Chapitre 3 : La cour des miracles.

Je n'avais même pas pris le temps de prendre un Tee-shirt. Juste d'attraper mes converses que je ne laçais même pas et le mousqueton qui dissimulait mon poignard de bronze céleste avant de descendre dans la rue, et de courir plus vite que je ne l'avais jamais fais dans un match de basket jusque l'endroit où Dylan avait disparu. Durant ma course effrénée, le poignard se transforma dans ma main et je retrouvai la sensation du manche contre ma paume avec facilité et familiarité. Non, vraiment, mes vieux reflexes de Sang-Mêlé ne m'avaient pas quitté. Je tournai au coin de la rue, le cœur battant à tout rompre et l'adrénaline gonflait mes veines. Aucune trace de Dylan, seulement de quelques passants et voitures, rares, abandonnés à trois heures du matin. Denver n'était pas comme New York. On dormait, à Denver. Je balayai la rue du regard, l'angoisse m'étreignant plus que je ne voudrais l'admettre et hurlai à plein poumon :

-Dylan !

-Ici ! l'entendis-je après un instant.

Mon soulagement fut de courte durée. Le cri de Dylan fut accompagné de bruitage, bruitages que j'avais trop entendu durant les deux guerres que j'avais vécues à la Colonie. Le son caractéristique de la lutte, des lames qui s'entrechoquaient. Qui venait de la ruelle d'en face. Je m'y rendis avec précipitation, l'air frais cinglant ma peau nue. Deux individus, deux femmes aux cheveux blonds, se tenait devant la jeune fille. Dylan était coincée dans l'impasse, ses yeux farouches étincelants dans la nuit, une entaille à la joue et un arc à la main.

Stop. Arrêt sur image.

Dylan, menacée par deux filles ?

Et un arc ?!

Je tentai de mettre mon appréhension de coté et tint fermement mon poignard en main en m'avançant. Une des filles devant Dylan se tourna vers moi et je m'efforçai de ne pas avoir un mouvement de recule. Elle était … tombante de beauté. Réellement, même dans le noir, je pouvais percevoir les courbes fines de son visage, l'étincelle malicieuse dans ses yeux, la sensualité qui se dégageait de son corps félin. Elle eut un sourire rayonnant.

-Oh regarde Katia, en voilà un autre, susurra-t-elle d'une voix envoutante.

L'autre fille, tout aussi ravissante, se retourna, et sourit avec joie.

-Mignon en plus, ajouta-t-elle en mettant coquettement la main devant la bouche. Tu ne crois pas qu'ils devraient tous s'habiller comme ça pour combattre ?

Troublé, je baissai mon arme. Ses deux filles paraissaient tout à fait inoffensives. Alors pourquoi Dylan avait-elle hurlé ?

Et que faisait-elle avec un arc ?!

-Un autre quoi ? m'enquis-je, les sourcils froncés.

Les filles gloussèrent un instant. Malgré moi, je ne pouvais m'empêchais d'être hypnotisé par le mouvement de leurs chevelures, le son cristallin de leur rire. Fascination qui vola en éclat quand le rire de l'une d'entre elle, Katia, se transforma en gémissement étranglé. Elle laissa tomber son regard sur sa poitrine, d'où la pointe noire d'une flèche dépassé.

-Salope, laissa-t-elle échapper avant de s'écrouler.

-Garce ! siffla la deuxième en se tournant vers Dylan, dont l'arc s'était munie d'une nouvelle flèche. Tu vas le payer !

Et elle se changea de tout au tout. Son visage se transforma en un masque de laideur, ses traits se firent moins gracieux et quand elle s'élança vers Dylan, sa jambe faisait un drôle de bruit, comme si elle était en métal.

Une empousa, me dis-je, pestant contre moi-même.

Quel imbécile que je faisais. Avant que Dylan n'aie pu encoché sa flèche ou encore songer à tirer, mon poignard atteint l'empousaau milieu des omoplate et s'enfonça jusque la garde. Par mesure de prudence, Dylan décrocha sa flèche et je vis sa pointe en ressortir, juste à droite de mon poignard. Avec un cri étouffé, la seconde empousas'effondra à coté de sa sœur, du sang s'écoulant à flot de sa poitrine. Je contemplai le spectacle, dégouté. Moi qui m'étais promis de mettre fin à tout cela, ma condition précaire de demi-dieu me rattrapait avec bien trop de facilité. Il fallait se faire une raison. On n'échappait pas à ce qu'on était. Quelques secondes plus tard, elles s'évaporèrent en une poussière dorée, retournant au Tartare duquel elles étaient issues.

-Travis …

Je levai les yeux sur Dylan, toujours collée au mur contre lequel les empousail'avaient coincée. Elle avait toujours son arc, fait dans un bois sombre, simple mais puissant, en main. Ses yeux verts, étincelants, paraissaient si sombres dans l'obscurité qu'ils paraissaient noirs. En la voyant ainsi, les épaules voutées, son arme à la main, je repensai à ce que la empousa avait dit. « En voilà un autre ». « Un autre quoi ? » avais-je naïvement répondu.

C'était évident, à présent. L'arc, les montres, le combat. Malgré moi, un demi-sourire de dépit me déforma les lèvres. J'allais interroger mon harceleuse quand je vis ses yeux s'écarquillaient et l'entendis hurler :

-Travis derrière toi !

Mais je crois que c'était trop tard. Quelque chose de glacer transperça mon dos et s'enfonça dans mes entrailles.

-Pour mes sœurs, fit une vois sensuelle à mon oreille, avant de retirer vivement le poignard de mon dos.

Je hoquetai, sous le choc. La douleur vint ensuite et m'aveugla, me fit perdre le sens de réalité. Je me sentis à peine tomber à genoux, étourdis. Je ne vis pas Dylan tirer la flèche qu'elle avait encoché. Je me laissai aller à terre, à quatre pâtes. Je voyais trouble et une douleur lancinante me labourait les entrailles. Je tombai à plat ventre et Dylan se précipita vers moi, lâchant son arc qui alla s'écraser au sol. Elle me força à me mettre sur le flan, et posa ma tête contre ses genoux, me dévissant le cou pour me forcer à la regarder. Mais je ne la voyais pas. La seule chose que je perçus, ce fut une autre empousa, une flèche plantée entre les deux yeux, et les yeux sombres et inquiets de Dylan au dessus de moi. La douleur noyait le reste.

-Travis, souffla-t-elle en me palpant la joue, puis la plaie. Oh di Immortales …

Le juron acheva de me convaincre, et je ne pus empêcher un petit rire de sortir de ma poitrine. Pendant que Dylan pressait ma plaie avec un chiffon qu'elle avait sorti de sa besace, à travers la brume qui envahissait mon cerveau, la lumière se fit dans mon esprit. Je captai une dernière fois son regard, un demi-sourire aux lèvres.

-Tu … es … une sacré cachotière. ..

Et les ténèbres m'entourèrent.

OoO

-Il ne va pas mourir, hein ?

-Avec une plaie pareil, ce ne serait pas surprenant.

-Mais non ! Mais non, pas avec tout le nectar et l'ambroisie qu'on lui a donné ! Et Dylan sait ce qu'elle fait.

-Elle sait ce qu'elle fait ? Elle a amené un étranger à la Cour !

-Ne crie pas, Chuck ! Tu vas le réveiller, et il a besoin de repos.

-Et puis il est mignon. Dans le genre lutin. Il méritait peut-être qu'on le sauve ?

-C'est quoi cet argument Anna ?

-Fermez-là tous ! Je crois qu'il se réveille.

Les voix se turent et laissèrent mon esprit en paix un instant. Mes doigts s'agitèrent et frôlèrent les draps dans lesquels j'étais allongé. Ce n'était pas les miens. Les miens étaient doux et sentait la lavande, que la vieille veuve Dawson, qui faisait notre lessive, ajoutait à chaque lavage. Ce n'était pas non plus mon lit. Ce n'était pas le plus confortable des matelas, mais certainement pas la planche de bois sur laquelle j'étais installé. Mes paupières s'ouvrirent et la lumière m'aveugla, me forçant à les refermer aussitôt et quand je bougeai, une douleur étincelante traversa mon dos et m'arracha un gémissement. Une main se posa sur mon épaule nue, et me repoussa fermement sur les draps.

-Ne fais pas l'idiot, Travis. Bois.

Cette voix, je la connaissais. J'en étais certain. Je sentis un verre se poser contre mes lèvres, et je me rendis compte que j'étais assoiffé. Je bus le contenu d'une traite. Un café latté. Ma boisson préférée, celle que je prenais toujours en revenant des cours, la partageant avec Connor sur le bar. Cette chaleur apaisa un peu ma douleur et quand ma tête se reposa contre mon oreiller, elle était moins lourde. Je me forçai à ouvrir les yeux, les paupières mi-closes et observai la fille qui venait de me nourrir.

-Chelsea ? reconnus-je avec stupeur.

Ma voix était éraillée, et mes lèvres étaient tellement sèches qu'elles menacèrent de craquer. La guitariste blonde sourit tranquillement, et posa le verre à terre. Deux personnes l'accompagnaient, un garçon grand, baraqué, aux cheveux noirs coupés en brosses et aux yeux durs, et une fillette d'à peine dix ans aux deux nattes brunes. Je les observai tous les trois, pataugeant dans la perplexité.

-Qu'est-ce que tu fais ici ? demandai-je d'une voix faible à Chelsea. Ou est-ce qu'on est ?

-Qu'est-ce que tu fais ici, c'est une bien bonne question, marmonna le garçon, l'air vaguement de mauvaise humeur. Je vais prévenir le lieutenant.

Là dessus, il quitta la pièce, une pièce dépourvue de fenêtre et semblait être en sous-sol, me laissant avec les deux filles. Chelsea me sourit doucement, et écarta une boucle trempée de sueur de mon visage.

-Dylan t'a ramené ici avant-hier, dans la nuit. Tu étais gravement blessé, tu as tellement saigné que je me suis demandé si je n'allais pas te perdre … Mais on a réussi à mobiliser toutes nos maigres sources de nectar et d'ambroisie pour te maintenir en vie.

Alors qu'elle me parlait, les souvenirs se remettaient en place dans ma tête. Dylan sur l'escaliers de secourt, volant des plantes. Son cri, une fois partie. Le combat contre les empousai. La troisième que je n'avais pas vue et qui m'avait enfoncé une dague dans le dos. A ce souvenir, je portai vivement la main à l'endroit où le métal avant entamé ma chair, mais le geste m'arracha un autre cri, et Chelsea me prit fermement le poignet.

-Calme-toi. Tout va bien, maintenant, ta plaie s'est refermée, tu n'auras plus qu'une vilaine cicatrice. Une de plus, fit-elle remarquer en posant les yeux sur la ligne blanche qui barrait mon biceps, souvenir que j'avais hérité du siège de New-York.

-Comment Dylan a fait pour me ramener ici ? Et ici c'est où ? Et comment tu connais Dylan ? Et …

J'aurais sans doute continué un long moment, mais la petite fille aux nattes à coté de Chelsea se mit à rire.

-Quoi ? se défendit-elle quand Chelsea lui lança un regard noir.

-Anna, va chercher d'autre bandage. Tout de suite.

La petite parut hésiter. J'observai la fille, ses nattes, mais quand je m'attardai sur ses yeux, ma tête failli tourner. Ils étaient hypnotiques, presque jaunes, intenses. Elle finit par sortir de la pièce, les pieds trainant. Le regard de Chelsea s'adoucit et elle soupira profondément.

-Fais attention à Anna, c'est une fille de Morphée qui a encore du mal avec ses pouvoirs. Dylan m'a appelée, j'ai réussi à venir vous chercher avec Chuck et on t'a ramené ici. Chuck n'était pas content, mais ça lui passera – dès qu'il peut faire quelque chose qui nuit à Dylan, il le fait.

-Elle …

-Va parfaitement bien. Une petite blessure sans gravité à la joue. Et elle ne va pas tarder à arriver. Elle t'expliquera tout – dans la mesure du possible.

Je fronçai les sourcils, et voulus interroger encore Chelsea, mais celle-ci refusa d'un signe de tête. Anna revint avec des bandages et la jeune guitariste m'obligea à découvrir mon torse et à me redresser, ce qui fit glousser Anna, et me fit rougir d'embarras. A part hier où j'avais réellement agis sur un coup de tête, je n'avais pas pour habitude de montrer mon torse aux filles – surtout pas quand c'était des jeunes filles de quinze et dix ans. Pas qu'il y avait grand chose à voir, Connor et moi avions toujours eu ce que ma mère appelait des « torses de crevette », que les années de baskets avaient à peine commencée à sculpter, mais quand bien même, c'était une question de pudeur. Avec difficulté, je me tournai sur le ventre pour que Chelsea puisse examiner la plaie dans mon dos.

-La cicatrice est belle, se félicita-t-elle en retirant mes bandages. Demain, je t'enlève tes points de suture, si tout va bien.

-La guitare, la guérisseuse … Tu ne serais pas une fille d'Apollon, par hasard ? raillai-je, la tête dans mon oreiller.

-Bien vu. Et Danny – tu sais, le gosse qui m'accompagnait au chant ? – et bien c'était un fils de Venus.

-Sans déconner.

Mais malgré tout, je notai qu'elle avait utilisé le nom de « Vénus » et non « Aphrodite » pour qualifier Danny. Etais-je tombé dans un centre avancé de la Douzième Légion Romaine ? Je me détendis malgré moi. Si c'était le cas, je n'avais rien à craindre. La hache de guerre était enterrée depuis la fin de la guerre contre Gaïa et s'était tant mieux. Alors que Chelsea palpait ma plaie avec précaution, j'entendis des pas résonner dans la pièce et je tournai la tête vers la porte. Chuck était revenu, toujours morose, les bras croisés sur son puissant poitrail. Derrière lui, s'avançant toute menue dans son Tee-shirt trop grand et sa veste en cuire, Dylan. Aussitôt, les doigts de Chelsea quittèrent mon dos et la petite Anna baissa les yeux, presque intimidée.

-Laisse, Chelsea, je vais finir ça, dit la jeune fille en prenant le bandage que la fille d'Apollon avait laissé à terre. Et Anna, va prévenir Julio qu'il y aura quelqu'un de plus au déjeuner – et que si cette fois il me fait bouffer du McDonald, je l'emmène devant Clopin pour qui se fasse rapiécé.

-Tout de suite Dylan, firent les deux filles en quittant précipitamment la pièce.

Chuck les suivit, non sans un regard noir pour moi et Dylan. Je fixai moi aussi la jeune fille, mon harceleuse si agaçante et si mystérieuse. Mais elle, me tournait le dos et fouillai dans les placard pour en tirer quelques bocaux avant de s'installer sur ma couche, mise à même le sol et d'examiner ma blessure. Une petite plaie lui barrait la joue, mais dans l'ensemble elle était indemne. Comme elle ne semblait pas décider à m'offrir les explications promises par Chelsea, je décidai d'ouvrir les hostilités.

-Alors ainsi tu n'aimes pas le McDo. Bien bien. Voici la preuve ultime que tu es définitivement une fille bizarre.

-La ferme, mauvaise herbe, siffla Dylan entre ses dents (mais je sentais le sourire dans sa voix). Tu m'as foutu une peur bleue. On ne t'a pas appris à rester en vie dans ton camp ?

-Et toi, tu m'as fait des cachotteries. J'étais loin de me douter que tu étais une Sang-Mêlé. Les deux raquetteurs, je les avais capté il y a un moment. Toi ? J'avoue être surpris.

Dylan ne répondit pas tout de suite. Je la sentis farfouiller dans les bocaux avant d'étaler une pâte épaisse sur ma cicatrice. Ça picota un instant, mais une douce fraicheur se diffusa dans ma plaie et calma la douleur.

-C'était un peu le but, dit-t-elle enfin d'une voix neutre. Que tu ne devines pas qui je suis. Et s'il n'y avait pas eu ces empousaipour me forcer à me démasquer, jamais tu n'aurais su.

-Alors qui tu es ? Ton père est un Sioux, donc ça doit être ta mère. Ça exclut Apollon – dommage, ça aurait expliqué l'arc. Hum. Déméter ? Ou … C'est quoi son nom Romain ? Enfin peu importe. C'est pour ça que tu voles des plantes ?

-Non. Ne cherche pas, tu ne trouveras pas. Et mon père était Ute, pas Sioux.

Au son de sa voix et au ton employé, je m'en voulus d'avoir parler de son père. Avec ce qui s'était passé, j'avais oublié l'aveu qu'elle m'avait fait sur les escaliers – qu'il était mort.

-Je suis où, Dylan ? m'enquis-je alors pour changer de sujet.

-A la Cour des Miracles, répondit-t-elle d'une voix douce. Redresse-toi, je vais finir ton bandage.

Maugréant dans ma barbe, je m'exécutai avec difficulté et Dylan m'aida à me maintenir assis pour pouvoir enroulé une bande serrée autour de mon ventre. Dès que ce fut fait, je rabattis ma couverture sur moi. Certes, Dylan m'avait déjà vu torse nu, mais en pleine lumière, ça passait beaucoup moins.

-Et c'est quoi la Cour des Miracles ? Un poste avancé du Camps Jupiter ?

Dylan, qui était en train de ranger les bocaux, éclata de rire. Elle passa un doigt sur la lanière de son collier et m'observa d'un air amusé.

-Le Camps Jupiter … Par les dieux Travis, surtout pas ! C'est justement ce que nous fuyions.

-Le Camps Jupiter ? m'étonnai-je. Mais pourquoi vous le fuyiez ?

Dylan balança sa tête de droite à gauche, l'air d'hésiter. Sous la lumière artificielle que projetait l'ampoule nue au plafond, ses yeux paraissaient réellement d'un noir charbon. Je me dis sur le coup que ça doit être important, mais les paroles de Dylan emportent cette intuition. Elle avait fermé les yeux, les doigts crispés sur son capteur de rêve et s'était mise à fredonner :

Peut-être connaissez-vous ce repère

Que les Gueux de Paris ont choisi pour tanière.

Ce lieu est un tabernacle

Qu'on baptise la Cour des Miracles … - Joyeux Spectacle !

Où les Boiteux dansent …

Où l'aveugle voit !

Les morts font silence !

Le silence de mort : les morts ont toujours tord.

Nous protégeons des espions en intrusion,

Ce nid de fripons comme font les frelons.

Ce serait à la Cour des Miracles

Un Miracle étonnant

Si vous en sortiez vivant !

-Voilà, acheva-t-elle en rouvrant les yeux. Je pense que ça définit assez bien la Cour des Miracles.

-Euh … Dylan, tu n'as pas pris un coup sur la tête à ce point ? On est à Denver. Pas à Paris.

Dylan écarquilla les yeux, un instant, comme si la blague lui échappait, puis finit par secouer la tête avec désespoir.

-Non, cette chanson, elle est issue d'un dessin animé. Tu n'as jamais vu Le Bossu de Notre-Dame,quand tu étais petit ? Moi non plus, avoua-t-elle quand je répondis par la négative. Mais j'ai quand même lu le livre et cette chanson, elle est un peu devenu notre hymne. C'est ce qui nous définit le mieux.

-Y compris la fin. Euh. « Un miracle étonnant si vous en sortiez vivant » ?

Assise en tailleur, elle se trémoussa, brusquement gênée, et je compris que ce n'était pas très éloigné de la vérité. Je la fixai, médusé.

-C'est pas vrai. Vous allez vraiment me trancher la gorge ?

-Non ! Bien sûr que non ! Enfin … Pas si je peux l'en empêcher.

-Très rassurant, Dylan. Mais c'est quoi, cette Cour, une secte de Sang-Mêlé romain ?

Dylan cligna des yeux, surprise. Elle tirait tellement sur son collier que je ne serais pas surpris sur son lacet de cuire n'entamait pas la chaire de son cou.

-Non pas une secte. Ni des Romains d'ailleurs : je suis grecque, si ça t'intéresse. Chuck aussi. Non on est plus … Un camp de réfugié qui fuie la tyrannie des dieux.

-Hum … Et pourquoi ne pas simplement aller à la Colonie ou au Camp Jupiter ?

Dylan éclata d'un rire qui me fit froid dans le dos. Son visage se ferma brusquement, et ses yeux noirs étincelèrent. Pourquoi étaient-ils si sombre ?

-La Colonie ? Le Camp ? Je viens de te dire que c'est justement ce que nous fuyions ! Ces Camps de vacance, où on nous apprend à devenir de bon petits demi-dieux dociles, une belle armée de réserve pour l'Olympe, pour ensuite qu'à l'âge adulte on devienne des bons petits citoyens modèles. Merci, mais non merci. Il est hors de question que je me batte un jour contre les divinités qui jouent avec ma vie comme si j'étais rien de moins qu'un pion d'échiquier et encore moi que j'entre dans le moule comme vous le faites tous.

Elle détourna le regard, la mâchoire contractée par le ressentiment. Je la dévisageai, consterné par son soudain éclat. Elle ramena ses jambes contre sa poitrine et son regard se perdit au loin.

-Donc, tentai-je de raisonner. Vous êtes des demi-dieux qui refusent d'aller dans un des deux camps officiels. C'est cela ?

-Mouais.

-Parce que vous ne voulez pas vous battre pour les dieux, chose que je peux comprendre. J'ai fait ce choix aussi.

Les yeux de Dylan se vrillèrent vers moi, et ses lèvres s'étirèrent en un mince sourire, un sourire triste et désabusé.

-Peut-être. Avoir vécu les guerres ça doit aider. En revanche, toi, tu as fait le choix d'aller à la fac. Tu veux t'intégrer dans cette société qui est loin d'être faite pour nous. Tu te voiles la face, fils d'Hermès. Tu crois vraiment qu'en allant à la fac, en devenant le fils modèle et tournant le dos à la Colonie tu vas mettre ta condition de demi-dieu au placard ? C'est une réussite, Travis. Pas un mois de cours et tu te retrouves déjà dans un traquenard de Sang-Mêlé.

Je sentis malgré moi la colère m'envahir, colère et agacement. Premièrement, parce que le ton accusateur de Dylan me blessait. Deuxièmement, parce que ce que je détestais ce qu'elle disait. Elle parlait de moi comme si elle connaissait tout de ma vie – et elle savait visiblement beaucoup de chose.

-Oui je vois, tu sais tellement de choses sur moi ! maugréai-je en la fusillant du regard. Je suppose que tu sais aussi que mon frère considère que je l'ai abandonné et nous a claqué la porte au nez ?

-Je ne savais pas les détails. J'ai appris qu'il était resté à New-York quand je t'ai revu, ça je l'ai juste constaté.

-Tu l'as constaté, Dylan ?

Je voulus me lever, échapper à l'ambiance étouffante de cette pièce sans fenêtre et au regard sombre de Dylan. J'avais la tête en ébullition et l'horrible impression que cette jeune fille, que j'avais cru découvrir hier, me manipulait autant qu'avait pu le faire les dieux. Mais la douleur traversa mon dos et me ramener contre mes draps avec un grognement. Dylan fit un vague geste pour m'aider, mais je lui lançai un regard tellement féroce qu'elle recula.

-Tu m'espionnais ? m'enquis-je avec sécheresse. C'est pour ça que tu me harcèles ?

-On essaie de suivre à la trace tout les demi-dieux « clean », avoua-t-elle sans le regarder. Toi et ton frère étaient les seuls à Denver, et il y avait une fille à Aurora, une fille de Mars qui est au Camp Jupiter. C'est à moi qu'on a demandé de vous suivre, toi et ton frère, vous tenir à l'œil et vous tenir loin de la Cour.

-C'est une réussite, raillai-je, lui jetant un regard blessé. Donc tu es loin de « bien m'aimer ».

-Tu peux être pénible, mais je pense que tu as bon fond, évalua Dylan, toujours le regard au loin.

Je laissai échapper un grognement, les bras croisés sur mes draps. Dylan me regarda enfin, et je lus une once de culpabilité au fond de ses yeux.

-Je sais qu'apprendre ça, ça doit te paraître dur … Mais je faisais ce qu'il fallait pour survivre.

-Moi aussi, mais il faut croire que c'était la mauvaise façon de survivre.

Dylan se leva brusquement, furibonde, et me jeta le regard le plus noir que je n'avais jamais vu – la dernière fois que j'ai vu un regard de cette intensité, j'avais fait une blague de mauvais goût à Nico Di Angelo.

-Je n'ai pas dit ça !

-Alors explique moi simplement, au lieu de m'agresser !

Elle commença à faire les cents pas devant ma couche de fortune, comme un lion en cage. Puis elle se réinstalla en tailleur devant moi, et soupira profondément.

-D'accord. Je viens t'expliquer. Si tu me jures sur le Styx de ne parler de nous à personne.

Avec un regard circonspect, je jurai malgré moi et Dylan entonna son récit. Le pionner de cette entreprise était un certain « Clopin », un fils d'Apollon qui s'était échappé du Camp Jupiter après avoir fait une faute grave, et qui ne supportait plus la discipline du Camp. Il était originaire d'Aurora et s'était installé dans une ferme désaffectée et en ruine entre Denver et les Rocheuses. Entre temps, il avait rencontré une petite fille de huit ans, Dylan en l'occurrence, qui venait de fuir la réserve où son père était mort. Ensemble, ils s'étaient reconstruit dans cette ferme, et avant accueilli tout les demi-dieux qui fuyaient les monstres et qui se refusaient à s'enfermer dans le moindre camp, à la merci des dieux et des guerres. Etant tous des enfants, la nourriture et les vivres avaient fini par manquer et arrivé à une dizaine, ils avaient fini par s'organiser et s'était séparé en deux groupes. Clopin était resté à la ferme avec une partie du groupe tandis que Dylan avait trouvé une planque, dans les sous-sols d'un immeuble de Denver, pour s'approvisionner en ville. Ainsi, Chelsea et sa musique enchanteresse et Danny et son enjôlement attendrissaient les passants et ramenaient des fonds pour autres. Dylan et ses connaissances en plantes apportait herbes médicinales et plantes comestibles. Ils avaient finis par être assez nombreux et une fille de Cérès cultivait à la ferme pendant qu'une autre enfant d'Hécate cachait leur cachette avec la Brume. Une autre planque avait vu le jour à Aurora, non loin de Denver, où un fils de Mercure faisait des ravages. En tout, ils étaient une petite quarantaine, dix dans chaque planque et le reste à la ferme, qui faisait office de QG. Ils s'étaient donnés le nom de « Cour des Miracles », tout mendiants, gueux et secte du Colorado qu'ils étaient.

Je la dévisageai, médusé. Les ramifications et l'organisation de cette Cour me stupéfiaient.

-Et … et les dieux sont au courant, de ça ?

-Ils le sont sûrement, on suppose, éluda Dylan en haussant les épaules. On n'est pas sûrs. Ils en ont tellement rien à foutre de leurs enfants qu'il ne serait pas surprenant qu'ils ne sachent rien. Ils sont égocentriques, alors du moment qu'on reste neutre, on ne les intéresse pas.

-Et personne n'a découvert votre existence ?

-Non. Enfin je crois. On reste dans la triangulation Denver-Aurora-Ferme, on ne bouge que rarement. Il y a bien Medhi, qui est sur les routes à la recherche de Sang-Mêlé perdus, mais c'est un satyre. Il les oriente d'abord vers les deux voix officielles, et s'ils sont réticents, il les amène ici.

-Personne en des années ?

Ça me semblait impossible. Dylan haussa les épaules.

-Non, je ne crois pas. Il y a bien des gens qui ont essayé de nous approcher. Un tel amassement de Sang-Mêlé à la ferme, ça attire les monstres, donc l'attention. C'est aussi pour ça qu'on se sépare en trois groupes. Ça va, à la ferme il y a une naïade et une dryade qui nous aide à masquer notre présence et le fils d'Hécate est utile aussi. Ici, c'est plus difficile, on essaie de se disperser. Mais dans l'ensemble, on arrive à survivre. Il y a bien eu un gars qui est venu, il y a quelques années, mais on l'a envoyé valser avec les honneurs. (Elle le lança un petit regard étrange). Un fils d'Hermès. Luke Castellan.

Je me figeai. Un instant, le visage de mon demi-frère décédé flotta dans mon esprit, tel que je l'avais connu avant qu'il ne bascule. Son sourire enjôleur, son regard rassurant. Il était venu demander à la Cour de lui prêter ses forces pour lutter contre les dieux. J'eus un sourire de dépit.

-Ah oui ? Mon imbécile de frère est venu vous proposer de castagner contre les dieux, et vous avez refusé ?

-Parce que Chronos ça aurait été mieux ? Quand on a compris ce qui se passait, on avait prévu d'arrêter ce gars. Les dieux c'est pas l'idéal, mais c'est moins pire que les Titans. Pour qu'on prenne les armes, ça devait être vraiment alarmant. Finalement ils sont venus nous attaquer en août, je pense qu'ils avaient peur qu'on prenne finalement le parti des dieux. On a gagné de peu, et on a réussi à garder notre secret.

-Et pendant la Guerre contre Gaïa ?

-Contre Gaïa ? s'étonna Dylan en fronçant les sourcils.

Elle paraissait réellement perplexe et j'entrepris de lui expliquer ce qui s'était passé cet été. Ses yeux s'agrandirent d'horreur.

-Par les dieux ! souffla-t-elle. J'étais loin de me douter … On est tellement déconnecté d'ici … Hey bien. Heureusement que ce Percy Jackson était là.

-Donc tu prendrais bien les armes pour les dieux ? me moquai-je en souriant.

Elle se renfrogna et bougonna que si elle le faisait, c'était pour sauver sa peau et rien d'autre. La remarque m'arracha un sourire. En fait, son raisonnement n'était pas différent du mien. Tous les Sang-Mêlé ou presque détestaient les dieux. Simplement, ils étaient la solution la moins pire.

-Et vous n'allez pas à l'école ? Genre quand tu dis que tu n'as pas ton diplôme …

-On ne va pas à l'école, non, mais on s'instruit quand même. Clopin nous oblige à prendre des cours par correspondance et on a une fille d'Héphaïstos qui a réussi à nous donner internet.

-Mais qui c'est Clopin ?

Le visage de Dylan se ferma une nouvelle fois. La couleur de ses yeux me troublait ; je ne comprenais pas pourquoi ils étaient si noirs.

-Vaut mieux pas que tu le rencontres, crois-moi. Clopin est prêt à tout pour garder notre secret et notre quiétude. Alors laisse tomber. Mon plan, c'était de t'amener ici, te soigner, et te ramener à ta petite fac tranquille fissa en continuant de te harceler pour veiller à ce que tu ne dises rien sur nous.

-Sinon Clopin me coupe la gorge, c'est ça ?

-C'est une possibilité, avoua-t-elle. Mais ce n'est jamais encore arrivé. A part les demi-dieux qui nous avaient attaqué, envoyés par Castellan. Il lui ai arrivé quoi, à lui en fait ?

-Pas envie d'en parler, marmonnai-je, lorgnant ses iris qui me troublaient définitivement. C'est normal que tes yeux aient changés de couleurs ?

Au moment où je disais ces mots, la lumière se fit dans mon esprit. Je me redressai brusquement, faisant fi de la douleur, et empoignait fermement le menton de Dylan pour planter mon regard dans le sien.

-Hey, protesta Dylan en tentant de s'échapper.

-Pas bougé.

Ses yeux étaient verts. Ils avaient toujours été verts, un joli vert mousse. Là ce n'était pas un effet d'optique : ils étaient si noir que l'iris se confondait avec la pupille.

-Je ne rêve pas. Tes yeux … ils ont changés de couleur.

-Effectivement, cingla Dylan en se dégageant sèchement, les joues rougissantes. Toujours à chaque équinoxe. Ça alterne entre le vert et le noir, c'est parce que ma nature est liée aux saisons.

-Tes yeux ont changé de couleur, répétai-je, hébété. Alors c'est vraiment toi qui a la solution ?

Je n'y avais pas cru, quand ma mère me l'avait suggéré. Mais à ce moment, je n'avais pas su que Dylan était une Sang-Mêlé, et j'avais encore moins remarqué que les yeux de Dylan étaient changeant. Toujours ce même fait : j'avais toujours cherché à la fuir, et jamais je ne m'étais intéressé à elle, pas même à la couleur de ses yeux. Dylan fronça les sourcils.

-La solution ? De quoi ?

-La solution de … (Je fouillai la pièce du regard avec avidité, et mes yeux tombèrent sur mon sac à dos). Ah ! Je savais que tu n'étais pas idiote ! Donne moi ça !

Troublée, Dylan me tendit mon sac et en extrait mon carnet, celui qui réunissait toutes mes maigres recherches, tout ce que je savais sur Alice. Pendant que je fouillai mon cahier, l'expliquai à Dylan la mission que mon père m'avait confié, retrouver ma petite demi-sœur. Je trouvais enfin sa photo, à la première page de mon carnet et la montrait à Dylan. Ses yeux s'écarquillèrent.

-Mon père m'a demandé de m'aider de la « fille aux yeux qui changent de couleur ». Et tu es la seule que je connaisse qui réponde à cette description. Dylan, et si Alice était venue à la Cour ? Tu la reconnais ? Dis moi !

-Oui, je la reconnais, bredouilla Dylan, embarrassée. Elle reste à la ferme avec Clopin. Mais elle ne s'appelle pas Alice … Elle s'appelle Camille.