Elle ignorait ma dernière question. Très bien. Ça lui arrivait souvent et c'était ce qui m'agaçait chez elle : elle ne répondait qu'aux questions qui l'arrangeait.

-Oui. Ma mère avait besoin de moi.

-Et ton frère ?

-Rester avec notre père. Tu as fini ?

Aux yeux du monde à Denver, nous faisions croire que nous allions à New-York pour vivre ou rendre visite à notre père. Ce n'était pas tout à fait un mensonge, sans être la vérité. Dylan ne fut pas vexé par mon ton sec et elle pencha la tête, intriguée.

-Vous vous êtes séparés ? Vraiment ?

-Dylan …, soupirai-je en secouant la tête. Retourne chez toi, ça ne te concerne pas.

-Tu as besoin d'aide pour ta moto ?

-Je doute que tu t'y connaisses en mécanique, raillai-je avec un demi-sourire.

Dylan haussa les épaules et examina la vieille bécane avec une grimace. Malgré moi, je l'observai à la dérobée. Avec son teint olivâtre et ses incroyables yeux verts, elle pouvait paraître jolie, mais sa tenue – un jean usé, un tee-shirt informe et beaucoup trop grand pour elle et une veste en cuire rapiécée – pouvait lui enlever tout attrait. Elle tripotait un collier, un simple lacet de cuire avec un mini-capteur de rêve orné de plume entre ses doigts. Je tapais du pied avec agacement et un frémissement du coté de mes talons m'indiqua que les ailes qui se trouvaient de part et d'autres de la chaussure mourraient d'envie de se déployer. Dylan finit par se redresser avec un sourire d'excuse.

-C'est vrai, je n'y connais rien. Mais j'ai un ami dans LoDo qui s'y connaît pas mal en mécanique. Je peux l'appeler si tu veux.

-Je vais m'en sortir, refusai-je, ne voulant rien de la part de Dylan. Merci quand même.

Elle haussa les épaules, l'air de rien. Elle n'était pas très grande de base, mais dans cet étrange accoutrement, elle paraissait minuscule. Je traficotai encore quelques rouages dans ma moto et finis par réussir à la faire démarrer, sous l'œil encombrant de Dylan, qui se refusait à partir. Le rugissement du moteur fut un véritable soulagement pour moi, car cela voulait dire que je n'avais pas à réparer ma bécane, et que je pourrais enfin m'éloigner de la petite Dylan. J'empoignai mon casque d'une main et refermai mon blouson de l'autre. Je m'efforçai de sourire à Dylan.

-Sympa de te revoir mais je dois y aller.

-Ça doit te fendre le cœur, se moqua-t-elle à son tour. Tu diras bonjour à ta mère de ma part.

-Je n'y manquerais pas.

Car c'était peut-être le pire de la situation. Tout le monde connaissait Dylan, dans le quartier, et à part me suivre partout, elle n'avait rien de désagréable. Elle faisait même pitié, comme un petit chiot égaré. Ma mère s'était prise d'affection pour elle et m'avait fait promettre d'être gentil avec elle (« après tout vous avez le même âge, et elle n'a personne la pauvre petite ». Merci maman, mais je suis déjà le baby-sitter de Connor, je n'ai pas besoin d'enfant en plus et je ne fais pas de bénévolat). Je saluai la jeune fille et enfourchai la moto avant de partir, laissant Dylan loin derrière moi.

J'adorais la moto. Cela donnait un sentiment de liberté et une aisance dans la conduite bien plus conséquente que la voiture. Mais le mieux, ça restait les converses ailées que mon père m'avait donné. Cela faisait longtemps que je ne les avais plus utiliser – le fait de vivre en ville m'en empêchait – alors je me rabattais sur la moto. Je m'immobilisai devant chez moi, remarquai avec satisfaction que Chelsea et le fils d'Aphrodite n'avait pas établis leur campement devant le restaurant et entrai. Il y avait bien peu de monde, et ma mère faisait les comptes derrière le bar, les lunettes sur le nez. Quand je m'approchai, elle le fronça avec dégoût et me lança un regard torve.

-Tu as fumé, gronda-t-elle avec dépit. Ces conneries te tueront, et je te l'ai déjà dit.

-Et moi je t'ai déjà dit que j'étais plus fort qu'elles, fanfaronnai-je en m'asseyant sur une des chaises hautes du bar. J'ai déjà survécu à deux guerres.

Ma mère se figea, et je m'en voulus d'avoir abordé le sujet. Moi j'étais sorti de tout ça. Pas Connor. Je tapotai le bar de mes doigts et décidai de changer de sujet.

-Dylan te dit bonjour.

-Oh ! (Le visage de ma mère s'éclaira). Comment va-t-elle ? Je l'ai vu une ou deux fois cet été, elle n'avait pas très bonne mine.

-Elle me harcèle toujours, ça veut dire qu'elle va plutôt bien.

Ma mère me donna une tape sèche sur le bras, et je fis mine de paraître offusqué et de lui rendre la pareille. Au moins, elle sourit. Faiblement.

-Ne soit pas si dur, enfin. Elle t'aime bien.

-Je ne sais pas où elle a été chercher une idée pareille.

-Travis.

Je me tus instantanément. C'était le « Travis » qui annonçait que si je continuais sur cette lancée, elle allait me gonder comme un enfant, me priver de dessert, et pire que tout, de moto. Les desserts, je pouvais les piquer. Les motos, mes limites morales m'en empêchaient. Ma mère se replongea dans ses comptes et y était tellement absorbé que je sursautai quand elle dit :

-Tu veux qu'on parle du courrier de ton père ?

Je la dévisageai, mais elle n'avait pas levé la tête. Il était rare qu'elle pose la question. Moins on parlait d'Hermès ici, mieux ça valait.

-Que veux-tu que j'en dise ? marmonnai-je, le poing contre ma joue.

-Les messages de ton père sont rarement anodin, Travis, et tu le sais. Qu'est ce qu'il t'a demandé ?

Je grognai dans ma barbe, et elle leva enfin les yeux de ses comptes pour me lancer un regard acéré. Holly Alatir était loin d'être une mère tendre, mais Connor et moi étions loin d'être des anges, alors je supposais qu'on l'avait mérité.

-Pas grand-chose, élaguai-je en jouant avec la sonnette qui décorait le bar.

-Il t'a demandé de retourner à la Colonie, c'est ça ?

L'inquiétude se sentait dans la voix de ma mère et je m'empressai de la rassurer :

-Non, non bien sûr que non ! Tous les enfants finissent par partir de la Colonie, tu sais. Même Percy s'en éloigne, de ce qu'on m'a dit.

Le « on », c'était ma demi-sœur Julia, Commère-en-Chef du bungalow Hermès. Elle se faisait un plaisir de me rapporter chaque ragot par message. Ainsi, j'avais appris dans le courant du mois de septembre que Connor avait encore trouvé le moyen de s'attirer la colère du bungalow de Déméter dans son entièreté, que Percy et Annabeth se faisaient rares dans le coin, qu'ils avaient reçu un hologramme de Léo Valdez annonçant que finalement, lui et son dragon ne s'étaient pas explosés en plein ciel l'été dernier, et que Will Solace, un garçon que j'avais toujours apprécié, semblait plus ou moins en situation ambiguë avec Nico Di Angelo – ce qui avait achevé de me prouver que la Colonie marchait sur la tête depuis que je l'avais quitté. Ma mère m'observa un instant.

-Alors qu'est ce qu'il te veut ? Ça doit être le quatrième message du mois ! Presque autant que tu n'en as jamais eu dans ta vie !

-Ce n'est pas faux, admis-je avec dépit.

-Alors qu'est ce qu'il te veut ? (Elle lança un regard noir au plafond). Hey espèce de lâche, qu'est-ce que tu veux faire de notre fils ?

-Maman, chuchotai-je précipitamment en lui prenant le bras.

J'étais intervenu autant parce que certains clients commençaient à tourner la tête que parce que j'avais toujours trouvé ça risqué d'insulter impunément et ouvertement les dieux. Mais mon père ne parut pas en tenir rigueur à ma mère, car Martha et George ne vinrent pas en mode « python » se disputer pour l'avaler tout cru – ils avaient menacé ça de faire ça à Dylan, je crois bien, et je n'aurais pas été contre.

-D'accord, chuchotai-je, cédant devant le regard acide de ma mère. Il m'a demandé quelque chose, mais ce n'est pas grave.

Là dessus, je lui racontais l'histoire d'Alice, comment elle avait perdu sa jumelle, et l'inquiétude que j'avais depuis qu'elle n'était pas réapparu une seule fois à la Colonie. Il était vrai que je m'étais toujours dit que j'allais un jour pousser jusque Los Angeles, voir si elle se remettait, mais avec la guerre contre Gaïa … j'avais toujours remis cela à plus tard. Si maintenant même mon père m'ordonnait de la chercher, c'était que quelque chose la menaçait réellement. Ma mère me fixa un instant, ses yeux bleus ne reflétant aucune émotion, puis elle finit par hocher la tête.

-Oui. Je … Je peux comprendre qu'il veuille retrouver ta sœur. Mais il ne peut pas le faire lui même ? C'est un dieu, après tout.

-Justement, les dieux aiment bien faire participer leurs enfants à leurs jeux, grommelai-je avant de lever la main en direction du ciel. Sans rancune, p'pa.

Ma mère eut un mince sourire.

-Et il t'a dit au moins, comment la retrouver ? Je veux dire, elle n'habite pas en Californie ?

-Non. Enfin, il m'a dit de ne pas commencer là-bas. Que je retrouverais Alice en trouvant … C'était quoi la formulation exacte ? Ah oui ! « M'aidant de la fille aux yeux qui changent de couleur ». Tu connais une fille qui change les yeux de couleurs ?

-Dylan, répondit immédiatement ma mère, s'amusant de mon air désespéré. J'ai toujours trouvé que ses yeux étaient plus foncés en hiver que l'été.

Je me frappai le front du plat de la paume et ma mère laissa échapper un petit rire.

-Sinon je ne sais pas, ça me paraît obscure. Il ne t'a pas laissé d'autres indices ?

-Non. Il faut que je trouve cette fille qui change de couleur d'yeux.

Ma mère parut réfléchir un instant, faisant négligemment tourner son stylo entre ses mains. Son visage se figea en une expression grave.

-Très bien. Evidemment qu'il doit avoir un problème avec ta sœur si ton père veut que tu la retrouves. Mais je ne veux pas que cela influe sur tes études, tu m'entends, Travis Christopher Alatir ? Tu as dû faire des sacrifices pour t'offrir cette chance. Ne gâche pas tout parce que ton père te l'a demandé.

Je hochai la tête, promettant de faire de mon mieux. Je ne comptais évidemment abandonner ni Alice, ni mes études. Le problème quand on était un Sang-Mêlé, c'était qu'il était difficile de concilier les deux. Ma mère dût prendre conscience de mon trouble, car elle m'autorisa à prendre mon après-midi. Je montai immédiatement dans ma chambre, passai devant celle de Connor sans m'y attarder et m'installai à mon bureau. Je m'apprêtai à lance un jeu à l'ordinateur pour me détendre quand un détail attira mon attention. Un cadre photo qui n'avait jamais été sur ce bureau. Je le contemplai un instant et levai les yeux au ciel, comme si je pouvais voir mon père à travers le plafond.

-Sérieusement, p'pa ? T'es pire harceleur que Dylan.

C'était une photo d'Alice. Mais pas d'Alice seule, Alice avec sa sœur Camille sur une balançoire. La photo me déchirait le cœur. Ma demi-sœur avait l'air cent fois plus heureuse sur cette photo qu'elle ne l'avait jamais été dans le bungalow 11.

Bien. Papa tenait réellement à ce que je retrouve ma sœur. Et je ne voulais pas me retrouver entre deux harceleurs. J'avais assez de Dylan dans ma vie.

OoO

Ils étaient sur le bord d'un fleuve. Les deux fillettes rousses et un satyre – je reconnus Grover entre mille. Il faisait nuit pourtant ils continuaient à avancer, à marche forcée. Grover tenait sa flûte de pan tellement serrée entre ses doigts que ses jointures blanchissaient et les petites filles étaient blêmes de terreur. L'une d'entre elle saignait à la tempe. Puis tout se passa très vite. Un immense Cyclope émergea des bois qui bordaient le cours d'eau. Aussitôt, Grover porta sa flûte à sa bouche. Pourtant, pas assez vite. Un grand coup de sa main envoya valser une des deux fillettes dans le fleuve. Et les courants emportèrent son corps et les cris de sa sœur. Je voulus crier. Je voulus m'élancer. Mais la seule chose que je puis faire, ce fut de regarder le corps de Camille Miyazawa passé inerte devant moi, le visage ensanglanté de façon effrayante … et disparaître dans les flots.

Je me réveillai en sursaut et en sueur. La fenêtre de ma chambre était grande ouverte : les derniers jours de septembre étaient étrangement chauds. Ou était-ce simplement moi qui mourrait de chaud. Je me laissai retomber dans mes draps, haletant, et me pris le visage entre les mains. Je faisais ce cauchemar depuis qu'on avait recueilli Alice. La façon dont sa sœur était morte, frappée avec violence par un monstre, des plaies terribles au visage, noyée par le fleuve, emportée au loin. La mort de Camille n'avait plus de secret pour moi. Puis je le figeai dans mon lit. Je n'avais jamais ouvert cette fenêtre. Je me redressai avec précipitation, m'empêtrai dans ma couverture, me cognai à mon bureau, et finis par arriver à cloche-pied à ma fenêtre. Rien en bas. En revanche, en haut, une fille aux cheveux noirs et au look débraillé fouillait dans le pot de fleur du voisin du dessus.

-Dylan ! sifflai-je avec mauvaise humeur.

La vagabonde baissa les yeux sur moi, prise de court. Dans la nuit, ses yeux semblaient si obscurs qu'ils semblaient aspirer la noirceur nocturne.

-Oh Travis ! Je t'ai vu à travers ta fenêtre, je pense que tu faisais un cauchemar, donc je l'ai ouverte.

-J'avais remarqué, marmonnai-je en sortant de ma chambre, torse nu, avec mon pantalon de pyjama pour seul habillement. Comment tu as fait, d'ailleurs ?

-J'ai mes petits secrets.

Quand j'arrivai à sa hauteur, elle ponctua sa remarque d'un clin d'œil. Elle avait encore son bonnet enfoncé sur sa tête. J'aurais dû me mettre en colère, de la retrouver une nouvelle fois à me coller aux basques, mais après mon cauchemar, la seule chose que je voulais c'était de l'air frais. Un moment au calme pour calmer mes palpitations de mon cœur. Alors regarder Dylan voler des plantes dans les pots des voisins, ce n'était pas si terrible. Pour une fois que ce n'était pas moi qui volait. L'air frais de la nuit m'éclaircit instantanément les idées et diminua ma chaleur corporelle. Si ma tenue ne parut pas gêner Dylan outre mesure, mon manque de réaction parut l'intriguer. Elle leva les yeux de la bourse dans laquelle elle était en train de mettre la plante qu'elle venait de voler avec sa petite pelle.

-Quoi ? Pas de « qu'est ce que tu viens foutre ici ? » ou de « Arrête de me harceler » ?

-Hum. Ça fait presque dix ans que je te répète ça, je crois bien que j'ai perdu espoir. Mais tu vas me dire un jour pourquoi tu me suis partout ?

-Je t'aime bien, répondit-t-elle avec un sourire énigmatique. Ton frère m'énerve par contre, tu sais qu'il m'a volé mes clefs de voiture une fois ? Un vrai cauchemar, heureusement que j'avais un double.

Je gardai le silence, vaguement mal à l'aise. Ce que Dylan ignorait, c'était que j'avais connaissance cet épisode, et que ces clefs reposaient à présent dans une boite dans laquelle nous mettions tout les objets que nous volions.

-Tu fais quoi en fait, ici ? demandai-je pour éloigner le sujet. A part me harceler. Tu voles des fleurs ?

-Juste les fleurs utiles. Regarde celle-là. (Elle sortit de sa besace un sachet contenant une fleur orangée avec toute sa racine et dans le fond de l'eau pour la nourrir). Un pavot de Californie. Ça aide à diminuer l'anxiété et à la limite ça peut te faire dormir.

-Je ne savais pas que tu t'y connaissais en fleurs médicinales, me moquai-je, impressionné malgré moi.

Dylan rit, et étrangement, je sentis une petite pointe d'amertume au fond de sa voix.

-Pas très étonnant, tu ne sais rien sur moi.

-Tu me harcèles, j'en sais bien assez.

Dylan s'esclaffa et cette fois je la sentais plus sincère. Elle était étrangement moins mystérieuse dans la nuit. Je souris, ce sourire idiot qui me vaudrait le regard noir d'Annabeth Chase.

-Et tu es indienne. Euh. Sioux ?

-Amérindienne, rectifia-t-elle tranquillement. Et non. Ute. Mais pourquoi ça t'intéresse ?

-Je ne sais pas. Peut-être que les Utes ont une règle qui autorise les harcèlements ? Ça expliquerait bien des choses.

-Je ne te harcèle pas, grogna Dylan en glissant une nouvelle plante dans un sachet.

-Hey ! Mais c'est des orties !

-Mêmes les mauvaises herbes ont leur utilité. (Elle me donna un coup de poings dans l'épaule). Comme toi.

Je me mis aussi à rire. Dylan finit par finir son œuvre et elle rangea sa pelle dans sa besace. Ses mains étaient couvertes de terre et son bonnet était de travers.

-Donc tu récoltes des plantes utiles. Dans les pots de mes voisins. Et tu m'ouvres ma fenêtre parce que j'ai chaud.

-Et j'aurais pu te faire une infusion de pavot de Californie. Ça t'aurait aidé à dormir. Tu faisais un cauchemar, non ?

Je lui jetais un regard torve. Un des trucs agaçants de Dylan revenait au galot : cette impression qu'elle lisait en moi comme un livre ouvert. Et le fait qu'elle m'espionnait, aussi. Bref, ces petites choses qui faisaient que Dylan était Dylan. Elle sourit doucement et sortit la fleur pour me la donner.

-Tiens. La prochaine fois, fais la bouillir dans de l'eau – pure, sans calcaire de préférences. Et tu prends ça sans stimulant. Pas de café, et pas de clope.

-Les clopes ça ne stimule pas.

-Ça graisse tes poumons.

-Dylan, tu vas me dire pourquoi tu récoltes les plantes de mes voisins ? Tu ne peux te les faire pousser chez toi ?

Elle sourit encore, un sourire tenu et mystérieux. Elle essuya ses mains sur son jean rapiécé. Ma question me mettait moi aussi mal à l'aise car elle mettait le doigt sur un détail qui m'échappait toujours : je ne savais pas où habitait Dylan. Juste qu'un jour elle avait habitée la réserve des Utes dans les Rocheuses, et qu'elle était arrivée à Denver. Depuis, elle ne le lâchait plus. Je ne savais ni où était la maison, ni où elle allait au lycée – si elle allait au lycée.

-Non, je ne peux pas, répondit-t-elle tranquillement. Je n'ai pas de jardin. Alors oui je viens les piquer. C'est mon père qui m'a appris tout ça. Et je voulais faire une récolte avant …

Elle s'interrompit et me lorgna d'un air circonspect. Elle se mit à tripoter machinalement son capteur de rêve qui pendait sur son sternum. Je haussai les sourcils, attendant la suite. C'était bien la première fois qu'elle mentionnait quelqu'un de sa famille. Ainsi donc elle avait un père ?

-Avant quoi ?

-Avant l'automne, marmonna-t-elle en se replongeant dans sa besace. Sinon je n'aurais plus rien. Et j'ai pas de place pour une serre. Alors je fais des … réserves.

Je hochai la tête. Je ne comprenais pas vraiment la passion de Dylan pour les plantes, mais ça la rendait plus humaine. Ça devait être notre première vraie conversation depuis qu'elle était arrivée à Denver. Et c'était … étrange. Soudainement, je me demandais si j'avais déjà fait l'effort d'avoir une conversation avec elle. Chaque fois qu'elle me suivait, j'étais soit avec Connor, et nous faisions tout pour l'éviter, soit j'étais seul et trop agacé pour m'intéresser à elle.

-Et tu … tu vis avec ton père ?

Elle fronça les sourcils et me lança un drôle de regard. Elle ne devait pas être habituée au fait que je pose des questions. Sa réponse fut sèche :

-Non, il est mort. C'est pour ça que je suis partie de la réserve.

Dylan se leva brusquement, les doigts crispés sur la lanière de sa besace. La remarque venait de refroidir brusquement l'atmosphère, bien plus que n'aurait pu le faire n'importe laquelle de mes piques.

-J'y vais, fit-t-elle d'une voix nettement plus distante. On se voit sans doute demain ? Je n'ai pas fini de te harceler. Et fais bouillir cette plante.

-J'y penserai, soufflai-je en m'efforçant de ne pas paraître ébranlé. Salut, Dylan.

Dylan eut un sourire forcé, m'enjamba et se précipita vers les escaliers, sans se retourner. Je la regardai sauter sur le trottoir avec assurance, et songeai vaguement que c'était la première fois que c'était elle qui me quittait et pas l'inverse. Je me sentis assez mal, avec un pincement au cœur. C'était cela qu'elle ressentait, chaque fois que je la congédiais dans la moindre douceur ? Je l'observai s'enfoncer dans la nuit, jusqu'à qu'elle tourne à un coin de rue, silencieuse comme un ombre, avant de me mettre à nouveau en mouvement. Je descendis lentement les marches de l'escalier de secourt. J'allais retourner dans mon lit, maintenant frigorifié, quand un cri de pure terreur me figea sur place.

C'était la voix de Dylan.

*Ute : Une tribu amérindienne qui vit dans les Rocheuses notamment en bordure du Colorado (et qui a donné son nom à "l'Utah" !)