Chapitre 16 : Professeur Papa.

La vie reprit un semblant de normalité alors que la fin de septembre laissait la place à un octobre qui commençait à frissonner. Chelsea et les romains étaient partis pour San Francisco et les étages ressemblaient enfin à de vraies chambres. Ma mère avait inscris Camille au collège privé qui se trouvait sur ma route pour aller à l'université et je la déposai tout les matins. J'avais repris le basket dans l'équipe amateur de la fac et ma sœur avait intégré le groupe d'échec de son collège, auxquels elle se trouvait assez douée pour que son professeur envisage de lui faire jouer des compétitions, nous raconta-t-elle lors d'un repas que l'on partageait avec ma mère. J'avais eu des doutes sur l'adaptation de Camille à une vie d'écolière normale – et j'avais surtout eu peur de la stigmatisation vis-à-vis de ses terribles cicatrices. Mais si ses débuts avaient été timides et solitaires, l'intégration de l'équipe d'échec lui avait permis de se sociabiliser et de prendre confiance en elle. Holly Alatir avait horreur du vide et de l'inaction, aussi la sentais-je rassurée que la présence de Connor soit compensée par Camille et que l'animation revienne dans sa maison sous forme de disputes pour avoir la salle de bain en premier ou bagarre ou ne pas être celui qui ferait la vaisselle. Connor appelait souvent, comme promis, même si parfois les communications grésillaient et se coupaient prématurément. Ce phénomène s'accentua en novembre, si bien que je me demandais s'il n'y avait pas un lien avec le vol du caducée : les communications étaient souvent la responsabilité d'Hermès. Pollux passait régulièrement me voir au restaurant malgré mes peu nombreuses visites chez lui et je croisais souvent Katie sur le campus et notamment à l'initiation du droit commercial qu'elle suivait également dans le cadre de ses études de gestion. Une vie normale qui reprenait lentement son court, mais sur laquelle planait toujours une ombre dont je ne réussissais pas à me défaire.

Thanksgiving arriva, et avec lui l'animation totale car Connor et Alice revinrent de la Colonie et Chelsea du Camp Jupiter. La fille d'Apollon avait été ravie des réels changements opérés dans la Légion, et m'avait fait promettre de passer au Camp un jour, ce à quoi Connor avait répondu que je passerais d'abord à la Colonie. Alice m'avait raconté les coups qu'elle avait fait avec notre demi-sœur Julia – dont celui de tapisser les murs de Nico de photo d'Hitler, comme l'avait suggéré Connor aux Enfers – et avec un pincement au cœur, je m'étais dis qu'elles formeraient à présent le duo de terreur qui agiterait la Colonie. Les enfants de la Cour s'intégraient assez bien à une Colonie bien moins pire qu'annoncée. La question qui agitait la vie de Connor, c'était celle de la succession. Son idée première de faire de Julia la future Conseillère s'était heurté à la réticence de Chiron, qui avait plutôt avancé le nom de notre demi-frère Cecil Markowitz. Et la réalité avait donné raison à notre directeur d'activité : Julia et Alice agitaient tellement la Colonie que c'était devenu leur travail à plein temps et c'était Cecil qui aidait Connor pour l'organisation. Mon frère me fit promettre de passer à la Colonie pour l'aider à se faire une idée. Quand il repartit avec Alice trois jours plus tard, j'avais eu l'impression d'avoir été régénéré, mais l'ombre s'abattit de nouveau dès qu'ils furent montés dans le train qui les ramenait à New-York.

J'avais beau essayé de toutes mes forces, je n'arrivais pas à m'arracher Dylan de l'esprit. Chaque fois que je sortais de la fac, j'espérais croiser son regard mutin près de l'endroit où je garais ma moto et la voir prête à me suivre partout dans Denver. Mais chaque fois seule une brise glaciale m'attendait et je repartais la mort dans l'âme jusque chez moi. Cette sorte d'attente latente et irrationnelle me rendait nerveux et irritable. Et par dessus tout, je débordais d'énergie nerveuse qui me poussait à voler et me déconcentrais totalement en cour. C'était dans cette optique de la dépenser que j'avais repris le basket, mais cela ne suffisait pas et Katie m'avait proposé – plus par souci écologique que pour mon bien-être – de venir à vélo à la faculté plutôt qu'en moto ou en voiture. J'avais appliqué son conseil et cela avait été bénéfique : j'arrivais vidé à l'université, ce qui me permettait de suivre les cours sans avoir l'envie de tout éclater, et je revenais chez moi assez calme pour être de bonne humeur et aider ma mère sans provoquer d'incident avec les clients. Le froid qui s'installait dans les rues de Denver avait fait grimacé Camille la première fois que nous avions enfourchés les vélos mais elle n'avait que quinze minutes jusque son collège et avait fini par apprécier ses balades quotidiennes. Mais malgré le vélo, malgré le basket, malgré l'énergie que je perdais en travaillant mes cours malgré ma dyslexie, le nom de Dylan flottait constamment dans mon esprit.

-Ça doit être lié à Denver, marmonnai-je un jour de fin novembre à Camille. Elle est trop liée à la ville, je la vois partout.

Elle travaillait à un bureau dans sa chambre dans les combles. Heureusement que Camille était destinée à avoir une taille modeste car la pièce était mansardée et basse de plafond : je n'arrivais à tenir debout qu'au centre de la pièce, entre les deux lits qui avaient été installés. J'ignorais par quel miracle Camille avait réussi à faire tenir son bureau, et elle se servait visiblement du lit vide d'Alice comme espace de rangement. Je m'étais alors allongé sur ce lui de Camille, des fiches de droit commercial étalées devant moi. Elles étaient sans doute bourrées des fautes d'orthographes qui m'avaient values ce « C– » en droit constitutionnel la semaine dernière. Camille me jeta un regard noir.

-Et quoi, tu vas quitter Denver ?

-Oh non, ce ne serait pas charitable de laisser ma mère seule avec toi.

-Très drôle, grimaça-t-elle en faisant tourner son stylo dans sa main. Maintenant au lieu de dire des âneries, tu peux me laisser faire mes devoirs ? Moi et la conquête de l'Ouest on a des comptes à régler.

-Je te ferais visiter le Colorado, on a plein de vestige de la Conquête.

-Oh arrête, marmonna-t-elle. La moitié de la Conquête de l'Ouest a consisté à tuer des amérindiens en masse … Avec ça je comprends que Dylan n'ait jamais voulu fêté Thanksgiving …

Camille s'interrompit et me lança un regard désolé. Je haussai les épaules pour lui montrer que j'allais bien, mais le nom de Dylan m'avait quand même donné un coup au cœur. Même deux mois après son départ.

-Tu n'as vraiment aucune nouvelle d'elle ? demanda-t-elle timidement.

Je fis un vague signe de la main, comme pour chasser une mouche. La vérité était que je m'étais mis à faire des rêves depuis une semaine, où Dylan errait seule dans un champ semblable à celui de l'Asphodèle, sauf que celui-ci était en plein air et en friche. Mais je n'arrivais pas à savoir si c'était un rêve de demi-dieu … ou simplement un rêve. Camille n'insista pas et s'en retourna vers la Conquête de l'Ouest pendant que je faisais semblant de relire mes fiches pour me changer les idées. Puis vers dix-sept heures je les rassemblais et me levai.

-Où tu vas ? s'étonna Camille en remarquant que j'embarquai mon sac qui contenant mes affaires de cours.

-A la fac.

-A cette heure ?!

-C'est un avocat qui vient nous faire cours de droit commercial aujourd'hui, alors pour correspondre à ses horaires de travail il le place de dix-huit à vingt heure, expliquai-je en haussant les épaules. Apparemment ça arrivera de plus en plus et encore j'ai de la chance, les troisièmes années ont fini à vingt-deux heures une fois …

-Bah bon courage.

Elle leva son poing et je toquai dedans avec un sourire. Je récupérais mon blouson et mon bonnet dans ma chambre, pris un paquet de biscuit dans la cuisine et descendis dans le restaurant.

-Tu vas être en retard, m'avertit ma mère quand je passai en salle.

-Mais non, t'inquiète.

Mais si, j'allais être en retard.

Lorsque j'arrivai à la fac, haletant après avoir fait ma course de près d'une heure à vélo, le cours était imminent et il me fallait encore traverser le Campus pour arriver à mon amphithéâtre. De plus, la salle était toujours bondée d'élèves de commerce et de gestion qui venaient assister au cours, ce qui obligeait certains à suivre la séance assis par terre. J'arrivai à l'amphithéâtre, et à peine rassuré de constater que le professeur n'était pas encore arrivé que je poussai un grognement d'agacement en constatant qu'il ne restait plus une place de libre. Mais mon exaspération fut de courte durée : je découvris Katie, assise dans les hauteurs, m'adressant un signe de main désabusé et tapotant la place libre à côté d'elle.

-Tu es mon ange gardien, soupira-je en m'écroulant à côté d'elle.

-N'en fais pas une habitude Alatir. Et des notes du dernier cours sont affreuses par les dieux, on ne t'a jamais appris à écrire ?

-On n'a pas tous la chance de ne pas être dyslexiques, répliquai-je en allumant mon ordinateur. Tu n'auras qu'à être là la prochaine fois.

Katie me raconta alors une histoire fort ennuyeuse comme quoi son père était venu la visiter à l'improviste et avait tenu à ce qu'elle garde ses jeunes sœurs de dix et huit ans pendant qu'il passait un entretien à Denver. J'avais à moitié décroché lorsque Katie avait commencé à pester sur son père et jouai au solitaire sur mon ordinateur lorsque le professeur passa enfin la porte avec près d'un quart d'heure de retard.

-Bonjour à tous ! Désolé pour ce léger contretemps, mais je viens de loin …

J'étais si profondément plongé dans mon jeu que je ne faisais pas attention au professeur qui installait tranquillement ses affaires en contre-bas. Il babillait un flot ininterrompu de parole et je me redressai, alerté en entendant des mots étranges de sa bouche. J'étais persuadé d'avoir perçu « commerce divin en ligne », « chaine de production d'Héphaïstos » et « Taureaux d'airain ». J'échangeai un regard déconcerté avec Katie et sa mine profondément surprise m'indiqua qu'elle avait entendu comme moi. Pourtant, aucuns de nos camarades n'avaient tiqués, et je ne pouvais m'empêcher de leur trouver le regard singulièrement vide. Nous accordâmes plus d'intérêt à l'homme qui se tenait dos à nous et écrivait sur le tableau « comment se protéger pénalement lorsque votre fils vient voler votre outils de travail et détruire une partie de votre production ». Ma mâchoire se décrocha, et avant qu'une pensée correcte ne se forme dans mon esprit, l'homme se retourna, dévoilant son sourire malicieux et ses yeux noisettes étincelants. Katie agrippa mon bras, abasourdie.

-Mais ce ne serait pas … ?

-Si, gémis-je en me retranchant derrière mon ordinateur. Cache-moi !

-Problématique intéressante, pas vrai ? se réjouit Hermès en ouvrant les bras. Alors, jeunes juristes, qu'avez-vous à me proposer ?

ooo

Ce fut sans doute le cours le plus long auquel il m'était donné d'assister. Durant les deux heures, mon père ne daigna pas m'accorder un regard particulier et fit son cours avec un étrange professionnalisme. Il parlait de loi divine, de l'expansion de son rôle depuis que la société de consommation avait explosé, de son importance dans l'équilibre du commerce divin et mortel, de l'importance de se protéger de certains sinistres et de la nature capricieuses de ses clients. Mes camarades, envoûtés par la Brume, hochaient la tête et prenaient notes, le regard vide. Katie tentait de réprimer le fou rire qui l'avait pris lorsqu'elle avait reconnu Hermès, et à intervalle régulier, ses épaules tremblaient pour marquer son hilarité réprimée. Quant à moi j'avais passé le cours avachi sur mon siège, me tenant le plus bas possible pour me cacher derrière mon ordinateur, évitant soigneusement tout contact visuel avec mon père. Il finit par signifier la fin du cours et les élèves se retirèrent silencieusement, l'air toujours sonné. Il y eut juste une fille pour s'étonner « il nous a vraiment parlé de vente de poulet cracheur de feu ? » mais tout ses camarades lui jetèrent un regard dérouté et éclatèrent de rire. Je n'osais bouger de ma chaise, pas même quand les élèves devant moi s'en allèrent, me découvrant totalement, ni quand Katie finit par remballer ses affaires. Elle ferma sèchement mon ordinateur.

-Mais !

-Allez mon grand, un peu de nerf.

-Un peu de nerf ? répétai-je avec horreur. Tu t'es déjà retrouvé face à ta mère après l'avoir volée, toi ?

-Je n'aurais pas volé ma mère, personnellement.

Je lui adressai un regard peu amène, et elle eut un sourire, frétillant d'excitation à l'idée de me voir face à mon père. Hermès était resté sur l'estrade et effaçait tranquillement le tableau en sifflotant joyeusement. Ne voyant aucun moyen de sortir sans passer devant lui, je finis par ranger mes affaires, les entrailles nouées, et à suivre Katie vers les escaliers qui menaient en contre-bas. L'amphithéâtre était à présent désert et j'espérais passer devant mon père pour filer droit vers la sortie sans avoir à lui adresser la parole, mais Katie me coupa net dans mon élan en s'arrêtant face au bureau, un adorable sourire aux lèvres.

-Bonjour, seigneur Hermès.

Katie, comment j'ai fait pour être un jour amoureux de toi ? rageai-je alors qu'Hermès se retournait, l'air surpris. Un léger sourire s'étira sur ses lèvres et il laissa tomber la brosse dans la rainure du tableau.

-Me voilà démasquer par miss Gardner ! Et toujours ravissante, à ce que je vois. Désolé, j'ai vu que tu avais commandé des meubles, malheureusement comme je l'ai expliqué j'ai quelques problèmes de livraison depuis deux mois …

Mon estomac se retourna lorsque le regard de mon père m'effleura pour la première fois depuis qu'il était entré dans la pièce. J'étais près de la porte, la main sur la poignée pour pouvoir sortir le plus vite que possible. Hermès dressa un sourcil et eut l'air vaguement amusé.

-Tu vas quelque part, Travis ?

-Euh, bredouillai-je, le cerveau étrangement vide. Maman m'attend.

Un sourire sembla frémir sur les lèvres de mon père sans réellement fleurir. Je ne savais que penser de son regard perçant planté sur moi, à la fois grave et pétillant – et si semblable au mien. Ce fut d'un ton plus neutre qu'il déclara :

-Elle attendra. Tu offres une bière à ton antique père ? Après tout tu me dois bien ça.

Je me sentis m'empourprer, d'autant plus furieusement que Katie persistait à pouffer plus ou moins discrètement. Elle finit par s'éloigner la première, les épaules tremblantes et tapota mon bras d'un air condescendant avant de s'engouffrer par la porte que j'avais ouverte. Nous nous retrouvâmes alors seuls, s'observant sans un mot. Je déglutis, la bouche asséchée par son regard insistant et trouvai la force de hausser les épaules.

-J'aurais bien voulu, pour la bière, mais je n'ai pas vingt-et-un ans.

-Ah parce que les règles t'arrêtent, maintenant ? répliqua Hermès en refermant tranquillement sa besace.

Mon embarras fut rejoins par une colère sourde face à ces rappels incessants du vol de son caducée. Mes doigts, encore douloureux après avoir usé de l'artefact divin, se crispèrent sur la poignée.

-Si tu veux un coupable, adresse-toi à Perséphone – ou à toi-même maintenant qu'on en parle. Tu m'as demandé de retrouver Alice et c'est ce que j'ai fait, si tu n'es pas content de la manière c'est ton problème, pas le mien.

Là dessus, je passai la porte et la refermai derrière moi, sans même un regard pour mon père. Je m'éloignais à grand pas, fulminant, lorsque je sentis une présence à mes côtés. Mon père s'était matérialisé, marchant d'un pas bondissant et consultait nonchalamment un Smartphone en sifflotant un air familier. Avec horreur, je reconnus la chanson La Cour des Miracles.

-J'espère que tu plaisantes.

-C'est une chanson entrainante, se défendit tranquillement mon père en rangeant son téléphone dans la poche de son veston. Maintenant, puisque la bière t'ait interdite, je propose que tu fasses une balade avec ton antique père, tu veux bien ?

-Et pourquoi ? Pour que tu me reproches pendant deux heures d'avoir volé ton caducée ?

Sans attendre sa réponse, je me dépêchai d'aller dehors, laissant la porte lui claquer joyeusement au nez. La nuit était tombée, et le campus n'était éclairé par la lumière blafarde et crue des réverbères. L'hiver approchait dans le Colorado et une brise glaciale m'obligea à enfoncer mon bonnet sur mes oreilles. A peine avais-je pu faire trois pas qu'Hermès était de retour à mes côtés. Il avait cette fois quitté l'habit de professeur pour reprendre celui avec lequel il était plus à l'aise : le jogging de nylon, le sweat jaune et des Reebok ailées. Un bonnet ailé coiffait des cheveux noirs parcourus de fils gris malgré son apparence relativement juvénile. Je poussai un gros soupir de résignation, songeant amèrement qu'Hermès était plus tenace que Dylan, et grimpai sur un banc pour m'asseoir sur son dossier, faisant ainsi face à mon père.

-Très bien. Qu'est-ce que tu veux ?

-Des excuses pour commencer, j'apprécierais, entonna Hermès avec l'ombre d'un sourire. Et des remercîments : tu crois que Camille aurait pu trouver un point de chute sans moi ? Ou que le petit Danny a accepté tout seul d'aller au Camp Jupiter ?

L'apparence de mon père parut alors trembloter et l'espace d'un battement de paupière, je le vis plus grave, plus sombre et vêtu d'une toge romaine. Il secoua la tête et son image se stabilisa.

-Mais évitons de parler de mon côté romain, je n'ai pas parfaitement récupéré de la guerre contre Gaia, admit-t-il en passant une main gênée sur son visage. Euh, mon garçon, je peux savoir ce que tu fais ?

Je venais de planter une cigarette au coin de ma bouche, mais cela paraissait déplaire à Hermès. Il claqua des doigts et je la sentis rétrécir et s'amollir entre les lèvres. Lorsque je la retirais, elle s'était transformée pissenlit. Une mauvaise herbe. La bile me monta à la gorge.

-Bon sang, papa, m'agaçai-je en jetant la plante à terre.

-La cigarette, c'est mauvais pour toi, rappela Hermès en s'asseyant sur le banc. A peu près comme tenir le caducée. Comment vont tes mains ?

Je jetai un bref coup d'œil à mes doigts, toujours d'une incertaine couleur jaunâtre malgré les soins de Chelsea et dans lesquels persistait une étrange raideur.

-Très bien, je dois peut-être des remercîments, admis-je de mauvaise grâce. Ne serait-ce que pour Camille. Sans toi, je n'aurais jamais trouvé de solution pour elle – pas de parfaite, en tout cas. Mais pour les excuses …

-Oui oui, j'ai bien compris que tu considérais que ce qui est arrivé est de ma faute. Ce n'est pas faux, en un sens, je veux bien l'admettre. Mais je n'aurais pas cru que Perséphone vous demanderait ça. Enfin, nous ne sommes pas censé nous voler nos symboles et elle sait que vous êtes des mortels, que …

-Luke a bien volé l'Eclair de Zeus et le Casque d'Hadès. Tu vois, tes enfants sont capables de voler des choses surprenantes pour te décevoir.

Pas assagi pour deux sous par sa réprimande, j'avais réussi à discrètement allumer une cigarette et je rejetai la fumée dans l'air avec un soupir de soulagement. Je devais admettre que ma consommation de tabac avait éclaté ces deux derniers mois et cela s'en ressentait sur mon endurance, bien moins bonne que du temps de la Colonie. Le visage de mon père se rembrunit à la mention de Luke.

-Parce que c'était le but ? interrogea-t-il en un murmure, sans me regarder. Me décevoir ?

-Non, le but était de récupérer Alice. Te décevoir n'est qu'un malheureux effet secondaire.

-Mais tu l'as quand même fait ? En sachant que tu mettrais la pagaille dans mes affaires, dans ma vie et que tu me rendrais vulnérables aux yeux des dieux, tu l'as fait ?

Je haussai les épaules en tirant une nouvelle bouffée de ma cigarette.

-Et j'aurais dû faire quoi ? Refuser et laisser Alice aux Enfers ? Tu penses réellement capable de faire ça à ma petite sœur ? Je pensais que c'était parce que j'avais l'esprit de famille que c'est moi que tu as envoyé la chercher …

Les lèvres de mon père se pincèrent et il tapa doucement du talon contre le sol, faisant frétiller ses ailes nacrées. Les étudiants qui passaient devant nous ne paraissaient les remarquer le moins du monde, ni celles qui s'agitaient sur son bonnet, et ne nous adressaient pas le moindre regard.

-Je savais que de tous mes enfants, tu es le plus enclin à prendre les risques les plus inconsidérés pour tes frères et sœurs, admit Hermès en inclinant la tête. Sans doute parce que tu es leur aîné, leur Conseiller-en-chef et que tu te sens responsable d'eux. Alors si quelqu'un était prêt à descendre aux Enfers pour chercher Alice, c'était toi.

-Et ça n'avait rien à voir avec le fait que j'étais également le seul de tes enfants à m'être lié avec une fille de Perséphone ?

Un sourire à la fois triste et désabusé s'étala sur les lèvres de mon père.

-Je dois admettre qu'avec toi, tout concordait bien. Tu avais le sens de la famille, juste ce qu'il fallait d'inconscience pour te lancer dans une quête qui te mènerait dans les Enfers, et je te savais assez débrouillard pour te sortir de n'importe quelle situation. Mais je ne t'aurais pas laissé seul face à ça. Tu avais le lien avec Dylan qui pouvait te mettre sur la piste de Camille, et cette jeune fille était sans doute le meilleur moyen de mettre Perséphone dans les meilleures dispositions pour faire oublier l'affront d'Alice. Et j'avais également espoir que Connor vienne à le savoir et que la peur fasse disparaître la rancœur.

-Tu as pensé à tout …

Et tout s'était vérifié à la lettre. Dylan, la fille aux yeux qui changent de couleur, m'avait amené à la Cour où j'avais pu retrouver Camille. La jumelle d'Alice m'avait alors parlé de ses rêves et de sa certitude que sa sœur était descendue la chercher aux Enfers. Mon frère en avait eu vent, et malgré notre froid, il avait forcé Nico Di Angelo à le transporter où j'étais. Une fois aux Enfers, la présence de Dylan nous avait permis de ne braquer totalement Perséphone contre nous. Tout ce que j'avais cru être un hasard complet s'était déroulé exactement selon les plans de Hermès. Pourtant, mon père secoua la tête avec un certain dépit.

-Non, pas réellement. Comme je t'ai dit, je n'aurais jamais cru que Perséphone vous demanderez de me voler. Ça a été une faille dans mon plan si parfait : ma chère petite sœur a toujours été capricieuse et assez imprévisible, mais ça … Ah par les dieux, le pire dans tout ça c'est que ça fait deux mois qu'elle refuse fermement de me le rendre et que Hadès la protège. Tant pis, papa va devoir régler ça.

-Tu vas carrément porter l'affaire devant Zeus ?!

Un coup de tonnerre me fit sursauter et comme de nombreuses personnes, je levai des yeux inquiets sur le ciel couvert qui n'avait malgré tout rien d'orageux. Mon père me jeta un regard sévère, et je ne sus si c'était parce que j'avais prononcé le nom du roi des dieux ou si c'était parce que mon forfait l'obligeait à quémander l'aide de son père, tel un petit garçon. Je n'aurais jamais cru que cela prendra de pareilles proportions, et cela raviva ma honte d'avoir été volé ce caducée, quand bien même cela avait sauvé Alice. Je me trouvai un certain intérêt pour le bout d'une couleur qui avait un jour été le blanc de mes chaussures et maugréai :

-Désolé pour ça. Ce n'était pas contre toi, c'était pour Alice. S'il y avait eu une autre solution, je l'aurais fait.

Je sentis plus que je ne vis le regard de mon père se lever sur moi, tout occupé que j'étais à contempler mes chaussures. Je n'avais jamais souhaité décevoir ou être nocif à mon père, bien au contraire. J'étais globalement persuadé qu'il était l'un des Olympiens qui se souciaient le plus de ses enfants et que cela allait de paire avec le fait qu'il était sans doute l'un des dieux les plus proches des mortels. C'était quelque chose que je respectais et que j'aimais chez lui. Et malgré son plan, malgré Luke, malgré son absence chronique, je pensais avoir réellement développer les prémisses d'un amour filiale avec Hermès. Et que c'était pour cela que j'avais été si réticent à lui nuire et que mon ventre n'en finissait plus de se tordre depuis que j'étais en sa présence. Et aussi parce que j'avais peu que cette relation soit à sens unique. Si soudainement que cela me fit sursauter, une main tapota mon genou et mon cerveau mit un moment à comprendre que c'était celle d'Hermès. Mon père me regardait, la commissure des lèvres très légèrement relevée et l'air assez satisfait, comme si ces excuses étaient précisément ce qu'il était venu chercher.

-Je te crois, Travis. Et laisse-moi te rendre la politesse en te disant que je suis désolé. Il y a vraiment des choses dans ce plan que je n'avais prévues, et notamment concernant la fin …

Une étincelle à la fois malicieuse et chagrinée dans son regard me fit comprendre que « la fin » était à traduire par « Dylan », et je sentis à nouveau l'ombre de la jeune fille s'abattre sur moi et m'affecter plus efficacement que le coup de tonnerre. Je sortis mon poignard de bronze céleste pour récurer de la boue qui maculait mes chaussures et tenter de songer à autre chose qu'à Dylan. Mais mon père n'en avait visiblement pas fini avec ça :

-Je pense que c'est aussi pour ça que Perséphone refuse de me rendre mon caducée. Ça l'arrangeait que sa fille sorte de la Cour des Miracles et retourne à Denver avec toi, et comme ça ne s'est pas passé comme ça …

-Et quoi, j'en suis responsable ? rétorqua-je amèrement. Je n'ai pas été assez convainquant pour retenir sa fille alors elle garde ton caducée en otage et tu m'en veux encore plus ?

Hermès parut surpris et plissa des paupières en un regard circonspect.

-Je t'en ai peut-être voulu d'avoir détruit mon entrepôt et voler mon plus précieux outil de travail, mon symbole, l'objet qui en un sens fait ce que je suis. Oui, ça je l'admets totalement. Je t'en ai voulu a peu près autant que cela m'a impressionné que tu en sois capable – avec Connor et Camille, bien sûr. Un peu comme lorsque Luke a volé l'éclair de Zeus, j'étais … à la fois extrêmement fier et fou de rage. Mais en revanche, je n'en veux absolument pas pour ce qui s'est passé par la suite. Elle n'était pas de ton ressort. Si quelqu'un a mal fait le boulot dans cette affaire, ça a été Dylan et Perséphone. Toi tu n'as rien à te reprocher.

Cela me faisait étrange d'entendre tous ces mots de la part de mon père – une remontrance, une consolation, une marque d'orgueil. Le bébé-Travis en moi qui avait toujours cherché l'approbation de ce père si puissant, si absent, si fantasmé, s'agita et remua toute sorte de sentiments que je tentai de refouler. Envers mon père. Envers Dylan.

-Je n'avais pas de solution à lui proposer, rappelai-je, la gorge nouée. C'est pour ça qu'elle est partie.

-Il y avait des solutions mais elle refusait de les voir, rétorqua mon père. Tu sais très bien pourquoi elle est partie, Travis. Tu comprends ce genre de choses.

A contrecœur, je hochai la tête, l'esprit empli des mots de Luke. « Si on fuit la famille, c'est qu'elle nous effraie. Et si on nous effraie, c'est qu'on en a besoin ». L'exact opposé des préceptes de Hermès, ceux auxquels je tenais et qui avaient rendus la trahison de mon frère et le départ de Dylan si douloureux.

-Moi qui pensais qu'on ne devait pas tourner le dos à sa famille, quand bien même elle nous en donnait l'envie …

Un rire cristallin se fit entendre du côté de Hermès et les ailes à ses talons s'agitèrent pour signifier leur hilarité.

-Certes. Mais c'est pour ça que je suis là, non ? Et si le monde était comme nous, Travis, et bien il se porterait bien mieux.

Un léger sourire retroussa mes lèvres et j'observai le visage serein de mon père. Perséphone me l'avait dit mais j'avais eu de la peine à la croire : Hermès suivait ses propres lois. Je lui avais donné, comme Luke, l'envie de lui tourner le dos, pourtant malgré la pagaille causée, il nous restait fidèle. Cette constatation répandit une chaleur bienfaisante au niveau de ma poitrine et fit monter le rouge à mes joues.

-Nous ?

-Bien sûr, nous, répondit tranquillement Hermès avec un sourire. Regarde toi, mon fils. Ton frère t'a blessé, t'es-tu senti capable de l'abandonner ? Ta relation a toujours été difficile avec ta mère : as-tu cessé de l'aimer pour autant ? Je suis loin d'être un père parfait, je veux bien reconnaître mes erreurs et pourtant tu m'as toujours été fidèle. Tu te doutes que sans ça, jamais je ne t'aurais demandé d'aller retrouver Alice. La famille est une donnée dont tu connais l'importance et celle des liens qui l'unit pour l'équilibre d'un individu et du monde qui l'entoure. Et c'est rare que l'un de mes enfants ait cet aspect là de moi. On retient le dieu des voleurs, des voyageurs, du commence. J'ai pour enfant des voleurs – tu connais le grand hacker Kevin Poulsen ? Il a volé des infos aux services secrets américains … Et puis j'ai Mark, également, devenu le roi de la communication chez les mortels, l'un de mes enfants qui a le plus brillement réussi …

-Mark ? Mark Zuckerberg ?!

-Qui de mieux que le fils du créateur d'internet pour créer Facebook ? fit valoir mon père sur le ton de l'évidence. Mais peu importe Mark. Bref, j'ai des enfants voleurs, commerçants, et beaucoup qui passent leur vie sur les routes. Mais rarement des enfants qui ont de moi celui qui est le dieu des foyers, celui qui parraine ceux dans le besoin, petites comme grande gens. Toi, Travis, tu as ça. C'est pour cela que tu as été un très bon Conseiller-en-chef, que ce soit pour tes frères et sœurs ou pour ceux qui étaient de passage, c'est pour ça que tu n'as pas hésité à descendre aux Enfers chercher Alice, c'est pour ça que, malgré le fait que tu sois un voleur inconscient à l'humour douteux, tu es quelqu'un de bien.

-Euh, merci.

Malgré tout, ma gorge s'était serrée, comprimée par l'émotion d'entendre tout ces mots de la part de mon père. « Tu es quelqu'un de bien ». Je ne m'étais jamais concentré sur le fait d'être quelqu'un de bien. Je me contentai de vivre en étant moi, sans songer que mes actions soient bonnes ou mauvaises. Mais après avoir traversé les Enfers et vu le Jugement d'aussi près, et avoir été rejeté par la fille dont on pensait être amoureux, c'était des mots qu'il faisait du bien à entendre. Mais mon père n'était pas en reste et poursuivit :

-En somme, je pense pouvoir dire que tu es l'un des enfants qui me ressemble le plus, parmi les plus polyvalent. Tu as le sens de la famille, celui du négoce. Un peu inconscient, je le répète : il le faut pour oser venir me voler. Et avoir un brin de mètis* pour s'en sortir.

-Métis ?

Le sourire qui s'étira sur les lèvres de mon père se fit plus malicieux, plus tordu – le même sourire qui effleurait mes lèvres et celle de Connor lorsqu'un mauvais coup était en préparation. Il se leva pour me faire face, les mains dans les poches.

-Oui, la mètis, la ruse. Celle grâce à laquelle j'ai pu m'en sortir enfant face à Apollon.

Il sortit alors son poing de sa poche pour le suspendre en lui et moi. Pendant un instant de confusion, je crus qu'il voulait « checker » avec moi, avant de comprendre qu'il souhaitait me donner ce qu'il tenait à l'intérieur. Je tendis une main fébrile et mon père laissa tomber une breloque sur ma paume.

-A ajouter à toutes les perles de la Colonie, ajouta mon père d'un ton mutin alors que je la contemplais.

Il s'agissait d'une breloque de bronze, plus grosses que pouvaient l'être les perles que je portais toujours à mon cou, et en forme de tortue. Sa carapace était finement ciselée en ce qui semblait être un caducée stylisé et lorsque je la retournai sur ma paume, je découvris un « hêta » grec – « hêta » pour Hermès. Malgré les symboles et la lueur chaude que répandait la breloque sur ma peau, je levai dubitatif un regard sur mon père.

-Une tortue ? Elle a quelque chose de spéciale ?

-En a-t-elle besoin ? répliqua Hermès en haussant les épaules. J'ai toujours aimé les tortues. Elle symbolise déjà tellement de chose. Elle me rappelle un enfant, oh par Zeus, un enfant si jeune qui s'aventura hors de son berceau …

-Et tu as volé le troupeau d'Apollon et tu l'as amadoué en lui offrant la lyre devant Zeus, achevai-je précipitamment pour éviter à mon père de répéter une nouvelle fois cette histoire. Lyre que tu as faite à partir d'une carapace de tortue, j'ai pigé. Je me souviens, un pur concentré de Hermès.

Un doux sourire éclaira le visage de mon père.

-Un peu comme toi, Travis.

Ma bouche se tordit pour masquer l'émotivité qui s'éprenait de moi et faisait affluer le sang à mon visage. Ma cigarette s'était éteinte depuis longtemps entre mes doigts, répandant une odeur désagréable de tabac froid dans l'air qui ne paraissait pas indisposer Hermès. Il souriait toujours avec simplicité, les yeux étincelants, un visage sur lequel je lisais à la fois tout et rien. Je serrai la breloque dans mon poing, et j'eus l'impression qu'une chaleur se diffusait et atténuait la raideur de mes doigts, et les pattes de la tortue s'enfoncèrent dans ma paume.

-Je ne comprends pas, soufflai-je, les yeux rivés sur Hermès. Pourquoi tu es venu ?

Ce n'était pas pour me réprimander. Depuis que je lui avais présenté des excuses, si faibles soient-t-elles, il n'avait pas fait la moindre allusion négative au vol du caducée. Il n'avait fait que me dire … que j'étais l'enfant qui lui ressemblait le plus ?

J'ignorais réellement ce que ce cela signifiait.

Le sourire de mon père se fit moqueur, le genre de sourire que Connor m'adressait pour me demander si j'avais vexé Aphrodite pour avoir si peu de chance avec la gente féminine.

-J'apparais souvent quand mes enfants ont besoin de moi. Quand ils ont besoin d'une piqure de rappel sur leur identité, sur ce qu'ils sont, sur ce qu'ils valent. Lorsqu'ils perdent leur chemin.

-Et la quête, c'était pour ça ? Pour savoir ce que je valais ?

-Tu avais plein de choses à gagner dans cette quête. A découvrir, que ce soit en toi ou pour les autres. Alors peut-être que cela n'a pris la forme que l'on espérait tout les deux. Peut-être reste-t-il d'autres choses à découvrir, qu'il restera des traces de cette quête dont les pousses germeront au printemps … Mais ce que je savais, c'était que tu en avais besoin. Pour ton accomplissement personnel, pour te trouver totalement. Et c'est pour te rappeler ce que tu as trouvé que je suis venu te voir aujourd'hui.

Je fronçai les sourcils, incapable de faire un bilan réaliste de tout ce que cette aventure m'avait apporté ou non. Bien sûr en un sens elle était couronnée de succès : j'avais retrouvé les jumelles et j'étais sorti vivant des Enfers. Pourtant au final, Connor était retournée à la Colonie – avec de meilleures intentions, certes, mais il était loin – et l'ombre de Dylan donnait à la victoire un goût de défaite. Je ne me sentais pas forcément mieux qu'avant de partir de Denver à la recherche d'Alice. Hermès parut sentir mon scepticisme car son sourire disparut au profit d'une moue contrariée.

-Vraiment, tu ne vois pas ? Connor a réussi à le faire le bilan assez bien, pourtant.

-Je ne suis pas Connor, rappelai-je avec un brin de sècheresse. Mais ça veut dire … ?

Le sourire de mon père m'indiqua que mon intuition avait été la bonne et je ne pus retenir un soupir de soulagement. Il avait enfin été parlé à Connor, et mon frère avait enfin peu cette discussion père-fils qu'il espérait depuis cet été. J'avais eu peur que cette confrontation non-venue soit un poison dans nos relations – que Connor soit envieux que j'aie pu rencontrer papa, et pas lui. Mais ce spectre là s'éloignait également, la dernière ombre qui pouvait planer sur lui et moi.

A présent, nous pouvions pleinement redevenir les jumeaux Alatir.

Enfin, à condition que je redevienne moi-même.

Mais mon père avait raison. Je ne savais même plus ce que signifiait être « Travis Alatir ». Je l'avais constaté en me contemplant dans la fontaine de Perséphone : je n'étais plus tout à fait le gamin facétieux, rieur et insouciant qui faisait les quatre-cents coups avec Connor. Je ne me retrouvais pas réellement dans l'image du bon Samaritain qu'avait voulu me vendre Chelsea avant de repartir pour le Camp. Je n'étais pas l'étudiant avec un bel avenir que j'avais souhaité être en entrant à la faculté : la dyslexie me donnait plus de difficulté que je ne l'avais pensé, et mes premières notes étaient loin d'être brillantes. J'étais dans un flou total, avec plusieurs voies qui s'ouvraient devant moi et menaient dans les ombres, ces mêmes ombres qui obscurcissaient mon présent et m'empêchaient de me projeter. J'eus un gros soupir en songeant aux dernières paroles de Dylan. « Ma mère m'avait prévenue qu'une partie d'entre nous serait à la Croisée des Chemins en remontant, et que j'en faisais parti. En fait, je pense que seuls Nico et toi êtes tranquilles vis-à-vis de ça. »

-Elle avait tord, me rendis-je compte avec une certaine amertume. Moi aussi je suis à la Croisée des Chemins.

-Ravi de voir que tu as au moins conscience de ça, m'approuva Hermès en hochant la tête. Et pour savoir où on va, il faut savoir ce que l'on est, et se souvenir d'où on vient, quels chemins nous ont amenés où nous sommes. En tant que dieu des voyageurs, il est de mon devoir de t'aider à choisir le bon chemin pour ton avenir, mon fils. (il se tourna vers le parc de l'université, sillonné de routes caillouteuses qui s'entrelaçaient). Alors, lequel prendre ?

-Parce que c'est si facile, tu penses ? raillai-je.

Je donnai un coup de talon au banc et comme en réponse à ma nervosité, les ailes se déployèrent de part et d'autres de ma chaussure. Hermès haussa les épaules.

-Jusque là ça a toujours été plutôt intuitif pour toi, non ? Je ne t'ai jamais vu hésité sur un chemin, et tu as toujours pris le bon. Alors cet instinct qui t'a si bien guidé, fais-lui encore confiance. Il t'a permis d'être une bonne personne et je ne doute pas de ta capacité à l'être. Il n'y qu'à voir ce que tu avais prévu de faire de ta vie …

-Encore faut-il que je réussisse, le modérai-je en me trémoussant. Ce n'est pas glorieux jusque là …

-Pas glorieux ? répéta mon père avant de claquer des doigts et de faire apparaître une copie entre ses mains – et je reconnus avec stupeur mon devoir de droit constitutionnel. « Il faudra mettre plus de rigueur et d'impartialité dans l'analyse. Peu importe votre avis sur la législation du Colorado, c'est ainsi qu'elle est et il faut vous apprendre à vous y conformer : il nous importe de respecter la loi dans un premier temps et d'analyser les situations dans le système juridique présent et non dans celui que vous pensez idéal. L'orthographe est calamiteuse et je vous serais gré de soigner votre écriture sur les prochains devoir … »

-Je sais déjà ce qui est dit sur ma copie !

-« Cela dit, les idées ne manquent pas de pertinence et la réflexion est intéressante dans son ensemble : elle aurait pu être mieux menée avec plus de rigueur et de documentation », poursuivit Hermès avec un sourire triomphal. Ça, c'est ce que j'appelle un encouragement, non ?

-Whao, deux mots d'encouragement pour quatre lignes de critiques …

-Travis mon garçon, si tu n'y mets pas du tien, je ne peux rien faire pour toi, me coupa Hermès avant de reprendre avec plus de douceur : pourquoi avoir choisi le droit, Travis ? Toi qui as toujours bafoué les règles, qui a volé, qui a menti, pourquoi le monde de la loi ?

Je me trémoussai sur le banc, assez embarrassé du contraste criant que déclamait mon père. Il n'avait pas été le seul à s'étonner que je finisse par faire du droit : Katie avait éclaté de rire en me voyant faire l'inscription et lorsque Julia l'avait appris par Connor, elle m'avait envoyé un message pour me demander pourquoi je passais « du côté obscure de la Force ». Pourtant cela m'avait parut naturel cet été, dans la ligne continue de ce que j'étais et ce qui m'avait formée, et si les premières notes m'avaient découragées, cela n'avait pas entamé ma volonté de réussir dans le cursus. Je fixai mon père et j'eus l'impression de voir dans ses yeux des moments de ma vie qui venaient par flash et apportait avec eux un flot s'émotion qui formèrent une boule douloureuse dans ma gorge.

-Parce que c'est ce qui me correspond, me rappelai-je la voix rauque. Parce que je sais ce que c'est de jouer avec les règles et que je suis assez retors pour le faire. Parce que ce monde n'est pas juste et qu'il faut changer ça. Et pour le faire il faut aller de l'intérieur.

Alors que j'énumérai tout cela, les mots résonnèrent longuement en moi, faisant vibrer certaines fibres de mon corps, réveillant des parties de moi endormies depuis deux mois. La soif de justice. L'envie de changer de vie et de changer le monde. L'excitation à l'idée de devoir détourner une loi pour démontrer son absurdité en utilisant les procédés les plus tordus. Le souhait de créer un avenir, pas à pas, pour moi et pour le monde, un avenir lisible. Tout cela s'ajouta avec ce qui avait pu émerger durant ses semaines – le parrainage des oubliés, trouver une solution pour chacun, l'inconscience retrouvée, le dépassement de mes capacités, l'amour familiale qui bouillonnait en moi, cet amour donné qui me blessait chaque fois qu'on me le rejetait à la figure. Et auquel, malgré toutes les douleurs, je n'arrivais pas à renoncer.

Luke. Connor. Dylan.

Je baissai le nez, vaincu par tout ce que je lisais en moi et qui remplissait toutes les parties creuses depuis la fin de la quête qui avait brouillé toutes mes lignes directrices.

-Tu commences à voir ? m'interrogea Hermès avec douceur.

-Je pense, admis-je dans un filet de voix. Je pense qu'il va falloir que je me recentre dessus au lieu de …

« Au lieu de penser à Dylan ». J'avais tenté de le faire en me plongeant dans le travail et le sport, sans succès. Parce que ma vie avait été obscurcie. Parce que tout me semblait vain et que j'avais depuis des semaines l'impression d'être creux au fond de moi, un creux dans lequel résonnait tant de doutes. Je m'étais concentré sur ce creux, et ceux qui n'étaient pas là pour le remplir, sans voir qu'à d'autres endroits, des vides s'étaient comblés. Et maintenant que je me concentrais, je les sentais, toutes ces nouvelles parties pleines qui faisait de moi quelqu'un de différent de l'enfant facétieux de la Colonie. J'étais en train de changer et c'était simplement maintenant que je voyais une certaine fierté pétiller dans les yeux de mon père que je comprenais que ce n'était pas une mauvaise chose.

-OK, je pense que j'ai compris.

-A la bonne heure ! se réjouit Hermès en écartant les bras. Maintenant, fais-le savoir à ta mère, je l'entends pester au moins une dizaine de fois contre moi tout les jours et chaque fois qu'elle prononce mon nom j'ai l'impression de me prendre une casserole en plein visage.

Cette fois un véritable rire me secoua et je passai le plat de mon pouce sur la carapace de la tortue de bronze. Depuis que je la tenais dans les mains, il m'avait semblé que des vibrations parcouraient mes doigts et que la raideur refluait à chaque ondulation. Je la montrai à mon père.

-Est-ce que ça veut dire que j'ai l'autorisation d'à nouveau voler ton caducée ?

L'œil de mon père étincela.

-Si tu me proposes d'aller le voler à Perséphone …

-Je retire ! l'interrompis-je précipitamment. D'accord, j'arrête le vol de caducée. Mais en échange, plus de quête pleine de mauvaises surprise, d'accord ?

-Un deal acceptable, convint Hermès en inclinant la tête. Tu as gagné le droit d'avoir enfin une vie paisible, même si – je suis navré mon fils – je présage encore une, deux, peut-être trois épreuves avant d'y arriver totalement. Essaie de ne pas perdre tes études de vue malgré cela, cela décevrait ta mère.

-Et tu te prendrais des coups de casseroles virtuels dans la figure.

Ce fut au tour de mon père de s'esclaffer franchement, avant de faire un mouvement dans le vide et de refermer ses doigts sur une casserole venue de nul part. Je pointai un doigt sur l'ustensile, les yeux écarquillés :

-Ça c'est le truc de maman, pas le tien !

-Oups, parut regretter Hermès avant de jeter la casserole par dessus son épaule, laquelle s'évapora avec un « ploc ». De toute façon, ce n'est pas ça que je voulais – mes pouvoirs sont capricieux depuis que mes enfants parmi mes préférés ont volé mon caducée … Ah !

Il pivota de nouveau vers moi pour me tendre un étui de cuire noir. Je le saisis en pilotage automatique et levai un regard perplexe sur mon père. Il souriait toujours de ce sourire incertain qui voulait tout dire.

-C'est pour être sûr que tu continueras de bien voir ce qui est en toi. Il y en a des quantités, et je veux être certain que tu le saches, et que tu les utilises tous pour réussir. Ça va t'y aider.

Il posa une main sur mon épaule et dès lors je ne songeais plus à regarder ce qu'il y avait dans la boite. J'eus l'impression que des décharges transperçaient mon épaule et envoyai des vagues bienfaisantes dans mes fibres jusqu'au bout de mes doigts. J'eus enfin la certitude que la raideur de mes doigts allait disparaître et que ma vie allait reprendre son sens quand mon père planta son regard dans le mien.

-Tu te souviens de la dernière fois qu'on s'est vu, dans le train ?

J'acquiesçai, incapable de prononcer le moindre mot. La pression de la main d'Hermès sur mon épaule s'accentua.

-J'avais dis que j'étais fier de ce que tu étais en train de devenir, parce qu'il fallait que tu le saches pour continuer dans cette voie. La voie qui ferait de toi quelqu'un de respectable, de bon pour ce monde et pour le notre. Tu as admirablement continué ton chemin. Je ne considère pas le vol de mon caducée comme un écueil : tu t'es accompli en tant que voleur, et surtout je sais que tu l'as fait d'abord et avant tout pour ne pas tourner le dos à ta sœur et à la mission que je t'avais confié. Ne te perds pas maintenant, Travis. Pas maintenant que le monde s'offre à toi. Pas maintenant que je suis fier de toi.

Je suis fier de toi. Les mots résonnèrent des milliers fois de en moi en perdant leur sens à chaque écho. Je réussis à avoir assez de force pour refouler les quelques larmes que ma fébrilité faisait affluer et me contentai de hocher plusieurs fois la tête.

-Je vais essayer, promis-je, la voix rauque.

-Et je sais que tu vas réussir, sourit mon père d'un ton nettement plus malicieux. Tu pensais aussi que tu n'arriverais pas à me voler mon caducée, pas vrai ?

Il tapota mon épaule avant de s'écarter d'un pas et de lever les yeux vers le ciel toujours d'un gris incertain, entre le perle et l'orageux. Il m'adressa un sourire désabusé.

-A présent il est temps que j'ai une discussion avec mon propre père. Ma petite sœur m'a pris mon jouet préféré et ne veut pas me le rendre.

-Quelle méchante petite sœur, plaisantai-je, la gorge toujours comprimée.

Hermès ouvrit les bras et commença à s'engager sur l'allée caillouteuse. La conversation touchait à sa fin, et le cœur du bébé-Travis saignait de voir ce père si absent s'éloignait de nouveau, partir au loin comme d'autres l'avaient fait. Mais les mots qu'il avait prononcés furent comme un baume qui m'empêcha d'être totalement heurté par ce départ.

-Ne m'en parle pas. Mais je te rassure : sa fille n'est pas méchante. Elle est simplement perdue. Peut-être un jour … qui sait ? Elle saura retrouver son chemin. Utilise ça, ajouta-t-il en pointant l'étui que je tenais toujours entre les mains. Professeur papa le saura si ce n'est pas le cas. Au revoir, Travis.

-Salut, répondis-je avec un vague signe de la main.

Mon père eut un sourire indulgent et s'éloigna sur le chemin en sifflotant joyeusement la chanson de la Cour des Miracles, me laissant à la fois déconcerté, meurtri et apaisé sur mon banc. Son image vacilla plusieurs fois avant de devenir de plus en plus transparente et d'être emportée par la brise qui balayait le campus. Aussitôt, pour que mon esprit ne se focalise pas sur le fait que mon père venait de partir, je baissai les yeux sur l'étui et l'ouvris pour faire glisser son contenu dans ma main.

-Par les dieux, papa, c'est une blague ?

Il s'agissait de lunettes de vue, toutes simples à la monture noire et aux formes arrondies. Je les dépliai pour observer à travers le verre, mais elles semblaient tout ce qu'il y avait de plus normal. Même lorsque je les mis sur mon nez, rien dans ma perception du monde ne parut changer. Alors je fouillai l'étui et mes doigts rencontrèrent un morceau de papier que je dépliai fébrilement. Des mots étaient inscrits d'une écriture fine et la signature en grec cursif ne laissait que peu de doute sur son envoyeur.

« Alors, ça va mieux ? Plus d'excuses pour l'orthographe, maintenant, je veux des A+ à chacun de tes examens ».

Je fronçai les sourcils, perplexe et retirai les lunettes dans un geste agacé. Aussitôt, les lettres se mirent à danser devant les yeux si brusquement que cela me donna le tournis et je me concentrai sur les lettres grecques et parfaitement lisibles qui dessinaient le nom de mon père. Un lent sourire se forma sur mes lèvres lorsque je remis les lunettes et que les lettres se stabilisèrent et que je me rendis compte que je n'avais absolument aucun mal à les lire.

Elles annihilaient ma dyslexie.

J'essuyai un rire nerveux et pris un plaisir fou à lire tous les panneaux qui me tombèrent sous le nez sans que les mots ne me donne mal à la tête. Je savais que ma dyslexie était un frein dans un cursus où on demandait de lire beaucoup, mais les lunettes réglaient le problème. Toute l'énergie que je dépensais à déchiffrer les documents en examens, tout ce temps où je perdais du terrain sur les autres, je pourrais l'appliquer à mieux structurer mes idées. Et tout rentrerait mieux maintenant que je comprenais ce que je lisais … Les possibilités me semblaient à présent infinies, et lorsque je récupérais mon vélo, un sourire insensé s'étalait sur mes lèvres. Les lumières des réverbères qui éclairaient mon chemin dans la nuit naissante me paraissaient plus éclatantes.

C'était idiot, des lunettes. C'était idiot, une petite tortue que j'avais attachée au milieu des perles de la Colonie. Par les dieux, que le monde paraissait plus beau une fois qu'on les avait.

Enfin. Ils me paraitrait moins beau lorsque Connor me verrait avec les lunettes sur le nez et exploserait de rire.