Chapitre 14 : la Croisée des chemins.

Nous étions encerclés par une dizaine d'enfants de la Cour des Miracles, munis d'armes de bronze céleste et qui vrillaient sur nous un regard ardent. Mais aucun n'était plus ardent que celui de Clopin, dont les yeux étincelaient et dont je doutai que la pluie ne l'empêche d'atteindre sa cible. Je jetai un regard fébrile à Nico, le plus puissant du groupe – si ce n'était de la Colonie – qui avait dégainé son épée de fer stygien. Il hocha sombrement la tête à mon adresse, m'indiquant ainsi qu'il se sentait en forme pour un combat. Il prit son épée par les deux mains, la pointe vers le sol, mais Dylan lâcha ma main pour l'obliger à suspendre son geste.

-Attends ! ordonna-t-elle avant de se tourner vers Clopin. Laisse-nous passer.

-Pas sans avoir une explication, répliqua le chef de la Cour sans abaisser son arme d'un centimètre. Tu nous as trahi, Dylan … je n'en reviens pas que de tous, c'est toi qui aies pu faire ça …

-Ce n'est pas moi qui aie vendu la Cour ! protesta-t-elle vertement en avançant d'un pas. La seule chose que j'ai faite, c'est permettre à Travis de retrouver sa sœur et j'ai déjà assez payé pour ça. Et regarde, d'ailleurs, on a réussi !

Là-dessus, elle désigna du parapluie les jumelles, collées l'une contre l'autre et lorgnant Clopin l'air méfiant. Camille jeta un bref coup d'œil à Mary Poppins.

-Heu, Dylan … ne pointe pas ça sur nous. S'il te plait.

-Oh, pardon. (Elle ramena la pointe du parapluie sur le sol et darda un regard furieux sur Clopin). Tout ce qu'on a fait, c'est sauvé une gamine. Maintenant, on veut juste rentrer, alors aie un peu de bon sens et laisse-nous passer. Tu me connais, Jasper. Tu sais que je ne te mentirais pas.

L'usage de son véritable prénom parut faire tiquer Clopin, dont la garde tremblota jusqu'à baisser d'un demi-centimètre. Pour la première fois depuis que je l'avais rencontré dans la fermette de la Cour, il parut être dérouté, comme s'il ne savait que penser de la situation. Un rire sinistre résonna derrière nous et Allison cingla :

-Et on est censé te croire ? Alors que tu es partie comme une voleuse – avec deux enfants du vol … - nous laissant seuls contre les romains ?

-Il fallait qu'on aille retrouver ma sœur ! rétorqua Camille en fusillant Allison du regard. On n'avait pas de temps à perdre avec votre combat stupide ! D'ailleurs je vois que vous vous en êtes bien sortis, et vu comment les romains étaient nombreux, c'est surement parce que vous vous êtes enfuis vous aussi !

-Et sans remords, il n'y avait plus rien à faire, maugréa le garçon athlétique en haussant les épaules. La ferme brûlait et les romains étaient bien trop nombreux : c'était soit la retraite, soit la capture. Après moi je suis grec, je m'en fiche un peu mais les romains …

-On te remercie, Caleb, siffla Allison.

Caleb. J'échangeai un bref regard avec Dylan et elle haussa les épaules d'un air désolé. C'était le fils d'Eole avec lequel elle était sortie pendant un an, mais pourtant je ne l'avais jamais croisé à la Cour, alors pourquoi son sourire sarcastique m'était si familier ? Connor paraissait avoir la même impression car il ne cessait de lui jeter des regards à la dérobée, les sourcils froncés.

-Toi, je te connais, marmonna-t-il en soupesant son épée.

Le sourire de Caleb s'agrandit.

-Cherche, Alatir – c'est Connor, ou Travis ? Je n'ai jamais pu vous différencier … Enfin, peu importe. Je suis sûr que tu vas retrouver, ton cerveau n'est pas si grand …

-On cherchera plus tard, répliquai-je avant de m'adresser à Clopin. Il y a un moyen de sortir d'ici sans passer par les armes ? Dylan vient de te dire qu'elle n'y était pour rien pour la Cour, et si ton prochain grief c'est « elle en a parlé autour d'elle », je te préviens tout de suite : tout le monde est au courant. Perséphone l'était, mon père l'était : tout les dieux doivent l'être. Votre Cour n'avait rien de secrète, et Dylan n'y est pour rien. On peut y aller, maintenant ?

-Tu as osé en parler aux dieux ? s'étrangla un garçon derrière Clopin. Mais …

-Tu es sourd ? gronda Connor, tout en lorgnant toujours Caleb. Il vient de te dire que les dieux étaient déjà au courant.

-C'est mon père qui m'a guidé jusque la Cour, ajouta Camille avec aplomb. Pour que je puisse soigner mes blessures et un endroit pour être en sécurité.

-Et tu l'as cru ? ricana Caleb.

Mais Clopin le fit taire d'un regard. Cette fois, son arc était largement abaissé malgré l'attitude clairement hostile du reste de ses compagnons. Un air furieux passa sur son visage, mais je sentais qu'il était plus dirigé vers les dieux qui avaient si facilement percé un secret qu'il avait protéger avec tant d'ardeur – jusqu'à martyriser des innocents.

-Ce n'est pas possible, souffla-t-il, saisi. Rose … Spencer et la Brume … Tout a été fait de nous protéger des dieux.

-Comme quoi ça avait une utilité limitée parce que les dieux étaient au courant et se fichaient royalement de vous. Vous étiez des gosses qui cherchiez juste à vous vous en sortir par vous mêmes : pas une menace, ni une contrainte.

Un garçon près de Clopin, qui me fixait l'air estomaqué, finit par porter un regard courroucé sur son chef.

-Alors ça servait vachement à quelque chose de m'enfermer dans une cave sans fenêtre …

-Ou de fouetter Dylan, renchérit Camille.

-Dylan, carrément ? s'amusa Caleb, croyant visiblement à une blague.

Mais le regard sombre que nous lui jetâmes le détrompa lourdement et son sourire s'effaça sur ses lèvres. Il fixa Dylan avec stupeur, puis Clopin.

-Mais j'étais pas au courant de ça ! C'était pas ta petite protégée ? Genre ta petite sœur, pas touche sinon je te brise les noix ? Encore enfermer Milo c'était drôle …

-Parle pour toi …, maugréa le dénommé Milo.

-Mais fouetter Dylan ? Elle avait fait quoi pour ça ?

-Ramener Travis, maugréa Camille.

Caleb dressa un sourcil et leva les mains en souriant.

-Alors dans ces cas là, je peux comprendre.

-Retenez-moi, je vais le baffer, marmonna Connor.

Alice saisit un pan de son tee-shirt qui ne présentait qu'une résistance assez faible en vu d'une charge de Connor et foudroya Caleb du regard. Je fronçai les sourcils. Même son insolence m'était familière. Sans doute était-ce un gamin non-déterminé de la Colonie qui avait trainé dans le bungalow d'Hermès, avant de s'enfuir et de trouver la Cour. Clopin eut un gros soupir et rangea enfin la flèche qu'il avait armée.

-Je peux admettre que c'était une erreur de faire preuve d'autant de dureté. Mais il y a longtemps que … j'ai été prévenu que la Cour allait être trahie et je ne voulais pas … risquer la moindre fuite. Et cela a justement coïncidé avec un moment où vous aviez tous la langue plus pendue que d'habitude (il jeta un regard à Milo, qui leva les yeux au ciel). Il fallait que je resserre la visse. Pour notre sécurité à tous.

-Brillamment réussi, fit amèrement remarquer Dylan. Et comment as-tu eu l'information ? Une vision ?

Clopin hocha gravement la tête et Dylan secoua la tête, désabusée.

-Ton père t'avait prévenu de ne pas essayer d'interpréter tes visions, Jasper. Que c'était comme des prophéties : peu importe ce que tu ferais pour les arrêter, elles n'en devenaient que plus inéluctables. Parfois, il faut écouter les dieux, ils en savent plus que nous sur nos pouvoirs.

-Je n'ai pas besoin d'Apollon, Dylan.

-La preuve que si. Si tu l'avais écouté, tu aurais su qu'imposer une sorte de régime de terreur ne servirait à rien. Peut-être que c'est ça qui a poussé quelqu'un à trahir la Cour, d'ailleurs, tu y as pensé ? Quelqu'un qui a trouvé que tu devenais trop dictatorial et qu'il fallait que cela cesse.

Le raisonnement de Dylan parut un instant ébranlé Clopin, dont les mains se crispèrent sur son arc à le faire trembler. Pourtant, ce fut vers Allison que se tourna la fille de Perséphone pour la darder d'un regard accusateur.

-Mais je ne prétends pas que tu es le seul responsable.

-S'il t'écoutait on devenait une colonie de bisounours, mini-pouce, balança Allison avec hargne. Le commandement demande de la fermeté. C'est le prix de notre tranquillité.

-Ça a été le prix de notre destruction, objecta Dylan. Ça fait des mois que je tire la sonnette d'alarme et que personne ne m'écoute ! Tout ça pour l'obsession d'un secret qui n'en était plus un ! Ça fait des mois que tu nous dénatures, que vous deux vous faites de notre maison un enfer – et même l'enfer est moins cruel, je le sais pour y être allée, maintenant ! Vous voyez ce que vous avez provoqué ? C'est vous qui êtes responsables de la destruction de la Cour !

C'était la première fois que j'entendais Dylan lâcher autant de critiques, autant de colère et de déception à l'égard de ce qui avait été sa maison pendant des années – et à l'adresse de celui qu'elle avait considéré comme son frère. Cela parut d'ailleurs heurter Clopin, qui pinça des lèvres.

-Je ne le nie pas, souffla-t-il en plantant son regard dans le sien. La mort de Rose me l'a trop douloureusement appris.

Des larmes s'acculèrent dans les yeux de Dylan et Camille, mais chacune d'entre elle fut assez forte pour les refouler. La nymphe du buisson de ronce avait donc succombé aux brûlures des romains.

-Mais il y a un point sur lequel tu as tord, c'est que la Cour a survécu, poursuivit Clopin avant d'étendre les bras pour englober son groupe. Nous sommes la Cour des Miracles, Dylan. Où que nous irons, nous pourrons toujours nous installer et reconstruire une nouvelle maison où nous vivrons loin du joug des dieux …

-C'est illusoire …, protesta Dylan en secouant la tête. Les dieux savent : nous étions tranquilles simplement parce qu'ils le voulaient bien … Et peu importe où nous irons …

-C'est bon, je l'ai.

Dylan s'interrompit, et nous nous tournâmes d'un bloc vers Connor. Il avait raffermi sa prise sur son épée et la lueur meurtrière qui brillait dans les yeux qu'il rivait sur Caleb m'inquiéta. Même le fils d'Eole parut perdre de sa superbe et recula d'un pas, méfiant. Cela ne parut que plus exciter Connor, qui s'élança en déclarant d'un ton rageur :

-Je vais te dépecer, te lacérer, te mettre en pièce !

-Tu ne vas rien faire du tout ! rétorquai-je en l'attrapant par le col pour l'empêcher de se jeter sur Caleb. Qu'est-ce qui te prend ?!

-C'est lui qui a tué Castor !

Et sans s'expliquer plus, il s'arracha à ma prise et se jeta sur Caleb avec un terrible cri de rage.

Et tout sombra dans le chaos.

Avant que Connor ne puisse l'atteindre, Caleb écarta les bras et un vent violent souffla et figea littéralement mon frère sur place, incapable d'avancer face aux rafales. Profitant de l'orientation favorable, les demi-dieux qui étaient avec Caleb attaquèrent avec un rugissement de guerre, malgré les protestations de Clopin et de Dylan. Allison atteint Connor la première et je ne sus par quel miracle mon frère réussit à bloquer sa lame avec le vent et la pluie qui tourbillonnait autour de nous. Giovanni tenta de prendre Connor à revers, mais Alice se jeta courageusement sur son dos, enserrant son cou de ses bras pour l'étrangler et le forcer à reculer. Alors d'autres se jetèrent sur les jumelles, toutes deux désarmées, et mon sang ne fit qu'un tour. En un bond, je fus sur celui qui acculait une Camille bien démunie sans Mary Poppins contre un arbre, attrapai vivement sa tignasse pour le pousser à reculer, et appuyai mon poignard au creux de ses côtes.

-Pas ma sœur espèce d'enfoiré !

Avec un cri de surprise, il lâcha son arme et Camille acheva de le mettre hors jeu en plaçant un coup de pied dans les parties intimes qui le laissa prostré et gémissant à nos pieds.

-Mon parapluie, exigea-t-elle, haletante.

-C'est Dylan qui l'avait …

Je la cherchai des yeux sans la trouver nul part. Connor tenait toujours tête à Allison, malgré les vents déclenchés par Caleb. Alice s'était armée d'un petit couteau à la lame émoussée et d'une branche d'arbre ramassée à terre pour tenir Giovanni et une fille d'environ onze ans en respect. Nico se battait contre deux adversaires à la fois, sa lame de fer stygien virevoltant autour de lui. J'avais l'impression de la brume s'accrochait à ses pas et donnait à ses coups plus de puissance. J'étais incapable de trouver Dylan, jusqu'à qu'une fille d'environ quatorze ans se précipite sur nous avec un cri de rage et se retrouve à terre, sans raison apparente. Une seconde plus tard, Dylan apparut devant nous, Mary Poppins dans une main et son arc décoré de plume dans l'autre. Je la contemplai, estomaqué.

-Comment tu as fait ça ?

-On est en automne, Travis et je suis une fille des Enfers, rappela-t-elle en tendant le parapluie à Camille. Donc je peux me fondre dans les ombres – m'un de mes seuls pouvoirs utiles.

Sans s'expliquer d'avantage, elle fit volte-face et disparut tout aussi promptement qu'elle était apparue en une ondulation d'air qui ne dura pas. La seule indication que l'on avait de sa présence était nos adversaires qui trébuchaient sans raison apparente et des flèches qui se fichaient aux pieds de nos assaillants pour semer la panique de leurs rangs. Nico ajouta à la chose en se détournant de ses adversaires et en plantant sa lame dans le sol, aussi facilement que s'il avait été du beurre : une fissure fourmilla sur le sol et le fit trembler, assez pour que les combats cessent momentanément. Nico arracha son épée au sol et promena son regard noir sur nous.

-Je suis le fils d'Hadès ! Alors maintenant, si vous ne voulez pas que Dylan et moi appelions les morts pour vous combattre un à un, déposez les armes ! Ce sera un gain d'énergie pour tout le monde !

-Faites ce qu'il dit ! enchérit Dylan en reparaissant à ses côtés.

Les deux enfants des Enfers baignaient dans la brume et les ombres et leur aura parut s'épaissir. L'herbe à leurs pieds brunit face à l'émanation des pouvoirs infernaux et il me sembla que l'air avait encore chuté de quelques degrés, transformant notre souffle en panache blanc qui s'évapora dans le parc. Je fus intimidé malgré moi face au fils d'Hadès et à la fille de Perséphone et je fus presque tenté de jeter le premier mon poignard aux pieds de la fratrie princière. Avec un instant de réflexion, ce fut ce que je fis, en preuve de bonne foi : je pris mon poignard par la lame pour le lancer. Il alla se ficher devant Dylan, qui m'adressa un hochement de tête d'approbation. L'arc de Clopin fut le prochain à suivre, puis les deux dagues de Milo, et le petit couteau d'Alice. De nombreux autres suivirent, et Clopin fusilla du regard Allison qui semblait se refuser à obtempérer.

-Assez ! Tu as envie de te battre contre des squelettes ?

-Ravie de voir qu'il a enfin compris quand il fallait jeter les armes, maugréa Camille. Il n'aurait pas pu avoir autant de jugeote devant les romains ?

-Moi je ne me suis jamais agenouillée devant personne ! protesta Allison en serrant sa main sur son épée. Et ce ne sera certainement pas devant elle que je le ferais, toute princesse des enfers qu'elle est !

-On ne te demande pas de t'agenouiller, mais de poser les armes pour qu'on puisse partir en paix !

Mais Allison ne paraissait pas prête à déposer les armes. Avec un grognement de frustration, elle se tourna vers Connor aussi vivement qu'une vipère. Mon frère avait baissé la garde et eut juste le temps de se laisser tomber à terre avant que la lame d'Allison ne siffle au dessus de lui. Je voulus me précipiter vers lui mais le garçon que nous avions mis à terre avec Camille me fit un croche-pied et je m'étalai de ton mon long sur l'humus humide, le nez dans les feuilles mortes. Etourdi, je ne pus qu'entendre un long hurlement de surprise et l'air qui fut fouetté devant moi. Je me redressai rapidement malgré mes élancements à mes mains toujours bandées, la tête bourdonnante mais le spectacle me figea sur place. Les arbres s'étaient animés pour se saisir d'Allison, sous le regard incrédule de Connor. Des branches venaient de s'enrouler autour de sa taille pour l'arracher du sol, sans un instant tenir compte de ses protestations ni des cris d'effroi des autres enfants de la Cour.

-Allison !

-Dylan ! ragea Clopin en se tournant vers son ancienne lieutenante. Fais la descendre !

Mais la fille de Perséphone leva les mains en signe d'innocence, l'air tout aussi abasourdie que lui.

-Fille des Enfers, Jasper, pas de le terre.

-Alors heureusement qu'il y en a une ici.

L'arbre s'était figé, portant Allison à quelques mètres du sol, assez fermement entravée pour qu'elle ne puisse s'échapper malgré ses gesticulations. Une fille était alors apparue entre les branchages, s'aventurant sur l'arbre avec toute la grâce d'une équilibriste et l'aisance d'une fille de Déméter. Un léger sourire ourla mes lèvres.

-Toujours un timing parfait, Katie.

Katie Gardner éclata de rire et l'arbre frémit en réponse, comme s'il s'esclaffait avec elle. J'échangeai un regard avec Connor et l'éclat ravi et entendu dans son regard m'indiqua qu'il n'était pas pour rien avec la venue impromptue de la fille de Déméter dans le parc. Je savais qu'elle habitait la banlieue de Los Angeles mais je n'avais pas un instant songé à lui demander de l'aide. Visiblement, Connor avait été plus lucide. Katie s'assit en tailleur sur la branche, à quelques centimètres d'une Allison toujours pendue.

-Connor m'a appelé quand vous êtes sortis des Enfers, il paraît que vous avez besoin d'une grande voiture pour rentrer et étant issue d'une famille de sept enfants, il se trouve que j'en ai une. Mais je ne m'attendais pas à me retrouver en plein combat … Heureusement que je suis venue avec du renfort.

-Si c'est moi le renfort, je suis flatté.

La voix venait de la sortie que nous aurions dû emprunter si Clopin ne nous avaient pas barré la route. Un garçon venait d'y paraître, plus petit que moi et vêtu d'un imperméable dont la capuche masquait à peine ses boucles d'or. J'eus un nouveau sourire, plus grand celui-ci et cent fois plus surpris.

-Et la formation à Aurora ?

-Non mais tu vas te plaindre en plus ? s'amusa Pollux Johanson, mon ami de longue date et fils de Dionysos.

-Pollux ! se réjouit Connor en se redressant sur ses pieds. On a retrouvé …

-Je sais, le coupa Pollux d'un ton cassant qui lui ressemblait assez peu. J'ai entendu.

Et son regard bleu où dansaient parfois quelques flammes de violet se porta sur Caleb. Le fils d'Eole était devenu blême en reconnaissant le jumeau du garçon auquel il avait ôté la vie trois ans auparavant. Ma mâchoire se contracta et je fis de gros efforts pour garder mon calme. Je savais que Castor avait été tué par un demi-dieu renégat lors de la Bataille du Labyrinthe, mais je n'avais jamais su qui était l'auteur du crime. Connor, qui avait été témoins de la scène, avait juste précisé qu'il s'agissait d'un gosse paumé qui était resté quelques mois chez les Hermès sans être revendiqué et qui était parti dans le sillage de Luke. Les yeux de Clopin se plissèrent.

-Maintenant que tout le monde est calmé, on va pouvoir régler ça aussi. (Il se tourna vers Pollux et s'enquit avec une surprenante douceur : ) il s'agissait de ton frère ?

Pollux ne répondit que par un hochement de tête, sans lâcher Caleb du regard. Celui-ci paraissait prêt à détaler sans même tenter de se battre, mais Katie agita la main et l'arbre sur lequel elle était perchée le poussa d'une branche jusque nous, et nos yeux accusateurs qui le firent déglutir. Dylan nous avait rejoins et dardai sur lui un regard qui valsaient entre dégoût et déception.

-C'était la guerre ! se récria Caleb. Vous vouliez quoi, que je laisse Castor me tuer ?

-Castor ne savait même pas se servir d'une épée sans se faire mal, il était plus en danger que toi, répliquai-je sèchement. Et ça tu le savais, tu es assez resté chez nous, non ?

-Ne me mets pas ça sur le dos, Alatir ! Ne me rends pas responsable que ce que ton frère a provoqué !

Je me mordis l'intérieur de la joue, heurté par la réplique qui n'était pas qu'une excuse. J'avais d'abord et avant tout considéré Luke et Chronos comme les instigateurs de la mort de Castor. Je lançai un bref coup d'œil à Clopin.

-C'est bon, on peut parler tranquillement ? Ou Nico appelle les morts ?

-Les morts seront inutiles. Vous avez intercepté la plus dangereuse.

-Par les dieux, pourquoi tu l'écoutais ? grogna Dylan.

-Parce qu'elle allait dans mon sens. Parce qu'elle a attisé mes peurs. Parce qu'elle, elle était là.

Dylan parut accusé le coup, le souffle coupé. Elle contempla silencieusement Clopin, à la fois vexée et blessée et le chef de la Cour poussa un profond soupir.

-Dylan … est-ce qu'on peut parler ? s'enquit-t-il d'un ton doux, presque suppliant. J'ai fait des erreurs, je suis prêt à l'admettre … Si tu es prête à m'écouter.

Dylan sembla tiraillée et se dandina, mal à l'aise. Faute de faire un choix, elle vrilla son regard sur moi, comme pour me demander mon avis. Je pinçai des lèvres, indécis moi aussi et finis par hausser les épaules. J'étais incapable d'être objectif en ce qui la concernait – et compte tenu de ce qui lui avait fait. Dylan hésita un moment avant de souffler :

-Cinq minutes. Le temps qu'ils statuent sur son cas.

Elle désigna Caleb du menton et celui-ci la contempla, estomaqué.

-Tu es sérieuse ?

Clopin et Dylan s'accordèrent pour baisser sur lui un regard peu amène, visiblement peu heureux d'avoir accueillit dans leur Cour un demi-dieu qui avait du sang sur les mains. Elle accrocha une dernière fois mon regard avant de s'éloigner avec le fils d'Apollon, les bras croisés sur son ventre. Je la suivis des yeux jusqu'à qu'ils s'immobilisent, trop loin pour que je puisse les entendre.

-C'est qui cette fille ?

Katie était descendue de son arbre pour nous rejoindre d'un pas bondissant. Alors qu'elle s'approchait, je prenais conscience de petites ressemblances physiques qu'elle avait avec Dylan, dans la courbe de la lèvre et avec ce nez retroussé. Mais Katie avait la peau pâle et de long cheveux bruns qu'elle entrainait avec un soin tout particulier.

-Peu importe, marmonna Connor en haussant les épaules. L'important c'est lui.

-Oh je vous en prie, vous n'allez pas faire mon procès ?

-Et encore, on est gentil, mais ça doit être un droit constitutionnel, pas vrai Trav' ?

Je ne répondis pas immédiatement à la pique de Connor, et coulai un regard sur Pollux. Il n'avait pas quitté Caleb du regard, les traits figés, les mains dans les poches. Pourtant, je ne sentais pas particulièrement d'intention meurtrière de la part de mon ami. Il n'était pas quelqu'un de belliqueux – lui et son frère savaient à peine se servir d'une arme – et ses rondeurs avaient longtemps démontré son amour pour la cuisine. Mais la mort de Castor avait fait fondre ces quelques kilos en trop et j'étais ravi de lui voir un visage rond et en meilleure santé que lorsque je l'avais quitté à la Colonie après la guerre contre Gaia. Notre dernière guerre, nous étions-nous promis en montant dans nos bus respectifs.

-Je pense qu'il n'y a qu'une personne qui puisse décider ici.

Connor suivit mon regard et poussa un grognement de frustration qui sonnait pourtant comme une approbation. Pollux parut comprendre que je parlais de lui car il leva les yeux sur moi et j'y lus une grande indécision, un grand déchirement et beaucoup de douleur qui demeurait. Il secoua la tête, l'air soudainement paniqué.

-Non, ce n'est pas à moi de prendre ce genre de décision.

-C'était ton frère, rappela Katie en posant une main sur son bras. On ne va pas la prendre à ta place …

-C'était la guerre ! répéta Caleb avec hargne. Par les dieux, en quelle langue il faut vous le dire ? Vous allez me faire croire que pour sauver votre peau, nous n'auriez pas tué l'un d'entre nous ? Les seuls qu'il faut blâmer sont déjà morts !

-Evoque encore une fois Luke, et je te plante mon poignard en travers de la gorge.

-Il a raison.

Je jetai un regard déboussolé à Pollux. Katie le fixait, les yeux écarquillés, une main toujours crispée sur son bras et la mâchoire de Connor se décrocha. Pourtant cela ne parut pas ébranlé le fils de Dionysos, qui poursuivit calmement :

-Il n'était que la main. La tête et le bras droit sont déjà anéantis depuis longtemps. Et surtout … Je n'ai pas envie de prendre une telle décision. Ce n'est pas à moi de décider d'une sentence et si sentence il doit avoir … (il leva son regard sur Nico, qui hocha doucement la tête en signe d'approbation) la mort s'en chargera ?

-J'y veillerais personnellement, promit Nico avec gravité.

Caleb déglutit face au fils du dieu de la mort et son aura ténébreuse mais jeta un regard surpris à Pollux. Les yeux de mon ami s'assombrirent.

-Ça ne veut pas dire que je te pardonne, ni que je promets de garder mon calme dans les prochaines minutes alors dépêche-toi de disparaître. Allez !

Les éclats de colère parurent atteindre physiquement Caleb car il recula d'un bond. Pendant un instant, il resta immobile, ses yeux passants sur chacun d'entre nous sans s'attarder, comme s'il hésitait sur la marche à suivre, et on entendit plus que les gémissements d'Allison qui continuaient de se débattre dans l'arbre. Finalement, il hocha la tête d'un coup sec et fit volte-face pour s'enfoncer dans le parc, sans même un regard pour ses camarades qui le suivaient des yeux sans un mot. Les épaules de Pollux se relâchèrent et son visage se décomposa. Il s'éloigna de quelques pas, l'air au bord des larmes, mais quand je voulus le suivre, Katie m'en empêcha.

-Laisse. Tu ne peux même pas imaginer l'effort que ça lui a coûté de se retrouver face à lui.

-Oh si Katie, je peux très bien imaginé.

Connor et moi échangeâmes un regard sombre. Il n'y avait aucun doute que si l'un d'entre nous était mort de la main de Caleb, l'autre n'aurait pas été aussi clément que Pollux. Mais je connaissais assez le fils de Dionysos pour savoir qu'il y avait longtemps décidé de laisser couler le meurtrier de son frère – et surtout, décider que les responsables étaient Luke et Chronos, plus que Caleb. Il aimait trop la vie pour laisser la haine en ôter une.

-T'es pas le crush de Travis, toi ?

-Par les dieux, glapis-je en fusillant Alice, qui s'était rapprochée, du regard. C'est obligé ?

-Ouaip, assura-t-elle avec un sourire malicieux. Alors, c'est elle ?

Katie éclata de rire et poussa le vice à poser son coude son mon épaule – elle était assez grande pour le faire.

-Exact, le crush de Travis en personne.

-Ancien crush, rectifiai-je immédiatement en me dégageant, ce lui la déséquilibra et elle poussa un cri de surprise.

-Quelle ingratitude, je suis venue vous aider, rouspéta-t-elle. Si tu continues comme ça, je ne te prêterais pas mon van !

-Tant pis, on le volera.

Katie s'empourpra et ouvrit la bouche pour donner l'une de ses grandes leçons de morale dont elle m'avait toujours dispensée, mais Alice, le regard pétillant, poursuivit d'un air faussement ravi :

-Oh chouette, vous ne vous entendez plus ! On va en aviser Dylan, alors !

-Par Hermès Alice, j'aurais dû te laisser aux Enfers !

Mais ma demi-sœur alla immédiatement se cacher derrière Connor, qui la couvait d'un regard fier. Même Katie n'avait pas l'air mortifiée par la situation et souriait avec amusement. Je lorgnai l'air mauvais et décidai d'un pas raide de rejoindre Pollux. Mon ami s'était immobilisé face à l'étang qui se tenait au centre du parc, le visage fermé, les bras croisés sur sa poitrine. Ma première impression avait été la bonne : il avait repris un peu de poids, ce que je voyais comme le signe qu'il se remettait de la mort de son frère, lentement mais surement.

-Ravi de te retrouver. La maigreur, ça ne t'a jamais été.

Un léger sourire retroussa ses lèvres.

-Bah, j'ai l'impression d'avoir pris les kilos que t'a perdu. Tu ne manges plus depuis que tu as quitté la Colonie, ou quoi ?

-Hep, je pose les questions. Qu'est-ce que tu fous à Los Angeles ?

Les joues pâles de Pollux se colorèrent et il lança un regard furtif derrière son épaule. Une autre intuition, née lorsque Katie avait posée sa main sur le bras de Pollux avec tant d'inquiétude, prit une forme plus concrète et un sourire naquit sur mes lèvres.

-Avec Katie, vraiment ?

-Je sais que ça ne se fait pas de sortir avec les cibles des copains, mais … Ouais. En fait, je l'aide à déménager, elle vient vivre avec moi à Aurora. On était en train de charger les cartons lorsque Connor nous a appelé.

-Mais attends, ça fait combien de temps ?!

Pollux rentra un peu plus sa tête dans les épaules et répondit d'une petite voix :

-Six mois.

Il détourna le regard, comme s'il s'attendait à une réprimande mais j'eus un sourire tranquille. Je savais que Pollux et Katie s'étaient rapprochés alors qu'on révisait notre diplôme ensemble, mais rien ne m'avait indiqué que les choses avaient réellement évoluées. Si j'étais vexé qu'il ne m'ait pas mis au courant, cela était largement compensé par la joie de le savoir à nouveau heureux et reconstruisant sa vie pas à pas. Une petite amie, pour lui qui avait toujours été si complexé. Une formation de cuisinier pour un avenir stable.

-C'est cool. Je suis content pour vous.

-Pour de vrai ?

Le soulagement et la surprise transparaissaient dans les iris de Pollux. J'étais surpris qu'il ait cru que je lui en voudrais qu'il sorte avec Katie, aussi continuai-je d'assurer que je n'avais aucun problème avec leur couple et que je serais ravi de visiter leur appartement à Aurora. Katie irait à l'université de Denver pour faire des études de gestion, m'apprit-t-il ensuite donc je la croiserais sans doute sur le campus. Ça avait toujours été apaisant de parler avec Pollux, toujours d'un calme olympien. Nous nous accoudâmes à la barrière, et je m'autorisais enfin à me détendre, malgré la pluie, malgré les mains qui continuaient de me lancer et ma conversation avec Dylan qui restait en suspens, telle une épée de Damoclès au dessus de ma nuque.

ooo

Nous avions finis par investir tout l'étage d'un MacDonalds pour nous protéger de la pluie. Katie avait laissé Allison accrochée à son arbre, faisant remarquer que Clopin, qui n'était toujours pas réapparu avec Dylan, la ferait descendre s'il le souhaitait. Les enfants de la Cour s'étaient regroupés ensemble, nous lorgnant l'air méfiant, et seul mon demi-frère romain Milo, un garçon de seize ans qui avait l'air branché sur pile électrique, vint s'asseoir à la table que nous occupions avec Pollux, Katie, Nico et les jumelles. Il avait ouvert des yeux grands comme des drachmes en apprenant que nous avions volé le caducée paternel et la révérence avec laquelle il s'adressait à nous depuis me mettait assez mal à l'aise. Nico considérait le hamburger que lui avait commandé Connor avec la plus grande défiance et Alice avait réussi à piller les plateaux de deux clients distrait au rez-de-chaussée. Katie parlait avec Camille et tentait calmement de la convaincre de rejoindre la Colonie, mais les arguments de Katie ne parurent pas plus l'atteindre car elle se rapprocha rapidement de moi.

-Toujours pas ? soupirai-je.

-J'irais peut-être voir en vacance, concéda-t-elle avec prudence. Mais je ne me vois pas y vivre toute l'année …

Je poussai un grognement en songeant également à tous les gamins de la Cour qui restait entassés chez moi. Peut-être que certains grecs seraient assez souples pour retourner à Colonie, mais que faire des romains ? Et de tout ceux qui, comme Camille, rêvaient d'une vie normale ? Milo s'était enquis de l'état de Chelsea, mais je n'avais rien à lui répondre, sans nouvelle de la fille d'Apollon depuis que j'étais entré aux Enfers – si ce n'était qu'elle était bien arrivée chez moi. Ce fut à ce moment là que j'eus l'idée de passer un coup de fil à ma mère et je sortis discrètement du MacDonalds pour rejoindre le parc en face en quelques enjambée, le téléphone à l'oreille et une cigarette au coin de la bouche. La voix de ma mère me perça les tympans :

-Bon dieu, OU ES-TU ?

-Los Angeles, lâche la poêle que tu as dans la main sinon je ne rentre pas ! Et Connor non plus !

La mention de mon frère eut pour mérite de calmer rapidement ma mère et de détourner son poison. Elle promit de lui laisser une chance de s'expliquer quand il rentrerait et laissa échapper du soulagement lorsque je lui assurais que j'avais retrouvé Alice et sa sœur jumelle – en passant évidemment les détails qui l'auraient plus fait enrager qu'autre chose.

-Les étages sont un véritable dortoir, m'apprit-t-elle lorsque je l'interrogeais sur les enfants de la Cour. Mais dans l'ensemble ils sont gentils, respectueux et surtout organisés et Chelsea les gère très bien. C'est une gamine adorable, elle m'a raconté sa vie, quelle tristesse …

Je souris en entendant dans ma mère le même ton maternel qu'elle utilisait lorsqu'elle parlait de Dylan. Elle continua de s'extasier sur l'intelligence et le sens de l'organisation de Chelsea, mais je cessai de l'écouter lorsque j'aperçus Dylan et Clopin au bout du chemin. La jeune fille se figea quand elle me vit, et le chef de la Cour posa une main sur son épaule avant de prendre congé. Je nerveusement tirai une bouffée de ma cigarette et cela trop bruyamment car ma mère s'égosilla :

-Travis, je sais que tu es en train de fumer !

-Maman, ce n'est pas un scoop, ça. On revient dans la journée ou demain, ça te va ?

-Et qu'est-ce qu'on fait de tout les enfants ?

Je sentais une inquiétude sincère dans la voix de ma mère. Peut-être que cela ne l'aurait pas dérangé de les garder, mais elle n'en avait certainement pas les moyens, ni l'énergie. Mes entrailles se contractèrent, d'autant plus que Clopin s'était arrêté à ma hauteur, attendant que je finisse ma conversation pour pouvoir me parler.

-Je vais gérer ça, promis-je à ma mère sans quitter Clopin du regard. Je te rappelle quand je sais quand on rentre exactement, d'accord ?

-D'accord. Alors, rentrez vite et bien.

Elle coupa presque immédiatement la communication et je pus ranger mon téléphone dans ma poche. Clopin inclina doucement la tête, et la multitude de tresse qui composait sa chevelure couvrit son épaule.

-Nous avons mal commencé, fils d'Hermès. Je t'ai apparu sous mon pire jour à la Cour, mais sache que j'ai fait tout ce qu'il fallait pour survivre et protéger les miens.

-Vachement …

Le regard noir de Clopin se durcit.

-Je ne m'attends pas à ce que tu comprennes. J'ai fait des erreurs, je le sais. Mais la Cour part d'un bon principe et je compte continuer de la poursuivre, afin de donner un foyer à tout les Sangs-Mêlés qui souhaitent vivre loin du joug des dieux. Bien sûr qu'il y a des choses à changer, la destruction de la ferme et la fuite de Chelsea et Dylan me l'ont appris. Peut-être que je ne dois pas être le seul chef, par exemple. Qu'on devrait instaurer une sorte de démocratie. Je ne pense pas continuer ma collaboration avec Allison non plus : je me suis rendu compte que cette fille avait été un poison dans mon camp. Je compte aller au nord, vers le Canada : hors des frontières des Etats-Unis, nous seront hors de la sphère de contrôle des dieux.

-Hors de leur protection, aussi, rappelai-je prudemment.

Clopin haussa les épaules. Son visage avait l'air plus serein que lorsque je l'avais croisé dans la Cour, moins dur et plus déterminé. Lui aussi avait beaucoup perdu ses derniers jours : la mort de sa petite-amie la nymphe, la destruction de sa maison, la fuite de Dylan qu'il avait considérée comme sa sœur. J'admettais que cela avait dû lui donner matière à réfléchir et j'étais en un sens rassuré pour les demi-dieux qui continuaient de le suivre qu'elles aient abouties à de bonnes choses.

-Nous nous fichons de leur protection. Je t'informe simplement de cela pour que tu puisses en aviser Chelsea et les autres : peut-être que certains éprouveront l'envie de tester cette nouvelle aventure. Dis leur que nous irons sans doute vers Vancouver dans un premier temps. Je peux te faire confiance pour transmettre le message avec fidélité ?

J'eus un ricanement cynique. J'avais de nombreuses casquettes du fils d'Hermès : le voleur, le protecteur des familles, le sens du négoce, mais c'était la première fois que l'on appelait à celle du messager. Clopin parut aussi percevoir l'ironie car un fin sourire ourla ses lèvres.

-Très bien, acceptai-je de mauvaise grâce, me promettant de tout faire pour les en dissuader. Le message sera transmis.

-Je te remercie, Travis.

C'était la première fois que le fils d'Apollon m'appelait autrement que « fils d'Hermès » et il poussa le vice à me tendre la main. Avec une certaine raideur, je la serrai, et il s'éloigna, un léger sourire aux lèvres. Je le suivis du regard, tirant sur ma cigarette, sans réussir à savoir ce que je pensais du chef de la Cour des Miracles. Un bon fond, avec une tendance autoritariste qui pouvait le faire virer, évaluai-je succinctement. Et surtout, trop grandement influençable et quelque peu mégalomane. Ce qu'il avait rétorqué à Dylan était révélateur : il avait écouté les conseils belliqueux d'Allison parce qu'elle n'avait pas été là pour lui.

-Tu penses que tu vas arrêter de fumer, un jour ?

Pour toute réponse, je recrachai ma fumée au visage de Dylan, qui s'étrangla, la gorge saisie. Elle me donna un coup de poing sec dans l'épaule en représailles et j'étouffai un rire en écrasant mon mégot contre une grille.

-Ne t'inquiète pas, je le jetterais dans une poubelle, la rassurai-je alors qu'elle me lorgnai l'air mauvais. Les cinq minutes ont été longues, non ?

-Euh … ouais. On n'avait pas mal de truc à se dire. Où sont les autres ?

Son nez de fronça de dégoût lorsque je désignais le MacDo et cela m'arracha un éclat de rire. La pluie avait cessé sur Los Angeles et entre deux nuages maussades filtrait parfois un rayon de soleil, timide et tremblant qui s'éteignait presque aussitôt. Dylan demanda des nouvelles de Caleb et je lui relatai la brève discussion qu'il y avait eu et la décision de Pollux. Dylan fronça de nouveau du nez.

-Hey bien, je n'arrive pas à déterminer s'il est stupide ou s'il est sage. Par les enfers, si j'avais deviné qu'il … (Elle plaqua une main sur son visage avec un gémissement). Je n'aurais jamais pensé que notre remontée se passerait comme ça…

-Ta mère m'avait prévenu que le groupe nous avait suivi jusque Los Angeles, et tu l'avais vu en rêve, non ?

-Ce n'est pas ça … Enfin …

Elle me considéra un instant entre ses doigts écartés, se dandinant d'un pied à l'autre. Je dressai un sourcil, le cœur battant la chamade. J'aurais voulu retrouver la proximité que nous avions nous le parapluie, cet instant où entre nous tout m'avait semblé possible, mais j'avais l'impression qu'il avait été brisé et qu'un nouveau fossé empli d'embarras s'était creusé entre nous. Elle finit par abaisser la main et dire dans un filet de voix :

-Tu te souviens de ce que ma mère m'a dit avant qu'on parte ?

J'acquiesçai, assez dérouté de la tournure de la conversation. « N'oublie pas ce que je t'ai dit. N'oublie pas d'où tu viens. N'oublie pas qui tu es ». La main de Dylan se porta à son capteur-de-rêve : elle observa les tissages en forme de fleurs modifiées par Perséphone et une moue se dessina sur ses lèvres.

-Je ne sais toujours pas quoi penser d'elle, avoua-t-elle en un souffle. Je ne sais pas si j'ai encore envie d'être sa fille … Mais quand un dieu parle sur ta destiné, je pense qu'il est plus sage de l'écouter.

-C'est plus sage, effectivement.

Dylan essuya un petit rire et lâcha son capteur-de-rêve du regard pour le lever sur moi. Il y avait bien trop d'émotion dans ses yeux pour que je ne les saisisse toutes, mais je vis une sorte de tiraillement qui me fit froncer les sourcils. Dylan se mordit la lèvre inférieure.

-Ma mère m'avait prévenue qu'une partie d'entre nous serait à la Croisée des chemins en remontant, et que j'en faisais parti. En fait, je pense que seul Nico et toi êtes tranquilles vis-à-vis de ça. Et ça se confirme, en un sens, non ? Nous sommes beaucoup à devoir trouver une voie à suivre dans les heures prochaines.

Je hochai en signe de compréhension. Elle avait raison, beaucoup se trouvaient à la Croisée des Chemins et cherchaient une voie à emprunter. Connor commençait à se voir dessiner la sienne ; Alice semblait l'avoir choisie et ne dépendait plus que de sa sœur pour s'y engager. Et elle … Ma gorge se ferma lorsque je vis les larmes monter aux yeux de Dylan.

-Je pensais que la mienne était tracée, murmura-t-elle. Que j'avais réussi à la discerner, j'ai cru voir … Mais maintenant, je ne sais pas … J'ai peur d'avoir vu un mirage …

-Je ne suis pas un mirage, Dylan.

Mon cœur était tombé dans ma poitrine lorsque je compris les choix sur lesquels Dylan hésitaient et je n'avais pas pu endigué la sècheresse dans ma voix. Elle détourna le regard, fermant les paupières et serrant les poings.

-Et qu'est-ce qu'on aurait fait ? On serait rentré à Denver, et après, Travis ? Qu'est-ce qu'on aurait fait ?

-On aurait trouvé une solution ! Et il y en a forcément une, comme il y en a une pour Camille, comme il y en a une pour chacun des enfants qui sont en train d'attendre chez moi !

-Il peut y en avoir une autre …

-La Cour ? Vraiment Dylan ? La Cour ?!

Dylan sembla de replier un peu plus sur elle-même et devenir encore plus petite qu'elle l'était. Une larme dévala sa joue et elle l'écrasa d'un revers de main.

-Clopin a l'air vraiment d'avoir compris. Je te l'ai dit, il n'était pas comme ça avant : c'est sa vision et Allison qui l'ont rendu si paranoïaque et si on coupe ça …

-Tu es sérieuse ? Après ce qu'il t'a fait, tu vas continuer à le suivre ? Par les dieux, Dylan !

-Et qu'est-ce que tu veux que je fasse ? s'écria-t-elle, entre désespoir et colère. Que je rentre à Denver, que je passe tranquillement mon diplôme dans un lycée qui n'est pas fait pour moi, ou que j'aille dans ta jolie petite Colonie dans laquelle je ne me sentirais jamais à ma place ? Et comment je ferais pour payer ma vie ? Mon père est mort, je n'ai plus d'autre famille qu'une déesse sans cœur, tu ne vas pas me dire que ta mère aurait pris dans l'argent de tes études et celle de Connor pour payer les miennes ?

Evidemment que j'avais songé à tout ses aspects tactiques de la vie de Dylan après la Cour – chaque fois, j'avais repoussé les réflexion en songeant que je trouverais, aidé par ma mère, par mon père ou une illumination divine. Mais tous les éléments crachés crument me figèrent totalement, et Dylan profita de mon mutisme pour poursuivre :

-Clopin est le seul qui ne m'est jamais offert de foyer, qui ne m'ait jamais offert de famille … Et ne me rappelle pas ce qu'il m'a fait ! ajouta-t-elle précipitamment lorsque j'ouvrais la bouche. Connor t'a fait mal, pourtant tu lui as pardonné, non ?

-Mais enfin, ça n'a rien à voir ! Comment tu peux comparer nos deux situations ?

-Justement je ne peux pas ! Tu as tout : une mère qui t'aime, un frère formidable et assez de talent pour réussir dans ta vie ! Moi je suis une gamine paumée qui n'a rien ! Ni famille, ni avenir !

Une nouvelle larme coula sur sa joue et une nouvelle fois, elle l'essuya d'un geste impatient, comme si elle s'en voulait d'afficher ainsi sa faiblesse et son émotion. Je n'avais pas compris que Dylan ait pu avoir un complexe d'infériorité vis-à-vis de ce que j'avais – vis-à-vis de ma famille, de ma situation – et cela m'ébranla, assez pour que je perde mes mots.

-Mais … tu pourrais avoir tout ça, bredouillai-je maladroitement. Bon sang, Dylan … C'est parce que tu te l'interdis … C'est que …

Je m'interrompis, saisi. J'allais dire que j'avais l'impression qu'elle était effrayée parce qu'il l'attendait. Les mots que Luke m'avait adressés en rêve lorsqu'il m'avait intimé de me réveiller flottèrent en échos dans mon esprit. « On fuit notre famille parce qu'elle nous effraie. Et elle nous effraie parce qu'on en a besoin ». Et Dylan en avait noué des liens qui pouvaient être qualifié de familiaux durant ces jours.

-Tu as peur de ce que tu as pu nouer avec ta mère, réalisai-je soudainement en un murmure. Parce que tu as toujours appris à la détester et que soudainement elle ne semble plus si détestable que ça, et ça te fait peur. Alors tu veux t'éloigner de sa sphère d'influence pour que tout redevienne plus simple …

Dylan se mâchouilla la lèvre inférieure en détournant le regard, et je sus que j'avais visé juste, sans réellement tout dire. Mon cœur dévala ma poitrine.

-Et tu veux t'éloigner de moi.

Dylan baissa la tête, comme un aveu. Je connaissais l'expression du « cœur brisé » mais je ne l'avais jamais expérimenté. C'était extrêmement douloureux : j'avais l'impression que mon cœur se tordait, surchauffait puis se glacer avant de se fendre et injecter du plomb dans mes veines à chaque battement. Je passai une main sur mon visage et me détournai lentement et Dylan fit un geste pour me saisir avant de le suspendre.

-Ce n'est pas que je veux m'éloigner, tenta-t-elle de plaider, la gorge nouée. C'est que … par les dieux, Travis … (Elle se prit le visage entre ses mains). Tu sais que je restais à Denver pour toi ? J'aurais pu rester à la ferme avec Clopin, l'arracher à Allison … mais j'aimais Denver et … je t'aimais bien …

-Oh arrête ! explosai-je en faisant volte-face. Tu m'aimes bien, mais tu préfères aller suivre « ton frère » jusqu'au Canada ? Tu m'aimes bien mais tu préfères fuir quitte à ne jamais me revoir ?

-Je t'assure que cette décision n'a rien en rapport avec toi … C'est juste … Travis, je suis peut-être sortie avec Caleb, mais c'était moins de l'amour qu'une sorte de besoin réciproque de proximité, je pense. Mais ça … (elle porta ses mains à son cœur et me fixa de ses yeux sombres et étincelants) ça, je ne sais pas ce que c'est … et je ne sais pas où ça peut m'emmener alors … Sous le parapluie, j'ai cru … J'ai vraiment cru … Mais je ne peux pas que vivre de nous, Travis. Je ne peux pas te laisser m'entretenir, je ne peux pas …

Elle secouai la tête, des sanglots dans la voix alors qu'elle répétait « je ne peux pas » d'un ton étranglé. J'ignorais pourquoi, mais ce fut à ce moment là que je réalisai réellement ce qui se passait. Il n'y aurait pas de retour à Denver, pas de baiser, pas de Connor rendant à Dylan ses clefs de voitures, pas de retrouvailles entre elle et Chelsea. Elle partirait vers le nord avec Clopin, loin de sa mère – loin de moi. Le désespoir m'envahit alors soudainement, un flot incontrôlé qui balaya la colère et la consternation et qui me fit souffler de façon pathétique :

-Dylan, je t'en supplie … Ne t'en va pas …

Mais Dylan secoua encore la tête, les yeux embués. Un rayon de soleil furtif éclaira son visage et fit scintiller les larmes qui avaient roulés sur ses joues. Pourtant, malgré mes suppliques, malgré mon désir ardent de la garder dans ma vie, je sentais que sa décision était prise. Je sentis ma vue se brouiller avant de comprendre qu'un voile de larme était montée à mes yeux et ne pinçai l'arrête du nez pour les refouler et ne pas perdre la face, les yeux clos pour ne pas voir ce qui se déroulait sous mes yeux. J'entendis alors un bruissement et une main vint se poser sur mon épaule, m'obliger à courber l'échine et un souffle chaud me caressa la peau. Les lèvres de Dylan vinrent frôler ma joue, effleurant la commissure de mes lèvres avec douceur et fébrilité, me brûlant comme de l'acide. Elle pressa son front contre ma mâchoire et je l'entendis tenter vainement de régulariser son souffle lourd et haletant.

-Ça vaut ce que ça vaut, mais je t'aime Travis. Je suis tellement désolée …

Ma gorge se noua, me rendant incapable de répondre et je préférais fermer les yeux savourant se dernier contact jusqu'à quelle s'écarte, d'abord lentement, puis d'un pas plus rapide. Je l'entendis courir, quittant le parc pendant que moi, aveugle, je me laissai aller contre un arbre, le cœur broyé et la gorge compressée. De rage, je sortis mon poignard et le plantai dans le tronc avec un cri de frustration avant de m'y adosser, le souffle court.

Un jour, Travis, il va falloir te réveiller.

J'en avais assez de me réveiller. Chaque réveil était plus douloureux les uns que les autres et chaque fois le monde perdait de sa couleur. La trahison de Luke. La mort de Luke. Les cachotteries des dieux.

Et Dylan.

Dylan, Dylan, Dylan.