Chapitre 8 : Vers Los Angeles
-Celle-ci ?
Je fronçai du nez en remarquant une magnifique jeune fille sortir d'une Ferrari. Elle confia ses clefs au voiturier d'un geste élégant avant d'entrer dans l'hôtel-Casino d'un pas léger.
-Non. Une fille à papa mais pas méchante. Et celle-là ?
Cette fois ce fut au tour de Connor de grimacer. Le coupé-break était magnifique, et l'homme qui en était sorti, avec son costar impeccable et sa barbe bien taillée, me faisait penser à l'un de ces traders de Wall Street.
-La voiture est trop petite, on ne rentrera pas à cinq dedans.
-Désolé, je pense encore qu'on est trois dans cette histoire.
-Ahah. Très drôle, Travis.
Un léger sourire effleura mes lèvres et je sortis mon paquet de cigarette volé de ma poche. Je sentis le regard mauvais de Connor posé sur moi alors que je l'allumais : il avait été le premier à protester contre mes sorties-nicotines. Je recrachai la fumée qui alla se perdre dans l'immensité de Las Vegas. Maintenant que le jour était levé, la ville me paraissait moins impressionnante, moins intimidante, sans ces lumières et son animation. Nico avait refusé nous tous nous emmené à Los Angeles en Vol d'Ombre, arguant qu'il aurait besoin d'être en pleine possession de ses moyens une fois aux Enfers. Il nous fallait donc un véhicule pour faire le voyage jusque Los Angeles et comme nous n'avions pas assez d'argent pour en louer une, Dylan nous avait envoyé, Connor et moi, en séance de vol. J'avais tenté de protester, mais le regard de la fille de Perséphone m'avait cloué sur place et Camille nous avait sorti de la chambre d'hôtel à coup de parapluie jaune. Nous avions remonté les rues de Las Vegas sombrement, à peine réveillé, sans s'adresser le moindre mot. Malgré tout nos vieux réflexes avaient commencé à se mettre en place, machinalement, naturellement : Connor avait acheté nos chocolats chaud avec une pointe de caramel pendant que je m'occupais de la boite de beignet (je vous sens déçu : nous avions une certaines éthiques, nous de volions pas sans cesse). Un rituel que nous avions presque tous les matins avant d'aller au lycée. Puis nous nous étions posés sur un banc, devant un casino-hôtel de luxe et regardions les voitures passées les unes après les autres. Nous négocions depuis dix minutes quelle voiture voler, selon nos critères habituels – modèle de la voiture et sa facilité à la voler, honnêteté de son propriétaire … Ce dernier critère était le plus important à nos yeux. Il était hors de question que l'on vole quelque chose de si conséquent à d'honnêtes gens. Je tirai une nouvelle bouffée de ma cigarette en observant une voiture blanche presque banale se garer en face de nous, mais ce fut une famille qui en sorti, avec sac à dos et appareil photo.
-Des touristes, remarqua Connor, déçu. Pas question.
-Je me souviens que tu avais volé le sac à dos de touriste à New-York.
-Pas pareil. J'ai vu qu'elle y avait mis un paquet de bombec'. Tu m'as déjà vu résister à des bombec' ?
Je ricanai, soufflant ma fumée par la même occasion. Je comptais plus le nombre de où nous avions dévalisé le Dylan's Candy Bar sur Manhattan. Connor finit notre dernier beignet et se frotta les mains.
-Bon. Maintenant qu'on est seul … Explique-moi comment tu es passé de « on fait un cache-cache dans tout Denver pour semer Dylan » à « Je dors dans le même lit qu'elle » ?
Je sentis mes joues s'empourprer et je le fusillai du regard. Je m'attendais à ce que le regard de mon frère soit moqueur, ne retenant que le dernier fait, mais il semblait au contraire sérieux.
-Elle te harcelais, me rappela Connor, songeur. Tu en avais marre, on a même élaboré des plans pour la tuer et cacher ton cadavre.
-Elle nousharcelait, rectifiai-je de mauvaise grâce. La Cour lui avait demandé de nous surveiller tout les deux.
-Oh je t'en prie, elle t'a toujours plus suivi toi. Elle t'attendait même à tes entrainements de basket !
Je me tus, lui concédant ce point. Sans doute Dylan ne pouvait-elle pas se dédoubler et avait choisi de suivre l'aîné, à savoir moi.
-Donc ? insista Connor.
-J'en sais rien. Je pense que … Je lui ai parlé. Et que du coup j'ai découvert que … elle n'était pas si terrible que ça. Connaître un peu sa vie … Ça l'a rendu plus humaine. Moins agaçante. Tu savais qu'elle avait perdu son père ?
-Camille m'a dit, ouais. A vrai dire, je n'aurais jamais parié qu'elle soit une Sang-Mêlée, c'est incroyable. Une fille de Perséphone en plus. C'est ouf.
-Tu vois, plaisantai-je avec un léger sourire. On la déteste moins quand on la connaît.
-Calme-toi, ça ne veut rien dire. Et arrête avec ça, tu vas me faire vomir.
Je souris et jetai mon mégot pour l'écraser sous mon talon. Connor leva les yeux au ciel, l'air dépité.
-J'en reviens pas que maman te laisse fumer.
-Tu veux vraiment parler de maman, Connor ?
Connor détourna la tête en un geste rageur, mais que je pensais malgré tout un petit peu coupable. Bien. Un peu de culpabilité ne lui ferait pas de mal. Je profitai de cette fragilité soudaine pour ajouter avec douceur :
-Elle a pleuré toute la semaine, après ton départ.
-Je ne voulais pas la blesser.
-Non, je sais. C'est moi que tu voulais blesser. Mes félicitations, tu as brillement réussi.
Connor me lança un regard incertain, mais moi j'avais les yeux rivés sur l'hôtel-casino auquel nous faisions face. J'avais tourné les mots en boucle dans ma tête, sur la façon d'aborder le sujet avec lui. Et encore maintenant, je me demandais si c'était la bonne méthode, mais il était trop tard pour que je recule.
-Un point partout, je suppose, ajoutai-je en enfonçant un peu plus mes mains dans mes poches.
-Au moins tu l'admets, grommela Connor. Que tu as fait une connerie.
-Non. Enfin … La seule connerie que j'ai faite, c'est de ne pas t'avoir parlé de ma décision. J'aurais sans doute dû le faire, mais c'était une décision me concernait moi et seulement moi. Au sens que j'allais donner à ma vie maintenant que j'étais majeur. Allez à la Fac et quitter la Colonie, ça j'assume pleinement. Bon sang Connor … Même Percy a quitté la Colonie et il a un an de moins que moi. Je ne suis peut-être pas sauveur du monde mais … Moi aussi j'ai le droit à la tranquillité.
Connor ne répondit pas tout de suite et je vis que son regard s'était également tourné vers les voitures en face de nous. Son visage était fermé, mais pas aussi courroucé que je ne l'avais redouté.
-Ça va, finit-t-il par lâcher. J'ai fini par le comprendre. Après un certain âge on devient trop vieux pour jouer aux héros, j'ai pigé. Peut-être que je comprendrais quand j'aurais atteint cet âge, pas vrai ?
J'esquissai un sourire amusé. Depuis notre enfance, nous avions établi que quoiqu'il arrivait, j'avais toujours raison en se concernait nos choix de vie : aller à Colonie, ne plus y aller, se mettre au travail au lycée, ne pas travailler au lycée … Et quand Connor n'était pas d'accord, je répliquais que j'étais le plus âgé et qu'il comprendrait mieux dans un an. La plupart du temps, c'était le cas. Peut-être l'était-ce également ici.
-Peut-être oui.
-Je sais que je me suis comporté comme un enfoiré avec maman. J'ai essayé de l'appeler plusieurs fois de la Colonie, mais elle me raccrochait au nez.
-Elle était en colère. Très. Tu sais comment elle est dans ces cas là.
J'étais secrètement soulagé que la discussion se passe aussi bien, que Connor ait réfléchi de lui-même et qu'à froid il ait pu comprendre certaines choses qui lui avaient échappé il y avait quelques semaines. Pourtant je sentais encore sa réticence et sa réserve. Il avait peut-être compris mes motivations, mais ne m'avait pas pardonné.
-Après tout ça, tu devrais peut-être … passer à la maison, proposai-je alors.
-Pour qu'elle m'envoie une casserole en pleine figure ?
-Peut-être mais en ce qui la concerne tu la mérites cette casserole. Et je serais ravi de tout prendre en vidéo.
-Espèce de traitre.
C'était dit d'un ton badin, sans arrières pensées, mais le mot « traitre » se planta en moi comme un poignard glacé. C'était ainsi que m'avait considéré Connor quand j'avais claqué la porte à la Colonie.
-Ce n'est ça que je voulais, soufflai-je alors, presque pour moi-même.
Mais Connor l'entendit, et me jeta un étrange regard, comme s'il me jaugeait. J'avais dis ce que j'avais à dire. Maintenant c'était à lui de parler, à lui de se défendre, et de supplier mon pardon à genoux. Au lieu de quoi il détourna les yeux et lâcha :
-Mari adultère à trois heures.
Je le toisai, perdu, et il donna un coup de menton en direction de l'hôtel-casino en face. Je me rappelais alors de notre chasse à la voiture et je vis une BMW blanche garée devant nous. Un homme aux tempes grisonnantes venait d'en sortir, accompagné d'une femme brune bien plus jeune que lui.
-C'est une voiture familiale, évalua Connor en désignant la BMW. Tu vois les enfants, toi ?
-Ils les ont peut-être laissé à la maison pour se faire un séjour en amoureux.
-En pleine semaine ? Et puis regarde bien : il a une alliance. Pas elle.
Je réprimai un grognement sonore. Connor avait toujours eux de meilleurs sens que moi : des yeux de faucon, des oreilles de lynx. Rien ne lui échappait. Je plissai les yeux et remarquai alors l'anneau brillant à l'annulaire de l'homme. La femme portait elle aussi une bague, mais au majeur et elle semblait hors de prix. Connor s'avança un peu pour écouter leur conversation, et il me fit signe de le rejoindre cinq minutes plus tard. Le couple avait disparu mais Connor abordait un magnifique sourire.
-Je l'ai entendu dire qu'il avait dit à une certaine Cindy qu'il partait en voyage d'affaire à Toronto, annonça-t-il d'un air triomphal. Mon intuition a été excellente : on prend celle-là. A toi de jouer.
Il me fut facile de subtiliser la clef au voiturier, et de retrouver celle-ci sur le parking alloué. Connor s'installa sur la place passager et je démarrai rapidement. Une minute plus tard nous roulions dans les rues de Vegas, la fenêtre ouverte, nous les éclats de rires de Connor.
-Une voiture, s'esclaffa-t-il avec délice. Depuis quand on n'a pas fait un vol de voiture ?
-On n'a jamais volé de voiture.
-Ça doit être pour ça que c'est si grisant !
Je souris malgré moi et écrasai l'accélérateur. Il était vrai que c'était grisant : l'adrénaline gonflait mes veines, et mon cœur s'emballait alors que les buildings défilaient devant moi. Je n'aimais pas particulièrement voler des choses si grosse – c'était une autre paire de manche qu'un paquet de Pringles. Mais nous comptions la rendre une fois à Los Angeles et les gens adultères étaient ceux que j'exécrais le plus. Malgré notre réserve respective, notre dispute n'avait maintenant plus d'importance et nous profitions de notre première entreprise commune depuis longtemps.
OoO
-Elle sent pas bon cette voiture.
Je jetai un regard mauvais à Camille à travers le rétroviseur. Elle était installée contre la fenêtre, à coté d'une Dylan qui dormait sur son épaule. Nico regardait dehors sans un mot, comme s'il avait déjà la tête aux Enfers.
-Si tu n'es pas contente tu n'avais qu'à la voler toi-même, répliqua Connor. J'ai faim, on s'arrête ?
-Dans pas longtemps, confirmai-je en tournant à une bretelle d'autoroute. Que quelqu'un réveille Dylan, s'il vous plait, j'en ai marre de conduire.
-Oh ! Je peux conduire moi ?
-Non.
Connor se renfrogna. C'était moi qui avais commencé à lui apprendre à conduire sur des parkings de Denver l'année dernière et il n'avait pas encore passé son permis. L'un dans l'autre, il était hors de question que je lui laisse le volant. Camille réveilla Dylan sans délicatesse alors que je me garais sur une air d'autoroute. Je détachai ma ceinture et partit chercher des sandwichs. A ma plus grande surprise, Nico m'accompagna dans la superette.
-Je déteste le salami, maugréa-t-il alors que je prenais l'un des sandwichs.
-Moi aussi, avouai-je en le reposant pour prendre un simple jambon-beurre. Tu pourrais … Je ne sais pas, aller chercher de l'eau, peut-être ? Et si tu trouves du spray au fromage, prend-le, Connor adore.
Nico hocha la tête et s'engouffra dans les rayonnages telle une ombre. Un frisson me parcourut, et je ne suis si c'était la présence du fils d'Hadès qui l'occasionnait ou l'air frais des frigos devant lesquels j'étais planté. Je fis le plein de sandwichs et retrouvai Nico à la caisse.
-Pas de spray, annonça-t-il en donnant les bouteilles d'eau au caissier.
-Tant pis.
Le cassier scanna nos articles avec une lenteur désarçonnante. J'enfonçai mes mains dans les poches avec un gros soupir.
-Au fait, s'enquit finalement Nico sans me regarder. Dylan et Camille m'ont un peu expliqué ce qu'était la Cour des Miracles. Mais elles n'avaient pas l'air très … d'accord.
-Dylan y était très attaché, expliquai-je, comprenant le différent des deux filles. Elle a aidé à la mettre debout et était très proche de son chef.
-Celui qui l'a fait fouettée parce qu'elle t'y avait amené ?
Je hochai la tête, mal à l'aise. La désapprobation dans la voix de Nico était palpable et je ne savais pas s'il s'adressait à Clopin ou à moi. Je jetai un regard à la dérobée au mystérieux fils d'Hadès.
-Tu n'étais pas au courant ? Pour la Cour.
Nico me jeta un regard farouche que je lui connaissais un peu plus.
-Bien sûr que non, pourquoi ?
-Je n'en sais rien … Puisque tu savais pour le Camp Jupiter, je me demandais …
-Non, rétorqua-t-il d'un ton catégorique. Je connaissais Dylan, parce qu'en un sens elle fait partie de ma famille. Mais elle ne m'a rien dit sur la Cour. Du moins jusque maintenant.
-Ah. Au fait, on a vu Hazel. C'est elle qui menait la Légion contre la Cour.
-Je sais, Dylan m'a dit. Je n'ai pas beaucoup de nouvelle du Camp Jupiter depuis la fin de la guerre, je suis beaucoup resté à la Colonie. Mais de ce que je sais, la Légion essayait de retrouver tout ceux qui avaient désertés – pas forcément pour les punir, mais pour être sûrs qu'ils n'étaient pas livrés à eux-mêmes. Camille a raison. Si Clopin avait essayé de leur parler, peut-être que la Cour serait encore debout.
-Ça n'a pas dû plaire à Dylan …
Un sourire sinistre déforma les lèvres de Nico.
-Pas vraiment. Elle est sortie en claquant la porte.
-Je vois. Au fait, Nico. C'est … gentil de nous accompagner.
Nico dressa un sourcil, l'air surpris. Je me surprenais moi-même. Je n'avais jamais aimé le fils d'Hadès, mais le fait était qu'en un sens, j'étais soulagé qu'il nous accompagne. Je le considérais comme le demi-dieu le plus puissant, et contrairement à Dylan, il connaissait et était connu des Enfers : il nous en faciliterait d'autant plus la descente.
-De rien. Mais je fais ça surtout pour Dylan. Elle n'a jamais été à l'aise avec ses pouvoirs de l'ombre. Peut-être qu'en descendant aux Enfers avec elle je pourrais l'aider un peu.
En réalité, je n'étais pas sûr de vouloir que Dylan apprenne à maîtriser ces pouvoirs des Enfers. Peut-être que j'avais peur qu'elle ne devienne comme Nico : aussi obscure, avec les ombres qui s'accrochaient à ses pas. Je payais nos courses et nous repartîmes, des sandwichs plein les mains. Connor, Camille et Dylan étaient sortis de la voiture, et discutaient vivement sous le soleil de plomb de Californie.
-Qu'est-ce qui se passe ? m'enquis-je immédiatement quand je remarquai l'air profondément agité de Dylan.
-Elle a fait un rêve, dit sombrement Camille. Et comme tu l'as dit, un rêve pour un demi-dieu n'en est jamais un…
-Tu as rêvé de quoi ? demanda Nico avec sa gravité habituelle.
Dylan passa une main dans ses cheveux noirs. Elle n'avait pas pris le temps de mettre ses lunettes et ses yeux étaient plissés sous l'agression des rayons du soleil.
-Allison. Elle s'est enfuie de la Cour, elle aussi, après certains autres – j'ai vu Giovanni, Spencer …
-Et alors ? m'étonnai-je. C'est une bonne nouvelle, non ?
Mais le visage de Camille s'assombrit et Dylan secoua la tête.
-Ils nous cherchent, annonça la fille de Perséphone. Et pas pour du bien, ils considèrent que c'est nous qui avons vendu la Cour aux Romains. Je ne sais pas comment, mais ils savent qu'on va vers Los Angeles. Dans mon rêve, ils étaient déjà dans le Nevada, pas si loin de nous.
-Combien sont-ils ? enchérit Nico.
-Je ne sais pas. Cinq, peut-être plus.
-Et Clopin ?
Le visage de Dylan se crispa un peu plus à ma question et ses doigts agrippèrent machinalement son capteur de rêve – qui cela dit, ne devait pas avoir particulièrement marcher dans son cas.
-Je n'en sais rien, admit-t-elle dans un filet de voix. Je ne l'ai pas vu, en tout cas.
-Donc voilà ce que je propose, intervint Connor. On se taille vite. On doit garder des forces pour les Enfers, ça ne sert à rien de castagner contre eux avant. Ça nous fera perdre du temps.
-Et je suis d'accord, ajouta Camille en hochant la tête. Il faut partir et vite.
-Tu vas être capable de conduire ? demandai-je à Dylan.
Elle semblait assez secouée et ses yeux luisaient d'un éclat que je ne savais situé. Peut-être était-ce douloureux pour elle d'être poursuivi par ceux qu'elle avait pensé être sa famille.
-Ça va aller, assura-t-elle néanmoins. Les gosses (elle darda un regard sans équivoque à Connor, Camille et Nico), derrière.
-Mais j'aime bien être devant, protesta Connor.
-Je ne te veux pas à coté de moi. Derrière.
Maugréant, Connor se glissa à l'arrière de la voiture avec Camille et Nico alors que Dylan prenait sa place devant, avançant son siège au maximum. Je jetai à la dérobée un regard à Dylan quand je m'assis à la place passager. Ses doigts étaient tellement crispés sur le volant que les jointures de ses doigts étaient blanches.
-Je ne suis pas habituée aux automatiques, marmonna-t-elle en mettant le contact. J'ai appris avec des manuelles. Bon les enfants, accrochez-vous. On va en Enfer.
Et elle écrasa la pédale d'accélérateur.
OoO
Il nous apparut vite qu'il nous était impossible de circuler dans Los Angeles. Alors nous avions abandonné la voiture en périphérie, avec un mot d'excuse écrit par Connor. Son sourire malicieux quand nous prîmes le bus me mis le doute et je fus presque certain qu'il avait informé la propriétaire Cindy des tromperies de son mari. Le trajet en bus fut interminable et je trompais l'ennuie sur mon portable à lire des légendes des Enfers. Hercule, Thésée, Orphée, Percy Jackson … Tant des héros y étaient descendus. Je commençais à avoir peur de ce que j'allais y trouver. Pas uniquement des monstres, Cerbère ou autre. Mais également des esprits, de ceux qui pourraient révéler notre avenir le plus sombre. J'avais lu cela dans la biographie d'Enée notamment. Il était descendu aux Enfers pour que les esprits de ses ancêtres lui révèlent son avenir.
Et s'il y avait bien quelque chose dont j'avais peur, c'était de l'avenir.
-Travis ? On y est.
Je levai la tête pour voir le bus s'arrêter sur un immense boulevard. Je descendis à la suite de Nico, rangeant lestement mon portables et ces légendes morbides dans ma poche. Nous remontâmes Valencia Boulevard, tous agglutinés derrière Nico. Si Camille le suivait de très près, Dylan marchait en queue de groupe, et j'avais l'impression qu'elle avait du plomb dans les pieds. Connor ricana.
-Elle n'a pas l'air de vouloir rencontrer maman.
-Elle l'a déjà rencontré, mais effectivement je ne suis pas sûre qu'elle ait envie de la revoir.
-Ah.
Je devinai toutes les nuances de ce « Ah » et ne relevai pas. Contrairement à moi, Connor n'avait jamais rencontré notre père – du moins, n'avait pas eu de tête à tête avec. Il l'avait aperçu comme moi, en haut de l'Empire State Building avant le siège de Manhattan. Mais il ne lui avait jamais parlé. Au début, il avait pensé que c'était une question de temps et que l'année d'après, une fois atteint l'âge que j'avais quand j'avais rencontré papa, il viendrait. Mais il n'était pas venu. Je me fis alors la réflexion que ce moment aurait dû arriver cet été, avant notre dispute. Sans doute avait-ce était un autre motif de l'agacement de Connor. L'impression que j'en avais eu plus que lui. Nico finit par s'arrêter devant un immense bâtiment de marbre noir, sur le front duquel était inscrit en lettre d'or « STUDIO D'ENREGISTREMENT DOA ». Une parfaite couverture, démentie par les inscriptions sur les portes vitrée en dessous : « ACCES INTERDIT AUX DEMARCHEURS ET AUX QUÊTEURS. ACCES INTERDITS AUX VIVANTS ».
-Je déteste être dyslexique, râla Camille, les yeux plissés pour pouvoir déchiffrer les mots.
-La seule chose que tu as à savoir, c'est qu'on y est, dit Nico avec un léger sourire.
-Parfait. Petit prince, je t'en prie. A toi l'honneur.
Nico toisa Camille avec froideur, avant de pousser la porte des studios, la fillette dans son sillage. Connor se courba devant Dylan.
-Les dames d'abord.
-Ah les hommes, persiffla Dylan, les bras croisés sur sa poitrine. La galanterie c'est uniquement quand ça vous arrange.
-Vous vous méprenez, il est normal que vous soyez la première à entrer chez vous.
Dylan lui jeta un regard si glacial que Connor se redressa, sans toutefois effacer son sourire moqueur. La fille de Perséphone semblait avoir avaler une couleuvre et son teint avait pâli. Elle ressemblait à présent si fort à Nico dans son aspect – maigre, cheveux et yeux noirs, blême – que ça en était effrayant. Avec un soupir, je pris derechef la porte et l'ouvris.
-Allez, viens. Ça ne va pas être si terrible.
-On verra, marmonna Dylan sans paraître convaincue.
Malgré tout, elle passa ces portes avec réticence. Connor me jeta un regard entendu et je me dépêchai de l'envoyer dans le Hall à coups de pieds aux fesses. Et je devais avouer qu'en entrant dans le bâtiment, je faillis faire immédiatement demi-tour.
Le hall était bondé. Il y avait des gens partout : assis sur les fauteuils de cuir noir, ou contre les murs gris, la tête dans les genoux, attendant l'ascenseur, regardant par la fenêtre et jaugeant le vigile qui lisait sur une estrade. Pourtant, malgré ce monde, cette pièce où il n'y avait pas un centimètre carré de libre … Il y régnait dans un silence spectral. Un silence de fantôme. Personne ne parlait, personne ne bougeait et les bruits de nos pas résonnaient sinistrement dans le Hall. C'était glaçant et un long frisson me parcourut la colonne vertébrale. Connor me donna un coup de coude et désigna une femme qui se tenait non loin de nous. Je fronçai les sourcils en la fixant, et finit par m'apercevoir que je voyais les meubles derrière elle. Elle devenait transparente.
-OK, tirons-nous de là, marmonnai-je à mon frère. Vite. Cet endroit me donne la chair de poule.
-J'y pense … Tu penses qu'on va voir Castor, aux Enfers ? Et Lee ? Et …
Connor s'interrompit mais il n'eut pas besoin d'en dire plus. J'avais compris. Luke. Je n'y avais pas songé, mais cette idée me remua les entrailles. L'image de mon frère décédé il y avait un plus d'un an se substitua à tout ceux qui se trouvaient dans cette pièce et je dus m'arrêter un instant, le cœur au bord des lèvres.
-Trav' ?
La main de Connor se posa avec douceur sur mon épaule et je sentis son regard inquiet posé sur moi. Il n'était pas le seul : Dylan, Camille et Nico s'étaient retournés sur nous, interloqués.
-Tu ne vas pas abandonner maintenant ? eut l'air de menacer Camille, serrant son parapluie jaune entre ses mains.
-Non, la rassurai-je d'une voix rauque. Non, t'inquiète. On y va.
Connor pressa mon épaule avant de me pousser doucement pour m'inciter à avancer. Nous nous retrouvâmes un instant plus tard au pied de l'estrade sur laquelle se trouvait le vigile, un homme grand en costume, au teint chocolat et aux cheveux blonds délavés. Des lunettes de soleil à la mode italienne étaient posées sur son nez. Ma dyslexie m'empêcha de lire son badge, mais Nico m'informa quant à son identité.
-Bonjour Charon.
L'homme en costume releva à peine les yeux sur Nico. Un sourire découvrit ses dents incroyablement blanches.
-Votre majesté. (Il jeta un coup d'œil à notre groupe). Et … Ah …
Son regard s'immobilisa et il baissa ses lunettes sur son nez pour découvrir ses yeux. Je faillis avoir un nouveau malaise quand je constatai que ces yeux n'étaient que deux orbites vides, froids et noirs. Il fixait Dylan, et un lent sourire s'étira sur ses lèvres.
-Milles excuses. Vos Majesté. Tu ressembles à ta mère.
-Nous devons aller aux Enfers, exigea Dylan d'une voix impérieuse.
Ses sourcils étaient froncés et j'avais senti la température chuter de quelques degrés. Dylan ne semblait pas avoir apprécier d'être si vite découverte. Charon gloussa.
-Nous devons aller aux Enfers, monsieur. Etre la fille de la reine ne doit pas te priver de politesse. Mais décidément, c'est fou comme tu lui ressembles.
-Nous devons aller aux Enfers, monsieur, assista alors Camille, pas troublé pour deux sous.
Elle sortit un porte-monnaie de son sac et le jeta sur le bureau de Charon. Le tintement à l'intérieur ne laissait que peu de mystère sur son contenu.
-S'il vous plait, ajouta-t-elle avec un certain cynisme.
Nico nous avait tout de même conseillé de donner quelques drachmes à Charon, pour qu'il ne fasse pas de difficultés. Le passeur des Enfers fouilla le porte-monnaie et fit tomber les pièces sur son bureau. Une dizaine de drachmes d'argent s'éparpillèrent. Charon les compta lentement, avec une moue boudeuse, si bien que je me demandais s'il n'allait pas finalement nous laisser en plan dans ce hall sinistre. Il remplaça ses lunettes sur son nez et scruta Nico et Dylan.
-Et on demandera à Hadès une augmentation de salaire, proposa Camille avec un délicieux sourire. Monsieur.
-C'est cela, grogna Charon. Un gamin m'a promis ça aussi, y'a un moment, je l'attends toujours. Cela dit … (Il jeta un regard dépité aux enfants des Enfers devant lui). Je pense que Hadès m'en voudrait si je faisais des misères à son fils.
-Merci Charon, sourit Nico avec un léger sourire. Prenez-ça pour nos remerciements.
Il ajouta quelques drachmes à celles que Camille avait offerte. Charon sourit d'un air appréciateur et empocha les pièces d'un geste leste.
-J'avais un voyage à faire de toute manière. Mais je ne suis pas sûre de pouvoir tous vous y amener. Deux d'entre vous, sans doute, peut-être trois. Les autres devront attendre le prochain voyage.
-Et ça prendra combien de temps ? s'enquit Dylan en dressant un sourcil.
-Ça prendra combien de temps, monsieur.
Les yeux de Dylan flamboyèrent et je la sentais sur le point de craquer et d'inonder Charon sous des tonnes d'injures. Mais Nico la devança d'une voix plus brusque :
-C'est urgent, monsieur. Il nous faut tous passer le plus rapidement que possible. Sinon je devrais en parler à mon père et …
-Bien, très bien, s'agaça Charon, visiblement contrarié. Je reviendrais immédiatement après. Attendez-moi dans environ une heure, j'essaierais de faire vite … (Il lorgna Dylan et Nico). Vos majestés sont-elles satisfaites ?
Nico hocha la tête mais en ce qui me concernait, je n'étais pas satisfait. Je détestais l'idée que ce groupe doive se séparer mais visiblement nous n'avions pas le choix. Nico se tourna vers nous :
-Bien. Qui montent les premiers ?
Nous nous entre-regardâmes, perplexe et craintifs. Personne ne voulait être le premier à monter dans la barque morbide de Charon.
-Je veux bien y aller, finit par soupirer Connor, pâle malgré son courage apparent. C'est pour ça que je suis venu, non ?
-Je t'accompagne, enchérit Camille, le regard farouche.
-J'irais avec eux, acheva Nico, satisfait. Comme ça, ça fait un enfant des Enfers dans chaque barque.
Dylan et moi échangeâmes un regard anxieux, comprenant que c'était nous qui restaient dans ce hall. J'eus l'impression que du plomb s'immisçait dans mes entrailles, les brulant, les alourdissant.
-Bon allons-y, déclara Charon d'un ton bourru. C'est parti, graines de dieux. Direction l'ascenseur.
Nous nous frayâmes un chemin parmi les fantômes, la mort dans l'âme. Camille et Connor ne semblaient pas si sereins et je vis leur visage pâlir au fil des pas. Seul Nico ne paraissait pas préoccupée et ce fut pour cela que ce fut lui que je retins avant qu'il entre dans l'ascenseur.
-Ne nous attendez pas. Cherchez Alice le plus vite que possible, on vous rejoindra.
-D'accord, accepta Nico en hochant la tête. Normalement tu peux me localiser, ajouta-t-il à l'adresse de Dylan. Tu te repéreras bien dans les Enfers, bien plus que tu ne le croies. Il faut juste que tu aies fasse confiance à cette partie là de toi.
Même si Dylan ne paraissait pas prête à lui faire confiance, elle opina du chef. Nico lui sourit d'un air encourageant et entra dans l'ascenseur. Camille le suivit et je crus voir ses doigts trembler. Connor hésita sur le seuil, et finit par se tourner vers moi :
-Bon bah … On se retrouve en bas ?
-Ouais, répondis-je, la bouche soudainement sèche. Ouais, on se retrouve en bas.
Connor eut un mince sourire, à la fois encourageant et effrayé. En ce sourire je reconnus mon petit frère, ce gamin qui me suivait partout et qui avait besoin que je le rassure sans cesse, et j'éprouvai soudain le besoin de le prendre dans mes bras, peu importait notre dispute. Mais avant que cette folie ne me prenne, Connor entra dans l'ascenseur et Charon referma les portes sur lui, qui se heurtèrent avec un tintement de cloche qui résonna sinistrement dans le Hall.
