Chapitre 9 : La catabase.

Je pensais pouvoir dire que c'était l'heure la plus longue de ma vie.

Nous nous étions assis avec Dylan, adossé à un pan de mur de libre, les yeux rivés sur l'ascenseur. Nous n'avions pas échangé le moindre mot, réduit au silence par la pression et l'angoisse qui nous rongeait les entrailles. Ça paraissait peut-être anodin pour un héros de descendre aux Enfers. Mais ce n'était pas le cas. Les Enfers c'était une sorte de terminus, d'arrêt final où tout le monde descendait et personne ne revenait. Et on voyait des choses, dans les Enfers. Les monstres, les juges, ce qui nous attend à notre mort. Mais on découvrait également une partie de nous-même aux Enfers et c'était l'une des composantes qui m'effrayait le plus dans cette descende.

Et j'avais peur de l'état dans lequel nous retrouverions Alice.

Après une attente interminable, les portes de l'ascenseur teintèrent et s'ouvrir sur Charon. Il épousseta une poussière invisible sur son impeccable costume blanc avant de se tourner vers nous.

-Allez, graines de dieux. C'est votre tour.

J'échangeai un regard avec Dylan, et nous nous levâmes. Charon s'effaça pour nous laisser passer, repoussant les fantômes qui tentaient de s'introduire dans l'ascenseur. Puis il referma les portes sur les âmes perdues – et sur nous. Il se mit alors à descendre de façon à peu brusque, si bien que je fus projeté contre Dylan. Et avant que je puisse me dégager, l'ascenseur changea brusquement de direction pour aller à l'horizontal et ce fut cette fois Dylan qui me heurta. Elle s'accrocha à mon bras pour prévenir des autres secousses.

-Un peu rebondissante, la nouvelle barque de Charon, marmonna-t-elle avant de me jeter un regard. Désolée.

-T'inquiète. Hey ! (une secousse se fit alors sentir, et les doigts de Dylan se crispèrent un peu plus sur mon bras). C'est quoi ça ?

Autour de nous, les murs de l'ascenseur fondaient pour former une barque en bois et s'ébranla et nous fit tomber sur des bancs. Le changement semblait aussi s'opérer sur Charon, à présent vêtu d'une longue robe noire. Ses lunettes avaient disparu, laissant visible ses orbites vides et sombres.

-Bienvenu dans le royaume de ta mère, ricana Charon en poussant la barque avec une longue perche.

-C'est … ? entonna Dylan en regardant autour d'elle, horrifiée.

-Le Styx, oui.

Je jetai un regard déféré à la ronde, le cœur battant à tout rompre. Les parois de pierres avaient des nuances vertes et ors qui étaient projetés par le fleuve sur lequel nous voguions. Du moins, je supposais que c'était un fleuve, parce qu'à sa surface, je ne voyais que des objets : des valises, des guitares, des livres et même des peluches. Charon passa même à travers des débris d'avion – mais un avion très ancien, tout en bois et en toile.

-Toute cette pollution, marmonna Charon en repoussant les débris. Faites moi plaisir, graines de dieux. Ne déposez pas tout vos rêves et vos espoirs ici quand vous mourrez, comme le font les mortels depuis des milliers d'années. Ça fera de la pollution en moins.

Je plongeai mon regard dans tous ces objets disparates, le cœur au bord des lèvres. Je vis la main de Dylan effleurer le fleuve vers un ours en peluche et j'attrapai vivement ses doigts.

-N'y touche pas, lui soufflai-je en lâchant sa main. C'est peut-être un nounours, mais ça reste le Styx.

-Un nounours c'est pour des enfants, murmura Dylan, le regard plongé dans le fleuve. Ça veut dire …

-Ce que ça veut dire, Dylan. Evidemment qu'il y a des enfants qui sont passés par-là.

Avec un pincement au cœur, je songeai à Castor Johanson, un fils de Dionysos et frère jumeau de Pollux. Je m'étais toujours très bien entendu avec les deux seuls membres du bungalow 12, jusqu'à que la mort ne fauche Castor lors de la Bataille du labyrinthe. J'avais été détruit ce jour là et Pollux avait été inconsolable pendant de longs mois. Le plus douloureux avait été la façon dont Castor était mort : il avait lutté contre l'un des demi-dieux qui s'étaient retournés et avaient rejoins Chronos. Connor l'avait reconnu : un gamin paumé qui avait passé des mois entiers à se morfondre dans le Bungalow d'Hermès, attendant que son parent divin ne le revendique. A ma plus grande honte, je me souvenais plus de son nom, mais ils avaient été si nombreux à passer par chez nous … Il avait fini par s'enfuir … et par tuer Castor. Il avait quatorze ans quand il était mort et je ne pus m'empêcher de scruter le fleuve à la recherche des rêves et souvenirs de Castor.

-Au fait, chuchota Dylan. Pourquoi tu as beugué, tout à l'heure ?

-Oh. Pas très envie d'en parler.

-Tu es sûr ?

-Oui.

Dylan paraissait presque déçue, mais je ne souhaitais vraiment pas parler de Luke dans l'immédiat, de peur d'à nouveau me figer et de le voir partout autour de moi.

-Catabase.

-Quoi ?

Dylan me scruta, perplexe. Ses yeux noirs luisaient dans la semi-obscurité. Je me trémoussai, mal à l'aise. J'avais sorti ce mot là sans réfléchir, juste pour éloigner le sujet de Luke.

-C'est une partie presque obligée des épopées avec les Héros grec, expliquai-je en me tortillant les doigts. Un moment où ils descendent dans les Enfers. Je crois que « catabase » ça veut dire « descente » en grec.

-J'ignorais que tu savais ce genre de choses.

-Oh, j'ai lu ça sur internet, dans le bus.

Dylan essuya un petit rire. Elle avait croisé les bras sur son ventre, comme pour retenir sa chaleur corporelle.

-Et qu'est-ce que tu as lu d'autre sur internet ?

-Pas grand-chose de nouveau. Orphée et Eurydice, Héraclès … Ah et Enée aussi. Il est descendu aux Enfers pour consulter son père mort.

Dylan se tendit imperceptiblement et je devinai immédiatement quelle partie de la phrase la gênait. Ma bouche se tordit et je poussai un profond soupir.

-Je suis un buffle. Pardon.

J'avais un instant oublié qu'elle avait également perdu son père, comme Enée. Si j'étais obnubilé par l'idée de croiser Luke, alors je n'osais imaginer ce qu'elle devait ressentir. Pourtant, un menu sourire effleura ses lèvres.

-Non. Non, ça va, tu n'es pas un buffle. Je n'ai pas attendu que tu me parles de « père » avant d'y songer. A vrai dire … J'y pense non-stop depuis que je sais qu'on va aux Enfers.

-Je suis décidemment un idiot.

-Mais non. C'est juste que … (Elle tourna le visage vers moi, et un petit sourire fleurit sur ses lèvres). Du coup, je pense que je peux comprendre quand on … a peur de croiser quelqu'un qu'on a aimé à l'état de fantôme. Pour toi il s'agit de ton frère, non ? Castellan ? Tu as réagi bizarrement quand je t'ai parlé de lui à la Cour.

-Dylan … Tu recommences.

Elle dressa un sourcils, surprise.

-A quoi ?

-A me harceler.

Dylan leva les yeux au ciel, et son sourire s'agrandit quelque peu.

-C'est parce que je t'aime bien, prétendit-t-elle avec malice.

Je laissai échapper un petit rire, reconnaissant l'excuse qu'elle m'avait servi des années durant pour justifier son harcèlement. Je voulus ajouter quelque chose, mais les mots s'étouffèrent dans ma gorge pour y former un gros bouchon douloureux. Les rivages des Enfers étaient en vue. Dylan suivit mon regard et je vis son teint devenir verdâtre. Mais peut-être était-ce dû la lumière émeraude ambiante, qui semblait venir de partout et nul part à la fois. J'avais toujours aimé le vert. C'était une couleur que j'associais au printemps, à la verdure, à la terre. A l'espoir. Cet endroit … Cette lumière me semblait malsaine, comme du poison qui suintait des pores rocheux et qui nous attaquait par rayons. De quoi dénaturer le vert. La barque finit par racler le fond et s'échoua sur une plage de sable charbonneux. Mais ni Dylan ni moi ne bougeâmes d'un iota, figés par cette lumière verte et par l'ambiance sinistre qui émanait de la plage.

-C'est le terminus, graines de dieux, râla Charon en donnant un coup de perche à notre banc. Descendez.

Dylan fut la première à prendre son courage à deux mains, et je la suivais pour ne pas avoir l'air d'un froussard. Mais au moment où je voulus enjamber la barque, la perche de Charon me bloqua le passage. Le passeur s'était presque matérialisé près de moi et son haleine me chatouillait la nuque. Un long frisson glacé me parcouru la colonne vertébrale.

-Entre nous, mon petit … Quand une fille te dit « je t'aime bien » dans un moment pareil, ça veut dire que tu dois foncer.

Les mots mirent un long moment à se frayer un chemin jusque mon cerveau. Puis quand ils l'atteignirent, je passais par tout les états : de la stupéfaction la plus complète à la honte la moins avouable.

-Vous … Vous êtes sérieux ? balbutiai-je, pris de court.

-Ah, graine de dieu, gloussa Charon, retirant sa perche pour me laisser passer. Tu serais surpris de constater combien la mort et l'amour se ressemblent. Alors fais-moi confiance.

Il me tapota l'épaule et j'eus l'impression qu'elle se transformait en glace à chaque contact. Je m'ébrouai et me dépêchai de sortir de cette barque infernale. Je crus que j'allais être soulagé de quitter Charon et le Styx, mais mettre un pied sur le sable noir me fit changer d'avis. Un instant plus tard, la barque quittait la place pour s'enfoncer dans les noirceurs du Styx.

-Qu'est-ce qu'il te voulait ? me demanda Dylan en dressant un sourcil.

-Il … Oh. (Je la dépassai rapidement pour qu'elle ne voie pas mon visage s'empourprer). Nous souhaiter bonne chance pour notre mort. Laisse tomber.

-O…K, lâcha-t-elle, un léger sourire retroussant ses lèvres. Evitons de lui donner satisfaction, alors. Tu es prêt, mauvaise herbe ?

-Je suis sûr que même les mauvaises herbes ne survivent pas aux Enfers. Mais c'est plutôt à toi qu'il faut demander ça. Nico a dit que tu saurais te repérer ici alors je t'en prie, à toi l'honneur.

Dylan me servit un sourire crispé et nous nous plongeâmes dans l'Erèbe.

OoO

A présent, Dylan ne pouvait plus le nier : elle était une princesse des Enfers.

Son changement d'aura s'était senti dès nos premiers pas dans l'Erèbe, cette espèce d'antichambre de l'Enfer qui, de mon humble point de vue, ressemblait d'avantage à un contrôle d'aéroport gigantesque qui aurait lieu dans une grotte sinistrement glauque. Les morts s'agglutinaient à trois files, et Dylan nous précipita vers la troisième et non moins attrayante, car elle était désignée par les mots « MORT IMMEDIATE ». C'était la file la plus fluide et nous en avions conclu que ceux qui passaient par là se retrouvaient dans l'Asphodèle sans prendre le risque de passer en jugement. Je crus que nous passerions sans passer devant Cerbère, jusqu'à que j'aperçoive ces trois paires de crocs fantomatiques qui flottaient à plusieurs mètres de hauteur. Le chien tricéphale était à l'image des nombreuses âmes qui erraient ici : transparent. Il fallait réellement avoir les yeux sur lui pour discerner les courbes de son corps, et la bave qui suintait de ses crocs. Il m'évoquait vaguement un Rottweiler, mais quand j'en fis part à Dylan, elle me fusilla du regard. Il avait plissé des yeux en nous apercevant et ses babilles s'étaient retroussées sur ses crocs. Mon cœur s'était arrêté de battre quand son regard s'était posé sur nous, mais Dylan s'était contentée de sourire. Elle avait parlé au chien comme si c'était un gentil toutou, avec des mots doux et une voix gentille. Cerbère l'avait fixé, l'air plus interloqué que menaçant. Ses narines s'étaient dilatées et j'avais vu qu'il se détendait. Sans doute avait-il reconnu son sang de princesse des Enfers. Ce fut sans doute que nous passâmes sans difficulté sous ses jambes. Je devais admettre que je n'avais pas été rassuré en levant la tête pour voir le ventre fantomatique du molosse, et cela devait se lire sur mon visage car Dylan m'avait toisé d'un air moqueur. Je crus que notre voyage allait se terminer quand nous passions les sortes de portiques et que ceux-ci sonnèrent à tout-va – sans doute pour signaler l'entrée de vivants armés dans l'Asphodèle. Mais Dylan me surprit à nouveau en renvoyant les Spectres protecteurs d'un ordre. Les spectres s'étaient arrêtés devant elle un instant, hésitants, avant de nous laisser passer. Nous n'avions pas attendu notre reste et nous nous étions jeté dans la gueule béante de l'Asphodèle.

Je m'étais toujours dit que c'était là que je finirais quand je serais mort. Je n'étais pas le héros qui méritait l'Elysée, mais je ne pensais pas non plus être la sorte de délinquant qui serait précipité aux Champs des Châtiments. Je me contentais juste de vivre, d'être moi, dans toute ma splendeur de fils d'Hermès. Pourtant, maintenant que j'avais les pieds dedans, je me rendais compte que mon éternité serait bien longue.

L'Asphodèle est un champ d'herbe noire qui s'étendait à perte de vue. J'avais beau me tourner de tout côté, je n'en voyais pas les frontières. Parfois, rompant la monotonie, des peupliers noirs s'élevaient en bosquets, leurs longues branches s'agitant mollement au grès d'une brise qui semblait venir de nul part. Les âmes qui erraient dans ce champ sans fin étaient des plus transparente, et quand certaines tentèrent de parler, seul des gazouillis sortaient de leur bouche.

-D'accord, soufflai-je alors que nous dépassions une femme qui parlait seule, avec un langage qu'elle seule paraissait connaître. En rentrant, je m'engage dans une association et je deviens le bon samaritain. Je refuse de vivre ma mort ici.

-En continuant de voler ? ironisa Dylan.

-Ce que vous n'avez pas l'air de comprendre, vous les gens normaux, c'est que nous n'avons pas le choix. On est cleptomane de naissance – du moins la plupart d'entre nous. C'est dans nos gênes, c'est notre identité, c'est comme ça. Après c'est à nous de voir comment on gère ça. Soit on vole beaucoup mais des petites choses, soit on devient des criminels. Cela dit, je suis presque sûr que Robin des Bois était un fils d'Hermès. Tu veux que j'arrête de voler ? D'accord. Mais je te préviens, je vais devenir infernal.

-En gros, c'est comme une addiction ?

-Non. Une addiction, avec un traitement, tu peux t'en débarrasser. Pas ici. Je t'ai dit, voler on a pas le choix, mais notre capacité à être quelqu'un de bien dépend de la façon dont on gère ça. Et je ne pense pas mal la gérer.

Dylan hocha la tête pour signifier qu'elle avait compris, mais j'avais l'impression qu'elle n'avait pas vraiment écouté ma réponse. Elle s'était presque immobilisée sous un peuplier et son regard s'était porté sur quelque chose en contrebas des champs. Quelque chose qui rougeoyait et me donnait la nausée. On ne voyait pas grand-chose, mais je n'eus aucun mal à deviner ce que c'était.

-Les Champs du Châtiment ?

-Ouaip. Et là-bas (Elle pointa une colline à l'opposé, qui me faisait l'effet inverse). Ça doit être l'Elysée.

Ma bouche se tordit un instant. Je me demandais soudainement, en voyant les deux extrémités des Enfers, où avait bien pu finir Luke. Ses agissement concernant la guerre contre Chronos lui auraient évidemment valu un châtiment exemplaire … Pourtant il avait montré des signes de rédemptions, à la fin de sa vie. Il s'était sacrifié pour empêcher Chronos de gagner. C'était lui qui avait évité qu'il ne revienne pour de bon. Et je ne pouvais pas me dire que cela n'avait pas pesé dans la balance. Peut-être que l'équilibre des deux lui l'avait précipité dans l'Asphodèle. Du moins je l'espérerais pour lui. Je me mis alors à dévisager chacune des âmes que je croisais, tentant d'y reconnaître les traits balafrés de mon demi-frère. J'étais si absorbé par cela que je sursautai quand Dylan me prit la main. Son regard était aussi dur que l'onyx.

-Ne le cherche pas. Imagine le nombre de personne qui doit avoir atterrit ici au fil des millénaires, Travis … Tu n'aurais pas assez d'une vie pour le chercher.

-Il n'est pas le seul, prétendis-je, me souvenant des visages de Castor, ainsi que tout les autres qui étaient morts durant les guerres successives. Il y en a tellement que je pourrais croiser ici …

-Je comprends, murmura Dylan en serrant mes doigts. Mais il faut qu'on avance, Travis, et qu'on reste concentré. Il faut qu'on retrouve les autres.

J'opinai du chef, me raccrochant à sa main qui serrait la mienne pour me raccrocher à la réalité. Elle était douce, et surtout chaude – vivante. C'était des vivants qu'il fallait que je préoccupe, et non des morts.

-Très bien. OK. Je t'écoute, par où poursuivons-nous notre catabase ?

-Pas par là, en tout cas, évalua Dylan en désignant une sorte de grotte du menton. Je ne sais pas, je sens du mal émané de là-bas …

-D'accord, pas là-bas. Mais sinon ?

Dylan fronça les sourcils et scruta l'Asphodèle, comme si ses yeux pouvaient voir Nico malgré les kilomètres. Elle finit par pointer le doigt vers une direction.

-Là-bas. Je ne serais pas t'expliquer, mais … Je le sais. C'est incroyable … Je veux dire … Je pensais me sentir hyper mal une fois aux Enfers, mais ce n'est pas le cas. Je me repère très facilement, et … Je ne sais pas, je trouve que tout est dix fois plus puissant. Je vois mieux, j'entends mieux, tout saute aux yeux et aux oreilles. C'est comme si j'étais … plus forte.

-Ça ne s'explique pas, lui dis-je avec douceur. Comme moi avec les vols. Tu le sais parce que, que tu le veuilles ou non, tu es une enfant des Enfers.

Cela ne parut pas enchanter Dylan, mais elle avança tout de même vers la direction qu'elle indiquait, m'entrainant dans son sillage. Elle garda ma main dans la sienne, mais je comprenais pourquoi : nous avions besoin de nous rappeler qu'il y avait quelqu'un de vivant avec nous, pour ne pas laisser les morts nous emporter et emporter nos objectifs. Au fil de nos pas, je compris que Dylan nous emmenait vers un lieu bien précis et des formes émergèrent peu à peu de l'Asphodèle.

Le palais d'Hadès.

Je ne voyais pas grand-chose dans un premier temps, si ce n'était qu'il était entièrement construit de pierre aussi noires que la nuit. J'avais l'impression que ce palais aspirait toute la lumière des Enfers. Des murs d'enceinte le protégeaient des âmes qui erraient dans le champ, séparant le monde des morts du monde des dieux. De toute manière, peu de morts semblaient vouloir s'approcher du palais. Le pas de Dylan parut ralentir et bientôt, ce fut moi qui dut la tirer pour avancer.

-C'est logique, commentai-je avec un soupir. Alice veut retrouver Camille. Mais pour retrouver sa sœur, il faut une audience à Hadès, non ?

-Il n'y a pas que Hadès là-bas.

-Et ça aussi c'est logique. Perséphone est plus complaisante que son mari, non ? C'est normal qu'Alice ait attendu l'automne pour avoir une chance de ramener Camille.

-Et bien elle est idiote. Perséphone n'est pas si compatissante qu'elle ne le pense.

L'amertume faisait trembler sa voix et je me rappelais en un éclair sur ce qu'elle m'avait dit sur la mort de son père. Qu'il avait semblé attendre jusqu'au dernier moment que Perséphone vienne le sauver. Cela devait être une double plaie pour elle que de descendre ici. Avoir peur de croiser le fantôme de son père et sa déesse de mère qui l'avait laissé mourir.

-Elle ne pouvait rien faire, Dylan. Elle n'aurait pas pu le sauver. Même les dieux des Enfers ne peuvent pas arrêter la mort elle-même. Si les Parques avaient décidé de couper son fil, ta mère ne pouvait rien y faire.

Comme papa ne pouvait sauver Luke de son destin, songeai-je avec tristesse, me souvenant des premiers mots qu'il avait évoqués avec moi, il y avait si longtemps dans ce train. Hermès avait su comment allait finir Luke, mais n'avais rien pu faire. Parfois, je me disais que nous sous-estimions les sentiments de nos parents et la douleur qu'ils devaient éprouver en nous voyant évoluer, ainsi que la frustration qu'ils avaient à avoir de si grand pouvoir sans pouvoir intervenir en notre faveur. Dylan me jeta un regard de coin, avant de soupirer :

-Tu as peut-être raison. Je n'en sais rien. Je … Je ne veux même pas y songer, en réalité. Si je me retrouve devant elle …

-Tu survivras. On a tous survécu à la rencontre avec nos parents. Ce n'est pas si terrible.

-Ton père vient souvent aux Enfers, se rappela-t-elle alors. Tu y as pensé ? Je crois qu'il a eu quelques aventures avec ma mère, d'ailleurs. On a peut-être un demi-frère en commun, qui sait.

Je n'y avais pensé, mais cela m'embarrassa au plus au point. Pourtant je savais des choses relativement gênantes sur les amours de mon père. Hermès était connu pour être un véritable cœur d'artichaut, ce qui expliquait que j'aie de si nombreux demi-frères et sœurs. Et il était également bisexuel, et nombre de ceux-ci, comme ma sœur Julia, n'avaient pas un, mais deux pères – alors comment avaient-ils étaient mis au monde, je n'en n'avais strictement aucune idée, et je ne préférais pas me poser la question. Mais savoir qu'il avait fricoté avec la mère de Dylan me rendait particulièrement nerveux, sans que je ne comprenne pourquoi, tout comme la possibilité d'avoir un frère commun avec Dylan. Je me disais que sans doute instinctivement, je ne voulais pas avoir de lien de famille avec elle. Les mots que Charon m'avaient dit devant la barque me revinrent en mémoire et je sentis mes joues s'embraser. Dylan éclata de rire à coté de moi.

-Oh Travis, je t'en prie, c'est quoi qui te met mal à l'aise ? D'imaginer nos parents ensemble ? Tu as si peu d'expérience que ça ?

-D'expérience … ? Oh par les dieux, Dylan ! s'exclamai-je en rougissant de plus belle, comprenant soudainement ce qu'elle entendait par là. On est vraiment obligé de parler de ça ? Aux Enfers ?

-Bien … On a encore pas mal de marche à faire, et je me dis que parler de nos amours, c'est sans doute plus joyeux que de parler de nos morts.

Joyeux, cela devait l'être pour elle. Mais pour moi, c'était surtout embarrassant. Surtout après la constatation que je venais de faire. Je lui jetai un regard torve.

-On est en pleine catabase et toi tu viens me parler d'amour …

-Très bien. Je commence, si ça te dérange.

Je la lorgnai, incertain. Un petit sourire flottait sur ses lèvres et ses doigts s'étaient détendus sur les miens.

-Parce que l'amour est autorisé à la Cour ?

-Bien sûr, tu l'as vu avec Clopin et … (Elle s'interrompit, le regard vague, avant de reprendre :) Il est même inévitable. On vit les uns sur les autres toute l'année, on se connaît par cœur et on est replié sur nous même. Et puis il vaut mieux vivre des histoires avec les enfants de la Cour plutôt qu'avec des gens extérieurs. Ton demi-frère Romain a tenté et …

Elle s'interrompit, l'air soudainement gênée. Elle n'eut pas besoin d'en dire plus, car Camille m'avait déjà raconté l'histoire de notre demi-frère Milo, tombé amoureux d'une fille d'Aurora et à laquelle il avait raconté des choses sur la Cour. Il avait ainsi provoqué le courroux de Clopin et son enfermement dans une cave sans fenêtre. Malgré moi, ma curiosité fut piquée et je lançai :

-Et donc ? Tu es sorti avec des gens, à la Cour ?

-Ouaip. Quelqu'un que tu n'as pas pu rencontré, il était parti quand on amené à la planque. Caleb. Il a un an de plus que moi, ça doit être le plus âgé après Clopin et Allison. Un fils d'Eole, tu sais, le dieu du vent ?

Le nom m'évoquait vaguement quelque chose mais je laissai couler avec agacement :

-Je connais ma mythologie, Dylan, je sais qui est Eole. Et comment ça s'est passé ?

-Assez bien, pendant un an. C'était le dernier arrivé à la Cour, quand on a commencé à se fréquenter, ça faisait un bien fou de voir une nouvelle tête. Surtout de mon âge, la plupart sont plus jeunes ... Allison voulait sortir avec lui mais … C'est moi qu'il a choisi.

-Je suppose que ça doit être pour ça qu'elle ne te porte pas dans son cœur.

J'avais bien remarqué le désamour évident et personnel de la fille de Némésis pour Dylan. Celle-ci haussa les épaules.

-Oh, elle ne m'aimait pas beaucoup avant. On se disputait l'influence sur Clopin. Et quand je suis sortie avec Caleb, je le lui ai laissé. Peut-être que … ça a été une erreur.

Je hochai la tête, comprenant ce qu'elle voulait dire. Je commençai à bien connaître Dylan et j'avais deviné qu'elle aurait été en faveur d'une discussion avec les romains devant la Cour, si elle avait eu son mot à dire. Mais comme c'était Allison qui avait pris le poids le plus important sur les décisions de Clopin, et qu'elle avait été ouvertement belliqueuse … La loyauté invraisemblable de Dylan vis-à-vis de du chef de la Cour avait fait le reste.

-Mais Caleb était un fils d'Eole, poursuivit-t-elle, et je vis son visage se rembrunir. Il allait où l'emporte le vent.

-Il t'a trompé ?

-Non. Mais une fois qu'il a obtenu de moi ce qu'il voulait, il m'a rapidement délaissé. Pour plein d'autres choses : parfois c'était plus d'investissement pour la Cour, parfois c'était pour tout les jeux vidéos qu'il avait entrepris, et parfois, oui, c'était pour mater d'autres filles, même si ça n'allait pas plus loin. Après moi, il a voulu sortir avec Chelsea, même si elle avait quatre ans de moins que lui, mais elle lui a envoyé une claque en pleine figure. Je n'ai jamais été aussi fière d'elle.

Je ne préférais pas renchérir sur l'histoire de Dylan. Le « une fois qu'il a obtenu ce qu'il voulait de moi » m'avait particulièrement gêné, et je m'étais mis à m'interroger sur, euh … « l'expérience » de Dylan en matière d'amour plus … physiques. Elle avait dix-huit ans comme moi, et les gens de notre âge avait parfois faits leurs premières fois – sauf quand ils s'appelaient Travis Alatir et qu'ils avaient beaucoup trop d'ennuis pour s'intéresser aux filles. Normalement, ce retard ne me complexait pas : il me passait par dessus la tête. Même quand Connor avait eu une petite-amie pendant plusieurs mois, une fille d'Hécate, je m'étais réjoui plutôt qu'être jaloux. Mais je me rendais compte à présent du fossé d'expérience entre Dylan et moi. Elle avait déjà vécu une situation amoureuse longue – et peut-être plus – quand moi je m'étais arrêté au baiser en seconde avec Tracy Connelly pendant sa fête. J'avais l'expérience d'un gamin de douze ans et pour la première fois, cela me gênait.

Et pour la première fois, l'idée m'effleura que c'était parce que j'étais face à Dylan Blackraven que j'aurais voulu avoir plus d'expérience. Pour savoir quoi faire.

Je chassai immédiatement cette idée de mon esprit, tant elle me paraissait absurde. Tout comme les mots de Charon, et cette rougeur qui persistait sur mes joues. Et sa main dans la mienne.

-Et Clopin ? m'enquis-je pour m'occuper l'esprit – et pour éviter que Dylan ne s'occupe de mon cas. Tu as l'air tellement attaché à lui, je me suis demandé …

-Non, répondis immédiatement Dylan en s'empourprant. Non. Je me suis peut-être posé la question, moi aussi, mais … J'ai commencé à sortir avec Caleb et lui avec Rose. Alors … J'étais seulement attaché à lui. Je te l'ai dis, on a construis la Cour ensemble. Il était ma plus ancienne famille. Ma seule famille, pendant longtemps.

Son regard se perdit au loin, vers les murs d'enceinte qui se rapprochaient. Sa relation avec Clopin me rappelait douloureusement celle entre Luke et Annabeth Chase. Pendant longtemps, Annabeth n'avait pas su être en la présence de Luke sans rougir. Pourtant, elle avait fini par se rapprocher de Percy. Dylan se mordit la lèvre inférieure :

-Je sais que tu trouves ça bizarre, après ce qu'il m'a fait …

-Oh, sadomasochiste, tout au plus. Rien de grave.

Un rire nerveux s'échappa de la poitrine de Dylan.

-Il n'était pas comme ça, le défendit-t-elle néanmoins. Avant, tu sais. Il était gentil, c'était vraiment … un grand frère protecteur. Il n'avait pas à être dur, parce que tout allait bien. On gérait bien la Cour. Puis il y a eu l'attaque des Sangs-Mêlés – celle de ton demi-frère. Ça a effrayé Clopin et il a commencé à être plus méfiant, plus secret. Il a commencé à être plus strict avec les sorties. J'étais contre toutes ses nouvelles règles, mais … Après Caleb est arrivé et …

-Tu l'as laissé à Allison, qui l'a transformé en grand mec parano, pigé. Mais sinon, il va sa volonté propre ?

Elle me jeta un regard noir auquel je répondis par un sourire moqueur. Mais au lieu de s'énerver et de défendre Clopin, elle me surprit. Un petit sourire retroussa les lèvres et je me mis à craindre le pire.

-A ton tour. Tu as eu le droit à une histoire et demi, maintenant à toi.

-Oh … Comme l'a si bien dit Connor, ça va aller très vite.

-Je t'en prie, tu n'as jamais embrassé personne ?

-Une fille de ma classe, en seconde. Mais elle avait bu un peu trop de Margarita.

-Et dans ta colonie, personne ?

Je passai une main dans mes boucles, mal à l'aise. Il y avait eu une fille, à la colonie. La seule dont j'avais été sûr d'être amoureux. Mais cela c'était assez mal passé et je n'étais pas sûr de vouloir en parler à Dylan. Mais elle darda sur moi son regard de harceleuse, et lâche que j'étais, je finis par tout déballer :

-OK, d'accord. J'aimais bien une fille. Katie. C'était une fille de Déméter. Malheureusement, je suis un peu con et la seule façon que j'ai trouvé pour attirer son attention, ça a été de … faire une blague.

-Laisse-moi deviner, dit Dylan avec un léger sourire. Elle t'a détesté ?

-On a tapissé le toit des Déméter de lapin en chocolat. Le chocolat a fondu et est passé par le toit … Ça a tâché tout ses vêtements et autres affaires. C'est un effet secondaire auquel je n'avais pas pensé et … Ouais, elle m'a détesté.

-Une fille qui t'a détesté, et une fille bourrée, résuma Dylan, l'air soudainement peinée. C'est … Assez triste, en fait.

-Assez, ouais.

Je sentais la pitié de Dylan partout : dans son regard, dans sa voix et à la façon dont elle me tenait la main. Ce fut pour cela que je la lui lâchai pour fourrer les miennes dans mes poches. Elle parut comprendre dans ce geste que me concernant, la conversation était terminée, car elle n'insista pas. Mais je sentais son regard intrigué peser sur moi. Nous nous murâmes dans un silence assez gêné pendant un long moment. Dylan avait croisé les bras sur sa poitrine et son visage se renfermait à mesure qu'on s'approchait des murs. Ses yeux sombres balayait l'Asphodèle, comme si elle cherchait quelqu'un chose à quoi se raccrocher qui n'avait aucun rapport avec sa mère. Mais ce qu'elle vit ne devait pas lui plaire, parce qu'elle s'immobilisa net, et si brusquement que je lui rentrai dedans.

-Hey ! Grandis un peu, minimoys, j'ai failli ne pas te voir.

-Très drôle, Travis. Regarde un peu là-bas.

Elle pointa un point que seule sa vision accrue pouvait apercevoir. En revanche, je vis de la fumée émanait de cette direction. Mon cœur tomba dans ma poitrine.

-Tu crois que … ?

-Que le reste de la troupe ont commencé un début d'incendie en Asphodèle ? Et comment. On fait la course ?

OoO

J'avais gagné la course contre Dylan.

Mais à sa décharge, il fallait dire que mes jambes devaient faire deux fois les siennes.

Nous avions parcouru la distance qui nous séparait du feu en un temps record, poignard et arcs à la main, bousculant toutes les âmes sur notre passage. J'étais même passer à travers l'une d'entre elle, et je pouvais à présent affirmer que ce n'était pas une expérience agréable. Nous étions arrivés à coté du foyer pour voir de sombres peupliers dévorés par les flammes, et Camille, Nico et Connor se battre contre des squelettes.

Je faillis me stoppait net, car je me disais vaguement que des armes légères comme nous avions ne seraient pas particulièrement utile dans un combat contre des squelettes. Dylan se jeta sur le premier qu'elle vit et lui donna un grand coup de pied dans les os du bassin. Sa force était telle que l'os craqua et le squelette s'effondra sur le sol. Puis j'entendis le bruit d'un tintement, et je tournai le regard pour voir Connor tomber à terre, son épée loin de lui, et un squelette le tenant en joue avec une lance. Je pris mon poignard par la lame avant de le jeter de toutes mes forces sur la tête. Elle transperça son crâne, et bien que cela ne le réduit pas en poussière, cela le désarçonna assez pour que je puisse ramasser l'épée de Connor et donner grand coup dans ses côtes. Les os éclatèrent et le squelette tomba éparpillé sur le sol. Je dressai un sourcil à l'adresse de Connor, qui me regardait les yeux écarquillés.

-Lequel de nous deux peut se perdre dans un sac en papier ?

-Toi, si tu ne te retournes pas vite !

Je vis prestement volte-face, l'épée au clair, et explosai la cage thoracique d'un autre squelette. Il tenta de m'atteindre de sa place malgré ses os éclatés, mais je parai tant bien que mal avec l'épée, avant de briser l'un de ses tibias. Je dus m'y prendre en deux fois, mais il finit par céder et le squelette s'écroula.

-Tu ne peux pas les renvoyer aux Enfers ? criai-je à Nico, qui venait de mettre à bas un autre mort.

-On est déjà aux Enfers ! répliqua le fils d'Hadès, les mains crispés sur son épée en fer stygien. Et ils ne sont pas loyaux à mon père, je ne peux rien faire !

-A qui, alors ?

Nico n'eut pas le temps de répondre car un autre squelette l'assaillit. Je tendis à la main à Connor pour le relever et lui rendit son épée. Ce fut à ce moment là que je vis le sang qui tâchait sa manche, sombre et poisseux.

-Ça va ? m'inquiétai-je en désignant la blessure.

-Bien sûr que ça va, répliqua-t-il avec un certain agacement. Ramasse ton poignard, on a encore des macchabées à occire.

Et il se détourna de moi pour se jeter sur un squelette. Camille détruit le dernier, pointant sur lui son parapluie jaune qui émit un son de balle de fusil. Ce fut assez puissant pour le faire exploser et ses os allèrent s'éparpiller devant les peupliers en flamme. Nous échangeâmes des regards, essoufflés. Connor s'écroula sur l'herbe noire.

-Bon sang. Ne me refaites plus ce genre de frayeurs.

-Relève ta manche, exigea Dylan en ouvrant son sac à dos. Je vais voir ce que je peux faire pour ça.

Connor lui jeta un regard soupçonneux mais finit par obtempérer avec un soupir. Je me rapprochai de Nico et de Camille. Ma demi-sœur paraissait intacte, mais le fils d'Hadès semblait particulièrement secoué. Il fixait le reste de squelettes avec des yeux hébétés.

-Qu'est-ce qu'il s'est passé ? demandai-je, désignant les os et les peupliers.

-Ça, c'est moi, avoua Camille en montrant les flammes. Les squelettes sont apparus sur l'arbre, je te jure, on aurait dit qu'il en poussait ! Alors j'ai actionné la manette inflammable de Mary Poppins … Mais eux, ils n'ont pas brulé.

-Mais pourquoi ? (Je me tournai cette fois vers Nico) Ils obéissaient à qui ?

-Orcus, répondit Nico, le souffle court. Le dieu des parjures. Et des châtiments éternels.

A la façon dont il le dit, ça avait l'air de signifier quelque chose de particulier pour lui, et cela ne devait pas évoquer quelque chose de particulièrement heureux, car il avait le teint si cireux que je me demandais s'il n'allait pas s'écrouler. Il semblait si tangible que je lui pris le bras pour le soutenir, et je fus surpris quand il agrippa le mien, comme s'il avait effectivement besoin de ce soutien.

-Hey, Di Angelo, chuchotai-je, presque choqué de cette faiblesse soudaine. Tranquille, ils sont partis, les squelettes.

-Pour l'instant, dit Nico d'une voix devenue plus dure. Même là ils risquent de se recomposer bientôt, on ferait mieux de déguerpir.

-Tu as un problème avec ce dieu ? Orcus ?

Nico se dégagea soudainement, et s'éloigna à grand pas énervés. Son aura s'était épaissie et l'herbe autour de lui brunissait avant de se flétrir. Un frisson me parcourut l'échine et j'échangeai un regard avec Camille. Ma demi-sœur me renvoya de grand yeux effrayés qui disaient clairement « moi je n'y vais pas ». Je jetai un coup d'œil à Dylan, toujours occupée à soigner la blessure de Connor. Je soupirai profondément en comprenant que c'était à moi de m'occuper des états d'âmes de Nico, et, la mort dans l'âme, je le rattrapai en quelques enjambés.

-Hey, mec, je ne suis pas contre toi. Ne le prend pas comme ça.

-Ça va, répliqua-t-il, les yeux roulants sur les orbites. Je n'ai pas l'habitude que les morts ne m'obéissent pas, c'est tout.

-Si tu as un problème avec Orcus, je te conseille de le dire, plaidai-je tout de même en ignorant les frissons d'alerte qui me parcouraient la colonne vertébrale. Parce que si il envoie d'autres squelettes contre nous, on aimerait le savoir pour être prêt – et savoir pourquoi on doit les combattre.

Nico me jaugea longuement, de ce regard sombre qui m'avait toujours mis très mal à l'aise. Peu à peu, je sentis le froid se résorber et y vit le signe qu'il se calmait lentement, matérialisé par un gros soupir.

-Il se peut, entonna-t-il alors d'une voix atone. Que j'ai eu un problème avec l'un de ces descendants, l'été dernier. Bryce Lawrence. Et … Qu'il en soit mort.

-Ah …, laissai-je échapper, sans savoir quoi penser de cette information. Et tu penses qu'il t'en veut ?

-Ouaip. C'est pour ça que je devais aller voir mon père et que je vous accompagne maintenant. Ce n'est pas la première fois qu'il m'envoie des morts qui dépendent de lui pour me faire la peau.

Je me demandai un instant ce qu'avait bien pu faire Nico pour qu'un dieu lui en veuille autant, et cette idée me glaça les entrailles.

-Très bien, répondis-je en repoussant mes impressions négatives. Très bien. On fera attention. Tu aurais pu nous prévenir avant d'entrer aux Enfers, cela dit.

-Peut-être, admit Nico, les mains enfoncées dans les poches. Mais … Ce n'est pas quelque chose dont je suis fier, on va dire.

Ça, je l'avait deviné. Dans l'intensité de son regard. La colère sourde dans sa voix. Mais cette colère était dirigée contre lui-même. Quoique Nico ait fait, il le regrettait amèrement – d'autant plus que le dieux des châtiments lui envoyait des squelettes pour le tuer. Réprimant la méfiance que j'avais toujours eue pour lui, je posais ma main sur son épaule.

-Allez, on va dire qu'on a tous fait des choses dont on n'est pas fiers. Ce n'est pas si grave. Et ça ne fait pas de toi quelqu'un de mauvais.

-C'est toi qui dit ça, ricana Nico sans pour autant se dégager. Alors que tu me détestes.

-Détester c'est un peu fort, admis-je, sachant que c'était inutile de nier. Peut-être qu'on a … simplement jamais eu l'occasion de parler et que du coup je me suis arrêté à ton aura d'enfant d'Hadès.

Nico me jeta un drôle de regard. J'étais moi-même surpris par mes paroles, mais alors que je regardais ce gosse, j'avais songé à comment j'avais traité Dylan, à m'arrêter à son coté « harceleuse » sans pour autant creuser. Et maintenant que je creusais, j'aimais énormément ce que je découvrais. Peut-être que j'aurais dû creuser avec Nico.

-Vous étiez plus sympa avant de savoir, c'est vrai, se souvint le fils d'Hadès avec un semblant de sourire. Vous m'aviez appris à jouer au poker, quand je suis arrivé à la Colonie.

-On a fait ça, nous ?

Mais en réalité je m'en souvenais très bien et cela m'arracha un sourire. On avait voulu faire grandir le gamin qu'il était en le faisant passer des cartes mythomagics aux arts du poker. Peut-être que cet enfant n'était pas si loin, sous les ombres.

-Hey les gars …

Camille nous avait rejoins et désigna les os qui gisaient en bas du peuplier en flamme. Lentement, ils rampaient les uns vers les autres et se recomposaient en corps amovibles. Connor et Dylan se levèrent précipitamment quand le premier squelette repris forme, à quatre pattes, grinçant et caquetant.

-OK, souffla Nico alors que Connor donnait un grand coup d'épée dans le squelette. Il faut qu'on se taille et vite.

-Pour aller où ? s'enquit Dylan. Pas … là-bas ?

Elle fit un vague mouvement du bras en direction du palais de Hadès. Le visage de Camille s'assombrit considérablement sous ses cicatrices.

-Oh que si.