Chapitre 12 : Le réveil.

J'étais de retour à la Colonie. Le soleil brillait au dessus de Long Island et les rayons se fractionnaient en mille éclats d'or sur les vagues. Une agréable odeur de fraise flottait dans les airs et le vent plaquait mes cheveux sur mon visage. Un sourire retroussa mes lèvres et je m'étirait, serein et heureux de retrouver cet endroit que j'adorais.

-Un jour, il va falloir que tu te réveilles.

Je me raidis en entendant cette voix, et ma quiétude fut balayée par le goût amer de la trahison. Quand je tournai la tête, je le vis assis à même le sable, nettoyant son affreuse épée de fer et de bronze céleste qu'il avait nommé Perfide, un sourire étirant sa cicatrice et le vent ébouriffant ses cheveux blonds. Ses yeux bleus pétillaient.

-Tu as toujours été un grand rêveur, Travis. Le plus grand de tous.

-Qu'est-ce que tu fiches ici ?

Luke m'adressa un sourire qui se voulait avenant, mais qui ne fit que me tendre d'avantage.

-Oh, je suis juste venu parler à mon petit frère. Ce n'est pas un crime, non ?

-Tu es mort, lançai-je d'une voix rauque. Tu es mort … j'ai vu ton corps à l'Olympe …

Le sourire de Luke se transforma en rictus et il cessa soudainement d'être mon frère pour se muer en l'homme qui était devenu mon ennemi pendant quatre longues années.

-Ah … oui, je suis mort. Alors peut-être que tu l'es aussi ?

Je le contemplai, horrifié et me palpai stupidement les bras pour me persuader que j'étais en chair et en os, et non pas un fantôme de brume. Cela parut beaucoup amuser Luke.

-Ou peut-être que tu dors juste, fit-t-il valoir avec flegme. Le sommeil transperce des voiles qui l'approche au plus près de la mort et comme tu es aux Enfers …

-Aux Enfers …

-Tu comprendras quand tu te réveilleras, me coupa durement Luke. Mais pour ça, il va falloir te réveiller, petit frère. Arrêter de rêver et poser les pieds sur terre.

-Je me suis réveillé, répliquai-je sèchement. Je me suis réveillé lorsque tu nous as trahi et que tu as quitté la colonie. Je me suis réveillé quand tu es mort. C'est bon, Luke, tu as gagné, j'ai arrêté de rêver.

Les yeux de mon demi-frère étincelèrent et son sourire se fit plus triste, mélancolique. Il pivota pour tourner le dos à la plage et contempler les contre-bas, où s'étendait l'arène d'entrainement. Deux personnes s'y exerçaient et je reconnus avec une certaine stupeur Connor et Pollux, mon ami fils de Dionysos. Evidemment, ce dernier était d'une médiocrité incroyable en ce qui concernait le combat et se faisait systématiquement battre par Connor, mais il se relevait aussitôt avec un éclat de rire, pas vexé pour deux sous.

-Connor se débrouille bien, commenta Luke d'un ton neutre. Il s'est amélioré depuis la dernière fois. Il doit être un bon Conseiller-en-chef, non ? Moins bon que moi ou toi, bien sûr. Il suit plus qu'il n'ordonne. Mais il doit être apprécié.

Je lui jetai un regard de biais, ne sachant quoi penser du fait qu'ils nous mettaient sur le même plan. Il n'y avait qu'à nous regarder pour constater que Luke était cent fois mieux que moi : beau malgré la cicatrice qui, somme toute, ne faisait que rajouter à son charme, drôle, intelligent, doué. La gloire et la fierté de notre père. Mais il avait choisi Chronos. Et j'avais beau comprendre ne serait-ce qu'un minimum sa douleur, cela me restait en travers de la gorge. Et la douleur fut ravivée par l'éclat qui passa dans ses yeux alors que Pollux tombait une nouvelle fois et qu'il entonna de façon peu assurée :

-Tu diras à Pollux que je suis désolé pour Castor. C'était un bon gamin.

-Ça n'empêche pas qu'il est mort par ta faute, répliquai-je avec une certaine hargne.

La bouche de Luke se tordit et il se leva pour me faire face. J'avais beau être grand, il me dépassait et m'intimidait par sa stature et la cicatrice qui lui barrait la joue. Il posa une main sur mon épaule et je ne cherchai pas à me dégager. J'étais cloué sur place par l'intensité du regard qu'il plongea dans le mien.

-J'ai été idiot, Travis. Je l'ai compris sur la fin. J'ai tourné le dos à notre monde parce que je voulais tourner le dos à papa et à ma vie d'avant, en me voilant la face, sans voir que je vous mettez tous en danger – toi, les autres « Hermès », Annabeth … Sans voir que je choisissais le chaos plutôt que la famille. Mais je la fuyais, Travis. Je vous fuyais, toute ma famille – papa, ma mère, vous … Mais crois-moi, petit frère : si on la fuit, c'est qu'elle nous effraie. Et si elle nous effraie, c'est qu'on en a besoin.

-Je ne comprends pas.

Luke sourit tristement.

-Mais si tu comprends. Mais pour ça, il faut que tu te réveilles.

Il leva un index et le pressa entre mes sourcils. Aussitôt, j'eus l'impression qu'une douleur cuisante me perçait le front et je m'écartai de lui, la tête entre les mains en poussant un gémissement de bête blessée. Je me sentis vaciller, tâtonner dans le noir et assourdi par la douleur et un voile de brume qui me séparait du monde.

-Arrête, Travis, calme-toi !

Mais je me débattais. Quelque chose me couvrait, j'étais dans le noir, et paniqué, je repoussai tout. Des mains m'enserrèrent fermement les poignets pour m'immobiliser.

-Travis ouvre les yeux ! C'est moi !

-Luke ?

Mais malgré la faible luminosité ambiante, je pouvais constater en ouvrant un œil que ce n'était pas Luke. Il s'agissait plutôt de ma copie conforme, à ceci près qu'il paraissait plus large d'épaule et que son nez était un peu moins grand. Ses yeux noisettes s'assombrirent.

-Alors là, je suis vexé.

Je le fixai, déboussolé, haletant sans réussir à retrouver une respiration apaisée. La douleur dans ma tête s'était résorbée et alors que mon rythme cardiaque se régularisait, je prenais peu à peu la conscience de mon environnement. Le soleil, le vent et la fraiche odeur d'iode et de fraise avait disparue. J'étais installé dans un lit, sans une pièce sombre à peine éclairée par des torches aux flammes blanches qui jetait une lumière crue sur les murs de pierres noires. Hors d'haleine, je me laissai aller contre les draps et fermai les yeux le temps que mon monde se remette en place.

-Désolé. Je suis …

-Déboussolé ? railla Connor en lâchant mes poignets. J'avais remarqué, tu as failli me coller deux ou trois droites. Je sais que tu m'en veux, mais quand même. Me confondre avec Luke …

Un sourire fatigué retroussa mes lèvres et je passai une main dans mes boucles rendues humides de sueur.

-On est où ?

-Dans la royale chambre de Nico Di Angelo. Perséphone l'a mise à disposition en remarquant que tu étais revenu complétement sonné et les mains grillées …

Les mots de Connor furent comme des décharges qui traversèrent mon cerveau et remirent les rouages en marche. En un éclair, tout me revint : Alice, notre voyage pour les Enfers, Dylan, la quête de Perséphone et le cambriolage de l'entrepôt. Toutes les informations m'étourdirent un instant, mais un lent sourire s'étira sur mes lèvres, totalement insensé.

-Di Immortales … Connor, on l'a fait ?

Il parut un peu surpris par mes mots, mais il ne put empêcher un immense sourire de fendre son visage et éclairer ses yeux. Il leva une main pour que je puisse taper dedans, la mine extatique.

-Et comment qu'on l'a fait ! On a volé le prince des voleurs en personne !

Un rire tremblant s'échappa de ma poitrine, euphorique, et je levai la main pour frapper contre celle de mon frère. Ce fut alors que je remarquai les bandelettes qui les entouraient, des poignets à la pointe des doigts et qui me faisait une ressemblance frappante avec une momie. Notre « hight five » se fit avec une délicatesse surprenante compte tenu de notre exploit, mais il m'arracha tout de même une grimace qui rendit Connor penaud.

-Désolé. C'est Dylan qui a refait tes bandages, il y a une heure, pourtant elle a dit que ça allait mieux … D'ailleurs elle m'a dit de te faire boire ton nectar quand tu reviendrais à toi, merde ! (Il se tourna vers une table de chevet, avant de me tendre un gobelet muni d'une paille). Allez, cul-sec ! J'ai peur de ce qu'elle me fera si tu ne le bois pas, elle est devenue flippante depuis qu'on est là-dessous …

-De quoi te faire regretter d'avoir voler ses clefs de voiture ? me moquai-je en me saisissant prudemment du gobelet.

La pression contre les doigts provoqua un picotement qui me fit grimacer mais qui fut supportable et je glissai la paille entre mes dents. Je faillis défaillir de bonheur en sentant le café latté s'écouler dans mon gosier et ramener de la vigueur dans mes membres. Les dernières brumes de mon esprit s'évaporèrent et lorsque je reposais le gobelet, je me sentais infiniment mieux. Cela paraissait se voir physiquement car Connor semblait soulagé.

-Je suis content de te revoir, avoua-t-il d'un ton presque timide. Tu es resté quelques heures dans les vapes, on n'était pas forcément très rassuré avec Dylan … Et puis avec Martha et George qui n'arrêtaient pas …

-Martha et … le caducée. Perséphone l'a récupéré, elle a rendu Alice ? C'est bon ?

Car c'était tout de même le but de cette aventure totalement absurde qui m'avait conduit jusqu'aux enfers et amener à voler mon propre père. Malgré les relents de honte et le dernier cri indistinct d'Hermès qui résonnait à mes oreilles, je ne pouvais m'empêcher de ressentir une fierté coupable à l'idée d'avoir réussi à faire une telle chose. Mais c'était pour Alice. Et j'étais définitivement un voleur fini. J'étais rassuré d'enfin voir le bout de ce tunnel absurde, mais la mine renfrognée de Connor lorsque j'évoquai notre jeune sœur n'était pas pour m'apaiser.

-Quoi ? Il y a un couac ?

-Non, tout c'est passé comme elle l'a juré, dit Connor avec prudence. Elle a pris le caducée, elle a titillé George et Martha, elle a joué avec … Dylan et moi on s'occupait de toi, et c'est Camille qui s'est chargée de lui rappeler d'honorer sa part du contrat. Etrangement, maintenant qu'elle avait le caducée entre les mains, ça ne paraissait plus la dérangeait tant que cela qu'Alice ait détruit son jardin … Bref, elle a claqué des doigts et elle est apparue.

-Alors qu'est-ce qu'il y a ?

Les lèvres de Connor se pincèrent.

-Bien … Pour commencer, elle est apparue en pleurs. Parce qu'elle a vu Camille, qu'elle a cru que c'était un fantôme et puis quand elle a compris qu'elle était vraiment vivante, elle s'est écroulée. Euh … Comment dire ? Hum. Leur mère est morte, Travis. Accident de voiture.

Un goût de cendre se répandit dans ma bouche et mes doigts se crispèrent sur ma couverture. Mais ils étaient raidis par les brûlures et crièrent rapidement grâce face au supplice, m'envoyant une décharge de douleur pour me le faire comprendre.

-Par les dieux, soufflai-je, choqué. C'est arrivé quand … ?

-Quelques temps avant qu'Alice ne parte pour les Enfers, apparemment. C'est ce qui l'a décidé. Je n'ai pas eu le temps de trop en savoir … On les a laissé à deux et on s'est occupé de toi. Dylan est partie voir comment ça se passait …

Je hochai la tête, méditant la nouvelle en silence. Je me souvenais de ne pas avoir réussi à joindre la mère des jumelles lorsque j'avais commencé ma quête sur Alice. Mais j'avais mis cela sur le compte des communications difficiles du moment … Ça m'avait pas effleuré l'esprit qu'il soit arrivé malheur à cette femme. Mais en un sens, cela expliquait la décision soudaine d'Alice d'aller aux Enfers chercher Camille. Elle s'était soudainement retrouvée seule, sans attache, et elle avait dû être totalement perdue.

Bon sang, Alice, pourquoi tu n'es pas venu nous voir au lieu de faire ça ?

-Le principal, c'est qu'on l'ait récupéré, tentai-je de positiver malgré tout. On l'a retrouvé et … on va …

Je me tus et le sourcil dressé de Connor m'indiqua qu'il suivait totalement mon raisonnement. Qu'allait-t-on faire à présent ? Les jumelles étaient orphelines, nous ne pouvions pas les laisser livrées à elle-même …

-Camille n'acceptera jamais d'aller à la Colonie, raisonnai-je, le cœur serré. Alice peut-être mais est-ce qu'elle voudra se séparer de sa sœur … ? Et Dylan ? Elle non plus elle n'a nul part où aller et … Par Hermès, tout les enfants de la Cour sont chez nous aussi !

-Du calme, m'enjoignit Connor en posant une main ferme sur mon genoux. On verra ça le moment venu, on fera une grande réunion et on prendra les décisions. Dans un premier temps, on va déjà s'occuper de toi. Ça t'a mis un sacré coup sur la tête de passer George et Martha en mode taser.

Je considérai longuement mon frère, ses iris sérieuses et déterminées, le léger sourire qui flottait sur ses lèvres. Brusquement, les paroles de Luke que j'avais entendues dans ce que je pensais être un rêve revinrent à mon esprit. « Il suit plus qu'il n'ordonne ». Soudainement, je me rendis compte que Connor suivait parce qu'il avait toujours eu quelqu'un à suivre. Luke, et surtout et avant tout, moi. On avait beau nous considéré comme des jumeaux, j'étais le grand frère et lui le petit. Alors toute sa vie, il m'avait suivi moi. Mais ces derniers temps, le lien avait été brisé et il s'était retrouvé seul, sans personne à suivre. Alors il avait été obligé d'ordonner. Avec un pincement au cœur, je me rendis compte que cette dispute et cette séparation lui avait été en un sens bénéfique : elle lui avait permis de s'émanciper, de prendre des décisions par lui-même, et d'être plus sûr de lui. Une boule d'émotion se forma dans ma gorge et avant que je n'aie eu le temps d'ouvrir la bouche, Dylan entra dans la pièce. Ses yeux s'écarquillèrent lorsqu'elle m'aperçut et un sourire soulagé fendit son visage.

-Di Immortales, tu es réveillé !

Elle se précipita vers moi pour prendre ma main mais je protestai d'un cri en ramenant mes doigts bandés contre ma poitrine. Dylan rentra la tête dans les épaules et Connor la lorgna l'air mauvais.

-Pourtant ce n'est pas comme si c'était toi qui l'avais soigné !

-Désolée, bredouilla-t-elle, penaude. Le … c'est le soulagement. Tu nous as vraiment fait peur, mauvaise herbe. Qu'est-ce qu'il t'a pris d'utiliser le caducée ?

Ses prunelles flamboyaient à présent et malgré tout, je pus m'empêcher de voir que les yeux de mon frère étincelant et que son regard allait de moi à Dylan de façon éloquente. Avant que la jeune fille ne perçoive son indiscrétion, j'attaquai moqueusement :

-Connor s'était mis dans une situation délicate.

-Quoi ? se récria-t-il, cessant immédiatement son petit jeu. C'est Travis qui me mettait deux plombes à ouvrir une serrure !

-Et bien la prochaine fois, Connor, c'est toi qui t'occuperas de la serrure.

-Et toi des cyclopes ? Tu aurais tenu quoi, deux secondes ? Une et demie ?

Je poussai un grognement qui sonnait comme une reddition et Connor se fendit d'un « hum » satisfait. Dylan avait esquissé un sourire amusé.

-Bon, peu importe, bougonnai-je, embarrassé. Comment ça se passe, là-bas ? Entre Alice et Camille ?

Dylan se mordit la lèvre inférieure. Elle avait l'air d'aller bien dans l'ensemble : elle avait vaguement noué ses cheveux en deux tresses ramenées sur ses épaules et elle semblait tenir les ombres en respect, ce qui était le signe qu'elle n'était pas bouleversée. Et cela se voyait sur son visage : elle semblait plus sereine. Quoiqu'il ce soit passé pendant le temps où elle était restée seule avec sa mère, ça ne lui avait pas fait de mal.

-Je n'en sais trop rien, admit-t-elle en s'asseyant prudemment sur mon lit. Elles sont dans le jardin – ma mère aussi, d'ailleurs, je ne sais pas si c'est une bonne idée ça … - et elles parlaient. Camille a l'air distante, Alice n'a pas l'air de trop savoir comment la prendre mais … Bon sang, ça fait quoi, plus d'un an qu'elles sont séparées ? Il faut le temps que ça se remette en place, c'est normal.

-Et puis elles ont dû changées en un an, enchéris-je. Il faut qu'elle réapprenne à se connaître, en un sens … elles sont étrangères.

Connor me considéra un moment, mais lorsque je croisais son regard, il détourna les yeux et fit mine d'être absorbée par le contenu du gobelet que je venais de vider. Avec un pincement au cœur, je songeais qu'il avait dû appliquer la situation des jumelles à la notre, inconsciemment. Cela me fit un drôle d'effet. Etais-je devenu un étranger pour mon frère ? Réprimant la morosité qui s'éprenait de moi, je repoussai ma couverture et basculai mes jambes dans le vide. Aussitôt, Dylan et Connor bondirent, près à me soutenir, mais je levai une main agacée. Ma tête avait à peine tourné durant l'exercice, j'étais presque certain de pouvoir me lever seul. Je me dressai sur mes pieds avec une grimace. La chambre tangua pendant la seconde qu'il fallut à mon corps de se réhabituer à cette position, mais le déséquilibre disparut vite. Je sentais simplement que j'étais un peu faiblard et qu'il ne me faudrait pas longtemps avant que je ne me rassoie.

-Ça va, assurai-je à Connor et Dylan, qui se tenaient près de moi, les mains tendues et le regard inquiet. Je peux marcher, je suis un grand garçon. Donc les filles sont dans le jardin ?

Dylan acquiesça, et continua de me couvrir du regard alors qu'elle m'ouvrait la porte. Elle prit les devants pour nous guider dans le palais infernal et Connor me collait de si près que nos bras s'effleuraient sans cesse. Je le soupçonnais de vouloir me soutenir comme il l'avait fait dans l'entrepôt : ma démarche n'était pas ce qui était de plus assuré et arrivé à la salle du trône, je m'adossai contre un mur, le souffle court. Aussitôt Connor prit mon bras et le passa de force derrière sa nuque. Je le laissai faire et m'appuyai contre lui avec un ricanement tremblant.

-Tête de mule, maugréa Connor en passant son bras autour de la taille. Et tête brûlée aussi.

-Un peu comme toi. Comment va ta tête, au fait ?

Je n'avais pas oublié le sang qui avait coulé sur le visage de Connor alors qu'il se battait contre satyre et cyclopes. Il porta brièvement une main à sa tempe avant de sourire d'un air effronté.

-T'inquiète pas, Blackraven a réglé ça en deux secondes.

-Et c'était pas gratuit, Alatir, gronda-t-elle sourdement en ouvrant la porte qui menait à l'extérieur. En rentrant à Denver, je veux que tu me rendes tout ce que tu m'as volé depuis qu'on se connaît. Et attention, j'ai fait la liste.

-Hey bien j'en ai que la moitié, l'autre c'est Travis.

Je voulus écraser le pied de mon frère mais mon geste manquait de précision et je faillis trébucher. Connor raffermit sa prise sur moi en refoulant son rire de son mieux et Dylan m'adressa un regard presque vexé. Je pestai contre mon frère et ma faiblesse, mais malgré tout, mon cœur s'était emballé aux mots de Dylan. « En rentrant à Denver » … Un léger sourire effleura mes lèvres. Elle rentrait avec nous. Le simple fait sembla me rendre plus fort et ce fut d'un pas plus assuré que je m'engageai dans les jardins calcinés de Perséphone.

Les squelettes continuaient de déblayer le terrain et tout un groupe équipés de tabliers et de marteaux réparaient une fontaine noire de jais représentant une corne d'abondance autour de laquelle s'enroulait un serpent. La première personne vivante que nous atteignîmes fut Nico Di Angelo, qui supervisait la fontaine les sourcils froncés. Il eut un faible sourire lorsqu'il m'aperçut.

-Ravi de te voir sur pied. Maintenant, tu vas peut-être pouvoir m'expliquer comment on fait taire les deux serpents de ton père. Si je les entends encore, je te jure que je les réduis à l'état de squelette.

Essaie un peu, Mort Junior. On est les attributs d'Hermès : ton père ne pas rien contre nous.

Je souris en entendant la voix de George, mais Perséphone, accroupies entre ses arbustes calcinés, jeta un regard noir à Nico. Elle était de nouveau pied-nu et ses doigts fins étaient couverts de terre noire. Derrière elle, plantée dans le sol comme une pique, le caducée étincelait de son halo bleu, George et Martha s'enroulant autour de la baguette paresseusement. Ils s'accordèrent pour me fusiller du regard.

Je t'en veux, mon ange, siffla Matha en montrant les crochets. Nous enlever aux enfers, c'est un coup bas. Ça ne se fait pas, d'enlever des gens pour les amener aux enfers, c'est de très mauvais goût.

-Allez dire ça à mon mari, répliqua Perséphone en se redressant. Alors, notre voleur est réveillé ?

Ses yeux m'effleurèrent avec amusement. Elle était moins intimidante : sa robe sombre était rendue poussiéreuse par le jardinage et elle avait attaché ses cheveux en deux tresses, comme sa fille et y avait noué une plume sur l'une et une fleur dans l'autre. Elle effleura le caducée du bout des doigts et George et Martha sifflèrent en concert.

-Je dois avouer que vous avez réussi au delà de mes espérances. Hermès m'a déjà contacté pour le récupérer, bien sûr. Je n'arrive pas encore à déterminer s'il est fier, déçu ou en colère.

-Sans doute un peu des trois, suggéra Connor en lorgnant sombrement la déesse. Maintenant que le marché est rempli, sommes-nous autorisé à partir, ma reine ?

-Mais certainement, sourit Perséphone. Je ne comptais vous retenir éternellement ici … C'est un bien sinistre endroit pour finir sa vie de mortel. Charon se tient prêt à vous ramener à la surface … (Elle me détailla, moqueuse). Enfin, dès que Travis sera tenir sur ses jambes tout seul.

Je fus assez surpris de voir Dylan sourire face à la pique de sa mère, mais elle eut la décence de le réprimer lorsque je lui jetai un coup d'œil. De nouveau, les écailles de George et Martha se retroussèrent sur leurs crochets pour signifier leur animosité.

Il ne fallait pas lui demander une chose pareille si vous vouliez le récupérer en bon état !

Le forcer à voler le caducée de son père … Hermès t'en voudra, Perséphone, prévint Martha.

-Oh et combien de temps ? Cinquante ans ? douta-t-elle avec l'ombre d'un sourire. Hermès n'a pas la rancune tenace. Ça ne durera pas bien longtemps.

Pour toi, peut-être. Pas pour les enfants.

Connor et moi échangeâmes un regard mortifié, et de la compassion éclaira le regard de Dylan. Même Nico parut nous plaindre, mais la reine des enfers haussa les épaules et se détourna pour poser les mains sur un cyprès à l'écorce si noire qu'elle semblait être faite de charbon. Au contact de la déesse il parut retrouver de la vigueur et ses branches se redressèrent et refleurirent de feuilles d'un vert proche de l'émeraude, aussi brillante que les pierres. Perséphone parut satisfaite mais darda un regard sur sa fille et son beau-fils.

-Mais tant que vous êtes là, rendez-vous utiles et aidez-moi.

Dylan se rembrunit et croisa les bras sur sa poitrine.

-Tu as oublié pourquoi tu étais là ? railla-t-elle. On est en automne. Ta malédiction fait de moi une enfant des enfers, pas de la terre.

-Et où sommes-nous, Aiyana ?

Perséphone effleura le sol du pied, y creusant un sillon duquel émergea de jeunes pousses jeune et tremblantes. Une lueur vacilla dans les yeux de Dylan, celle d'un espoir infime auquel elle refusait de croire. Pourtant, elle leva timidement une main au dessus de l'une des germes. La plante de trémoussa au contact de la magie de Dylan, tortilla tout son corps pour grandir et un bourgeon coloré grossit au sommet de la tige. Une fleur qui ressemblait à un lys, en plus petit et plus lumineux, s'épanouit lentement, secouant ses pétales avec un tremblement qui fit naitre un sourire sur le visage de Dylan. Perséphone souriait aussi en contemplant sa fille, avec cette lueur fière et attendrie dans les yeux dont les mères avaient le secret.

La vie qui naissait de la mort. Telle était la nature de Perséphone.

-Tu sais où sont les filles ? chuchotai-je à l'adresse de Nico.

Je ne voulais en aucun cas troubler le lien qui commencer à se tisser entre Dylan et sa mère, et les laisser seule me semblait être de circonstance. Nico pointa discrètement une direction et je le remerciai d'un signe de tête. Connor et moi nous éloignâmes clopin-clopant pendant que la petite famille des enfers reprenait le jardinage.

ooo

Nous faillîmes nous perdre deux ou trois fois dans l'immensité du jardin de Perséphone. Nous étions arrivés à une partie plus luxuriante, épargnée par la fureur d'Alice lorsqu'enfin nous les aperçûmes. Elles étaient assises toutes deux sur un banc, devant une fontaine de marbre blanc qui représentait une fleur – un narcisse, il me semblait. L'eau jaillissait de son pistil pour ruisseler sur les pétales et se déverser dans une vasque immaculée et son fracas couvrait les voix des jumelles. Je m'immobilisai, une boule dans la gorge. Alice parlait, un sourire aux lèvres, gigotant exagérément face à une Camille qui écoutait poliment. Les deux jeunes filles avaient leurs yeux injectés de sang et un mouchoir au creux de leurs poings, signe qu'elles avaient toutes deux pleuré. Si Camille semblait prudente, silencieuse, presque morose sous ses cicatrices, Alice était telle que je l'avais connue : fine et agile, les yeux bridés étincelants et enjoué. Toutefois, elle n'étais plus tout à fait l'enfant que j'avais recueillit il y avait plus d'un an : une maturité nouvelle assombrissait son regard et elle avait prit quelques centimètres. Elle fut la première à remarquer notre présence et mon cœur connu une embardée lorsque nos regards se croisèrent. Un instant, le temps sembla se suspendre.

J'avais mis des semaines à m'y mettre, rechignant à sortir de ma retraite. Je m'étais allié à une fille que je n'aimais pas et pour laquelle mes sentiments étaient totalement bouleversés. J'avais retrouvé Connor, perdu papa, mais elle était là, devant moi, cette sœur pour laquelle j'avais fait toutes ses folies.

Un grand sourire fendit son visage et elle bondit sur ses pieds :

-Je le savais ! Je savais que vous viendriez me chercher, je le savais !

Et elle me sauta au cou, m'enserrant de ses bras blancs et se pendit à moi, les pieds se balançant à quelques centimètres du sol. Je lâchai Connor pour la presser contre moi et mon corps laissa échapper tout le soulagement qu'il avait réprimé en attendant de voir Alice saine et sauve. Pour la première fois depuis des jours, la pression s'évacua de mes épaules qui s'affaissèrent, allégées du poids de la quête de l'inquiétude. Elle était là, vivante dans mes bras.

-Merci, souffla-t-elle dans mon cou. Merci, merci, merci … Tu l'as retrouvée … Tu nous as retrouvée toutes les deux …

-Tu feras une belle offrande à papa. C'est lui qui m'a mis sur vos traces.

Ça m'emplissait toujours d'amertume, mais lorsque je relâchai Alice et qu'elle me sourit, les yeux rendus humides par l'émotion, je me fis la réflexion que c'était une machination qui en valait la peine. Papa m'avait peut-être manipulé, certes, utilisant Dylan pour me mener à Camille et m'assurer un sauf-conduit du côté de Perséphone. Mais justement, j'avais retrouvé Camille et Alice allait bien.

Et j'avais volé son caducée, c'était une vengeance amplement suffisante me concernant.

Alice enlaça Connor, qui posa un baiser bruyant au sommet de son crâne. Cela parut amuser la jeune fille, mais lorsqu'il tira un instant plus tard sur le lobe de l'une de ses oreilles, ce fut une grimace qui déforma ses lèvres.

-Bon maintenant tu vas m'écouter, ma grande ! Je peux savoir ce qu'il t'a pris ? Ce qu'il s'est passé dans ta petite tête au juste ? Aller aux Enfers ! Et pire que tout, nous obliger à y aller pour te récupérer ! Par les dieux, Alice !

-Oh, ça va je suis désolée ! protesta-t-elle en se dégageant sèchement. Je n'étais pas censée savoir que Camille était vivante !

-Pourtant papa t'a envoyé des rêves, fit remarquer Camille d'une voix neutre. Il me l'a dit …

Alice blêmit et nous adressa un coup d'œil paniqué.

-Mais … mais je ne pensais pas que c'était des vrais …

-Moi non plus, avoua Camille. J'ai rêvé aussi mais … je ne pensais pas …

-Au delà de ça, on a fait un périple pour toi, poursuivit Connor avec un sérieux que je ne lui connaissais pas. On est descendu aux Enfers – avec deux personnes que je ne suis pas sûre d'aimer ! – on a combattu des squelettes, on s'est retrouvé devant Hadès et on a volé papa ! Il va peut-être nous en vouloir le reste de notre vie, on ne sait pas, ça ! Sans compter que ça a obligé Travis à sortir de sa retraite et qu'il a loupé plein de cours à la fac : s'il n'a pas son semestre, ce sera de ta faute.

-Je n'ai loupé que trois jours, je vais réussir à rattraper, le rassurai-je, avant de dresser un sourcil surpris. C'est vraiment l'important ?

Connor m'adressa un regard noir, et je déglutis en songeant que j'avais réellement intérêt à avoir ce semestre et à justifier le fait d'avoir quitter la Colonie. Alice s'était tassée à chaque mot asséné par notre frère et leva sur moi des yeux étonnés.

-C'est vrai, Travis ? Tu avais pris ta retraite ?

J'eus un triste sourire devant la déception manifeste de ma jeune demi-sœur.

-Ça arrive même à des gens bien, plaisantai-je en me laissant tomber sur un banc. Très honnêtement, j'aurais du mal à gérer la fac et la Colonie en même temps. Mais pas de panique. (Je gratifiai Connor d'un demi-sourire). Il reste un Alatir au bungalow.

-Et le meilleur des deux, fanfaronna mon frère. Moi au moins j'ai de la chance côté fille, alors que toi t'as galéré toute ta vie avec Katie Gardner.

Alice éclata de rire et Camille eut également l'air vaguement amusée par mes joues rougissantes. Ma triste histoire avec la Conseillère-en-cheffe des Déméter ne faisait pas partie de celles que je racontais – j'avais déjà bien assez honte de l'avoir narré à Dylan. Le nom de la fille de Perséphone frémit sur les lèvres de Connor, et avant qu'il ne puisse le prononcer, j'attaquai Alice :

-Mais Connor a raison, Alice. Ce que tu as fait, c'est carrément stupide, et ça nous a tous mis en danger. Descendre aux enfers, seule et sans quasiment de formation … Pourquoi tu n'es pas venue nous voir ?

-Je voulais retourner à la Colonie …, avoua Alice, contrite. Mais il y a eu les rêves …

De nouveau, ses yeux s'embuèrent et elle nous conta comment, la nuit qui avait suivi l'accident de sa mère, les rêves avaient commencé à la hanter, lui montrant une Camille vivante au visage balafré, lui faisant presque perdre la tête tant ils étaient saisissant de réalisme et lui faisait miroiter tout ce qu'elle rêvait : retrouver sa sœur. Une famille. Alors sans réfléchir, dans les méandres de la douleur et des songes, elle avait décidé d'aller chercher sa sœur, attendant patiemment que l'automne arrive pour s'assurer de la présence bienveillante de la reine Perséphone à la cour d'Hadès. Ça n'avait pas été une partie de plaisir : elle avait donné l'intégralité de ses économies à Charon et Cerbère lui avait si fort entailler la jambe qu'elle boitait une fois arrivée au palais infernal. Mais le couple royal avait tardé à la recevoir, et profitant d'une ouverture des grilles du château, elle s'était faufilée dans l'enceinte pour exiger une entrevue et récupérer sa sœur.

-Etrangement, je n'ai pas songé à récupérer maman, admit-t-elle d'une voix éraillée. Elle, j'avais la certitude que son fil de vie avait été coupé, que je ne pouvais rien faire … (elle leva le regard vers sa sœur, qui la fixait, l'air incapable d'articuler quoique ce soit). Mais pas toi. Toi, ce n'était pas juste, ce n'était pas normal … Il fallait que tu reviennes.

Sans un mot, Camille acquiesça. Des larmes perlaient à ses cils, mais elle eut la force mentale pour les chasser d'un battement de paupière.

-Et tu as brûlé le jardin de Perséphone pour avoir son attention, acheva-t-elle avec l'ombre d'un sourire. La dernière d'une longue liste de stupidité, vraiment.

-Vraiment la dernière, prévint Connor, adoucissant sa parole en ébouriffant ses cheveux. Moi je ne viens plus te chercher aux Enfers.

-Promis. (Son regard s'assombrit, et elle le glissa vers moi). Qu'est-ce qu'on va faire, maintenant ?

Camille me fixa également, et j'eus devant moi deux jeunes filles, rigoureusement identique si on exceptait les trois lignes blanches qui déformaient la joue de l'une, qui me contemplait avec la certitude au fond de leur regard que leur grand frère avait la solution à leur problème. Même Camille, si froide, si indépendante, paraissait entièrement se fier à moi pour lui trouver un point de chute. Mais c'était m'accorder trop d'importance. Je m'attardai dans un premier temps sur Alice, qui semblait plus sereine que sa sœur. Et pour cause, une solution naturelle s'imposait pour elle. Elle était plus énergie et sociale que Camille, le peu de mot échanger avec elle me le rappelait bien. Quand sa sœur était réservée et distante, Alice avait la malice et la bougeotte caractéristiques des enfants de Hermès. Et elle avait infiniment plus soif d'aventure.

-Il y a toujours la Colonie, si tu veux. Chiron sera ravi de t'accueillir toute l'année, plusieurs pensionnaires sont des permanents.

Alice sourit d'un air entendu, comme si elle avait espéré cette réponse et se tourna avec ravissement vers sa sœur. Mais Camille s'était rembrunie, comme je l'avais anticipé.

-C'est super, la Colonie, assura Alice pour la convaincre. Je n'y suis pas retournée souvent parce que maman n'était pas sereine de me laisser partir après ce qu'il t'ait arrivé … Mais ça m'a vraiment manqué. Je t'assure, le bungalow onze … C'est l'un des rares endroits où je ne me sois jamais senti chez moi. C'est là-bas qu'est notre famille maintenant Camille. On a une demi-sœur, Julia, elle était trop …

-Je suis sûre que Julia est une fille adorable, la coupa Camille avec néanmoins énormément de réserve. Moi aussi j'ai rencontré l'un de nos demi-frère à la Cour, pourtant, je ne me suis jamais figuré qu'il était ma famille … Personne ne l'était réellement, à la Cour. Ma famille … (sa voix se brisa un instant). C'était maman et toi.

Cette fois, une larme roula sur la joue cireuse de la jeune fille et je ne pus m'empêcher de passer un bras autour de ses épaules. Malgré le désamour des contacts physiques qu'elle avait manifesté durant notre aventure, Camille se laissa aller contre moi et ses mains s'agrippèrent à mon bras. Elle tremblait.

-Je ne sais pas … J'ai réfléchi pendant le voyage et je me disais … (une nouvelle larme dévala sa joue et ses ongles se plantèrent dans mon bras). Que je pourrais enfin rentrer à la maison et reprendre une vie normale. Retourner à l'école, m'inscrire dans un club d'échec, jouer dans le parc à côté de la maison … Mais si maman n'est plus là …

Elle se tut, la voix étouffée par les pleurs et je caressai ses cheveux avec douceur, espérant que ça la calmerait. Alice la contempla, perplexe. Ses yeux s'étaient remplis de larme.

-Je suis toujours là, souffla-t-elle. Camille, je suis de nouveau là, on est de nouveau toute les deux … Maman n'est plus là, mais … Par les dieux, elles ne voudraient pas qu'on se sépare, pas maintenant qu'on s'est retrouvées … On peut fonder un nouveau foyer … A la Colonie …

Mais la perspective parut effrayer Camille – bien plus qu'elle ne l'avait été par Charon et les drakinai. Cette fois, Mary Poppins ne lui était d'aucun secourt et elle se retrouvait totalement déboussolée face à une situation qu'elle n'avait pas anticipé. De nouveau, elle leva le regard vers moi, comme si j'avais la solution, et je raffermis ma prise sur elle.

-On a le temps. Déjà on va sortir d'ici, et tous rentrer à Denver. On pourra sans doute vous héberger quelques jours le temps de trouver une solution qui convient à tout le monde.

-Exactement, enchérit Connor en tirant sur l'une des mèches d'Alice. Future-Alice et future-Camille seront plus à même de régler tout ça pendant que futur-Connor se prendra un coup de casserole par sa mère.

-Et que futur-Travis prendra ça en vidéo.

Un rire étranglé secoua Camille et elle s'essuya les yeux d'un revers de main. Puis elle sortit un paquet de mouchoir de sa poche dont le plastique représentant des personnages de Star Wars m'était familier et je m'écartai d'elle, outré.

-Mais ce sont mes mouchoirs, ça ! Je rêve, tu m'as volé ?

Un sourire frissonnant se dessina sur les lèvres de Camille, faisant trembler la cicatrice sur le bas de sa joue, et la lueur que j'avais vu s'animer dans son regard devant l'entrepôt d'Hermès brilla de nouveau furtivement. Mon indignation se calma bien vite et ce fut avec un sourire fier que j'ébouriffai ses cheveux.

-Camille Miyazawa, tu es vraiment une fille d'Hermès.

-Je suis vexée que tu en aies douté, rétorqua-t-elle en nichant son nez dans le mouchoir volé. D'ailleurs, j'aimerais bien que tu me rendes le porte-clefs que tu m'as piqué dans le bus …

-Ah, c'était moi ça, intervint Connor avec un sourire en coin, avant de fouiller ses poches. Attends …

Il finit par le retrouver et le lança à Camille qui le rattrapa d'une main leste, sous le regard amusé d'Alice. Nous échangeâmes tout quatre un regard complice, un regard qui ne trompait personne et qui matérialisait les fils qui nous unissaient à présent – le sang, les souvenirs, l'aventure. Connor proposa d'aller chercher de la nourriture mais avant qu'il n'ait pu faire un pas, Alice sauta sur son dos, le déséquilibrant et lui arrachant un glapissement sonore qui fit rire les jumelles. Je souris et me penchai à l'oreille de Camille.

-Tu vois ? On peut être ta famille.

Camille ferma les yeux, mais ne répondit rien. Elle se contenta de se laisser aller un peu plus contre moi et exhala un soupir que je trouvais apaisé compte tenu de la tension qui l'habitait.

-Tu comprends, hein ? s'inquiéta-t-elle néanmoins à voix basse. Pour la Colonie. Ce n'est pas que … je ne suis pas au point de Clopin, je me fiche totalement des dieux … C'est juste … J'ai déjà trop donné tu comprends ?

Elle ne le dit pas, mais je sentis qu'elle songeait aux cicatrices qui creusaient sa peau et serait des stigmates de différenciation toute sa vie. Elle avait déjà donné ses traits à une vie dangereuse. La Cour des Miracles l'avait en plus de cela isolé socialement et coupé du monde. Après de telles expériences, je comprenais son envie de normalité, même si elle m'étonnait de la part d'une fille si mûre et capable de se battre contre des monstres avec un parapluie.

-Je comprends, oui. J'en ai vécu moins que toi et j'en ai eu marre.

Elle parut se détendre contre moi et je contemplai un instant ses balafres, mal à l'aise. Le visage de Luke se superposa au sien et je trouvai le courage de lui demander :

-Tu te fiches vraiment des dieux ?

Camille papillonna un instant des yeux, surprise. Puis un sourire lugubre déforma ses lèvres et comme pour témoigner du lien qui nous unissait à présent, elle dit :

-Tu penses à ce que Martha a dit dans l'entrepôt ? « Elle a quelque chose de Luke » ? C'est le Sang-Mêlé qui détestait papa et s'est vendu à Chronos, c'est ça ?

-C'est un résumé un peu succinct, mais oui.

Les lèvres de Camille se pincèrent et elle passa une main dans ses longs cheveux noirs, les faisaient couler entre ses doigts d'un air songeur.

-Tu penses que je suis comme lui ? Et capable de faire les mêmes choses ?

Ça sonnait comme une réelle question, et j'y répondis comme tel :

-Je pense que tu as vécu des choses affreuses qui justifient que tu aies une certaine haine envers les dieux. Envers papa, notamment. Et qui pourrait mener à ce que … tu fasses des actions pour lui nuire.

-Comme voler son caducée ? railla-t-elle avec un sourire moqueur.

Un petit rire nous secoua tout les deux. Elle étala ses jambes sur le banc devant elle et observa la pointe fourchue de ses cheveux le nez froncé.

-J'ai détesté papa, admit-t-elle dans un filet de voix. Comme j'ai détesté ma mère lorsqu'elle m'a mis en école privée, ou Alice lorsque je me suis rendue compte qu'elle ne me cherchait pas, comme la terre entière quand j'ai découvert mes cicatrices dans un miroir. Et les dieux dans tout ça ? Bah. J'ai préféré me dire qu'ils n'étaient pas là. Qu'ils m'ignorent, très bien : j'en ferais de même. Non, franchement, Travis, je te l'ai dit : les dieux, je m'en fiche totalement. Après papa est un cas particulier, mais …

-Ça t'a fait du bien, au fond ? De lui parler ?

Elle haussa les épaules d'un geste qui se voulait plein de flegme, mais qui me paraissait trop fébrile, trop hâtif.

-Je n'en sais rien, vous avez interrompu notre discussion en foutant le bordel dans l'entrepôt. Mais … ça ne m'a pas fait de mal, toujours. Et je n'ai pas envie d'aller trouver une force primitive pour castagner contre papa, si c'est le sens initial de ta question.

Je hochai doucement la tête, quelque peu rassuré par les paroles sensées de Camille. Je continuerais de surveiller cela, car ils continuaient de constituer une poudrière qu'un événement pourrait un jour embraser, mais Camille semblait déjà déterminée à être celle qui guiderait sa vie sans en référer aux dieux, ou à une autre force prépondérante. Elle n'accepterait pas comme Luke d'être la subalterne de Chronos. Mais si je voulais surveiller cela, il ne fallait pas que Camille disparaisse dans la nature, et c'était ce qu'elle risquerait de faire si jamais je l'amenais de force à la Colonie. Je réfléchissais à toutes les idées de point de chute que je pourrais avoir, tant et si bien que je n'entendis pas Connor, ni ne sentis Camille se détacher de moi pour bondir sur ses pieds. Je levai des yeux éberlués sur mes frères et sœurs.

-Quoi ?

-Il faut que tu te réveilles, Trav', c'est fini la sieste, se moqua Connor avant de pointer le palais. On va chercher à manger tu viens ?

Un bouchon bloqua ma trachée, tant les mots innocents faisaient échos à ceux plus douloureux que j'avais entendu en rêve. Derrière Connor et les jumelles, la fontaine chantait doucement son eau claire en une symphonie de clapotis.

-Euh … Ouais, avancez, j'arrive.

Connor arqua un sourcil surpris, mais comprenant sans doute que j'avais besoin de solitude, il ne renchérit pas et emmena nos demi-sœurs avec force de pitreries qui firent rire Alice et soupirer Camille. Je fixai la fontaine d'un œil vide, le menton dans mes mains jointes et les coudes sur les genoux. Il n'y avait pas que Camille. Il y avait aussi la dizaine de gamins perdus, pour la plupart indésirés ou orphelins, qui s'entassaient chez moi depuis la destruction de la Cour des Miracles et la fuite de Chelsea. J'ouvris mon téléphone pour appeler ma mère et m'enquérir de l'état de la maison, mais malgré mon aura de fils de l'inventeur du téléphone et d'internet, je ne captai pas aux enfers. La Colonie accueillerait volontiers les grecs qui le souhaiteraient, mais j'étais moins sûr du Camp Jupiter et du bon vouloir des enfants qui avaient vécu dans la haine des dieux. Je poussai un grognement de frustration, la fibre du Hermès protecteur en moi torturée. Lui qui avait parrainé chaque enfant indéterminé de la Colonie, leur trouvant une place et un foyer … C'était à présent à moi de le faire.

-Ce qu'il est pénible ton boulot papa …

La fontaine continuait de chanter au milieu de la petite place et sans savoir pourquoi, je me levai pour plonger mon regard dans ses eaux cristallines. Mon reflet sur les flots m'alarma quelque peu : j'étais aminci, coiffé comme ma mère le dirait « à l'as de pique » et par les dieux il fallait que je mette la main sur un rasoir. Et surtout, j'avais du mal à reconnaître au fond de mes yeux noisettes qui me paraissaient comme hantés le garçon qui dévalisait le Dylan's Candy Bar avec son frère et tentai de séduire une fille en tapissant le toit de son bungalow de lapin de Pâques en chocolat.

Par Hermès. Pas étonnant que je sois devenu un étranger pour Connor.

J'enfonçai mes mains dans mes poches, morose et effleurai quelque chose de froid et métallique. J'en retirai une drachme d'argent, la dernière qui le restait avec la razzia de Charon, qui étincela dans ma main. Mon regard alla de la pièce à la fontaine, et je soupirai avec un certain défaitisme. C'était nul, comme idée, mais j'étais persuadé que c'était mon père qui ramassait tout les pièces des fontaines à souhait – et qu'il se les disputait avec Tychée, déesse de la chance.

-Je sais que tu m'en veux sans doute, murmurai-je, le cœur gros d'émotion contradictoire. Mais … Je parle au dieu des voyageurs. Au dieu qui a accepté de prendre en parrainage tous les enfants dont les autres dieux ne voulaient pas. Au dieu qui protège les démunis qui se retrouvent sur les routes … Je t'en supplie, aide-les. Trouve leur une solution, n'importe laquelle … Tant qu'elle convienne. Ils ont tous le droit à un foyer.

Je donnai une pichenette dans la pièce, qui tournoya sur elle-même en décrivant un arc-de-cercle et disparut dans l'eau cristalline avec un « plouf » sonore. Je la fixai, espérant qu'elle disparaitrait en signe que mon père avait entendu ma prière. Mais la drachme resta clouée au fond du bassin, brillant de tout son éclat argenté comme pour me narguer. Au moment où je me sentais prêt à me laisser envahir par le désespoir, une main se posa sur mon épaule. En tourna la tête, je découvris le doux visage de Perséphone éclairé par un léger sourire entre attendrissement et dépit.

-Ne pense pas que ton père ne t'écoute pas.

-De votre faute, je ne suis pas sûr qu'il soit disposé à m'écouter, rétorquai-je.

Je m'attendais à ce que la déesse me réprimande face à tant d'outrecuidance, mais elle se contenta de sourire de façon plus joyeuse et me caressa la joue d'un air maternel. Des décharges parcoururent ma peau.

-Je pense que tu te trompes, Travis Alatir. Après tout, que dit donc Hermès à bout de champs ? « On ne tourne pas le dos à sa famille, quand bien même elle nous en donnerait l'envie ». Ah, c'est une phrase qu'il me répète souvent quand je refuse de vouloir parler à ma mère, mais Zeus sait qu'elle est envahissante … Manges-tu assez de céréales, Travis ?

Sans que je le veuille réellement, un sourire retroussa mes lèvres. J'avais l'image de Katie venant se plaindre à Castor et Pollux que sa mère Déméter lui mettait chaque petit-déjeuner un post-it sur son bol pour l'inciter à manger plus de céréales. Apparemment, la déesse de l'agriculture était une mère agaçante pour chacune de ses filles, immortelles comme mortelles.

-Enfin, tu vois où je veux en venir, soupira Perséphone avec un regard en l'air. Tu lui as bien donné envie de lui tourner le dos, sans doute. Ton frère aussi l'avait fait. Luke, c'est cela ?

Elle caressa l'eau et le visage balafré de mon frère ondula un instant à la surface. Ma gorge se ferma.

-Mais il ne l'a pas abandonné, poursuivit Perséphone sans me lâcher du regard. Jusqu'au bout, il a cru en lui et en son destin. Et je suis persuadé que ton père croit en toi, Travis. Sinon, ce ne serait pas toi qu'il aurait envoyé ici. Tu penses qu'Hermès enverrait n'importe lequel de ses enfants aux Enfers ? Face à Hadès, face à moi ?

Je me tus, songeur. De manière général, les enfants d'Hermès n'étaient pas des héros – pas du genre à aller aux Enfers. Le seul qui en avait la carrure, c'était Luke. Et j'étais loin – très loin – d'avoir la prestance de héros de Luke.

Mais je me souvins des mots de Chiron lorsqu'il m'avait nommé Conseiller-en-chef après la désertion de mon frère. Je n'étais pas un héros, non. Mais j'étais un « Hermès ». Quelqu'un qui comprenait les codes de mon père et la notion de famille. Quelqu'un que mes frères et sœur suivraient facilement parce que mon frère et moi étions la représentation même des valeurs paternelles : unité familiale, bienveillance, inconscience. Et un brin de ruse pour être un bon voleur.

-Il savait que j'irais jusqu'au bout parce que je n'abandonnerais pas ma famille. Ni Alice … ni lui. Même si ça voulait dire descendre aux Enfers. Et puis, parce que j'étais le seul capable de vous rapporter votre fille, aussi.

-Et je ne te remercierais jamais assez, sourit Perséphone. Mais j'aurais pu attendre pour avoir cette discussion et ton père le savait. Hermès est fourbe et rusé, il faut toujours creusé pour voir la seconde face de ses plans … La présence d'Aiyana t'a-t-elle été bénéfique pendant ta quête ? Oh, ne réponds pas, ajouta-t-elle alors que je rougissais, un sourire incertain aux lèvres. C'est une réponse que je ne préfère pas avoir. Mais songe à cela : ton père avait des buts lorsqu'il t'a confié cette maison. Réfléchis posément et fais la somme de ce que tu as gagné et perdu, et tu verras dans quelle direction voulait aller ton père.

Je la contemplai, entre courroux et soulagement. Il était évident que la balance était positive : j'avais retrouvé Connor et nos relations s'étaient apaisées et en cours d'arrangement. J'avais découvert que Camille était vivante et avait réuni les deux jumelles aux Enfers. Même le vol du caducée avait ses bienfaits : il m'avait permis de renouer les automatismes avec Connor et de réaliser le plus grand exploit de ma carrière de fils d'Hermès. Et il y avait Dylan, ces sentiments grandissant en moi dont je ne savais pas dire s'ils étaient de bonnes ou de mauvaises choses. J'ignorais si mon père avait eu conscience de tout ce que cette quête provoquerait, mais il était impensable de penser qu'il n'avait pas prévu certaines retombées – et bénéfiques.

Et pas pour lui. Pour ses enfants.

-Oh, regarde, fit mine de s'étonner Perséphone. Ta drachme a disparue.

Je baissai les yeux dans la fontaine, sans y voir la moindre trace de la pièce. Elle avait été avalée par les eaux. Alors, je souris. Je voulais y voir l'infime signe que mon père m'écoutait encore, et m'accordait du crédit, qu'il m'aiderait à trouver un « après » à toute cette histoire et pour chacun des enfants.

Tout ce que j'espérai, c'était que ce n'était pas Tychée qui avait empoché ma pièce.