Chapitre 11 : Le voleur volé.

-Elle est complétement folle …

-Le répéter n'arrangera rien.

-Mais elle l'est, bon sang !

-Oui, mais à moins que tu aies trouvé une idée brillante pour nous sortir de là autrement, il va falloir qu'on le fasse.

Connor ouvrit puis referma la bouche plusieurs fois avant d'acquiescer avec défaitisme. Nous débattions depuis près d'une heure à l'extérieur du palais, surplombants les jardins calcinés de Perséphone. Je les contemplai, songeant avec amertume que la déesse avait raison : c'était sans doute l'endroit qui la représentait le mieux. La nature luxuriante, la beauté dans toute sa splendeur, la vie surgissant de la noirceur de la terre infernale. Le printemps et l'hiver.

Un symbole contre un symbole. La balance était juste.

-On ne peut pas emmener Di Angelo ? supplia Connor.

-Non, répondis-je sombrement. Je pense que ça l'amuse l'idée qu'Hermès soit volé par ses propres enfants …

-On ne peut pas voler papa, Travis. C'est … enfin, c'est papa.

La supplique de Connor me remua mes entrailles et je poussai un gros soupir pour évacuer le malaise qui s'éprenait de moi. Je n'avais pas digéré le fait que mon père se soit servi de moi pour apporter Dylan – et qu'il ait considéré la jeune fille comme le prix à payer pour Alice. Toute cette manipulation divine était ce que j'avais tenté de fuir en renonçant à ma vie de demi-dieu et j'avais horreur d'y être à nouveau confronté. Et que Connor soit inclus dedans … Je pivotai vers lui et posai une main sur son épaule pour planter mon regard dans le sien.

-Tu n'es pas obligé de faire ça. Son caducée, c'est la chose à laquelle il tient le plus au monde, même si on échoue il y a des chances qu'il nous en veuille d'avoir tenté de le lui voler. Et ils n'ont pas la même unité de mesure de temps que nous : leur rancœur peut durer toute notre vie.

Connor parut brièvement ébranlé par mes paroles et il se mâchouilla nerveusement la lèvre inférieure. Je vis dans l'éclat déchiré de ses prunelles qu'il hésitait terriblement. En lui aussi, il y avait un petit garçon qui brûlait d'avoir l'approbation de son père, de nouer les prémisses d'une relation avec lui, et qui se refusait totalement l'idée de lui faire du tord. Mais la lueur dans ses yeux vacilla et ce fut d'une voix dure qu'il entonna :

-Papa est certes … papa. Mais au fond, ce n'est qu'une ombre incertaine qui plane sur nos vies. Alice est vivante, elle est réelle et il faut la sortir de là. Alors si c'est le prix à payer … D'accord.

-D'accord, répétai-je en écho d'une voix morte. Alors on y va.

Il hocha la tête avec détermination. Il avait pâli, mais ce fut fermement résolu qu'il s'écarta de moi pour entrer à nouveau dans la salle du trône. Dépité en songeant ce qui nous attendait, je lui emboitai le pas. Les ténèbres me happèrent de nouveau et je jetai un regard mauvais à la statue d'Hitler, comme si elle était responsable de tous mes maux. A l'intérieur, l'éclat des voix était amplifié par le vide et l'immensité de la salle et se répercutait sur les murs de marbre noir :

-Tu n'as pas le droit de les envoyer là-bas ! Qu'est-ce qu'il se passera s'ils échouent ?

Dylan tentait de faire face à sa mère, mais la comparaison était dure à tenir : Perséphone était belle, grande et inflexible devant elle, et l'observait avec un léger sourire entre attendrissement et suffisance. Alors la petite Dylan en vêtement rapiécé, presque hystérique, compensait ce fossé qui la séparait de sa mère par sa puissance vocale, surprenante pour une carcasse si maigre :

-Mais enfin tu n'as aucune considération de la vie humaine !

-Hermès ne tueras pas ses propres enfants, enfin Aiyana, répliqua Perséphone d'un ton nettement plus agacé. Et qui te dit qu'ils ne réussiront pas ? (Son regard sombre et pétillant se porta sur moi et je me figeai en plein mouvement). Moi j'ai une entière confiance en eux, pas toi ?

Dylan parut avoir été contrainte d'avaler une couleuvre. Derrière elle, appuyée contre la statue d'un homme habillé en toge romaine, Camille caressait impatiemment Mary Poppins et tapait rageusement du pied contre les dalles sombres. Elle avait été la première à accepter le plan, sans condition. Hermès ne lui était rien – Alice était la seule chose qui lui restait. Son calcul avait était rapide à faire. Elle vrilla ses prunelles sombres sur nous et repoussa impatiemment l'une de ses nattes sur le côté.

-C'est bon ? On le fait ?

J'échangeai un dernier regard avec Connor, espérant presque qu'il se dérobe. Mais il opina du chef à l'adresse de notre demi-sœur.

-On le fait.

-Mais vous aussi vous êtes inconscients ! s'écria Dylan, interdite, alors que le visage de sa mère se fendait d'un sourire ravi. Vous pensez réellement que vous serez capable de voler votre père ?

A dire vrai, je m'en sentais totalement incapable. Au fond de moi, je savais que c'était une mission quasiment impossible à réaliser, mais cela ne paraissait que plus exciter Perséphone. Elle battit des mains telle une enfant, extatique, et dépassa sa fille pour nous rejoindre, un immense sourire aux lèvres.

-Parfait … Bien sûr que vous en êtes capables … S'il y en a qui en sont capable c'est vous, n'est-ce pas ?

Je croisai à nouveau le regard de Connor, et ses lèvres frémirent en un sourire qui se refusait à fleurir. Nous étions capable d'exploit lorsque nous étions ensemble, mais de là à voler le prince des voleurs en personne … J'avais un doute.

-Je me propose même de vous aider.

L'offre ramena nos yeux sur la déesse, dont les yeux étincelaient sous la lueur blanchâtre des torches plantées dans les murs. Camille dressa un sourcil.

-C'est intéressant, convint-t-elle en un murmure. Et comment ?

-Il se trouve que je sais parfaitement où se trouve votre père, et je peux vous y amener. Et puis bien sûr, j'ai ça.

Elle ramena ses mains devant sa bouche et souffla dedans sans nous quitter du regard. Lorsqu'elle les écarta, trois perles aux nuances changeantes de bleu éclairaient ses paumes. Elle nous les présenta telles des offrandes, un sourire presque moqueur aux lèvres.

-Ecrasez les quand vous aurez fini. Elles vous ramèneront immédiatement ici.

Personne n'amorça de mouvement pour se saisir de ses précieuses perles, comme si on craignait tous d'effleurer la peau de la déesse. Finalement, Camille finit par me donner un coup de parapluie dans la jambe et je m'ébrouai pour me saisir de notre billet retour pour les enfers.

-Mais ils pourraient échouer, insista Dylan, avant de se tourner vers nous. Sans offense, mais c'est une possibilité ! Vous pourriez ne pas rapporter le caducée, et dans ces cas là qu'adviendra-t-il d'Alice ?

-Nous aviserons à ce moment là, susurra sa mère. Mais au cas où … essayez de voler autre chose, d'accord ?

Elle s'éloigna alors à grand pas souples, bondissant presque d'allégresse, sous les yeux éberlués et méprisants de Dylan. Avec un soupir, je distribuai chacune des perles à Camille et Connor. Si la jeune fille se dépêcha de ranger la sienne, mon frère examina la sienne à la lueur des torches, la pinçant entre le pouce et l'index.

-Je te trouve l'air d'un nain vérifiant que son or est véritable, tentai-je de plaisanter.

-Espérons pas, les nains sont de piètres voleurs, pas discrets pour deux sous …, grommela-t-il en empochant la perle. Par les dieux, je n'en reviens pas qu'on fasse ça …

-Alors ne le fait pas, se précipita Dylan.

-Mais arrête ! s'agaça Camille en la fusillant du regard. Arrête d'essayer de nous dissuader ! Il faut qu'on essaie si on veut revoir Alice, tu t'en rends compte de ça ? Tu te rends compte que la vie de ma sœur dépend de notre réussite ?

La virulence et les mots de Camille parurent souffler les dernières protestations de Dylan, qui resta coite, presque honteuse. En désespoir de cause, elle leva le regard vers moi et Camille se fendit d'un reniflement méprisant.

-C'est ça, essaie de le convaincre.

Elle secoua la tête avec dédain et s'éloigna à son tour à grand pas furieux, balançant la pointe de son parapluie à droite à gauche comme si elle brûlait de s'en servir. Un horrible étau me comprima la poitrine.

Camille avait raison. La sureté d'Alice dépendait de notre réussite. Et ça en était vertigineux.

Pourquoi moi, papa ?

Connor décida de suivre notre jeune sœur avant qu'elle ne cause comme sa jumelle des dégâts au palais des enfers et je me retrouvai seul par inadvertance avec Dylan. La jeune fille me fixait d'un regard aussi flamboyant que sa mère, les bras croisés sur sa maigre poitrine.

-Tu es vraiment un idiot, murmura-t-elle en secouant la tête. Tu vas vraiment le faire …

-Et qu'est-ce que tu veux que je fasse ? répliquai-je, passablement agacé. C'est la seule chose que j'ai pu obtenir de ta mère. A toi de voir si tu peux obtenir mieux pendant que j'essaie de voler mon père.

Dylan s'empourpra furieusement et me fusilla du regard. Elle allait partir, furibonde, mais je l'agrippai fermement par les épaules avant qu'elle ne puisse s'échapper. Son aura parut s'épaissir autour d'elle et pour la première fois depuis notre entrée aux enfers j'avais l'impression que sa silhouette baignait dans les ombres.

-Ce n'est pas une bonne solution et crois-moi, je suis le premier à vouloir l'éviter. Alors désolé de te laisser seule avec ta mère, mais on a pas le choix. Bon sang, Dylan, tu ne le comprends pas ? On n'a pas entamé ce voyage pour repartir des enfers sans Alice !

-Certes pas, lâcha-t-elle à contrecœur. Je me suis faite fouettée pour que tu puisses retrouver ta sœur, tu te rappelles ?

Je la lâchai brusquement, sonné par ce sinistre rappel et le ton détaché qu'elle avait employé. La culpabilité qui s'était éprise de moi alors que je la veillais refit brusquement surface et me gela les entrailles.

-Je suis désolé, soufflai-je d'une voix rauque. Ce n'était pas ce que je voulais …

Dylan plaqua une main contre sa bouche, sans doute consciente d'avoir été plus violente que je ne le méritai et les ombres autour d'elle parurent se résorber avec la colère.

-Bien sûr que non, je le sais … Et tu n'y es pour rien, ce n'est pas toi qui … (Elle passa sa langue sur ses lèvres, troublée, avant de se prendre le visage entre les mains). Je suis désolée Travis, c'est juste que cet endroit me rend nerveuse, je suis à fleur de peau. Par les dieux, je veux sortir d'ici le plus vite que possible …

Je la croyais sur parole. Je ne pouvais pas croire que Dylan n'avait pas perçu les ombres qui la guettait et n'attendait qu'une émotion forte pour se fondre en elle et augmenter sa puissance et son aura d'enfant des enfers. Elle me fixa à travers ses doigts écartés avec un air désemparé qui me déchira le cœur. J'aurais voulu faire quelque chose pour atténuer ses troubles – la prendre dans mes bras, lui dire des paroles rassurantes – mais la triste vérité fut que je restais paralysé, les mains immobiles dans les poches et la bouche légèrement entrouverte. Voir les yeux de Dylan s'humidifier ne fit qu'accentuer mon immobilité. Déjà d'autres ombres rampaient vers elle, la caressant comme pour la consoler, comme si sa détresse les appelait. Elle le perçut car elle détourna brusquement le visage et se prit la tête entre les mains avec un gémissement.

C'en était trop.

Sans vraiment le vouloir, je m'élançai vers elle et elle tituba jusque moi, jusqu'à se retrouver écrasée contre mon torse, la respiration haletante. Mes bras se refermèrent sur sa maigre silhouette avec automatisme et je la pressai contre moi avec toute la délicatesse dont j'étais capable pour qu'elle cesse de trembler. Elle m'arrivait à peine au menton et sa position recroquevillée la faisait paraître encore plus petite. Une de mes mains se porta jusque ses cheveux et commencèrent à les caresser, comme elle l'avait fait pour moi lorsque j'étais revenu sonné de l'entretien avec sa mère. Ils étaient doux à la racine et rêche à la pointe, et emplit de nœuds, signifiant des années de négligences capillaires mais ce fut leur parfum qui me toucha, un léger parfum de fleur qui me parvenait par effluve et que je me surpris à humer. Je baissai la tête, vaincu par les sentiments qui enflaient en moi alors que je tenais cette fille dans mes bras.

Par les dieux. J'étais en train de tomber amoureux de Dylan Blackraven.

Avant que je ne puisse me remettre de cette révélation, la jeune fille accentua mon trouble en m'enlaçant à son tour, joignant ses mains dans mon dos et nous pressant un peu plus l'un contre l'autre avec une certaine timidité. Je fermai les yeux pour tenter de me calmer et de diminuer mon rythme cardiaque. Par les dieux, blottie comme elle l'était contre mon torse, elle devait entendre mon cœur cogner fort et vite dans ma cage thoracique, tel un oiseau en cage à la recherche effréné de l'envol libérateur. Tout occupé par mes tourments intérieurs, je pris à peine conscience que Dylan s'était depuis longtemps calmée, que sa respiration s'était alourdie puis apaisée et que les ombres l'avaient quittée une par une. Ses doigts s'étaient mis à pianoter au creux de mon dos, m'envoyant des décharges électriques qui m'ébranlaient d'avantage.

-Reviens vite, chuchota-t-elle d'une voix assourdie. Je t'en voudrais vraiment si tu me laisses plus longtemps que nécessaire avec elle.

C'était dit sur le ton tremblant de la plaisanterie et cela m'arracha un petit rire qui libéra quelque peu la tension qui m'habitait.

-Je ne comptais rester plus que nécessaire là-bas, ne t'inquiète pas. Mais parle avec ta mère. Et pas seulement pour Alice. Je pense que ça pourrait t'aider de … mettre tout ça à plat.

Je sentis Dylan se raidir contre moi, et un instant plus tard, elle s'écartait d'un souffle pour me fixer, un sourcil dressé en signe de scepticisme.

-Travis, je sais que tu as une haute opinion de la famille, mais ce n'est pas mon cas. Ma famille, c'était la Cour. Pas elle.

-Par les dieux Dylan, ce que tu es bornée …

Mais mon ton était plus amusé que réprobateur et Dylan eut un sourire mutin qui éclaircit l'espace d'une demi-seconde ses yeux. Son regard coula ostensiblement derrière moi et ses traits se figèrent. Ses mains glissèrent de mon dos jusque mes hanches avant de me quitter définitivement pour revenir le long de son corps et j'eus l'impression que toute la chaleur se résorbait autour de moi. Elle acheva de nous séparer en faisant un pas en arrière et pointa une direction de son menton pointu.

-Je crois qu'ils t'attendent.

Je pivotai pour voir Camille, Connor et Perséphone en concertation au pied d'une statue d'une femme richement vêtu à la mode ancienne et Européenne. Camille frappait les dalles de Mary Poppins à intervalle régulier qui trahissaient son impatience d'agir. Un étau comprima ma gorge. C'était parti.

Adressant l'ombre d'un sourire à Dylan, je m'ébrouai et rejoignis mon frère et ma demi-sœur. La jeune fille m'emboita le pas et prit soin de se dissimuler derrière moi pour ne pas être en confrontation directe avec sa mère. Un lent sourire se forma sur les lèvres de Perséphone.

-Prêt, fils d'Hermès ? Tu te souviens des termes. Tu me rapportes le caducée en main propre et je te laisse repartir des Enfers avec sa jeune sœur Alice.

-Sur le Styx ?

C'était la prudence la plus élémentaire que d'exiger un serment qui faisait foi, mais cela parut ennuyé la déesse, dont les lèvres se déformèrent d'une moue boudeuse. Ses yeux roulèrent dans ses orbites.

-Mais quel manque de confiance … Si tu le souhaites, mon chou : je jure sur le Styx de te rendre Alice si tu m'apportes le caducée. Satisfait ?

-Oui. Merci.

Les yeux de Perséphone se plissèrent mais la contrariété fut vite balayée par l'amusement et un nouveau sourire, à la fois froid et innocent, ourla ses lèvres. Elle ouvrit les bras, et les ombres parurent s'épaissirent autour d'elle et son rayonnement s'intensifier. Le joyau qui ornait son diadème se mit à étinceler. Son pouvoir m'électrisa totalement et je sentis Camille se rapprocher de moi d'un air presque craintif.

-Alors ainsi soit-il, déclama la déesse d'une voix qui avait changé de timbre.

Ses bras se levèrent encore plus au dessus de sa tête, et les ombres dans lesquelles elle baignait glissèrent sur nous et nous happèrent. Avant même que nous ayons conscience de ce qui se passait, notre vue se brouilla et la salle du trône d'Hadès s'effaça. J'eus juste le temps d'accrocher une dernière fois le regard de Dylan avait de vaciller.

ooo

-Qu'est-ce qu'on fout là ?

Camille fulminait sur le trottoir, fusillant du regard la bâtisse que nous avions en face de nous. Nous devions être en bordure d'une grande ville, si j'en jugeai par les nombreux buildings que j'apercevais vers l'est mais j'étais un capable de l'identifier. Tout ce que savais, c'était que nous devions être dans le nord du pays car le froid naissant de septembre me pinçait la peau, moi qui n'était vêtu que d'un tee-shirt. Notre environnement restait haut et je devais me tordre le cou pour apercevoir le sommet d'un immeuble. C'était une rue commerçante où de nombreux passants se promenaient, s'arrêtant régulièrement aux vitrines. Eux, ils étaient chaudement vêtus d'écharpe et de manteau … Connor rabattit la capuche de son sweat pour protéger son visage du vent presque glacial qui soufflait dans la rue.

-Quelle mission absurde … Je suis presque sûr que papa sait déjà qu'on est là.

-Vous n'allez pas me faire croire qu'il est ici ? se récria Camille, incrédule.

Elle pointa la pointe de son parapluie vers le bâtiment, un immeuble assez bas d'à peine cinq étages en brique. Un grand panneau au dessus de la porte peinte en vert indiquait qu'il s'agissait d'un point relai et d'une poste, pourtant je remarquai que personne ne s'attardait devant : les passants le dépassaient à grand pas sans même adresser un regard à la bâtisse. Mon regard fut attiré par les fondations de l'immeuble, mais lorsque j'y posai les yeux, elle me semblait parfaitement ordinaire. Pourtant, j'étais certain d'avoir vu l'air onduler sur les briques et les flouter à ma vue. Un sourire retroussa mes lèvres. La magie de notre monde était puissante.

-La Brume, lançai-je à Connor. Et si la Brume est active ici …

-C'est que quelque chose de type divin s'y cache, acheva-t-il en hochant la tête. Et on est forcé de croire que c'est papa …

Il contemplait l'immeuble les yeux plissés, repoussant d'une main les mèches châtains que le vent plaquait sur son visage. J'arrivai presque à lire les idées qui fusaient dans ses yeux prunelle et crispait ses traits et en un sens ça me rassurait : lui au moins avait des ébauches de plan. Camille semblait plus craintive et restait en retrait, le parapluie serré contre sa poitrine. Son visage pâle faisait ressortir le jais de ses cheveux.

-Messieurs, c'est le moment d'être brillant, nous prévint-t-elle, les yeux étincelants. Vous avez un plan ?

-Le quart de la moitié d'une prémisse, marmonna Connor en se frottant le visage.

Ce fut alors que je remarquais l'ombre d'une barbe assombrir ses joues et sa lèvre. Bon sang, quand Connor avait-il cessé d'être un enfant ? Je passai ma propre main sur ma peau, également rendue rêche par les poils. Il y avait quelques jours que je n'avais pas eu l'occasion de me raser.

-On prend quand même. Vas-y.

-Que du grand classique, entonna-t-il en haussant les épaules. Quelqu'un fait diversion, les autres se faufiles pour voler le portable.

-Le portable ? répéta Camille sans comprendre.

Connor et moi échangeâmes un regard chargé de désespoir, et je lus quelque part dans les yeux bruns de mon frère qu'une part de lui aurait préféré que nous fassions ce coup à deux. Pour retrouver notre complicité d'antan ou simplement pour que Camille et son inexpérience n'entrave pas nos rouages, je n'arrivais pas à le déterminer, mais un pincement au cœur m'indiqua que j'avais le même sentiment. J'expliquai patiemment à Camille le principe du caducée moderne d'Hermès et l'avertis contre les forces redoutables qu'étaient George et Martha et Connor poussa un grognement sonore.

-Je les avais oublié, eux. Si par miracle on arrive à mettre la main sur le caducée, celui qu'il l'a devra décamper en grande vitesse avant qu'ils n'avertissent papa … Sans attendre les autres.

-Donc l'un d'entre nous interpelle papa pour faire diversion de lui et ses serpents maléfiques et les deux autres volent, résuma Camille, dubitative. Je suis la seule à trouver ça … terriblement simple ?

-Parfois mieux vaut s'en tenir à la simplicité, soupirai-je, ne voyant d'autre moyen. La simplicité et l'improvisation.

-Le vieux crédo, sourit Connor, les mains frémissantes.

Maintenant que le plan se mettait lentement en marche, le gène du voleur commençait à remonter à la surface et à balayer l'appréhension. Moi-même je commençais à le sentir en moi, faire battre mon cœur et pomper l'adrénaline dans mes veines, m'excitant malgré la crainte et l'enjeu. Nous échangeâmes un sourire entendu, ce sourire tordu et annonciateur d'embrouille que détestait la Colonie car elle indiquait que quelque part, quelqu'un se réveillerait avec de la mousse à raser dans les mains ou une moustache sur la figure. Mais à présent, il nous faudrait monter à un niveau supérieur – et jamais atteint par nous. Camille nous contemplait, incrédule.

-OK, vous ne faites rien pour me rassurer, les gars. Vous êtes vraiment des frères en carton.

-Peut-être mais c'est tout ce dont tu disposes pour retrouver sa sœur, répliqua Connor. Alors, tu fais diversion ou je le fais ?

-Pardon ?

Connor soupira devant notre incompréhension commune et tapa impatiemment du pied sur le sol. Aussitôt, deux ailes vinrent se déployer de part et d'autre de son talon, mais il les fit disparaître d'un nouveau coup.

-Il faut que ce soit un minimum crédible, les gars. Travis n'aurait aucune raison d'aller voir papa : il est censé chercher Alice au mieux ou être à la fac, et plutôt en bon terme avec. Non, si on veut vraiment capter son attention, il faudra lui charger la mule, ce qui veut dire dispute. Et qui dit dispute, dit quelqu'un qui lui en veut un minimum face à lui.

-Très bien, accepta immédiatement Camille, et un sourire dévoila ses dents pour la première fois depuis longtemps. Je n'ai pas votre expérience pour le vol, c'est vrai que je préfère cette partie là. J'avoue que ça me plait assez d'aller dire ses quatre vérités à cet enfoiré.

Le sourire animait ses cicatrices de façon lugubre et la flamme qui s'était embrasé dans son regard m'indiqua qu'elle ne mâcherait pas ses mots face à notre père, tout dieu qu'il était.

-Soit crédible mais ne le pousse pas dans ses retranchements, la prévins-je néanmoins. Sinon il risquera fort de reprendre sa puissance de dieu et d'utiliser son caducée : ce n'est pas le but. Le but, c'est qu'il le lâche et que Connor et moi on puisse s'en emparer.

-J'avais compris, coupa Camille. Et c'est toujours d'accord.

Le sourire qui effleurait ses lèvres m'était vaguement familier, et je me rendis compte que c'était le sourire des enfants d'Hermès préparant un mauvais coup. Camille n'avait jamais réellement manifesté d'attrait pour le vol et la connerie, c'était la première fois que je voyais cette étincelle dans ses yeux et cela ne faisait que renforcer ma détermination. Connor parut satisfait du choix car un sourire s'étala sur ses lèvres – tordu, cynique, calculateur.

-Alors que le spectacle commence.

ooo

-L'araignée Gipsy monte à la gouttièreuh : tiens voilà la pluie ! Gipsy tombe par terreuh …

-Tu vas la fermer ?

Connor baissa sur moi un regard amusé, mais continua de monter. Nous nous étions faufilé sur le côté du bâtiment sans trouver la moindre ouverte. En revanche, une fenêtre était restée béante au quatrième étage, rendue accessible par une gouttière dont les jointures saillantes permettaient d'avoir une certaine prise. Cela dit, ladite prise écorchait affreusement les mains et était peu stable, si bien que devant tant de précarité, les ailes de mes chaussures s'étaient déployées, prête à s'activer si jamais je vacillai.

-On aurait dû y aller en volant, marmonnai-je en suivant Connor un cran plus haut.

-On est mauvais pour contrôler la Brume, Trav', comment tu veux justifier deux garçons volants ?

-Et deux garçons grimpant à une gouttière, c'est mieux ?

Connor se contenta pour toute réponse de fredonner « l'araignée Gipsy » et de grimper en rythme. Lui aussi les ailes nacrées étaient sorties de ses chaussures et le chatouillaient la joue chaque fois que je me portai à sa hauteur. Enfin la fenêtre fut en vue et Connor disparut à l'intérieur avec un cri de triomphe. Je poussai un profond soupir. Comment pouvait-on être parmi les meilleurs voleurs des Hermès et si peu discret ? J'atteignis le châssis à mon tour et jetai un dernier coup d'œil à la ruelle dans laquelle nous étions glissées. Camille attendait sagement dans la grande rue, ses yeux en amande fixés sur moi. Je levai le pouce à son attention et me hissai sur la fenêtre avant de m'étaler sur le châssis, qui pressa mon ventre et me coupa le souffle. Connor ne fit pas le moindre geste pour m'aider et je réussis à basculer tant bien que mal à terre. Un sursaut métallique se fit entendre et je compris que j'étais sur une sorte de passerelle de chantier. Connor s'était déjà tapi dans l'ombre, accroupis et les doigts accrochés aux barreaux et scrutaient ce qui se passait en contre-bas, les yeux écarquillés.

-C'est un entrepôt, souffla-t-il alors que je le rejoignais à pas feutré.

Entrepôt, c'était trop vague pour désigner ce que j'avais sous les yeux. C'était un immense espace qui s'étendait sur la totalité de l'immeuble, absolument illisible entre les nombreuses passerelles métalliques, les tapis roulants qui déroulaient à une vitesse alarmante, et les piles entières de boites de cartons et de produits en tout genre. Des cyclopes se déplaçaient avec lourdeurs entre les colonnes précaires et des plateformes équipées d'ailes miniatures comme celles qui munissaient mes chaussures se chargeaient de déplacer les paquets les plus lourds. J'ouvris la bouche, ébahi de voir la modernité et le monde olympien se mêlait dans un tel gigantisme. Je savais que mon père s'occupait d'une grande partie du commerce mondial – et de la totalité de celui de type divin – mais je ne l'avais jamais constaté. Ça avait quelque chose de vertigineux.

-Va trouver papa là-dedans, maugréa Connor avec humeur. Je me souviens à peine à quoi il ressemble. La dernière fois que je l'ai vu, c'était à l'Olympe …

Je hochai tristement la tête avec un pincement au cœur. Entre temps, j'avais vu deux fois mon père : dans le train qui m'avait ramené pour Denver, et sur le campus lorsqu'il m'avait donné la mission de retrouver Alice. Un nouveau déséquilibre qui était comme un poison dans mes relations avec Connor et qui expliqua peut-être qu'il me jette ce petit regard circonspect et qu'il lâche assez durement :

-Donc si tu le vois, préviens-moi.

-C'est peut-être toi qu'on aurait dû envoyer dire ses quatre vérités à papa …

Connor eut un sourire qui éclaira sinistrement son visage.

-Ne t'en fais pas, c'est prévu. On ferait mieux de bouger si on veut pourvoir le repérer …

J'acquiesçai en silence, inquiet de l'éclat amer qui brillait dans les prunelles de mon frère. Lentement et en prenant soin de faire le moins de bruit possibles, nous arpentâmes la passerelle, les yeux fouillant chaque mouvement de l'entrepôt – et par les dieux, qu'il y en avait. Entre les cyclopes et les plateformes volantes, je savais plus où en donner de la tête et après avoir fait le tour de l'immeuble, je commençais à perdre patience – et Connor plus que moi.

-Je te jure que si Perséphone nous a roulé …

-Elle ne serait pas la première, grommelai-je en lorgnant d'un œil mauvais le cyclope qui poussait une machine sur des roulettes devant nous.

Les cyclopes étaient grands, et s'était justement pour cette raison qu'ils ne pensaient jamais à lever leur unique œil : ça n'effleurait jamais leur cerveau que quelque chose pourrait se trouver au dessus d'eux. Pas un seul ne nous avait repéré depuis que nous étions rentrés et le brouhaha ambiant couvrait efficacement le son de nos voix.

-Papa aussi m'a roulé en un sens, avouai-je honteusement. Il m'a guidé vers Dylan uniquement pour que je la ramène à sa mère et qu'elle serve de monnaie d'échange contre Alice.

-Quoi ?

Je résumai de façon plus détaillée la conversation que j'avais eue avec Perséphone. Je l'avais édulcorée face à Dylan : elle se méfiait bien assez des dieux comme ça, je n'avais pas voulu jeter de l'huile sur un feu déjà destructeur. Et une partie de moi avait peur qu'elle me soupçonne d'être au courant des intentions de mon père et de l'avoir mis sciemment dans cette situation. Connor ricana :

-Je vois que toi aussi, tu as des choses à dire à papa …

-Evidemment que j'ai des choses à dire, répliquai-je sèchement. Ne le rencontrer ne pardonne pas tout. Ça ne pardonne pas l'absence, ça ne pardonne pas Luke, et ça ne pardonne pas le fait qu'il m'utilise comme un jouet. Par les dieux, c'est à cause de ce genre de manipulation que Luke lui a tourné le dos !

La voix s'était quelque peu élevée sur la fin mais le son des machineries la couvrit si bien que même Connor parut devoir tendre l'oreille pour m'écouter. Son visage se peignit d'un air contrit.

-Tu en veux vraiment à papa pour Luke ?

Je ne répondis pas immédiatement, tiraillé. Evidemment que Luke ne devait sa mort qu'à lui-même et à son idée absurde que Chronos lui offrirait une meilleure vie que les dieux. Mais je ne pouvais m'empêcher de songer que mon père l'avait précipité vers sa fin. Pourtant il y avait une incohérence, je le savais : Luke était l'un des enfants préférés de mon père quand j'étais petit, de ceux qui faisaient sa fierté. Chaque fois qu'il revenait de l'Olympe, Chiron clamait que notre père était content de voir Luke s'épanouir. Il avait personnellement demandé à Chiron de lui trouver une quête – et pas n'importe laquelle – et il était celui d'entre nous qui recevait le plus de chose. Mais les cadeaux ne comblaient pas l'absence et chacun d'entre eux n'avait fait que renforcer le ressentiment de Luke. Et là dessus, lorsque ce fils chéri basculait puis disparaissait, il m'apparaissait enfin. Perséphone m'avait demandé si mon père était fier de moi. Je pensais surtout que j'étais son lot de consolation après la perte de Luke.

-Je sais que ce n'est pas de sa faute qu'il est mort et qu'en un sens, Luke l'a cherché, admis-je. Et je sais aussi que papa l'adorais et que sa mort a été extrêmement douloureuse pour lui aussi, à son échelle. Mais je ne sais pas … ça aurait pu se passer autrement. Et finir autrement.

-On a subi la même chose que Luke, protesta Connor en secouant la tête. Indifférence, attaque de monstre … pourtant on ne s'est jamais tourné vers Chronos, on n'a jamais basculé du mauvais côté. Papa est coupable de beaucoup de chose, mais Luke était responsable de son destin. Point.

La dureté des paroles de Connor me surprit à peine : il avait littéralement idolâtrer Luke petit et s'était trouvé le plus heurté de tous lorsqu'il nous avait trahi. Tout son amour s'était transformé en rancœur dès l'instant où notre frère s'était explicitement glissé du côté de Chronos.

-Tu as peut-être raison. Oh, j'en sais rien. Tout ce qui concerne Luke et papa, c'est un peu embrouillé dans ma tête.

-Et ce qui concerne Blackraven ?

Je sentis mon visage s'échauffer devant le regard malicieux de Connor. Nous nous étions tapis à un endroit où nous avions vu sur tout l'espace, et surtout sur une petite pièce à part où une porte indiqué « bureau du boss ». Connor éclata de rire en observant mon visage cramoisi.

-Je le savais ! Le câlin en dessous d'Hitler ne trompait personne !

-Par les dieux, Connor …

-Le voleur s'est fait volé son cœur ?

La flambée s'étendit à mes oreilles et je me dressai d'un bond pour me mettre en mouvement, soudainement bouillonnant d'énergie nerveuse. Connor trottinait derrière moi, un sourire insupportable collé aux lèvres, et poussa le vice jusqu'à passer un bras autour de mon cou.

-Allez raconte tout à ton frangin préféré !

-Con', on est en mission ! protestai-je en tentant de me dégager.

-Mais tu n'es pas drôle !

-Tu …

-PAPA !

Nous nous figeâmes en une position improbable – moi me débattant contre la prise de mon frère – et nos yeux se portèrent en contrebas. Il me fallut plusieurs secondes et plusieurs cris pour l'apercevoir : Camille évoluait parmi les marchandises et les tapis roulants, le regard déterminé, hurlant le nom de notre père à plein poumon. Puis un cyclope émergea de derrière une pile et cette fois ce fut un véritable cri de terreur pure qui émana de ma sœur. Je me précipitai vers la rambarde, le cœur battant la chamade. J'avais oublié ce détail.

-Un cyclope, me souvins-je, horrifié. Connor, c'est un cyclope qui lui a fait ça ! Ses cicatrices !

-Oups, lâcha-t-il en pâlissant à son tour.

D'un même mouvement, nous dégainâmes nos armes et nous précipitâmes vers les escaliers les plus proches sans même faire attention à être vu ou entendu. Mais Camille nous devança de beaucoup en s'armant de Mary Poppins et le déployant devant elle. La déflagration ébranla à peine la créature, qui fixa la petite chose cachée derrière son parapluie jaune de son œil vide. Il ne tenta même pas de l'attraper, mais le simple mouvement de sa tête se tournant rendit Camille verte de peur et elle recula de quelque pas, les mains crispées sur le manche de Mary Poppins. Nous avions atteint la plateforme inférieure lorsque la voix du cyclope tonna :

-Boss ! Une intruse !

Je me figeai sur la passerelle et Connor, peu attentif, me rentra dedans et me projeta contre la rambarde. J'eus le temps de le repousser et le forcer à s'accroupir dans l'ombre avant que la porte sur laquelle était plaquée « bureau du boss » ne s'ouvre.

Une intruse ? J'espère que c'est un rat.

Connor sursauta et me lança un drôle de regard.

-Mais de quoi tu parles ?

-Ce n'est pas moi, répondis-je, légèrement agacé. C'est George.

-George ?

Pour toute réponse, je désignai le bas du menton, où un homme venait d'apparaître. Je plissai les yeux pour le dévisager et être sûr de son identité mais en soi, la voix de George résonnant dans ma tête me l'avait déjà confirmé. Hermès en personne supervisait son entrepôt.

J'entendis Connor retenir son souffle alors que notre père fermait la porte derrière lui, contrarié – par ce qu'il lisait sur ton téléphone ou l'intervention du cyclope, je n'en avais aucune idée. Malgré son rôle dans l'entrepôt, il était vêtu tel qu'il m'était apparu dans le train lors de notre première rencontre : un jogging de nylon, un sweat d'une couleur jaune assez criarde et chaussé d'une paire de Reebok au bout desquels se frétillaient des ailes nacrées. Une autre paire se balançait au rythme de ses pas sur son bonnet à pompon jaune moutarde qu'il avait enfoncé sur ses cheveux poivres et sel malgré son apparence juvénile – je ne lui donnais pas plus de trente ans. Au bout de l'antenne, deux minuscules serpents verts se tordaient.

En un sens, je n'avais rarement vu un dieu faire aussi peu dieu. Hermès aurait pu être un jogger banal qui avait des goûts vestimentaires douteux. Pourtant, mon cœur s'emballa dans ma poitrine bien plus fort que lorsque j'avais tenu Dylan Blackraven dans mes bras.

Papa.

Alors ? C'est un rat, dis ?

Espèce d'imbécile, tu le vois bien que non ! C'est Alice !

-Bande d'idiots, rageai-je alors qu'Hermès levait soudainement les yeux de son téléphone, intéressé.

Connor avait plaqué les mains contre ses oreilles et me fixait, abasourdie.

-Mais c'est les serpents qui parlent dans ma tête ?!

-Exactement. Maintenant, boucle la et commence à descendre doucement. Il faut qu'on kidnappe ces serpents.

-Alice ? répéta Hermès dans un murmure prudent.

Il fit un geste agacé de la main et le cyclope s'éloigna, laissant apparaître une Camille toujours retranchée derrière son paraluie jaune – de la même couleur que le sweat de notre père. Alors que je descendais l'escalier avec prudence, je ne pus m'empêcher de capter le sourire attendri qu'esquissa Hermès.

-Ravi de voir que le parapluie te sert encore, Camille.

Mais il a perdu l'esprit ? s'étonna George. Hey, Martha t'a dit que c'était Alice !

Mais s'il dit que c'est Camille, c'est que c'est Camille !

Mais c'est toi qui a dit …

-Oh, arrêtez tout les deux ! exigea Camille en abaissant son parapluie.

Elle le rétracta dans un geste tremblant. Elle paraissait encore ébranlée par sa rencontre fortuite avec un cyclope, mais lorsque son regard se posa sur Hermès, il se fit incendiaire – et j'étais persuadé que c'était ses sentiments véritables qui transparaissaient dans ses iris.

Défoule toi, ma grande, mais n'oublie pas l'objectif !

Le père et la fille se contemplèrent pendant un moment, silencieusement, comme s'ils s'évaluaient l'un l'autre. L'étrange sourire d'Hermès persistait, malgré la tempête muette qui semblait faire rage en Camille.

-Tu savais que j'étais en vie, l'accusa-t-elle immédiatement.

-Je sais lorsque l'un de mes enfants meurent, Camille, lui apprit Hermès avec une certaine douceur. Mais j'espérais que ton frère te trouverait … Travis … je l'ai envoyé …

A nouveau, je me stoppai net dans l'escalier et cette fois Connor ne me heurta pas. Il s'était également arrêté et fixait mon père, incrédule, avant que son regard ne coule sur moi, presque désolé. Je serrai le poing, rageur.

Trouve Alice. En offrant Dylan … et récupérant Camille. Une pierre, trois coups.

Trois trahisons.

-Je vais le tuer, murmurai-je, à la fois mortifié et dégoûté.

-Au moins ça te donne une motivation supplémentaire pour voler le caducée.

J'eus un mouvement agacé de la main et faute d'évacuer la colère sourde qui montait en moi, je me remis à descendre les escaliers avec plus de vigueur. Camille eut la force de pas sourciller à la mention de mon nom et attaqua :

-Mon frère ? Et pourquoi tu n'es pas venu me chercher toi-même ? Pourquoi tu n'as pas dit à maman et Alice que j'étais vivante si tu savais que j'étais vivante ?

-Elle a pas tord, pourquoi ? souffla Connor derrière moi.

J'avais tellement accéléré la cadence que nous étions arrivés au sol et qu'Hermès et Camille étaient à présent dissimulés à notre vue. J'allais m'élancer derrière une pile vertigineuse de carton mais Connor m'agrippa par le col et me plaqua contre le mur. Une seconde plus tard, un cyclope passait en poussant une charrette pleine de produit – des produits de type guerriers car je voyais dépasser plusieurs armes de bronze céleste. J'adressai un « merci » muet à mon frère et penchai l'oreille pour écouter la conversation qui se jouait plus loin.

-Ça fait beaucoup de question et je serais surpris que tu comprennes les motivations de chacune de mes réponses, l'avertit Hermès d'une voix lasse. Mais laisse-moi t'en poser également, ma fille : comment tu m'as trouvé ?

-J'ai fait des rêves.

-Bien joué, chuchotai-je, approbateur.

La réponse parut crédible pour Hermès : en passant derrière l'un des tapis roulant pour me retrancher derrière, je vis sa bouche se tordre d'appréhension. Pendant que nous nous cachions, il avait fait apparaître deux chaises de camping, mais visiblement Camille n'éprouvait pas le besoin de s'y asseoir. Elle restait debout et ça lui permettait de toiser Hermès avec le plus grand mépris. La pointe de Mary Poppins était ostensiblement pointée en direction de notre père et celui-ci y jetait de fréquents regards. Connor essuya un petit rire :

-Pas rassuré par un parapluie ?

-En même temps tu as vu le parapluie ? Moi non plus je ne serais pas rassuré en me tenant à sa pointe.

-Je vois, murmura Hermès, songeur. Je ne sais pas ce qu'on t'a dit sur les dieux à la Cour des Miracles – ça ne devait pas être franchement flatteur, j'en conviens – mais l'une de nos règles les plus anciennes est de ne pas intervenir directement dans la vie de nos enfants. Ce qui explique pourquoi je n'ai pas pu prévenir ta sœur de ta survie …

-C'est aussi votre règle la plus idiote alors, la coupa sèchement Camille.

-… Et cet événement est également survenu au moment où Zeus commençait à nous cloitrer à l'Olympe et à interdire la moindre communication avec nos enfants, poursuivit Hermès avec une infinie patience. Le temps que je m'aperçoive que tu étais vivante et où tu avais atterri … J'étais au chômage technique du côté de l'Olympe.

-Mince, ça se tient, regretta Connor à voix basse.

Camille fixait Hermès d'un regard indéchiffrable, les yeux plissés et les mains crispées sur le manche de Mary Poppins. Notre père quant à lui jouait négligemment avec son téléphone auquel la jeune fille finit par lancer un regard noir. Noirceur qui s'accentua lorsqu'il se mit à vibrer et que Martha annonça d'une voix protocolaire :

Héphaïstos sur la neuf, Hermès.

-Dis lui que je le rappellerais après, soupira mon père en rangeant le tel dans sa poche.

Tu lui as dis ça aussi la dernière fois, et il a envoyé des taureaux d'airain brûler notre entrepôt de Cleveland.

-Oh laisse, je vais repartir, lança Camille à mi-voix. Je vois que tu n'as pas le temps pour tes enfants …

Une lueur vacilla dans les yeux noisette d'Hermès – yeux dont Connor, moi et Camille avions tout trois hérités. Ma sœur fit mine de ranger Mary Poppins sous son bras et de faire volte-face alors que le téléphone continuait de vibrer.

-Comme tu peux le constater, je suis effectivement extrêmement occupé, dit Hermès d'une voix moins chaleureuse. Pourtant s'il y a un dieu qu'on ne peut pas accuser de négliger ses enfants, c'est moi. Je ne t'ai pas abandonné, Camille. J'ai donné vos noms à Percy Jackson pour qu'il envoie quelqu'un vous chercher, Alice et toi. J'ai soudoyé la naïade du fleuve dans lequel tu étais tombée pour qu'elle panse tes blessures et te trouve un endroit où tu pourrais t'épanouir … et ça t'a mené à la Cour. Et lorsque j'ai vu que la Cour n'était pas saine, j'ai missionné ton frère pour te ramener, sa sœur et toi. Mais je vois que tu l'as devancé …

-La légion romaine, en fait. Elle a détruit la ferme avant-hier.

La voix de Camille était moins virulente et je ne pouvais m'empêcher de lui trouver un air surpris. Sans doute ne pensait-elle pas qu'il avait fait tant de choses pour elle, telle une main invisible qui l'avait guidé toute sa vie sans qu'elle n'en ait conscience. Hermès fronça légèrement les sourcils.

-Je pensais que Travis arriverait avant, avoua-t-il, penaud. Il est plus lent que je ne l'aurais cru, il aurait dû comprendre … je ne l'ai pas bien suivi, je l'avoue : la rentrée est toujours un moment qui nécessite toute mon attention dans les affaires …

-Retiens-moi, ou je vais faire de la bouillie de dieu. Un nuggets façon Alatir.

Par mesure de prudence, remarquant que j'étais effectivement à bout de nerf et prêt à bondir sur notre père, Connor me retint par un pan du tee-shirt et me força à baisser la tête. A nouveau, le téléphone sonna et Camille poussa un grognement.

Iris sur la trois, annonça George. Et tu as cinq cent quarante trois mille trois cent quatre mails non lus.

-Eteins ce truc ! exigea Camille, agacée.

Quoi ? s'indigna George. Pas question ! S'il l'éteint, on s'éteint !

George déteste passer en mode « silencieux ».

Toi aussi tu détestes ! La dernière fois tu as failli manger le demi-dieu que tu avais devant toi lorsqu'il nous a réactivé ! Et pourtant, il sentait mauvais.

-Taisez-vous tout les deux, sinon j'active réellement le monde « silencieux », menaça Hermès en les sortant de sa poche pour les avoir en visuelle. Par Zeus, vous êtes pires que mes enfants.

Pire que lesquels ? On a un certain standing à tenir.

J'accepte que tu dises qu'on était pire que John Lennon, parce que ce garçon était une véritable perle. Je l'aurais mangé tout cru tant il était mignon.

Matha, tu as failli croquer le petit Johny pour de vrai.

-John Lennon ? répéta Connor, estomaqué. Travis, tu savais … ?

Je secouai la tête, tout aussi surpris que lui que nous avions comme demi-frère le chanteur des Beatles. Mais Camille ne paraissait pas impressionner pour deux sous et dardai un regard incendiaire sur les serpents.

-Tu peux toujours le poser plus loin, proposa-t-elle avec un soupir, comme si elle faisait une immense concession. Comme ça on sera tranquille avec les sonneries et les serpents pourront continuer à débattre de s'ils sont mieux ou non que Lennon …

Connor et moi échangeâmes un regard ravi lorsque Hermès parut soupeser la question. Il pouvait accepter devant la défiance manifeste de Camille : il avait toujours eu à cœur de se justifier devant ses enfants, et l'audace de la jeune fille venue le débusquer en plein cœur de son entrepôt devait le toucher d'une certaine manière. Après des secondes qui s'étirèrent en une éternité pendant lesquelles Connor et moi retînmes notre souffle, Hermès finit par se lever, jouant avec son téléphone qui jetait une lumière bleue et crue sur son visage. Camille ne le lâchait pas de son regard impérieux et il céda le premier en faisant volte-face pour entrer à nouveau dans son bureau. Lorsqu'il disparut, les épaules de Camille se relâchèrent et je vis un profond tiraillement transparaitre dans les iris de ma jeune sœur. Mais l'hésitation s'évapora lorsque Hermès refit surface. Sans téléphone. Je n'en étais pas sûr jusqu'à ce j'entendre la voix indignée de George dans mon esprit :

Mais il nous a vraiment enfermé dans son bureau ! Hey, j'ai pas accepté ce job pour être enfermé ! J'ai vraiment intérêt à avoir un rat quand tu vas revenir !

Si tu l'énerves comme ça, la seule chose que tu auras lorsqu'il reviendra c'est un mode silencieux !

Le coin de la bouche Camille frémit en un sourire qu'elle nous voulait laisser échapper et Hermès la prévint :

-Cinq minutes. Si je ne prends pas Héphaïstos dans les prochains instants, il va encore m'envoyer des taureaux d'airain – et je te laisserais les affronter.

-Comme tu m'as laissée affronter les cyclopes ?

-Oh Camille, soupira Hermès en réajustant son bonnet. Je savais que tu allais t'en sortir, j'ai les enfants les plus débrouillards qui soient. D'ailleurs, je vais te raconter l'histoire d'un enfant …

-Oh pitié, marmonnai-je en me passant une main sur le visage. Pas l'histoire d'Apollon et de la lyre …

Et voilà, il remet ça ! remarqua Matha en écho. Il faut toujours qu'il raconte cette histoire à chaque demi-dieu qu'il rencontre …

Hermès se contenta pour toute réponse de frapper contre le mur pour réduire le serpent au silence. Camille, de façon géniale, en profita pour mimer l'énervement le plus profond, fit volte-face et s'éloigna à grand pas, hurlant face au vide :

-Moi je suis venue pour te laisser une chance ! Une chance de m'expliquer, une chance de te justifier, de comprendre pourquoi tu me laisses ainsi ! J'ai fais des centaines de kilomètres depuis le Colorado, j'ai mendié, je me suis battue ! Je n'étais pas obligée de faire tout ça, j'aurais pu t'oublier, t'enterrer comme on m'a dit de le faire à la Cour … Mais si tu préfères te battre contre tes serpents … !

Hermès la regarda s'éloigner, médusé et se passa une main sur le visage alors qu'elle disparaissait à un virage, furibonde.

-C'est pas possible d'avoir ce genre d'enfant, marmonna-t-il dans sa barbe. Pourquoi ils se braquent toujours ?

Moi je lui trouve un petit air de Luke, intervint timidement Matha. Et au delà des cicatrices.

Connor et moi échangeâmes un regard mortifié alors que le visage de notre père se fermait totalement. Je n'étais pas sûr, mais j'avais l'impression que c'était une forme de tristesse que son regard exprimait, et ce fut sans doute ce souvenir de cet enfant qu'il avait déçu et poussé vers les forces du mal qu'il soupira, vaincu, et parti à la poursuite de Camille. Mais je ne trouvais pas la force de m'en réjouir, et laissai aller ma tête contre un carton, le cœur serré.

Par les dieux, Martha avait raison. Il y avait du Luke en Camille. Les mêmes cicatrices et le même poison.

Connor parut songer la même chose car il laissa échapper d'une voix blanche :

-Papa a intérêt à être brillant. C'est vrai qu'elle a tendance … enfin, elle hait les dieux. Je veux dire, plus qu'une demi-déesse normale. Et avec ce qu'il s'est passé, les cyclopes, ses cicatrices, on ne peut pas lui en vouloir …

-On aura intérêt à être brillant aussi, fis-je sombrement remarqué. Parce que je ne sais pas ce qu'il va résulter de cette discussion, mais il va falloir qu'on recolle les morceaux derrière. Bref, on s'occupera de Camille plus tard. On a des serpents à voler.

Connor hocha la tête et sortis de notre cachette le premier pour se précipiter vers la porte du bureau. Je lui emboitai le pas et il actionna la poignée sans résultat. Je ne m'étonnai pas que notre père ait pris soin de verrouiller sa porte et transformai mon mousqueton en poignard de bronze céleste avant de m'accroupir devant la serrure.

-Bon, manière douce ou manière forte ?

-Si tu as de quoi, la manière douce, choisit Connor en s'appuyant contre le mur pour épier les mouvements suspect. La forte attirerait les cyclopes vers nous – et George et Martha donneraient l'alerte. Il n'y a pas de protections magiques ?

-On va vite le découvrir. Si quelqu'un arrive, crie.

-Chef oui chef.

Je farfouillai mes poches à la recherche de mon couteau suisse et de mon épingle, le tout en bronze céleste – l'attirail classique du voleur, très pratique pour aller voler dans les réserves de nourriture de la colonie. La pointe de l'aiguille chauffa lorsque je l'insérai et une onde à peine perceptible d'énergie parcourut la fine branche de bronze céleste. Mais j'étais habituée à percevoir ce genre de signes et j'en grimaçai. Cela signifiait que la magie était à l'œuvre. Avec d'infinie précaution, je me laissai totalement glisser à terre pour être hors de portée de la serrure et lançai un sourire penaud à Connor.

-Je pense que ça va secouer. Donc si c'est grave …

-Je te couvre et tu te dépêches, acheva-t-il en activant son propre mousqueton. Ça marche.

L'épée de bronze céleste se déploya dans sa main et il fit quelques moulinets pour s'échauffer. Satisfait de l'état d'esprit de mon frère, j'inspirai un grand coup et enfonçai derechef l'aiguille avant de plonger sur le côté. Une excellente intuition, car un instant plus tard, une colonne de feu destructeur jaillit de la serrure avec force de fracas et les chaises de camping que mon père avait fait apparaître pour Camille et lui furent immédiatement réduite en cendre. Puis elle disparut presque aussi vite qu'elle était apparue, laissant derrière lui les carcasses noircies des chaises. Certain que je ne risquai rien, je pris une nouvelle aiguille pour l'enfoncer dans la serrure et cette fois elle ne trembla pas. La charge était désamorcée. J'eus à peine le temps d'être soulagé que des pas lourds se firent entendre proches de nous, ainsi que le murmure d'une conversation.

-C'était quoi, ça ?

-J'en sais rien … Peut-être les poulets cracheurs de feu que nous a commandé Eurytion ?

-Non, ils sont partis ce matin …

-Travis, j'espère que tu te grouilles !

-Ça vient !

A dire vrai, il s'agissait de l'une des serrures les plus compliquées que je n'ai jamais eu à crocheter, et même avec mes aiguilles et mon croché de bronze céleste je doutais d'avoir un matériel assez résistant pour en venir à bout. Il fallait une infinie patience pour trouver les bonnes combinaison, mais malheureusement, le temps me manquait et la pression m'empêcher de réfléchir convenablement. J'étais réduit à essayer à tâtons, de façon totalement chaotique et complétement inefficace, si bien que deux silhouettes surgirent de derrière une pile de carton. Nous nous fixâmes en chien de faïences, figés. Ce n'était pas des cyclopes, mais deux satyres portant une casquette floquée des lettres grecques stylisées « êta » et « epsilon » accompagnée d'une aire d'aile et vêtu d'un tee-shirt jaune et d'une veste sans manche d'ouvriers. La surprise passée, ils s'armèrent tout deux de gourdins et l'un d'entre eux ouvrit la bouche, sans doute pour donner l'alerte. Connor me toisa avec agacement.

-Tu me revaudras ça.

Et il s'élança vers le satyre qui allait souffler dans un sifflet et écrasa le plat de sa lame sur son crâne. La créature s'écroula sur une pile de carton, sonnée et à ma plus grande horreur, la pile provoqua la chute d'une autre, puis d'une autre. Connor et le satyre restant contemplaient les dominos grandeur nature qui se jouaient dans l'entrepôt, aussi horrifiés l'un que l'autre, avant d'échanger un regard. Les yeux du satyre se chargèrent de haine.

-Tu sais le temps que ça nous a pris de ranger tout ça ?! s'écria-t-il en chargeant mon frère.

Connor para le gourdin de son épée et la lame s'enfonça largement dans le bois, si bien qu'en tirant sur sa garde, il arracha son arme des mains de son adversaire. Puis il empoigna le gourdin et donna un nouveau coup dans le visage du satyre qui s'écroula aux côtés de son congénère.

-Qu'est-ce que tu fous ? cria-t-il à mon intention en remarquant que je l'observais. Y'en a d'autres qui vont arriver ! Tu as vu ce qui se passe ?

Là dessus, il leva le bras pour désigner l'ensemble de l'entrepôt et les piles qui n'en finissaient plus de tomber les unes après les autres en une vision commerciale de l'apocalypse. De lourd paquets chutèrent sur les tapis roulants qui crissaient d'agonie face au poids et les plateformes s'envolaient à tire-d'aile, paniquées. Avec la certitude que notre père allait nous réduire en miette lorsqu'on sortirait d'ici, je me remis à l'ouvrage, le cœur battant à tout rompre dans ma poitrine. J'entendis de nouveau cris de rages et les grognements de Connor derrière moi, présageant qu'un nouveau combat d'engager, mais je me fis violence pour garder mes yeux rivés sur la serrure. La seule chose que je pouvais faire pour aider mon frère, c'était d'ouvrir cette fiche porte au plus vite et d'empocher le caducée. J'espérais simplement que ce n'était pas un cyclope qu'il avait face à lui.

J'eus l'impression de rester des heures sur cette serrure, entre ses cliquetis et les combats qui faisaient rage derrière moi et me donnai des sueurs froides sur la nuque. Mes mains tremblaient et rendaient mes gestes moins précis, pourtant au prix d'une attente interminable, la porte s'entrebâilla devant moi, sans que je n'eus nullement conscience d'avoir trouver la bonne combinaison. Je restai un instant hébétée, mes crochets et aiguilles farfouillant dans le vide, avant que le cri de Connor ne me ramène à la réalité. Je me retournai pour le voir brandir une lampe de chevet en forme de danseuse hawaïenne et de l'asséner avec un cri de rage dans le visage d'un autre homme-chèvre et de s'écrier :

-Allez prends ça mon biquet, rêve bien de carotte ! Quoi, toi tu en veux aussi ? Approche, je vais te ramener chez Monsieur Seguin !

-Connor par les dieux, maugréai-je, amusé malgré tout.

Remarquant qu'il gérait parfaitement les satyres – ce n'était pas les créatures les plus belliqueuses qui soient et Connor ne manquait pas de ressources – je m'infiltrai dans le bureau. Je n'eus pas à chercher longtemps : il était posé en évidence sur une table à côté de la cafetière, entouré de son habituel halo bleuté. George et Martha se dressèrent de leur corps reptilien lorsqu'ils m'aperçurent, leur langue ondulant entre leurs crochets.

Mais c'est Travis ! Regarde Martha, c'est Travis !

Tu es sûr que ce n'est pas l'autre ? Connor ?

-Même vous vous ne savez pas nous reconnaître, je suis déçu les gars, soupirai-je.

Oh, ne te vexe pas mon ange, mais vous vous ressemblez tellement, rappela Martha d'une voix douce. Mais qu'est-ce que tu fais là ?

Ouais, ton père t'a demandé de chercher Alice. Et tu devais me ramener un rat.

-J'ai oublié le rat, désolé George. Mais on va chercher Alice, promis.

Sans attendre, je pris le téléphone. Il n'était même pas plus chaud qu'un autre mais je sentais les vibrations qui émanaient de lui se répandre dans chaque fibre de mon corps et presque aussitôt, je me sentis las, comme s'il aspirait mon énergie. Ça devait être quelque peu le cas : ce n'était pas n'importe quel téléphone, c'était un objet magique autrement plus dangereux et surtout, un objet fait pour les dieux. Pas pour moi. En remarquant que je les emmenai dehors sans la moindre sommation, George et Martha tempêtèrent totalement de protestions, si vive et si forte qu'elles devaient porter jusque mon père.

Hey mais il nous embarque ! HERMES ! Ton fils nous embarque, c'est toi qui lui a demandé ?

-Par les dieux George, boucle la, râlai-je en ouvrant déverrouillant le téléphone. Comment je peux vous mettre en silencieux … ?

Quoooooooi ?! Non mais non ! HERMES TON FILS VEUT NOUS METTRE EN SILENCIEUX, Y'A QUE TOI QUI A LE DROIT !

Travis mon ange, je t'aime beaucoup mais si tu fais ça je te mords ! me prévint Martha en appuyant ses propos d'un coup de langue râpeuse sur ma main.

Agacé et mu par l'urgence, je tentai de trouver le monde « silencieux » du Smartphone tout en sortant du bureau. Pas de doute que mon père devait à présent être au courant de ma présence et que j'avais son caducée entre les mains, et la brume que m'imposait l'objet céleste m'empêchait de réfléchir convenablement. J'espérais que Camille avait déjà eu la présence d'esprit d'écraser sa perle bleue et de retourner aux enfers … Mais cela je devais m'en assurer avant de moi-même m'échapper. Puis j'entendis George et Martha siffler d'épouvante et je relevai les yeux. Mon cœur s'écroula dans ma poitrine. Les cyclopes s'étaient joins au combat. Et Connor tentait vainement de leur faire face, volant à quelques mètres du sol son épée dans une main et un gourdin de satyre dans l'autre, les ailes de ses chaussures s'agitant à toute vitesse, virant avec rapidité et justesse pour que mon frère évite les mains balourdes des cyclopes. Avec horreur, je découvris que Connor avait une belle plaie dans le cuire chevelu et que le sang dégoulinait de ses cheveux jusqu'au coin de sa bouche. Il s'en sortait bien, jusqu'à qu'un cyclope arrive à lui attraper le pied. Connor parvint à se dégager … Sans sa basket, dont les ailes s'agitèrent désespérément entre les mains du géant à un œil. Connor fut alors profondément déséquilibré et sa chaussure restante fut incapable de le maintenir correctement : il pivota brusquement à l'envers, sa basket résistant vaillamment pour le maintenir en l'air malgré la position inadéquat, et il se mit à donner de grand coups d'épée et de gourdin à tout-va ; à peine hors de portée des cyclopes. Son regard effleura le mien brièvement et j'y lus un cri de détresse et un appel à l'aide. Mon souffle se bloqua dans ma gorge lorsque je me rendis compte qu'il était totalement à la merci des cyclopes.

Oh misères … Hermès, ton autre fils est dans le pétrin !

Travis, fais quelque chose enfin !

-Excellente idée ! approuva Connor, qui, la tête en bas, continuait de repousser les cyclopes qui s'approchait. Bordel, viens m'aider !

Mais j'ignorais totalement quoi faire pour le sortir de là. Voler à sa hauteur et l'aider dans le combat ? Mon poignard était à peine un cure-dent pour les géants, je ne serais d'une utilité que limitée … Et les monstres qui rivaient à présent leur œil torve sur moi m'aurait broyé avant que je n'atteigne mon frère … Je baissai les yeux sur le Smartphone, espérant désespérément que le symbole de mon père me donnerait le courage, ou une idée lumineuse, n'importe quoi … Et le déclic se fit dans ma tête. Malgré la fatigue qui pesait de plus en plus sur mes épaules et la panique qui faisait battre mon pouls à mes tempes, m'assourdissant totalement, un sourire insensé s'étira sur mes lèvres.

-Martha, George, forme d'origine, s'il vous plait.

Euh … Travis ? Qu'est-ce que tu veux nous faire faire, là ?

Je pense qu'il veut utiliser les pouvoirs du caducée, George, tu es sourd ?

Quoooi ? Mais il nous kidnappe, il veut nous mettre en silencieux et il pense qu'on va répondre à ses exigences de petit prince ?!

-George !

La protestation émanait de Matha, de moi et de Connor. Le sang qui affluait au visage de mon frère lui donnait une couleur rouge de plus en plus soutenue et ses coups se faisaient plus faibles et moins précis. Un étau compressa ma gorge et je fusillai le serpent du regard. George – je pensais que c'était lui – se recroquevilla contre l'antenne devant mes yeux féroces et Martha siffla à son adresse :

Tu imagines ce que Hermès nous fera subir si on laisse son fils mourir aux mains de ses employés cyclope sans rien faire ? Tu imagines ?

Oui, je suppose … que j'aurais plus de rat pour l'éternité ?

-Parfaitement et j'y veillerais, promis-je en un murmure rageur. Est-ce que je peux avoir la forme d'origine maintenant s'il vous plait ?

Fais attention, mon ange, m'avertit toutefois Matha. Le caducée n'est pas fait pour les mortels : je sais que tu sens déjà ses effets sur toi, pas vrai ? Avec sa vraie forme et ses vrais pouvoirs, ce sera pire. Oh, ça ne va pas te tuer mais tu risques …

… De tomber dans les pommes. J'aime pas les pommes, ça sent mauvais.

Je savais pertinemment que Martha avait raison : je faiblissais de minute en minute, comme si le caducée aspirait toute mon énergie, mais moins vite que Connor et sa chaussure qui ne parvenait même plus à le mettre hors de portée des Cyclopes. Mes entrailles se nouèrent mais ce fut d'une voix glaçante de détermination que je lançai :

-Je prends le risque. Bon, cette forme d'origine, on y vient ?

George et Martha échangèrent un regard et je ne pus m'empêcher de leur trouver une certaine tristesse qui ne présageait rien de bon pour moi. Soudainement, une décharge provenant du téléphone me parcourut de la tête aux pieds et je me sentis électrisé comme rarement je l'avais été. Brusquement, je voyais mieux, je sentais mieux : tout mes sens éclatèrent devant moi alors que le téléphone brillait d'un halo bleuâtre soutenu qui me fit plisser des yeux. Il s'allongea dans ma main, se réchauffa à m'en brûler la paume et les doigts mais je restai crisper dessus. Lorsque la lumière s'atténua, je tenais une baguette de bois polie de près d'un mètre autour de laquelle George et Matha, à présent des serpents de tailles ordinaire, s'enroulaient avec délice.

C'est bon de retrouver la forme d'origine, savoura Martha en ondulant tout son corps reptilien. Alors mon ange, qu'est-ce qu'on fait ?

C'était une excellente question. J'ignorais totalement comment me servir de cette baguette magique, mais Matha posa sur moi ses yeux noirs et humides plein de confiance. J'ignorais que le regard d'un serpent pouvait véhiculer autant d'émotion, et étrangement, il me rassura. La foi de Martha et le fait de tenir entre les mains l'objet sacré de mon père me rendirent plus calme, plus déterminé.

-Si vous avez un mode taser, je pense que ça suffira.

La langue de George fourcha entre ses crocs et il siffla :

Il faudra un haut voltage pour ces bestiaux, mais c'est d'accord, taser des gens c'est toujours sympa. Prête Martha ?

Toujours prête, George. Travis … sois brave.

Et avant même que je ne puisse me sentir prêt à mon tour, ils se tendirent de tout leur corps reptilien, la bouche ouverte en un cracha venimeux, les crocs brillants d'une lueur bleutée qui n'était pas sans rappeler celle dans laquelle baignait le téléphone. Une décharge parcourut la baguette et j'eus l'impression qu'un flux d'énergie me parcourait pour me piquer les doigts et s'engouffrer par décharge dans le caducée. Je laissai échapper un hurlement : le bois était devenu comme incandescent et me brûlait les doigts. Pour autant, je réussis à trouver une force en moi, cette source inépuisable qu'était l'amour que je ressentais pour mon frère pour tenir le choc et parvint à garder les mains crispées sur le caducée. Une boule lumineuse apparue au bout de ma baguette et presque aussitôt, quatre éclairs d'un bleu électrique en jaillirent pour frapper chacun des cyclopes qui entourait mon frère en un son assourdissant qui rappelait le bourdonnement d'un néon. Les cyclopes s'écroulèrent lourdement, terrassant au passage les rares piles aux alentours qui étaient intacts et écrasèrent les montes-charges et tapis roulants qui s'abattirent avec fracas sur le sol. Sans même attendre d'être sûr que le danger soit écarté ou que Connor aille bien, je lâchai le caducée et m'écroulai à genoux, vidé de toute énergie et les mains écarlates et couvertes de cloques brûlantes. George et Martha poussèrent des cris de protestations que j'entendis à peine tant ma tête bourdonner, et ce ne fut que lorsque quelqu'un me prit vertement par les épaules que j'eus un sursaut de réaction. Je levai les yeux pour voir un garçon qui me ressemblait étrangement agenouillé face à moi et qui me forçait d'une pression sous le menton à relever la tête.

-Connor ?

Il était en sale état : de la sueur et du sang plaquait ses boucles châtains contre son visage rendu rouge par les longues minutes passées la tête en bas et une plaie saignait toujours au sommet de son front. Je voulus l'effleurer du bout des doigts, mais mes muscles refusèrent de m'obéir. Connor passa son autre main dans ma nuque et pressa son front contre le mien.

-Par les dieux, tu es complétement fou, souffla-t-il, la voix rauque. N'utilise plus les objets des dieux, d'accord ? Tu peux te lever ?

J'eus un très vague mouvement d'épaule et Connor s'éloigna un instant de moi pour récupérer le caducée, sortir sa perle de sa poche et me forcer à passer un bras derrière sa nuque pour me soutenir. Mais une fois debout, mes jambes se trouvèrent trop faibles et je m'écroulai contre lui, fébrile. La main de Connor se crispa sur mon côté, et je perçus un léger tremblement.

-C'est pas grave … C'est pas grave, ça va aller … Tu as ta perle ? C'est fini, on va rentrer à la maison …

Rentrer à la maison. Cela déclencha un sourire inexplicable sur mes lèvres d'entendre Connor prononcer ses mots et une chaleur bienfaisante effaça momentanément la douleur lancinante de mes mains.

-La perle … Ma poche …, répondis-je succinctement, à moitié dans les vapes. Mais … Camille … il faut …

-Elle est déjà partie.

La voix était claire, atone et la main de Connor se referma un peu plus sur mon côté lorsqu'il l'entendit. Je trouvai la force pour lever les yeux vers la direction que mon frère fixait entre révérence et épouvante. Le bonnet de travers, deux ailes de ses chaussures tordues et les cheveux complétement sans dessus-dessous, débraillé comme s'il venait de traverser une jungle, Hermès nous contemplait avec une pointe de stupéfaction. Il avait l'air de quelqu'un dont l'entrepôt venait de lui tomber dessus. Et en même temps, c'était sans doute le cas.

-Les garçons, entonna-t-il et un soupçon de sévérité vint percer sa voix. Je peux savoir ce que vous faites ?

-Il se pourrait qu'on essaie te voler, rétorqua Connor.

Mais sa voix paraissait enrouée, comme assourdie par l'émotion d'échanger ses premiers mots avec notre père. Je sentis quelque chose m'effleurer la poche et un sourire effleura mes lèvres malgré ma faiblesse. Emu, mais lucide. Les yeux d'Hermès se plissèrent et le coin de ses lèvres frémit.

-Je vois. Je suppose que … j'ai été injuste et que vous êtes bien sur la piste d'Alice, que vous avez récupéré Camille et que cette chère Perséphone est quelque part derrière tout ça ?

-Ecoute papa, on a pas le temps, le coupa Connor avec un certain sarcasme. On doit retourner aux enfers et ramener Alice chez elle. Maintenant si tu veux des explications, on sera ravi de répondre à tes questions plus tard quand toute cette histoire sera finie : tu sais toujours où on habite, ça va aller ?

Hermès parut surpris par le ton railleur de Connor comme par ses paroles et un rire réprimé me déchira la gorge. Je m'appuyais à présent si largement sur lui qu'il s'affaissait et mes mains me brûlait si fort que le moindre contact provoquait un frémissement de douleur. Connor parut comprendre que je ne tiendrais pas longtemps car avant même que notre père ne puisse répliquer, il laissa tomber nos deux perles à nos pieds et leva le caducée pour le pointer sur Hermès :

-Et pour récupérer cette chose, tu te débrouilleras avec Perséphone. Nous on va chercher Alice.

Perséphone ? répéta George, incrédule. Non, non, moi je ne veux pas aller aux Enfers ! C'est noir et humide, Hadès me fout la trouille et il n'y pas de rats !

-Ne fais pas ça ! prévint Hermès en faisant un pas en notre direction. Connor, ne …

Mais avant qu'il n'ait eu le temps de faire le suivant, nous avions tout deux écrasé la perle sous nos talons. Aussitôt, une vapeur argentée en jaillit et nous enveloppa tout entier et nous basculâmes dans mes ombres, sous les derniers cris imperceptibles de mon père et les injures de George et Martha.