Chapitre 7 : Un conseil : n'y allez surtout pas.
-N'Y VA SURTOUT PAS !
J'éloignai vivement le téléphone de mon oreille suite au cri strident de Percy Jackson. J'attendis patiemment qu'il se calme avant de le mettre en haut-parleur pour plus de sécurité pour mes oreilles.
-OK mec, calme-toi. Je te demandais juste des infos.
-Tu les as tes infos. Si tu dois aller aux enfers, la réponse est simple : n'y va pas. Tu auras tout le temps de les visiter quand tu seras mort, mon pote.
Je réprimai un grondement sourd et rapprochai ma cigarette de mes lèvres pour en tirer une bouffée. J'avais volé ce paquet dans la station service que nous venions de visiter, sous le regard réprobateur de Dylan qui ne semblait aimer ni le vol, ni la clope. Quand j'avais compris que notre périple pour trouver Alice nous emmènerait aux Enfers, ma première idée avait été de passer un coup de fil à Percy Jackson. Sa première quête il y avait quelques années l'y avait emmené, et il avait passé un bout de temps au Tartare, le pire endroit des Enfers, l'été dernier. Alors s'il y avait quelqu'un qui pouvait me conseiller sur un voyage à faire là-bas, c'était bien lui. Alors maintenant que vous étions arrêté, après six heures de voyage éprouvant, j'en avais profité pour décrocher notre téléphone. Assise en tailleur sur le capot de la vielle Prius volée, ses lunettes de soleil rondes sur son nez, Dylan ne loupait pas le moindre de nos échanges.
-Je t'ai expliqué que je n'avais le choix, répliquai-je en poussant un profond soupir. Les messages-Iris passent mal, même avec moi, on a aucun moyen de communiquer avec Alice. La seule chose que je puisse faire, c'est aller la chercher avant qu'elle ne passe une bêtise.
-La bêtise elle l'a déjà faite, mec. Bon, bref, évidemment que je vais t'aider. Où tu es, déjà ?
J'interrogeai Dylan du regard, étant donné que c'était elle qui conduisait les dernières heures alors que je piquai un léger somme dans la voiture.
-Comté de Sevier, Utah.
-Tu as entendu ?
-Affirmatif. Qui c'est ?
-Peu importe, on est dans l'Utah. Comment on fait pour entrer dans les Enfers, donc ?
-Tu aurais dû appeler Annabeth, elle a une meilleure mémoire que moi pour ces trucs là …
Je réprimai un frisson en prenant une nouvelle bouffée de ma cigarette. C'était peut-être vrai mais Annabeth était plus prompt à m'étriper qu'à m'aider.
-Bah fouille alors, je suis certain qu'il n'y a pas que de l'eau dans ton cerveau.
-Très drôle. Je me souviens que c'était un immeuble en marbre noir en plein Los Angeles. Après je t'avouerais que l'adresse …
-Percy fais un effort, s'il te plait …
-D'accord, d'accord ça vient … C'était des studios, je crois. Oui, c'est ça, des studios avec des lettres derrières … CAS. Ou peut-être DAS.
J'ignorais ce qui était le plus insupportable : Percy qui cherchait dans sa mémoire, manifestement faite d'eau, quel était le studio qui cachait les Enfers, ou le fou rire que Dylan tentait vainement de réprimer.
-C'est bon je l'ai ! finit par crier Percy, si bien que je dus une nouvelle fois éloigner le téléphone. Les studios d'enregistrements DOA, Los Angeles. Invente-toi une belle mort et passe pour un macchabée, peut-être que pour vous ça devrait passer. Sinon, prépare la masse de drachmes – et promet de parler à Hadès d'une augmentation, Charon est sous-payé.
-On a combien en drachmes ? demandai-je à Camille, qui était en train de les compter, assise à terre devant la voiture.
Elle avait enfoncé une casquette sur sa tête sous le soleil accablant et son parapluie était posé à coté d'elle.
-Je ne sais pas si ce sera assez pour Charon, soupira-t-elle profondément. Alors je vote pour se faire passer pour des macchabés.
-Vendu. Percy ? On fait quoi, après ?
-Ma partie préférée ! Hé bien mon gars, tu improvises.
-J'improvise ? répétai-je, dubitatif.
-Euh … Ouais. C'est comme ça que je fais toujours, et aux dernières nouvelles je suis encore en vie.
Camille et Dylan s'accordèrent pour me jeter un regard entendu. Visiblement, l'improvisation ne leur allait pas le moins du monde. A vrai dire, j'avais compté sur le titre de « princesse des Enfers » de Dylan pour avoir un sauf-conduit. (Elle détestait que je dise ça. Mais le fait que sa mère soit reine des Enfers en faisait d'elle la princesse). Ce fut justement elle qui demanda :
-Et Cerbère ? Qu'est-ce qu'on en fait ?
Je m'efforçai de rester impassible à la prononciation de ce qui, à ce jour, me faisait le plus peur dans les Enfers. Pas les morts, non. Ni Hadès. Mais l'immense chien tricéphale qui gardait l'entrée.
-Cerbère ? Oh ne t'en fais, c'est juste un chien. Prends une balle avec toi. Rouge, de préférence.
-Rassurant …, souffla Dylan, un léger sourire aux lèvres.
-Et après on les fouille pour trouver Alice, achevai-je, ne voyant pas d'autre issues. Pigé. D'autres conseils ?
-Ne tombe pas dans le Tartare. Et évite le Styx : l'invincibilité, c'est pas aussi cool que ce qu'on pense. Et le Léthé, aussi : on a réussi à effacer la mémoire d'un Titan grâce à lui.
-Reçu cinq sur cinq.
Dylan eut une moue dubitative et Camille poussa un grognement sonore. Je leur jetai un regard agacé alors que Percy me demandait :
-C'est quoi votre prochaine étape, du coup ?
-Euh … On comptait s'arrêter pour la nuit à Las Vegas. On est en plein désert et …
-N'Y VA SURTOUT PAS !
Je fis un véritable bond alors que Dylan se mordait la lèvre pour masquer son rire. Percy m'expliqua qu'il y avait un hôtel qui gardait leurs membres prisonniers avec des sortes de drogues et duquel il avait failli ne pas y réchapper quelques années plus tôt.
-Hôtel-casino du Lotus, répétai-je. Retenez les filles : on n'y va pas.
-C'est ça. Ah et Travis, dernière chose.
-Oui ?
Percy marqua un temps d'arrêt, et je sentis l'atmosphère se tendre derrière le téléphone.
-Si par le plus grand des hasards, sur un malentendu … Tu croises un géant appelé Bob, dans les Enfers. Tu pourras lui dire que … J'ai dit bonjour aux étoiles de sa part ?
-Pas de problème, promis-je, perplexe. Je lui dirais si je le croise.
-Tu le croiseras sans doute pas. Mais … au cas où.
Là-dessus, il raccrocha et je rangeai mon téléphone dans la poche. Le dernier souhait de Percy m'avait déstabilisé, ainsi que l'émotion contenue dans sa voix.
-Ainsi c'était lui, dit alors Dylan avec un sourire moqueur. Le grand Percy Jackson qui a sauvé le monde deux fois.
-Hazel m'a fait une plus grande impression, marmonna Camille en rangeant les drachmes.
-C'est parce que vous n'avez pas vu Percy se battre. Ou utiliser ses pouvoirs sur l'océan. Bref, ne vous fiez pas à cette conversation.
-Et qui est Bob ?
Je haussai les épaules, n'en n'ayant aucune idée. Octobre approchait, pourtant il faisait une chaleur de bête dans l'Utah et de la sueur coulait le long de mon cou. Je l'essuyai passivement, et jetai un coup d'œil au soleil déclinant.
-Allez on bouge. On a encore quatre heures de route jusque Las Vegas.
-On aura assez d'argent ? s'inquiéta Camille en se levant.
-Ouais, t'inquiète.
J'avais appelé ma mère pour la prévenir de l'arrivée imminente de Chelsea. Un peu trop tard parce que Chelsea était déjà arrivée avec une dizaine d'autres adolescents, nous avait-elle appris, nous rassurant tous. Elle s'était montrée fort compréhensive en mettant un peu plus d'argent sur mon compte afin que je puisse trouver de quoi dormir, et avait promis de s'occuper des survivants de la Cour. Dylan descendit du capot, arguant qu'elle commençait à cuire comme un œuf, et j'écrasai ma cigarette à terre avant de la suivre dans la voiture.
Direction la ville lumière des Etats-Unis.
OoO
Qu'on se le dise : je détestais Las Vegas.
J'avais passé des vacances entières dans la ferme de mon grand-père, dans les Grandes Plaines avec les Rocheuses pour seul horizon. Il s'était amusé à nous apprendre à conduire le tracteur, à moi et à Connor – la pire idée de sa vie, nous avions détruit son champ de maïs un été – à nourrir les poules, à monter ses chevaux. Et bien que je m'étais toujours senti lié à Denver, j'avais toujours préféré la vie là-bas, ainsi que celle que j'avais vécue à la Colonie, entre la mer et les champs de fraise. J'aimais le plein air. De manière générale, la ville m'avait toujours angoissé.
Mais alors celle-là, c'était pire que tout.
Je me tordais le cou pour voir les sommets des buildings. Les lumières et néons m'agressaient la rétine, et je plissai les yeux. Las Vegas, c'était … Trop. Trop haut, trop vertigineux, trop bruyant, trop lumineux. Le soleil était couché et pourtant je me pensais presque en plein jour.
Nous étions assis sur un trottoir, en face de la petite Tour Eiffel qui attirait nombre de touristes. Nous avions abandonné la Prius à l'entrée de la ville, et Camille avait réclamé qu'on en vole une plus luxueuse une fois arrivée. Dylan avait pris mon téléphone et consultait les sites d'hôtels, ses lunettes rondes toujours sur le nez. Elle non plus ne devait pas apprécier la luminosité ambiante.
-Y'en a un pas trop cher de l'autre coté de la ville. Ça va il est dans notre budget. Je prends une chambre de trois personnes ? Il en reste.
-Oui, vas-y, marmonna Camille, qui avait l'air de s'ennuyer fermement. Du moment que c'est pas celui du Lotus. Je veux juste … (Elle étouffa un bâillement) allez dormir.
-Tout les trois dans la même chambre ? dis-je à Dylan avec un sourire malicieux. Tu vas me supporter toute une nuit ?
-La ferme, mauvais-herbe. Et je mettrais Camille entre nous deux.
Mais un petit sourire avait frémi au coin de ses lèvres. Elle réserva en ligne et tapa l'adresse de l'hôtel dans le GPS. Camille gémit en voyant le temps de marche.
-Trente-sept minutes, vous êtes sérieux ? On ne peut pas aller chercher la Prius ?
-Non, je ne conduis pas dans une ville pareille. Allez debout gamine.
Camille se leva en maugréant et nous suivîmes Dylan dans les rues ultra-éclairées de Las Vegas. J'avais l'impression qu'un projecteur était braqué en permanence sur moi, et cela me donnait la migraine. La fatigue me tombait sur les épaules et bientôt ce fut le tour de Camille, qui malgré son désamour évident des contacts physique, s'appuyait largement sur moi pour ne pas tomber. Pour tromper la fatigue, je volais. Pas grand-chose : des porte-clefs, des cigarettes, des jetons. Ma plus grande trouvaille fut une casquette des Lakers qui j'enfonçai sur ma tête, sous les yeux dépités de Dylan. Nous nous enfoncions dans des rues de moins en moins éclairés, à contre-sens des hordes de joueurs qui allaient gaiement perdre leur argent dans les casinos.
-S'ils sont si pressés qu'on vole leur fric, je serais ravi de le leur prendre, commentai-je en suivant du regard une bande de jeune trentenaire.
-Pas question, mauvaise herbe. Je crois qu'on ne doit plus être très loin ...
-Excussssez-moi ?
Je fis volte face, faisant valser Camille qui se rattrapa in extremis à Dylan.
-Frère en carton, il est même pas capable me porter …
-Oui ? dis-je à l'homme qui venait de m'arrêter.
Il avait l'air avenant, avec un immense sourire qui découvrait des dents incroyablement blanches et qui contrastait avec sa peau basanée. Ses yeux étaient sombres et chaleureux et sa voix avait un petit accent sifflant que je ne situais pas.
-Vous m'avez volé ma casssquette.
-Oh c'est pas vrai, râla discrètement Dylan derrière moi.
Je lui donnai un léger coup de pied et sourit tranquillement à l'homme devant moi.
-Il doit y avoir erreur, c'est la mienne. La lumière m'agresse les yeux, alors je la visière atténue un peu.
-Vous êtes fan des Lakersss ? Vous avez sssuivi le dernier match ?
-Contre les Warriors ? Et comment. Quel match de Stephen Curry, non ?
L'homme fronça les sourcils devant mon sourire innocent et ma connaissance du championnat de basket. C'était grâce à ce sport que j'avais obtenu ma bourse pour l'université et je continuais de suivre les matchs (bien que je supportais les Denver Nuggets. Non, rien à voir avec les chicken-nuggets, un peu de respect).
-J'insiste. C'est ma casssquette. Je viens de Los Angeles.
-Belle ville. J'y suis allé pendant les vacances, l'été dernier. A un de ces jours, mon vieux.
Je voulus me retourner vers les filles et reprendre le cours de ma route, mais sa main s'abattit sur mon épaule. Plus lourde. Plus menaçante. Je me tendis immédiatement, d'autant plus que Dylan et Camille, qui faisaient face à moi, regardaient l'homme avec une expression horrifiée. Un long frisson me parcouru la colonne vertébrale. Je m'efforçai de rester calme quand je leur demandai :
-Laissez-moi deviner. Il est en train de devenir un monstre ?
Elles hochèrent vigoureusement la tête.
-Un monstre ? Comme ccc'est vulgaire …
Dylan me tira en arrière et Camille déploya son parapluie. Une intense lumière se mit à briller, aveuglant l'homme derrière moi. Puis, tel une épéiste, elle se fendit et le toucha de la poitrine du parapluie. Il poussa un cri de souffrance, alors que des écailles commençaient à lui recouvrir le corps. Celui-ci commença à changer, mais je n'eus pas le temps d'en voir plus car Dylan nous pris tout deux par le col.
-On se taille, vite !
-Pas sssssi vite.
Deux silhouettes émergèrent de l'autre coté, des silhouettes monstrueuses, serpentines et douloureusement familière, qui s'avançant vers nous en rampant.
-Des drakinae, marmonna Dylan en sortant son arc à plume pour encocher une flèche. C'est pas vrai, on a si peu de chance … ?
-Apparemment. Euh désolé. Il semblerait que j'ai volé la casquette de leur chef.
-Oh bon sang….
Sans attendre, elle décocha une flèche qui allait se planter dan l'abdomen de la première drakina. Elle poussa un sifflement avant s'exploser en une gerbe de poussière. Un identique bruit m'attira de l'autre coté : Mary Poppins pouvait visiblement lancer des piques acéré qui venaient de réduire une nouvelle femme reptilienne en poussière. Camille eut un sourire diabolique, et son visage couvert de cicatrice prit une expression inquiétante.
-Il est vraiment chouette ce parapluie !
-Rend-moi ma casssquette, graine de dieu, exigea l'homme, devenu entièrement reptilien.
Ces queues fendirent l'air de façon menaçante. Je jetai un regard mauvais à Dylan.
-Tout ça, c'est parce que tu as utilisé mon téléphone, sache-le. Tu veux la casquette ? ajoutai-je à l'adresse du reptilien. Pas de problème, man, elle est à toi.
Je la lui jetai et Dylan profita que ces yeux soient fixés sur la casquette pour l'abattre d'une flèche. Je trouvais que c'était une bonne idée. Le problème, c'était les cinq autres femelles qui l'attendait dans l'ombre et que nous n'avions pas vues. Une fois le mâle réduit en poussière, elles se jetèrent sur nous avec des cris perçants que même la Brume ne pouvait pas masquer.
-Attention à leurs griffes ! hurla Dylan à Camille.
Et nous chargeâmes. Dès lors, je ne m'occupais plus que de la lame qui s'était entendu dans ma main et des redoutables drakinae devant moi. Je m'efforçai de rester loin de leurs griffes acérés luisant de poison, et de leurs queues fortes qui pouvait facilement me désarçonner. Cela finit évidemment par m'arriver, à un moment où, obnubiler par le fait de ne pas prendre un coup de griffe, je ne vis pas la queue arriver derrière moi et me faucher. Je m'étalai face contre terre, à un centimètre de la queue reptilienne. Je saisis ma chance et la sectionnai d'un coup de poignard. La drakina hurla de douleur et j'en profitai pour me redresser et la frapper dans le ventre. Un instant plus tard, mon poignard retombait dans le vide.
Bien. Une de moins.
Camille se battait, son parapluie replié, contre une drakina. Elle disparut un instant plus tard, la flèche plantée dans les omoplates retombant sur le sol avec un bruit sourd. Je cherchai Dylan du regard, mais avant que je ne puisse la repérer, une troisième drakina se jeta sur moi et me renvoya sur le tapis. Je sentis mon nez craqué sous le choc.
-OK, j'en ai marre, grognai-je en cherchant cette maudite queue du regard.
Mais elle était trop loin, et je compris un instant plus tard qu'elle prenait de l'élan pour le heurter une fois de plus. Je roulai plusieurs fois sur moi, mu par le coup et me cognai avec un grognement contre le bas d'un immeuble. Mon poignard s'était échappé de ma main et avait teinté un peu plus loin. La drakina s'avança vers moi alors que je tentai péniblement de me relever, ricanant de sa voix sifflante. Elle se jeta sur moi, toute griffe dehors, et je tentai de m'extraire du mur avec la force du désespoir. Ses griffes se plantèrent à un cheveu de ma tête, s'enfonçant dans le béton profondément. Ses yeux lumineux aux pupilles verticales étaient rivés sur moi, mauvaise et meurtrière, me clouant sur place. Son haleine flétrie me donnait la nausée et me chatouillait la peau. J'étais coincé, mais elle l'était aussi : ses griffes étaient si profondément bloquée dans le béton qu'elle peinait à s'en dépêtrer. Si j'avais eu mon poignard ça aurait été le moment idéal pour planter la lame dans son cœur. Mais malheureusement, mon poignard gisait quelques mètres plus loin. Alors je ne pouvais que la regarder, pétrifié, attendant que l'un de nous deux trouve une échappatoire. Au moment où je songeai à me jeter sur elle pour nous décoller tout deux de ce mur, une pointe de bronze dépassa de sa poitrine, y faisant gicler le sang et gémir la femelle-serpent. La drakina fut réduite à poussière, faisant apparaître une épée de bronze céleste qui luisait sous la lumière de Vegas.
-Tu ne sais vraiment pas te passer de moi, tout compte fait.
Je connaissais cette voix, comme je connaissais cette épée qui me tenait à présent en joue, encore couverte du sang de la drakina. Je la connais bien trop. Je levai lentement les yeux le long de l'épée, jusque sa garde où brillait le caducée paternel. Puis plus haut jusqu'à un regard noisette obscurcis par des boucles folles châtains.
Presque le reflet du mien.
-Connor.
Les lèvres de mon petit frère s'étirèrent en un sourire espiègle et il abaissa son épée. Elle se rétracta dans sa main, jusqu'à devenir un mousqueton qu'il accrocha à sa ceinture.
-Le seul et l'unique. Tu vas te lever ou elles t'ont brisé les jambes ?
-Qu'est-ce que tu fais ici ?
Ça me semblait être la question la plus logique à poser dans un premier temps. Il était censé être à Long Island, à jouir de la sécurité du camp, et à tapisser les lits des Arès de mousse à raser. Pas ici. Pas devant moi. Connor s'esclaffa.
-Tu sembles être ravi de me voir, c'est fou.
Je le dévisageai, estomaqué, incapable de songer à autre chose qu'au léger sourire de Connor affichait.
C'était la première fois que je me trouvais face à lui depuis qu'il nous avait claqué la porte au nez, avant la rentrée.
Aussitôt, la stupeur de le voir ici, à des kilomètres de la Colonie, et le manque que son absence avait occasionné, s'effacèrent lentement pour laisser place à des sentiments que j'avais refoulé. La colère. La trahison. L'amertume quand je repensais aux mots cruels qu'il m'avait sorti et aux larmes que ma mère avait laissé couler, pour qu'à présent il se présente devant moi avec un sourire qui me donnait envie de coller mon poing dans son nez – et le fait que mon propre nez me fasse affreusement souffrir n'arrangeait rien.
C'était dont ça que ressentait Annabeth quand je lui souriais d'un air idiot ?
-Je ne plaisante pas, répliquai-je, me relevant avec difficulté. Qu'est-ce que tu fous là ?
Connor dressa l'un de ses sourcils en accent circonflexe et son regard s'assombrit quelque peu. Son sourire s'effaça.
-Calme-toi, frangin. C'est Percy qui m'a appelé.
-Percy.
Pourquoi l'avais-je appelé, déjà ? Connor haussa les épaules et je scrutai la rue derrière lui. Camille essuyait la pointe de son parapluie avec son tee-shirt. Enfin, je vis enfin Dylan pour la première fois depuis que les Drakinae s'étaient jetées sur nous, parlant avec animation à un garçon pâle aux cheveux noirs qui tenait une épée sombre à la main. Mon cœur manqua un battement.
Nico. Nico Di Angelo.
-Je rêve … Et lui, qu'est-ce qu'il fout ici ?
-C'est lui qui m'a amené ici. En Vol d'Ombre. Tu devrais essayer, ça déchire.
Connor parlait d'un ton badin, un léger sourire aux lèvres, les mains dans les poches. Ses yeux se plissèrent et il dévisagea les filles.
-C'est Blackraven ? s'étonna-t-il en reconnaissant Dylan. Qu'est-ce que tu fais avec ?
-Et toi, plutôt, qu'est-ce que tu fiches ici ? Je pensais que tu ne voulais pas quitter la Colonie.
Connor parut accuser le coup, mais ne releva pas la pique. Ses yeux étincelèrent et sa voix se fit nettement plus froide, voilée d'une colère sourde :
-Percy m'a dit que tu comptais descendre dans les Enfers. Di Immortales, les Enfers, Trav' ! Qu'est-ce qui te passe par la tête ? Avec Blackraven, en plus ! La fac t'a fait oublié la prudence la plus élémentaire ?
Je le fusillai du regard, mais il ne sourcilla pas. A présent, lui aussi semblait agacé : sans doute les souvenirs de notre dispute remontait-elle également à son esprit. Et peut-être que je devais paraître légèrement ingrat, à être si froid alors qu'il venait probablement de me sauver la vie. Je vis mon poignard qui gisait derrière lui et le ramassait d'un geste leste.
-Merci, maugréai-je de mauvaise grâce. Pour … ça.
Je désignai d'un geste vague l'endroit où la drakina et moi nous tenions un instant plus tôt. Connor hocha sèchement la tête.
-Un plaisir. Maman m'en aurait voulu si je t'avais laissé mourir.
-Parce que tu penses à maman, maintenant ?
Connor soupira profondément et s'éloigna à grand pas, la mâchoire contractée. Il s'avança vers Nico et je vis les yeux de Dylan s'écarquiller quand elle le vit s'approcher. Son regard passa de moi, avant de se reporter sur Connor, avant de se reposer sur moi. Je haussai les épaules, et donnait un coup de pied dans un caillou qui avait le malheur de trainer dans la rue.
J'avais assez de souci à régler pour que Connor ne vienne s'immiscer là-dedans.
-C'est ton frère ?
Je me retournai vivement sur Camille, qui s'était avancée vers moi, Mary Poppins à la main. Elle ne semblait souffrir d'aucune blessure.
-Sans déconner. Tu crois ?
-Vous vous ressemblez vachement, poursuivit-elle malgré ma mauvaise humeur. Vous êtes jumeaux, vous aussi ?
J'observai Connor à la dérobée, alors qu'il semblait visiblement occuper à saluer Dylan avec toute la délicatesse dont il était capable. Ses folles boucles châtain avaient poussées depuis la dernière fois que je l'avais vu et il semblait avoir pris en taille et en stature. J'avais toujours fait quelques centimètres de plus que lui, mais j'étais très mince quand lui était plus musclé et plus fort physiquement. Cette différence de stature expliquait pourquoi lui se battait à l'épée quand je préféré la maniabilité du poignard. Pourtant, les gens ne voyaient que nos ressemblances : nos boucles châtains, nos yeux noisettes, notre long nez, notre sourire annonciateur d'embrouille. « Les jumeaux Alatir ».
-Non. Non, il a un an de moins que moi.
-Et l'autre garçon, qui c'est ?
Je grognai en secouant la tête. Bien que je ne voulais absolument pas m'approcher de ce groupe de trois, Dylan commençait à me jeter des regards alertes, du genre « maîtrise ton frère, ou je le transforme en chicken-nuggets façon Blackraven ». Alors, après avoir échangé un regard avec Camille, j'avançai vers elle en trainant les pieds, les mains dans les poches. Dylan fronça du nez quand elle m'aperçut.
-Il s'est passé quoi ?
-Percy les a apparemment prévenu qu'on comptait faire du camping aux Enfers, marmonna-je.
Un rictus déforma les lèvres de Dylan.
-Je sais. Mais en l'occurrence, je parlais plutôt de ton nez. Tiens. (Elle me tendit un mouchoir). T'as du sang qui coule encore.
A la plus grande honte, le rouge me monta violemment aux joues et j'essuyai le sang qui me maculait le nez et les lèvres. Un sourire s'étendit sur les lèvres de Nico Di Angelo – un de ses sourires sinistres qui me faisait frissonner. C'était un garçon très pâle, bien plus jeune que moi, avec des yeux sombres, si sombre qu'ils semblaient vous aspirer pour un allé simple pour les Enfers. Il ne portait pas son blouson d'aviateur, mais un jean et un Tee-shirt noir, et une bague « tête de mort » en argent brillait à son majeur. La seule note de couleur dans son accoutrement était les perles accrochées à son collier de la Colonie. J'effleurai mon propre lacet de cuire, qui malgré mon départ du camp, ne quittait jamais mon cou. La dernière perle, pourpre avec une version miniature de l'Athéna Parthenos et les lettres « SPQR », signifiant le rapprochement entre grec et romain, pesait particulièrement lourd sur nos conscience. Nico eut un léger signe de tête en ma direction.
-Travis. Ravi de te revoir.
-C'est Alice ? s'enquit Connor avec un sourire en désignant Camille.
-Non, rétorqua justement celle-ci avec vergue. Je suis sa jumelle.
Le sourire mourut lentement sur les lèvres de Connor et il m'interrogea du regard. J'avais toujours très bien réussi à lire sur le visage de mon frère – ses mimiques, la courbe de ses lèvres, l'éclat dans ses yeux. Et tout en lui criait « mais elle n'est pas censée être morte, elle ? ». « Pas maintenant », songeai-je et pour mon plus grand soulagement, Connor parut comprendre car il n'insista pas.
-On pourrait peut-être en parler à l'hôtel, proposa Dylan, remarquant bien la tension qui régnait dans notre groupe.
-Excellente idée, approuva Connor avec un sourire. Mais avant toute chose : ça dit à quelqu'un un MacDo ?
OoO
-Tu n'as pas l'air particulièrement heureux de le revoir.
Je jetai un regard agacé à Dylan depuis le haut du lit superposé. J'étais replié sur ce lit, les genoux contre ma poitrine, mon visage crispé d'un air boudeur, depuis que nous étions arrivés. Dylan était assise sur le lit une place, mon téléphone dans les mains. Ses cheveux trempés tombaient dans son dos. Nous n'avions pas mis longtemps à trouver l'hôtel, un endroit plus miteux, plus discret que le reste de la ville – et cela m'allait parfaitement bien. Connor était descendu avec Camille chercher à manger, et Nico utilisait la petite salle de bain qui nous était alloué pour prendre une douche. J'ignorais comment nous allions dormir à cinq dans cette petite chambre qui disposait d'un lit, un lit superposé, et un bureau – et j'espérai secrètement que Nico s'en irait dès ce soir avec Connor.
-Je te l'ai dit. On s'est disputé.
-Parce qu'il voulait retourner à la Colonie et pas toi ?
Je n'avais pas envie de parler de ça, mais Dylan ne paraissait pas prête à me lâcher. Je connaissais ce regard : c'était celui qu'elle me lançait pour m'annoncer qu'elle me collerait toute la journée dans les rues de Denver. J'étais bien placé pour savoir à quel point elle était tenace.
-Pas exactement, soupirai-je alors, vaincu sans même me battre. Il a considéré que … j'avais trahis la Colonie et ma condition de demi-dieu en retournant à la vie civile. Et lui aussi, parce que … j'ai pris cette décision seul.
-Et alors ? C'est ta vie, ton avenir. C'est normal que tu prennes tes décisions seul.
-Dylan … Tu nous a déjà vu séparé, Connor et moi ? Je veux dire, avant septembre ?
Dylan garda le silence et finit par secouer la tête. Et avec raison : Connor et moi avions toujours été fourré ensemble. Toujours. Les décisions – aller à la Colonie, puis n'y passer que les vacances, devenir Conseiller-en-Chef … Toutes ses décisions nous les avions prises ensemble. Mais c'était seul que j'avais décidé d'aller à la Fac et d'arrêter d'aller à la Colonie. Et je pensais que c'était notamment cela qui avait blessé Connor. Je ne l'avais pas consulté. J'avais brisé le duo que nous étions. J'avais sans doute été égoïste, mais je considérais que c'était mon unique tord dans cet affaire. Peut-être aurais-je dû en parler à Connor avant de prendre cette décision. Mais il n'aurait jamais dû réagir ainsi. Lentement, Dylan finit par comprendre.
-Vous vous êtes toujours suivi. Partout et tout le temps. Tu n'avais pas fait exprès de te faire virer de ton collège une fois, parce que lui avait été renvoyé et que tu ne voulais pas le quitter ?
-Comment tu peux savoir des choses pareilles ? demandai-je, plus amusé qu'agacé.
C'était vrai, et c'était même arrivé plusieurs fois. Dylan eut un sourire entendu et se leva du lit. Elle grimpa les grinçants barreaux du lit superposé pour venir s'asseoir à coté de moi. La douche semblait lui avoir fait un bien fou, ainsi que la pommade qu'elle avait appliqué sur les blessures que Clopin lui avait affligé. Elle avait enfilé un pull informe qui devait sans doute appartenir à un garçon tant il était large pour elle : il lui couvrait les mains et tombait sur ses cuisses.
-Tu oublies que je te harcelais. Je sais tout de toi, Travis Christopher Alatir. Pourquoi Christopher, au fait ?
Je ne m'étonnai même pas qu'elle sache mon deuxième prénom. Je haussai les épaules.
-Ma mère est une grande voyageuse. Elle a une curiosité sans borne. Elle a arrêté tôt les études, a pris un sac à dos et des chaussures de marche, et a passé des années à voyager. D'abord en Amérique et elle a été quelques mois en Afrique aussi. Avant de m'avoir elle avait fait un Tour du monde et c'est comme ça qu'elle a connu mon père. J'ai été conçu à Cuba, si tu veux tout savoir.
-Pitié, épargne-moi les détails. Et du coup, Christopher ?
-Christophe Colomb. Ma mère adorait tous les explorateurs, elle se sentait un peu comme eux dès qu'elle voyageait. Et comme c'est lui qui a « découvert » l'Amérique … Oh mais attend … Tu ne dois pas beaucoup l'aimer ?
Dylan fronça du nez et je compris que j'avais visé juste. Dylan était amérindienne. Son peuple était réduit à peau de chagrin parce que les Européens étaient arrivés sur les rivages de l'Amérique et s'en était déclaré les maîtres.
-Je préfère Travis, on va dire. Et ton frère il s'appelle comment ? Magellan ?
-Louis-Antoine, pour Louis-Antoine de Bougainville.
Dylan pouffa et j'esquissai un sourire. Connor avait toujours hurlé au scandale quant à nous deuxièmes noms, et j'avouai être mieux loti que lui. Mais en plus d'être un navigateur de génie, Bougainville avait donné son nom à un arbuste que notre mère avait découvert au Brésil, et avait participé à la guerre d'indépendance Américaine.
-Ta mère est un génie, commenta Dylan avec un grand sourire. Comment une femme si délicieuse a pu donner naissance à deux monstres comme vous ?
-Je suppose qu'on a pris de notre père.
-Comment elle avait réagi quand Connor est parti ?
Ma bouche se tordit en un rictus. Je me souvenais encore l'avoir retrouvée en pleurs quand j'étais revenu seule de mon haletante course vers la gare pour tenter de rattraper mon frère.
-Mal. Connor n'a pas été tendre avec elle. Il a dit que ça ne servait à rien de rester ici, que la Colonie lui apprenait plus qu'elle ou l'école pourrait lui apprendre, et qu'il n'avait aucune envie de rester enfermée dans une misérable boutique comme elle le faisait.
-Enfoiré.
-Ouais. Surtout que rester enfermé, ma mère est la première qui en souffre. Elle a repris le commerce quand elle est tombée enceinte de moi et qu'elle s'est rendue compte que, sans diplômes ni études, elle ne pourrait pas aspirer à grand-chose d'autre pour nous faire vivre. En un sens elle s'est sacrifiée, et Connor …
Je laissai ma phrase en suspens, gardant toute mon amertume bloquée en un bouchon douloureux au creux de ma gorge. Dylan garda le silence un instant, mais je sentais son regard pesé sur moi, comme l'ombre de ma vie qu'elle avait toujours été. Puis son doigt effleura les miens, en une caresse qui m'arracha malgré moi un frisson. Nous n'avions jamais eu de contact physique avec Dylan. A Denver, je faisais tout pour la fuir. A la Cour, nous étions uniquement mus par l'inquiétude et l'urgence. Mais là c'était différent. Ce n'était pas grand-chose. Mais c'était tendre, attentionné et je sentis mon cœur s'emballer dans ma poitrine sans que je ne puisse le contrôler.
-Je pense comprendre ce que tu ressens, vis-à-vis de Connor. Que tu lui en veux parce qu'il n'a pas respecté ta mère après tout ses sacrifices, et qu'il ne t'a pas compris alors que vous étiez si fusionnel. Mais … Travis, il est venu, là. Il a su que tu allais descendre aux Enfers, et sans savoir le pourquoi du comment il est venu. J'ai parlé un peu avec Nico. Il lui a carrément sauté à la gorge pour qu'il l'emmène où tu étais – et je suppose qu'il ne doit pas plus aimer Nico que toi ?
-Non, répondis-je avec prudence, me souvenant des nombreuses farces que nous avions songés à lui faire. Non, effectivement.
Dylan eut un léger sourire.
-Alors je pense que ça veut dire quelque chose. Il n'a pas voulu te laisser affronter le danger seul. Et je ne pense pas qu'il voudra t'abandonner maintenant. Alors si j'étais toi, j'aurais une discussion avec lui. Avant que la tension soit si forte que l'un de vous deux cogne l'autre. Personne n'est prêt à voir les frères Alatir se mettre dessus.
Je fus reconnaissant à Dylan d'avoir dit « frère » à la place de « jumeau ». Mais ses mots faisaient écho à une réalité que j'appréhendais quelque peu. Dylan avait raison. Connor détestait être hors de l'action, et aimait beaucoup Alice. Cela me semblait impensable qu'il s'écarte gentiment connaissant les enjeux. Si Connor comptait rester, il fallait que j'aie une discussion avec lui avant que l'on descende dans les Enfers chercher Alice. Et à l'heure actuelle, je n'avais aucune envie d'avoir cette discussion.
-Peut-être qu'il partira demain, arguai-je néanmoins sans y croire. Et Di Angelo avec lui.
-Oh, soupira Dylan avec un léger sourire. Je t'en prie, Nico n'est pas si … « bizarre » que tu le penses.
-Tu es contente de le retrouver ?
Je vis à peine son haussement d'épaule, tant son pull trop grand le cachait. Avec ses cheveux et ses yeux sombres, elle avait quelque chose en lien avec Nico Di Angelo et pour la première fois, je pensais à elle comme une fille des Enfers. C'était déstabilisant.
-Plutôt, oui. Je t'ai dit, moi je le trouve assez gentil. Après je ne l'ai vu qu'une fois et ça remonte à l'année dernière. Il a l'air d'avoir changé. Et je pense que … Ce ne serait pas de trop d'avoir un vraifils des Enfers pour y descendre.
-On est en automne, Dylan. Donc techniquement, tu esune vraie fille des Enfers.
Et une fille des Enfers amplement suffisante à mon goût. Mais le visage de Dylan se renfrogna.
-Je ne suis jamais allée aux Enfers, Travis. Et mes pouvoirs de fille de l'ombre … Je n'ai jamais éprouvé l'envie de les utiliser.
-Pourquoi ?
Dylan se tut un instant et je ne n'étais pas sûre qu'elle réponde à ma question tant son visage s'était assombri. Et finalement sa voix s'éleva, pas plus haute qu'un murmure :
-Je ne sais pas. J'aime bien les pouvoirs de la terre. Ils me rappellent mon père, la nature, la réserve. Mais les pouvoirs des enfers ... Même si ce n'est pas des pouvoirs très puissants comme peuvent l'être ceux de Nico … Je ne sais pas, je … Je n'ai pas très envie de me rapprocher de cette aspect là de ma mère. De faire entrer les ombres en moi.
Elle caressait machinalement son capteur de rêve à plume qui pendait à son cou, comme s'il pouvait éloigner l'aura infernale que l'hiver lui imposait. J'aurais voulu en savoir plus sur ses sentiments concernant cette partie d'elle-même, mais la porte de la salle de bain s'ouvrit au même moment. Dylan sursauta et éloigna sa main de la mienne au moment où Nico émergeait, les traits cernés, le teint pâle et les cheveux mouillés. Il s'écroula sur le lit simple sans aucune sommation.
-Fatigué ? demanda Dylan avec un léger sourire.
-J'ai traversé la moitié du pays, rappela le fils d'Hadès sans ouvrir un œil. En vol d'Ombre. Beaucoup d'énergie.
-Tiens. (Je lui jetais mon sac à dos, qui atterrit douloureusement sur les jambes de Nico). Il doit y avoir une bouteille de nectar dedans.
Alors que Nico vidait presque mes précieuses réserves de nectar, la porte de la chambre s'ouvrit pour laisser passer les douces effluves de nourriture bien calorique qui me firent soupirer d'aise. Connor et Camille arrivèrent la seconde d'après, portant les lourds sac avec eux.
-Distribution de vivre, annonça joyeusement Connor en jetant le plus gros sac à Nico. Je t'ai pris deux menus, mec. Mange, que tu es maigre.
Nico fusilla Connor du regard, l'air de regretter d'avoir accéder à sa requête en l'emmenant ici. Camille nous jeta nos sacs et je faillis défaillir en mangeant une frite.
-C'est drôle, vous avez pris la même chose, remarqua Camille en nous lorgnant, Connor et moi.
-Travis a copié, prétendit Connor, récoltant ainsi mon regard noir. Bon sinon. C'est quoi cette histoire de Cour des Miracles ?
Dylan faillit s'étrangler dans son chicken-nuggets et Nico s'étouffa dans son verre. Un frisson me parcourut alors que la fille de Perséphone dardait ma sœur d'un regard si furieux que la température semblait avoir chuter de quelques degrés. Et je me rendis compte que c'était le cas quand je sentis le bout de mon nez refroidir.
-Camille …
-Tu as entendu Chelsea ? La Cour est finie, répliqua Camille sans l'ombre d'un remord. Alors je ne vois pas pourquoi je n'en parlerais pas. Connor avait besoin … d'éclaircissement.
-Ouaip, c'est précisément cela, fanfaronna celui-ci avec un sourire qui devait donner envie à Dylan de l'étriper. Je me demandais comment elle avait survécu et comment Travis l'avait retrouvée. (Il me jeta un regard, plus sérieux). Alors comme ça, papa t'a donné une mission ?
Je hochai lentement la tête avant de lui jeter le calepin qui avait contenu toutes mes recherches. Nico interrogea Dylan du regard concernant la Cour, mais la mâchoire de la jeune fille se contracta et je vis un éclat de douleur passer dans ses yeux. La destruction de la Cour devait être trop fraiche et elle ne l'avait pas constaté de ses yeux. Alors sans doute se sentait-t-elle encore liée par secret. Et que parler à voix haute de ce qui s'était passé à la Cour ferait de sa destruction quelque chose de bien réel – trop réelle pour elle qui y avait passé dix ans de sa vie.
-Alice, finit par lâcher Connor avant de jeter le calepin à Nico. Alors comme ça elle est partie chercher sa sœur aux Enfers ?
-Ce serait stupide, entonna Nico d'une voix froide. Comment pourrait-elle ? J'ai passé … Des mois, même des années à vouloir faire revenir ma sœur. Si moi je n'ai pas réussi, comment elle pourrait ?
Je me trémoussai, mal à l'aise de voir Nico parler ainsi de sa sœur, Bianca, décédée quelques années auparavant – et de se livrer autant sur elle. Ça ne semblait pas grand-chose, mais c'était les mots les plus intimes que j'avais entendu venant de Nico Di Angelo depuis que je le connaissais. Cette observation faisait partie d'une flopée d'autre que j'avais pu remarqué : il semblait plus détendu, et malgré la remarque de Connor, je le trouvais moins maigre qu'avant. Il portait enfin le collier de la Colonie et n'avait plus cette expression ouvertement farouche collée au visage, décourageant quiconque voulait lui parlait. Un changement semblait s'être opéré sur lui, et je ne pus m'empêcher de mettre cela en lien avec son récent coming-out.
-Elle a treize ans, plaidai-je alors. Et elle est peu venue à la Colonie, elle doit mal connaître notre monde. Elle doit penser que c'est possible. Un truc à la Orphée et Eurydice, du vois ? Au fond, cette fois là … Ça s'est tenu qu'à un regard.
-Tu connais cette histoire, toi ? railla Camille avant de mordre dans son hamburger.
-Oui mais justement, si l'histoire d'Orphée et Eurydice montre quelque chose, c'est qu'il est impossible pour un mort de s'échapper des Enfers, rappela sombrement Nico. Et si elle a si peu d'expérience que tu dis … Alors comment elle compte s'en sortir seule dans l'endroit le plus hostile aux vivants – demi-dieux, qui plus est ?
-Tu as raison, pourquoi n'ai-je pas songé à cela plus tôt ? ironisai-je en levant les yeux au ciel. Laisse-moi réfléchir. Ça doit être pour ça que je suis en route pour Los Angeles et les Enfers, non ?
-Nous, rectifia amèrement Dylan. Tu m'as entrainé là-dedans, mauvaise herbe.
-Effectivement, observa Connor, les yeux plissés. Pourquoi il t'a embarqué ? Tu le harcèles encore ?
-On avait besoin d'un enfant des Enfers pour descendre dans les Enfers, expliqua Camille, la bouche pleine.
-Bah heureusement que je vous l'ai ramené alors, plaisanta Connor en balançant son pouce du coté du Nico.
-Tu m'as kidnappé, protesta Nico, qui n'avait touché qu'à une frite. Et l'enfant des Enfers, ils l'avaient. Dylan est une fille de Perséphone.
-Quoi ? (Il dévisagea Dylan ouvertement, choqué). Ça existe, ça ?
Pour toute réponse, elle lui balança un chicken-nuggets, que Connor attrapa au vol pour croquer dedans.
-Tu es écœurant, déclara la jeune fille alors qu'il faisait passé le nuggets avec une grande lampée de coca.
-Et tu n'as rien vu, lui soufflai-je, lui arrachant un petit sourire.
-J'ai entendu. Et va te faire voir. Moi aussi j'ai du dossier sur toi.
Je me rembrunis, sachant pertinemment que c'était vrai. Je me souvenais d'une photo particulièrement hideuse de moi le lendemain de ma première cuite, après le fameux bal du lycée. Et de cette soirée là en générale. Je ne détaillerais rien plus pour le respect de l'intimité de ma dignité.
-Sinon, plus sérieusement, comment vous comptez descendre aux Enfers ? s'enquit Nico.
Je détaillai ma conversation avec Percy et l'entrée qu'il avait indiqué aux studios d'enregistrement DOA. Nico hocha la tête d'un air approbateur.
-Et une fois dedans ?
-On improvise, marmonna Camille, reprenant les mots de Percy.
-C'est cool l'improvisation ! se réjouit Connor en donnant un coup de coude à Camille. Je vais t'apprendre, sœurette.
-Ça veut dire que tu comptes venir avec nous ? compris Dylan avec un déplaisir évident.
Connor prit le temps de soigneusement finir ses frites avant de hocher la tête. Ce fut sans me jeter un regard qu'il déclara :
-Evidemment que je compte venir. Travis serait capable de se perdre dans un sac en papier sans moi.
-Lequel de nous deux ?
-Et puis Alice est ma sœur, reprit-t-il en me jetant un regard noir. Et je ne laisse pas ma petite sœur dans les Enfers.
C'était précisément ce que j'avais redouté, et je savais bien qu'il ne servait à rien de le dissuader. Connor était bien plus têtu que moi. J'abandonnais assez vite : j'étais un négociateur, je donnais moins pour recevoir plus derrière et je savais faire des concessions. Connor n'était pas comme ça. Quand Connor avait une idée en tête, il fallait qu'il l'exécute. Dylan le jaugea sombrement.
-Une fille de Perséphone et trois enfants de Hermès vont aux Enfers. On dirait le début d'une mauvaise blague.
-Tu as oublié un fils d'Hadès.
-Quoi ?!
Mon couinement de souris n'avait rien de très viril, si bien que je récoltai les regards moqueurs de Connor, Camille et Dylan. Mais Nico ne souriait pas et ne paraissait pas plaisanter. Lui qui semblait amorphe dix minutes auparavant, il était à présent plus alerte, plus songeur.
-Pour plusieurs raisons. Déjà, je voudrais en savoir plus sur la Cour des Miracles. (Dylan déglutit nerveusement). Ensuite, je comptais me rendre aux Enfers dans un délai proche, de toute manière.
-Et tu ne peux pas nous y téléporter comme tu viens de le faire ?
J'eus également ce fol espoir, mais Nico le brisa en secouant la tête.
-Les Enfers ont des barrières magiques très denses, même dans les Ombres. Moi seul ça passerait peut-être mais avec trois enfants d'Hermès …
-Compris. On est obligé de passer par la case Charon. Mais avec le petit prince des Enfers à nos cotés, en plus de la princesse, ça devrait passer non ?
Nico et Dylan s'accordèrent pour me lancer un regard acéré qui me fit ravaler ma langue. Si ces deux là s'y mettaient avec leur froideur d'enfant des Enfers, j'étais fichu.
-Espérons, évalua lentement Nico. En tout cas, je ne saurais que trop vous conseiller de bien dormir cette nuit. Pour passer ça ira peut-être. Mais à l'intérieur … Parfois être un fils d'Hadès, ça ne suffit pas. Mais je me repère assez bien là-bas et je connais les Enfers. Je vous aiderais à retrouver Alice.
-Formidable, lâcha Connor avant de lui tendre son portable d'un air suggestif. Tu veux appeler Will pour lui annoncer ?
Pour la première fois depuis que je le connaissais, la couleur monta aux joues de Nico Di Angelo, qui toisa ledit téléphone d'un air furieux. Je le dévisageai, stupéfait.
-Non ? C'est sérieux cette histoire avec Solace ?
-Mais non, ragea Nico en s'empourprant de plus belle. C'est juste … mon docteur.
-Et il le paye en nature pour les consultations, ajouta Connor d'un air malicieux.
Le pétillement de son regard m'arracha un sourire, et quand ses yeux croisèrent les miens, je crus que la froideur s'était évaporée et que notre complicité d'antan était de retour. Puis il détourna le regard et le lien fut à nouveau brisé.
-Vous êtes horribles, commenta Dylan en me donnant un coup de coude. Balaye tes propres amours avant de parler de ceux des autres.
-Travis ? Ça va aller vite, alors.
Connor ne vit pas le coussin que je lui envoyais arriver et poussa un grognement quand il se le prit en pleine figure. En revanche, Dylan avait une vue parfaite sur mon visage cramoisi et ça avait l'air de beaucoup l'amuser. Tout comme Camille. Mais Camille avait infiniment moins de tact que Dylan et ce fut sans doute pour cela qu'elle lâcha avec un sourire sarcastique :
-Vraiment Travis ? Tu n'as jamais eu d'amoureuse ? Même pas au bac à sable ?
-Oh par pitié, gémis-je, regrettant d'avoir jeter le coussin à Connor car j'éprouvai à présent l'envie irrépressible de fourrer ma tête dedans. On ne peut pas plutôt retourner sur Nico et Will ?
-Non, répondirent Camille et Nico d'un même ensemble.
Connor avait l'air de beaucoup s'amuser et je me fis un plaisir de le fusiller du regard. Effectivement, je n'avais pas une vie amoureuse très fournie, mais ça ne m'avait jusque là ni déranger, ni complexé. Et il était hors de question que cela change maintenant qu'on me fixait avec ses grands yeux curieux et réjouis. Surtout les yeux qui se situaient juste à coté de moi. Avec un grognement sonore, je pris la couverture et la tirai vers moi.
-Hey ! glapit Dylan en retenant un morceau.
-Bonne nuit !
-Froussard, lâcha Connor avec un semblant de sourire.
-La ferme !
Je ramenai la couverture à mon menton et tournai le dos au reste de la pièce. Dylan resta dans le lit et je pouvais sentir son amusement dans telle une aura qui m'atteignait. Nico fut le prochain à s'endormir, s'attribuant le lit simple. Il se mit à ronfler une fois la tête posée sur l'oreiller. Connor et Camille se disputèrent le dernier lit et ce fut Mary Poppins, qui avait apparemment une option « taser » qui octroya le lit à la fillette. J'entendis mon frère grommeler en s'installant sur le sol avec l'oreiller que je lui avais lancé et la couverture qu'il avait discrètement subtilisé à Nico.
-Travis ?
La voix de Dylan n'était pas plus haute qu'un murmure. Elle n'avait pas bougé un iota, replié au bout du lit.
-Hum ?
-Je peux dormir ici ? Je n'ai jamais aimé dormir à terre.
Je fus heureuse que Camille ait éteint la lumière et que l'obscurité masque ma gêne. Je n'avais jamais dormi avec une fille – une fille qui ne soit pas ma sœur. Mais je ne pouvais pas décemment faire dormir Dylan sur le sol, alors j'acceptai. Dylan se glissa dans les draps, à l'envers de moi. Ses pieds atteignaient à peine mes épaules, tant elle était petite. Je fermai les yeux en inspirant à fond, tentant vainement de calmer les palpitations de mon cœur. Puis Dylan bougea et m'effleura, si bien que le rouge me monta aux joues avec tant de violence que ma tête tourna. J'inspirai profondément, et me massai les tempes pour me calmer. Ce n'était rien. Il fallait que je dorme.
Car demain, je descendais aux Enfers.
