Titre du chapitre : issu d'une chanson de Jain, Dream : watch?v=VjLuUx3e0gE

Il y aura une autre chanson utilisée dans le chapitre, nettement plus WTF, "Le laridé du poulet" de Naheuland (bon c'était juste pour l'éclate, ce n'est absolument pas crédible ahah).


Chapitre 17 : Let me dream again.

Il y avait des arbres à perte de vue. Des pins, des sapins, des épicéas qui se tendaient de leurs épines dressés sur les parois pentues de l'horizon. A la faveur des pentes escarpées coulait une rivière qui déversait en une cascade des eaux vrombissantes. Avec stupeur, je reconnus les paysages idylliques du parc de Yellowstone sur lequel le ciel gris déversait ses flocons paresseux. Un vent incessant faisait gémir les branches des arbres et j'étais si concentré sur la contemplation de la cascade que je ne vis pas la fille s'approcher du panneau devant lequel j'étais fiché. Elle avait des cheveux noirs et peu entretenus qui tombaient dans ses omoplates dont elle avait caché plusieurs mèches sous un bonnet et une écharpe en si mauvais état qu'ils ne devaient pas réellement la protéger du froid. Ses yeux sombres parcouraient la carte du parc avec une sorte d'avidité dont l'intensité était renforcée par les cernes violettes qui marquait sa peau. Elle resserra un peu plus sa veste en cuire rapiécée contre elle avec un violent frisson. Je la contemplai, estomaquée, alors qu'elle avait retiré de son col un lacet de cuire auquel pendait un petit capteur-de-rêve munis de plume.

-Dylan ?

Ma voix me parut emporté par les rafales de vent contre lesquels se battait la frêle silhouette de Dylan. Ce fut sans doute pour cela qu'elle n'eut aucune réaction et qu'elle continua à lire la carte en se mâchouillant la lèvre inférieure.

-Tower Fall, souffla-t-elle en pointant un endroit au nord de la carte. Bon sang, il va falloir que je traverse tout le parc avant de retrouver une route … Il faut que je récupère la 191…

Elle suivit du doigt une ligne qui menait au sud et poursuivit son tracée dans le vide en le déviant vers la droite et son visage se rembrunit. Je continuai de la fixer, son nez retroussé et ses lèvres roses qui tremblaient dans lesquelles elle plantait des dents nerveuses. Elle m'avait brisé le cœur et pourtant maintenant que je la voyais ici, au milieu des flocons, transie de froid, je n'avais qu'une envie c'était de la prendre dans les bras, simplement pour la voir arrêter de frissonner, et faire disparaître le teint cireux que la pâleur donnait à sa peau olivâtre. Mais au moment où je tendais une main vers elle, les pains et les flocons virevoltèrent autour de moi et je me trouvai secouer de toutes parts, l'esprit embrouillé dans lequel ne subsistait qu'un vague souvenir des paysages idylliques de Yellowstone.

-Travis, réveille-toi !

-Hum …

-Travis ! Ne m'oblige pas à utiliser une casserole !

-Non pas de casserole ! bredouillai-je en me redressant précipitamment, la bouche pâteuse.

Je redressai les lunettes qui avaient glissé sur mon nez et me frottai le visage pour faire disparaître la torpeur du sommeil. Ma nuque et mes épaules étaient raides, et cela tenait sans doute du fait qu'il semblerait que je me sois endormi sur mon bureau, devant mon ordinateur et mes fiches. Ma mère me surplombait, une main sur mon épaule, un sourire désabusé aux lèvres.

-Et moi qui pensais que tu travaillais …

-Je travaillais, assurai-je mollement en rassemblant mes fiches. Mais le marchand de sable est passé …

-C'est lui qui a fait cette marque d'encre sur ta joue ?

Je portai vivement la main à mon visage et baissai les yeux sur les fiches sur le droit pénal du Colorado que j'étais en train de faire au moment où ma tête avait heurté le bureau. Effectivement, l'encre qui n'avait pas eu le temps de sécher formait à présent une tâche informe sur le papier et le reste devait s'être retrouvé sur ma joue. Je la frottai, exaspéré et un sourire moqueur s'étala sur les lèvres de ma mère.

-C'est l'autre, mon ange.

-Maman ! râlai-je en baissant ma main.

-Je dis ça pour toi. A quelle heure tu t'es couché hier soir ?

-J'avais examen ce matin !

Et ça avait été le dernier de la cession de décembre, me souvins-je avec un certain délice. J'avais effectivement veillé tard pour réviser, mais cela avait payé : j'en étais sorti si heureux de ma production que cela m'avait encouragé à poursuivre dans cette voie, et je m'étais mis à faire mes fiches pour le reste des partiels qui avaient lieu en janvier. Malheureusement, la fatigue accumulée avait finie par me rattraper et à me mettre un gros coup de batte à l'arrière du crâne. Fatigue 1, Travis 0. Les yeux de ma mère roulèrent dans leurs orbites et elle s'éloigna en direction du sac que j'avais préparé sur mon lit.

-Profite du séjour chez ton grand-père pour te reposer … Mais …

-… n'oublie pas de nourrir les bêtes, achevai-je en m'arrachant à ma chaise. Tu crois que je vais laisser les poules mourir de faim ?

-Ton frère le ferait, supposa ma mère en fronçant du nez. Ah, sa peur absurde des poules …

J'eus un vague souvenir du cri que Connor avait poussé en se retrouvant face l'un des gallinacée de mon grand-père. Les vacances venaient de tomber sur l'ensemble des Etats-Unis pour Noël et Connor et Alice étaient en route vers Denver, tout comme Chelsea depuis San Francisco. Mon grand-père, qui vivait dans une ferme à une heure de la ville, avait été forcé de quitter précipitamment le Colorado à l'annonce de la mort de l'un de ses cousins. Il était donc parti la veille pour Colorado Springs. Il ne reviendrait pas avant une semaine et il fallait quelqu'un pour s'occuper des poules, des lapins et de ses deux chevaux. Il m'avait alors proposé d'y passer les jours avant Noël, que nous fêtions chaque année chez lui. Mon grand-père était un homme confiant, et la foi inébranlable qu'il avait en moi avait été l'un des piliers de ma vie, autant qu'elle avait été une immense surprise. Là encore, j'étais assez étonné qu'un homme de soixante-dix ans confie sa ferme à un gosse turbulent de dix-huit ans – et encore plus qu'il me propose de prendre des amis avec moi, arguant que la ferme était isolée et que j'aurais besoin de compagnie.

Mouais. Pour moi c'était juste une immense machination de ma mère pour m'éloigner de Denver et du souvenir de Dylan. Mais bon, je prenais.

J'observai le ciel, aussi maussade et venteux que celui que j'avais pu voir à Yellowstone, en ce qui semblait être un nouveau rêve. La neige avait cessée dans la nuit et recouvrait les rues de Denver d'un tapis qui s'était vite transformée en amas de cristaux grisâtres sous les pas des passants et la pollution de la ville. Par les dieux, oui, la campagne me ferait le plus grand bien.

-Dépêche toi, me lança ma mère en prenant la sortie. Katie et Pollux t'attendent en bas. Camille ! cria-t-elle dans l'escalier qui menaient aux combles.

-J'arrive !

Ma mère m'adressa un dernier sourire avant de descendre en restaurant, me lançant seul entre mon sac de voyage et le ciel maussade qui semblait me narguer, comme pour me prouver que mon rêve n'en était pas un. Je ne pus m'empêcher de jeter un bref coup d'œil à la carte des Etats-Unis qui me servait de tapis à souris, et posai un doigt sur la limite entre le Montana et l'Idaho avant de descendre dans le nord-ouest du Wyoming, où se situait le parc de Yellowstone. A un peu plus de cinq cents miles de Denver … Je secouai la tête pour me raisonner. Il fallait que j'ignore cet espoir qui battait frénétiquement des ailes dans ma cage thoracique et qui souhaitait plus que tout s'exprimer et se libérer.

Sauf que si je le libérai, c'en était fini de moi.

Tentant de refouler les dernières brumes de mon rêve, je rassemblai mes affaires, passai à la salle de bain effacer cette tâche d'encre sur ma joue et me heurtai à Camille qui descendait de sa chambre en sortant.

-T'es coiffé à l'as de pique, se moqua-t-elle en effleurant mes cheveux du regard.

-Tu es adorable. Prête ?

-Ouaip. Je pourrais monter ?

-Tu sais monter ?

La moue de Camille m'indiqua son inexpérience en terme d'équitation et je la gratifiai d'un regard désabusé. Elle finit par m'arracher la promesse que je lui apprendrais à monter à cheval alors qu'on dévalait les escaliers. Katie, assise au bar, jambes et bras croisés, darda sur nous un regard sévère.

-Pas trop tôt, râla-t-elle en descendant du tabouret. On peut y aller ?

-Ça va, Kat, on a le temps, la trempera tranquillement Pollux qui était de l'autre côté du bar.

-Parfait, le cuistot vient, soupira Camille. J'avais peur de manger la cuisine de Travis …

Je frappai ma sœur à l'arrière du crâne alors que Pollux éclatait de rire. Katie, après avoir remercier ma mère, nous attendait impatiemment du côté de la porte. J'eus à peine le temps de l'embrasser sur la joue en lui promettant de bien tenir Connor qu'elle nous entrainait vers la rue. J'enfonçai mon bonnet sur mes oreilles face au froid mordant qui s'était installé au Colorado depuis les premiers jours de décembre. Katie avait hérité dont son père, maintenant qu'elle était partie, n'avait plus besoin – elle était issue d'une famille de six enfant dont elle était l'antépénultième. Son père pouvant évoluer avec ses deux sœurs et une voiture, il avait gracieusement cédé son van à Katie.

-Je sais que c'est pratique, convins-je en montant à l'arrière avec Camille. Mais sérieusement, c'est pas trop grand ?

-Oh, j'y suis attachée, éluda Katie en haussant les épaules. Et Pollux veut l'utiliser si un jour on se lance dans une entreprise de traiteur.

-On a dit que j'ai fini par formation et toi tes études avant de parler ça ! glapit Pollux, visiblement effrayé par la perceptive.

Katie leva les yeux au ciel et Camille eut un vague sourire, entre attendrissement et désabusement. La fille de Déméter appuya alors sur l'accélérateur sans attendre que j'ai attaché ma ceinture et je me sentis partir vers l'arrière sous la force l'à-coup.

-Remets-les, c'est trop drôle.

-Tu as fini, Chelsea ?

-Mais des lunettes ! Bon sang, ton père est un génie !

Je levai les yeux au ciel face à l'enthousiasme excessif de Chelsea, mais comme son rire était adorable et que provoquer l'hilarité était comme une seconde nature chez moi, je consentis à chausser de nouveau mes lunettes sur mon nez et de sourire de toutes mes dents à Chelsea. Elle pouffa à nouveau devant le spectacle et dut se rattraper à une borne de compostage pour ne pas vaciller.

-Quand ton frère verra ça …

-Oui, tu vas littéralement mourir de rire. Est-ce que je l'attends en faisant la pause du prof ? (je fis glisser mes lunettes jusqu'au bout de mon nez, et la fixai par dessus les armatures). Ou celle de l'intello ?

Cette fois, je les enfonçai dans mes yeux à m'en meurtrir l'arrête du nez et mon air de sagesse feint fit s'effondrer Chelsea contre la borne. Camille s'était éloignée pour attendre sa sœur sur le quai de la gare. Un train s'avançait paresseusement sur la voie et lorsque les portes s'ouvrirent, elle fut engloutie par le flot de voyageur en provenance de New-York. Chelsea essuya une larme que l'hilarité lui avait arrachée. La vie au Camp Jupiter lui allait bien : elle qui avait semblé cadavérique, pâle et nerveuse alors qu'elle mendiait dans les rues Denver, ses joues s'étaient remplies et avait la roseur des gens en bonne santé, et elle semblait littéralement rayonner. Elle avait été affecté à l'infirmerie, comme je l'avais préconisé à Reyna, et lorsque les blessés se faisaient rares, elle aidé son centurion Leila pour des tâches plus administratives. Parfois, me racontait-t-elle, elle secondait la nouvelle Augure, sorte d'interprète de la volonté des dieux, dans ses fonctions en temps que fille d'Apollon. Ce fait fit remonter le visage fatigué de Dylan étudiant la carte de Yellowstone, et alors que Camille fouillait la foule à la recherche de sa sœur, je trouvais le courage, poussé par les ailes qui virevoltaient en moi, de demander à Chelsea :

-Tu t'y connais en songes ?

-En songe ? répéta Chelsea, perplexe. C'est-à-dire ?

-Bien … tu sais. Les rêves de demi-dieux qui ne sont pas des rêves. C'est dans tes attributions de fille d'Apollon de les comprendre ?

Le visage de Chelsea se fendit d'un sourire triste et la flamme de colère qui s'embrasa dans son regard m'indiqua qu'elle n'était pas dupe sur les raisons de ma question.

-Tu as rêvé de Dylan. Et tu ne sais pas si c'était un vrai rêve, ou … juste un rêve.

-Exactement, admis-je, défait. Ça dure depuis plusieurs semaines et … Chelsea, je ne sais pas quoi en penser. Je sais que je ne dois pas y croire … Mais Camille aussi a ignoré ses rêves et Alice est descendue aux Enfers.

Chelsea me contempla longuement, l'air tiraillé entre l'amour qu'elle avait ressenti pour Dylan et la colère qu'avait suscité son départ. Elle se mordit la lèvre inférieure et finit par lâcher avec abattement.

-Très bien. Je comprends. Elle était où, dans ton rêve ?

-Tower Fall, à Yellowstone.

Les sourcils de Chelsea se froncèrent et ses yeux parurent parcourir une ligne imaginaire traçant le cheminement possible de Dylan. Ses traits se tendirent.

-OK. Au delà du fait que ce serait un rêve plutôt étrange de l'imaginer à Yellowstone … On peut imaginer que c'est la route quand tu viens de Vancouver pour revenir vers le Colorado.

-Je sais. Tu penses qu'elle aurait pu … ?

-Je n'en sais rien, avoua Chelsea en levant une main. Et tant qu'elle ne sera pas devant moi, ça demeurera du domaine de l'hypothèse, et ça doit être pareil pour toi, Travis. Si vraiment elle veut rentrer, elle sait où te trouver. Tu en as assez fait, laisse la venir. Après …

Elle se mordilla la lèvre inférieure en se dandinant, et j'eus un sourire indulgent face à sa mine embarrassé.

-Je sais. Essayer de ne pas se faire trop d'espoir ?

-C'est nul comme conseil, convint Chelsea. Mais … ça avait l'air d'aller mieux en ce moment, pour toi. Alors ne laisse pas des rêves tout gâcher, d'accord ? En parlant de ça, ça a été tes premiers partiels avec tes supers lunettes ?

Je n'avais pas franchement envie de changer de sujet, mais en observant le sourire forcée et la rancœur qui brûlait toujours dans son regard, je compris que Chelsea n'était pas prête à aborder le sujet de Dylan, peu encline à lui pardonner, et incapable de laisser l'espoir s'envoler. Je tentai de réfréner le mien, dont le battement des ailes semblaient devenir ma seule réalité, et lui fit le récit de ma semaine d'examens, qui s'était étonnamment bien passé maintenant que je perdais pas un temps fou sur les documents et que j'étais capable d'écrire sans faire une faute d'orthographe à chaque mot. Yellowstone commençait enfin à s'effacer de mon esprit lorsqu'une voix rugit non loin de moi :

-Mais c'est une BLAGUE ?

Je redressai les lunettes sur mon nez et adressai un immense sourire à Connor, qui ne paraissait pas savoir quoi penser de sa découverte. Puis la surprise passée, il éclata d'un rire tonitruant, en lâchant son sac de voyage qui allait s'écraser sur le sol avec fracas.

-C'est à ça que papa pensait lorsqu'il a dit qu'il allait t'aider pour tes études ? s'esclaffa Connor, les yeux étincelants.

-Moi aussi je suis content de te voir.

-Ah par les dieux … Je te préviens, je ne te sors pas comme ça. On dirait Harry Potter, la cicatrice en moins.

Je sentis un authentique sourire naitre sur mon visage et malgré la réticence apparente de Connor concernant mon nouveau look, il se laissa faire de bon gré lorsque je le plongeai dans une étreinte. Il y répondit et je pus humer toutes les odeurs de la Colonie qui s'était imprégnée dans ces vêtements, mêlée à son parfum naturel et à un autre, plus artificiel qui me fit sourire. Cela fut étayé lorsque je m'écartai pour découvrir que mon frère avait soigné son apparence : ses cheveux avait été coupés depuis Thanksgiving et ils semblaient presque disciplinés. Son écharpe était accordée avec son bonnet et le jean qu'il portait n'était ni déchiré, ni couvert de tâche. Je l'observai de la tête aux pieds et le gratifiai d'un sourire sarcastique.

-Tu es au courant que tes belles baskets seront ruinées dans une heure ? Il a neigé, ici, chez papy ça doit sans doute être de la boue.

-Boh, je comptais sur Alice pour me porter.

-Tu peux toujours rêver, chantonna tranquillement Alice en arrivant derrière lui, qui devait faire la moitié de sa taille et un tiers de son poids. J'adoooore ces lunettes ! Je vais enfin pouvoir vous différencier !

-Ne te bile pas, je les mets que pour travailler, répliquai-je en les retirant.

-Amen ! soupira Connor avant de se tourner vers Chelsea. Alors, comment ça se passe au Camp des barjos ?

Chelsea plissa des paupières alors que Camille levait les yeux au ciel. Connor n'attendit pas que la jeune fille lui réponde pour passer un bras derrière mes épaules et s'entonner gaiment :

-D'ailleurs, je me disais, comme on a la ferme de papy pour nous tout seul, on pourrait …

-Non, Connor, on ne tuera pas les poules.

-Mais pourquoi ? Tu te rends comptes du danger que cela représente, des poules ? Tu ne sais pas ce qui peut se cacher sous une poule, Travis ! Des poules cracheuses de feu, des changeurs de formes, des …

-C'était sérieux ? me souffla Camille alors que Connor continuait de babiller sur la dangerosité supposée des gallinacées.

Je répondis par un sourire. Le simple fait de retrouver mon frère après des semaines interminables de séparation m'emplissait de joie, et chassait les dernières brumes du rêve. J'ébouriffai les cheveux d'Alice et nous prîmes la direction du parking où nous attendaient Pollux et Katie. Peu importait les cauchemars. La famille était de nouveau réunie.

ooo

La ferme grand-paternelle se situait à plus d'une heure en voiture de Denver, une heure durant lesquels Katie et moi, seuls à avoir le permis, avions jonglé entre les babillages incessants de Connor, évité les projectiles qu'Alice jetait pour nous déconcentrer et arbitré les différents entre Camille et Chelsea concernant la musique. C'était éreinté que j'avais poussé la porte grinçante de la bâtisse, sous une neige qui se faisait de plus en plus forte et une agitation croissante. Pollux s'était senti obligé de récurer la cuisine laissée crasseuse par mon grand-père et Katie s'était occupée du reste de la maison, pestant que Connor et moi avions hérité du gène désordonné de notre grand-père. Camille était restée longuement en contemplation d'une photo de famille où nous apparaissions à cinq, avec mes grands-parents, ma mère et nous devant le restaurant, et Alice avait fouillé la maison de fond en comble pour trouver la moindre distraction. Elle revint, déçue, avec un vieux monopoly et un jeu de tarot dont les cartes se décollaient.

-De toute façon, je ne suis même pas sûr que j'aurais le temps de jouer, maugréa Connor en ouvrant les rideaux de la petite chambre qui nous avait toujours été allouée. J'ai une dissertation sur Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur à rendre pour avant Noël …

-Super livre. Je t'aiderais.

Connor m'adressa un long regard dubitatif.

-Depuis quand tu es devenu un grand lecteur, toi ?

-Je ne le suis pas. Mais j'avais adoré Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur au lycée.

Et c'était peut-être l'un des nombreux facteurs qui avait pesé sur la décision de faire du droit, songeai-je vaguement en me remémorant l'admiration que j'avais éprouvé pour le personnage principal, l'avocat Atticus Flinch, qui s'était échiné à défendre un Noir accusé de viol sur une blanche dans une Amérique encore ségrégationniste.

-C'était intéressant, poursuivis-je en haussant les épaules. C'est écrit du point de vue d'un enfant, c'est facile à lire et ça évoque plein de thème que je trouve encore actuels.

-Tu m'en diras tant, grogna Connor.

Il se laissa lourdement tomber dans le lit avec un soupir de contentement. De la chambre d'à côté nous parvenait les cris des jumelles qui se disputaient le couchage près de la fenêtre et de l'autre côté les grognements de Katie qui se débattait avec le clique-clac qu'elle devait installer. Je sortis mes affaires pour les étaler sur mon lit et Connor sembla vaguement s'intéresser à mes fiches de droit.

-Ça c'est bien passé tes partiels ? s'enquit-t-il distraitement.

-Ouais. Enfin, je ne suis pas sûr encore pour le droit constitutionnel mais bon …

Connor leva sur moi un regard ennuyé. Depuis qu'il acceptait mon retour à la vie civile, il prenait ma réussite scolaire à cœur et je lisais dans ses yeux que j'avais plutôt intérêt à réussir ce semestre haut la main. Et surtout, même dans les prunelles noisette de mon frère, je la voyais cette ombre qui ne disait pas son nom mais qui expliquait l'inquiétude qui brillait au fond de son regard.

-Et toi, la Colonie ? demandai-je pour éloigner le sujet de mes études.

J'étais en train de déballer mes affaires et fus surpris du silence qui s'installa derrière moi. Intrigué, je me redressai pour voir que le visage de mon frère s'était fermé et qu'il fixait la fenêtre comme s'il allait donner un gros coup de poing dedans.

-Nom d'Hadès. Qu'est-ce qui se passe ?

-Pas grand-chose, t'inquiète, marmonna Connor en lâchant mes fiches qu'il était en train de froisser. Simplement … Cecil s'est barré.

-Quoi ?

Connor hocha sombrement la tête et écarta les bras.

-Je ne comprends pas. Rien n'indiquait qu'il avait envie de partir, il allait bien, il était intégré et il m'aidait vachement pour l'organisation du bungalow – bien plus que Julia, elle, elle ne vit que pour faire les quatre-cents coups avec Alice … Et la semaine dernière, j'ai retrouvé son lit vide et on a eu beau retourner toute la Colonie, personne ne l'a vu.

Ma bouche se tordit. Cecil était l'un des nombreux enfants arrivés après la guerre contre Chronos, l'un des plus investis du bungalow – pas toujours d'une grande intelligence, mais quelqu'un de calme, d'intègre et de drôle. Un saboteur hors-paire qui n'abusait jamais de son talent. Il vivait constamment à la Colonie du fait d'une mère femme d'affaire qui était bien trop occupé pour prendre soin de lui.

-Peut-être que sa mère était de passage à New-York et qu'il est allé la voir …

-Alors pourquoi il n'a rien dit ?

Je haussai les épaules. J'avais conscience des limites de l'hypothèse. Les enfants d'Hermès qui découchaient, c'était monnaie-courante : nous étions volages et beaucoup voulaient explorer les limites de notre situation. Mais j'avouais que c'était surprenant concernant Cecil.

-Ouvre l'œil, conseillai-je, mortifié. De toute façon … Tu ne peux pas faire grand-chose. Juste attendre qu'il rentre… Et Julia et Alice ne sont pas trop difficiles à gérer ?

Ma tentative de changer de sujet était piteuse, mais si je laissai l'inquiétude m'envahir, je risquai de craquer et de me mettre moi-même à la recherche de Cecil. Connor parut comprendre cela d'un coup d'œil, car il s'efforça d'embrayer :

-Oh par les dieux ne m'en parle pas. C'est affreux d'essayer de faire des maths avec elles qui foutent un bordel monstre derrière moi.

J'essuyais un petit rire, songeant au boucan qu'on avait pu faire alors que Luke et Abby révisaient leur diplôme il avait quelques années, hurlant les uns contre les autres pour un peu de place et d'intimité et faisant des blagues chacune plus nulle que les autres.

-Ça donne une nouvelle perspective, hein ?

-Mouais, admit Connor en penchant la tête. Du coup Sherman et moi on va à la Grande Maison travailler, au moins on est au calme.

-Sherman ?

-Ouais, le Conseiller-en-chef des « Arès ».

Je lui renvoyais un regard plein d'incompréhension, tant les informations données ne correspondaient pas à celles dont j'avais le souvenir. Le visage de Connor se fendit d'un sourire penaud.

-Ah. Il se peut que … j'ai oublié de te dire que Clarisse est allée à la fac ?

-Sérieusement ?

Connor acquiesça doucement, l'air vaguement embarrassé.

-Elle a dit qu'elle reviendrait peut-être de temps en temps mais bon. Du coup Sherman a pris son poste.

-Je vois.

L'information me surprenait en soi, parce que l'année dernière, Clarisse ne s'était pas jointe à Pollux, Katie et moi pour travailler le diplôme pendant les vacances à la Colonie et qu'elle n'était pas une fille que l'on pourrait qualifier de « scolaire ». Puis je me fis la réflexion que ça avait loin d'être mon cas, et que je m'étais échiné ces dernières semaines à réussir un examen de droit, lunettes sur le nez comme le plus fini des intellos.

-Hey bien, la majorité change les demi-dieux …

Connor se trémoussa sur son lit, embarrassé.

-Euh, ouais. Du coup … Bon sang, Travis, je suis vraiment désolé.

-De quoi ? m'étonnai-je.

-De ce qui c'est passé à la fin de l'été. Moi qui pète un câble parce que tu vas à la fac et que tu arrêtes la Colonie. C'était puéril et égoïste. Et je sais que je me suis déjà excusé mais … Enfin, c'est que maintenant que je me rends compte à quel point j'ai été nul. Pardon.

Je le contemplai, estomaqué de voir la contrition emplir son regard, comme s'il était un petit garçon pris en faute. Il était vrai que ces excuses étaient plus sincères et moins contraintes qu'elle ne l'avait étés alors que l'on essayait de voler une voiture à Las Vegas, et elle m'allèrent d'autant droit au cœur que son air triste me le déchira. Je finis par me laisser tomber à côté de lui et à tapoter son épaule.

-Bah, je te l'avais dis que tu comprendrais quand tu aurais mon âge.

Un petit rire secoua la poitrine de Connor.

-Une des nombreuses règles d'or, s'amusa-t-il. Je pense que c'est ça aussi qui m'a fait mal, en un sens. J'ai toujours eu l'idée que, malgré tout, malgré un an de différence … Bah, on était jumeaux. Identiques. Inséparables.

-Hey. (J'ébouriffai ses boucles, lui arrachant un sourire). On est jumeaux, identiques et inséparables. Et c'est pour ça qu'il faut que tu passes ton diplôme, pour que tu rentres le plus vite possible à Denver. Je m'ennuie sans toi, ce n'est pas avec Camille que je vais faire des expéditions de vol.

Connor rit à nouveau, plus franchement et d'une façon qui détendit considérablement ses traits.

-On en vrai ce serait moins drôle maintenant qu'on a plus Chelsea à traquer et Dyl …

Il s'interrompit et me jeta un regard presque paniqué alors qu'un coup de poing invisible heurtait mon ventre. Le visage fatigué de la jeune fille à Yellowstone tremblota dans mon esprit mais je m'efforçais de le chasser et de sourire à Connor.

-Et Dylan à éviter, achevai-je courageusement. Oui, sûr que ce serait moins drôle. Je vais plutôt venir à New-York pour qu'on aille dévaliser le Dylan's Candy Bar.

-Tout un symbole. Ça marche.

Il se tut un instant mais je lisais dans ce silence toutes les questions qu'il n'osait pas me poser.

-Je vais bien, assurai-je pour répondre aux interrogations muettes. J'essaie de me concentrer sur mes études pour éviter d'y penser.

-Et y'a pas des jolies filles dans ta fac pour éviter de t'y faire penser ?

J'empourprais, le cœur oscillant entre amusement, tristesse et embarras. Fort heureusement, des coups discrets à la porte m'empêchèrent de répondre à la question malicieuse de mon frère. Chelsea passa la tête par l'embrassure de la porte, son sac de voyage pressé contre sa poitrine.

-Vous êtes sûrs que je peux prendre le lit de votre grand-père ?

-Katie n'en veut pas parce qu'elle trouve ça gênant, alors fais-toi plaisir, confirmai-je en sortant mon ordinateur. Si tu veux, Connor va t'aider à changer les draps.

-Pourquoi moi ? s'affola mon frère, se redressant précipitamment.

-Oh, pardon, tu veux nourrir les poules plutôt ?

Connor blêmit devant mon sourire moqueur et se dépêcha de se dresser sur ses pieds avant de m'adresser un dernier regard noir. La fille d'Apollon avait rougi et s'était reculée dans l'ombre comme pour s'y fondre et disparaître.

-Je peux me débrouiller seule, fit-t-elle savoir dans un filet de voix.

-Non, c'est trop haut pour toi, soupira Connor en la rejoignant. Allez, on y va.

J'eus un sourire goguenard en les regardant s'éloigner tout les deux et m'ébrouai à mon tour pour sortir dans le couloir. Je fus accueilli par deux visages aux traits asiatiques qui dépassaient de leur chambre, intrigués, et qui suivaient des yeux Chelsea et Connor qui venait de disparaître dans la pièce au bout du couloir.

-Fouineuses.

-Tu peux parler, rétorqua Alice avant de sourire. Tu crois que je pourrais mettre une poule dans le lit de Connor ?

-Par les dieux, le carnage que ce serait …, évalua Camille avec l'ombre du sourire de la fille d'Hermès. Je crois que j'entends déjà son cri.

L'image que j'avais en tête était en effet hilarante, mais j'étais persuadé que Connor m'en voudrait toute sa vie si je laissais arriver une telle chose. Cependant, une partie de moi ne pouvant résister, je levai les mains et sifflotai doucement en signe d'innocence.

-Je ne suis au courant de rien. En revanche, je peux vous montrer comment les nourrir, c'est toujours utile.

Avec éclat de rire et sourires machiavéliques, les jumelles me suivirent dans les couloirs, heureuse du coup qu'elles fomentaient ensemble sans doute pour la première fois depuis une éternité.

ooo

Les jours passèrent dans la ferme à présent enneigé du Colorado. J'arrivais à rythmer et à occuper de mes journées assez efficacement pour que le rêve sorte totalement de mon esprit. Camille et Alice m'aidaient tout les matins à nourrir les poules et les chevaux et j'avais réussi à leur faire faire quelques longueur au pas et au trot avec Maximus, un étalon gris extraordinairement docile compte tenu de sa taille. Moins téméraire que Camille concernant les chevaux, Alice avait préféré monter la jument Bouton d'Or, plus modeste et moins effrayante en apparence – mais en réalité bien plus teigneuse et moins froussarde. Katie était déjà une cavalière émérite, ce qui était peu surprenant compte tenu du nombre d'heures qu'elle avait passé à dos de Pégase avec Castor dans notre jeunesse à la Colonie. Pollux évitait en revanche l'écurie, justement parce qu'elles lui rappelaient trop douloureusement son frère, comme Chelsea qui se méfiait des chevaux depuis que le pégase de Reyna lui avait mis un coup de sabot dans le ventre alors qu'elle tentait de le soigner.

J'aidais presque tout les jours Connor à faire sa dissertation sur Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur, mais mon frère était assez peu réceptif à mon aide et tentait de me convaincre qu'une partie de play-station était plus propice aux vacances. Et Pollux ne m'était d'aucune aide car il profitait de ne pas être chez lui pour passer plus de temps que nécessaire sur les écrans, et j'avais déjà entendu de nombreuses disputes avec Katie concernant les jeux.

-Son père est adorable, alors ça doit venir de sa mère, marmonna-t-il vaguement. Oh non, tu es pénible !

Nous jouions à Call of duty dans le salon et je venais de tuer pour la quatrième fois son personnage. Je tripotai machinalement les boutons de ma manette pour créer une nouvelle partie.

-Quoi, le côté « agaçante moralisatrice » ?

-Ce n'est pas si agaçant, la plupart du temps elle a raison, la défendit Pollux. Comme quand elle te dit que tu devrais arrêter de fumer …

-Hey ! Est-ce que tu m'as vu fumer depuis qu'on est arrivé ?

-Ça, c'est parce que Connor t'a menacé et que par les dieux il doit être la seule personne dans ce bas-monde que tu écoutes.

Je souris. Il y avait du vrai dans les paroles de Pollux, et c'était bien parce que je n'avais pas envie d'avoir mon petit frère sur le dos pendant tout le séjour que mon paquet de cigarette restait bien caché dans mon sac. Je venais une nouvelle fois de tuer le personnage de Pollux quand Chelsea entra dans la pièce.

-Chelsea, prends sa place ! la suppliai-je en arrachant la manette des mains de Pollux pour la lui tendre. Avec lui c'est trop facile !

-Et c'est ce qu'on appelle un « ami » …

-Hey, tu sors avec mon ancien crush, t'as rien à dire.

-Je t'ai déjà dis que j'étais désolé !

Chelsea et moi éclatâmes de rire devant la mine décomposée de Pollux et la jeune fille accepta la manette avec plaisir. Elle était sans doute la meilleure d'entre nous aux jeux vidéos. Je ne savais pas où elle avait pu acquérir une telle dextérité, mais j'étais presque persuadé que Connor était tombé amoureux la première fois qu'il l'avait vu dégommer des zombies dans Call of Duty.

-Et où est Connor ? s'enquit-t-elle justement en lançant la partie. Il ne veut pas sa revanche ?

-Il dort encore, on a regardé des vidéos débiles jusque tard dans la nuit …

-Ah, c'est ça tes cernes alors …, commenta Pollux avec un froncement de sourcil.

Je hochai la tête en envoyant une slave de balle que Chelsea évita adroitement en se cachant derrière un bâtiment. Je devais avouer que le meilleur moyen que j'avais trouvé pour ne pas rêver de Dylan avait été de dormir le moins possible. Ce n'était pas franchement efficace : j'avais encore eu quelques visions d'elles, si brèves et si floues que j'en étais venu à me persuader qu'il s'agissait de réels songes. Rien d'aussi précis que Yellowstone. Chelsea paraissait avoir compris ma stratégie et ce fut sans doute pour cela qu'elle me toisa d'un air torve.

-Tu ferais bien de te reposer. Tu te lèves tôt tous les matins. Dors demain, j'aiderais les jumelles à nourrir les bêtes. Oh ! Tu es mort.

Elle venait effectivement de m'envoyer une grenade qui me souffla et me fit perdre tous mes points de vie, de façon si brusque que je ne l'avais pas perçue. Je poussai un grognement et Pollux serra le poing victorieusement, ravi que la jeune fille le venge. Je jetai la manette à mon ami, qui la rattrapa maladroitement.

-Très drôle. Je vais nourrir les chevaux, amusez-vous bien.

-Attends, je viens voir comment tu fais pour te suppléer demain !

Je poussai un soupir, persuadé que Chelsea venait avec moi simplement pour me tirer les vers du nez, mais la ténacité de la fille d'Apollon n'avait d'égale que celle de Dylan. Pollux parut ravi d'enfin jouer seul et de pouvoir dégommer tranquillement des zombies à son humble niveau. Je m'emmitouflai dans mon manteau et m'engouffrai dehors à la suite de Chelsea. Il neigeait dru sur le Colorado à présent : nous étions au pied des Rocheuses et les montagnes amenaient avec elle ses conditions extrêmes. J'aperçus Alice et Camille dans le poulailler et un bref sourire effleura mes lèvres avant que je n'entre dans l'écurie. Maximus piaffa d'impatience en nous voyant arriver.

-Ça va mon grand, on arrive, le rassurai-je en passant une main sur ses naseaux. Chelsea, les granules sont sur l'étagère.

Elle m'aida à remplir copieusement les deux seaux des chevaux mais refusa d'entrer dans les box pour changer l'eau et se hissa souplement sur un ballot de paille, agitant tranquillement ses jambes dans le vide.

-Bon, raconte. Tu rêves toujours ?

-Peut-être, répondis-je succinctement en mettant une pelle de crottin dans un seau. Ça te tuerait de m'aider ?

-Oh non, tu fais ça si bien. Mais du coup ?

J'achevai de nettoyer le box de Maximus et lui flattait l'encolure. Le cheval souffla par ses nasaux et donna un coup de sa tête sur mon épaule. Je vis Chelsea se figer et passer une main inquiète sur sa bouche, mais je souris avec quiétude. Il avait beau faire près d'un mètre quatre-vingt au garrot, Maximus était un cheval adorable. Je passai un bras par dessus son encolure et fixai Chelsea avec effronterie. La jeune fille grimaça.

-C'est ça, fais ton malin. On en reparlera si un jour tu te trouves devant Dylan en bafouillant comme un gamin.

Mes doigts se figèrent sur la crinière grise de Maximus. Chelsea trouva le courage de s'avancer jusque la porte pour m'observer à travers ses cils, ennuyée.

-Travis, si tu rêves encore de Dylan …

-Tu rêves de Dylan ?

Je sursautai si violemment que Maximus s'ébroua et émit un son qui ressemblait vaguement à un rire. Camille se tenait dans l'encadrement de la porte, la main sur la poignée, devant une Alice qui tenait une poule gloussante et remuante contre elle. Toutes deux me contemplaient les yeux écarquillés, l'une par le choc, l'autre par l'amusement.

-Comme c'est mignon, ricana Alice en pressant un peu plus la poule contre elle.

-Ce n'est pas mignon ! protesta vertement Camille. Ce sont quels genres de rêves ?

Je fusillai Chelsea du regard. Elle était l'unique à savoir pour les rêves, même Connor l'ignorais. Enfin, c'était ce que je pensais, jusqu'à qu'Alice ne lâche d'un ton mutin :

-C'est pour ça que Connor dit que tu prononces son nom dans ton sommeil …

-Quoi ?!

-Quels genres de rêves ? insista Camille, les yeux plissés.

-Le genre qui ne durent qu'une demi-seconde et qui ne sont pas importants, marmonnai-je, embarrassé par les trois paires d'yeux braqués sur moi. Fin de l'histoire.

Les yeux de Camille se pissèrent tant qu'ils se réduisirent à deux fentes.

-C'est en raisonnant comme ça qu'Alice et moi on s'est perdue, rappela-t-elle durement. Si on avait fait confiance à nos rêves …

-Il a dit que ça ne durait qu'une demi-seconde, et je pense que Travis a assez d'expérience pour reconnaître un rêve de demi-dieux, rétorqua Alice, assise sur un seau retourné à essayer de tranquilliser la poule. Et puis qu'est-ce qu'il ferait, hein ? La chercher ? Elle a choisi d'aller dans le Canada, ça ne le concerne plus, maintenant.

-S'il en rêve, c'est que c'est important ! protesta Camille. C'est qu'il lui est peut-être arriver quelque chose, peut-être qu'elle …

-Elle se débrouillera toute seule ! De toute manière, Travis dit que ce ne sont que des rêves alors …

-Les filles, ça suffit ! exigeai-je en claquant la porte du boxe pour donner plus de poids à mes mots. On se calme, il n'y a rien à discuter.

-Tu es sûr ? répliqua tout de même Chelsea.

Je poussai un gros soupir. Je n'avais aucune envie d'avoir cette conversation, de voir cette lueur entre espoirs et colère dans les yeux de la fille d'Apollon et les yeux inquisiteurs de Camille. Et pire que tout, je ne supportais plus cette chose qui battait frénétiquement des ailes chaque fois que le nom de Dylan était évoqué. Cela m'épuisait plus qu'autre chose, d'autant que les visions s'étaient faites courtes et illisibles – pas de quoi espérer.

Mais c'était plus fort que moi, et que la créature qui battait désespérément des ailes dans ma poitrine. Cependant, si je la laissai s'échapper, c'en était fini de moi.

-J'en suis sûr, affirmai-je en mettant dans ma voix toute la conviction dont j'étais capable. Et si ça change, vous serez les premières averties.

Je m'adressai plus particulièrement à Chelsea et Camille, qui avaient toute deux bien connu Dylan et souffert de son départ. Elles échangèrent un regard dubitatif, mais finirent par s'accorder pour me faire confiance. Alice s'aligna sur sa sœur et sauta sur ses pieds, un sourire goguenard aux lèvres.

-Parfait ! Maintenant ferme de tes petits yeux chastes, il ne faudrait pas que tu voies ça !

Riant d'avance de sa bêtise, Alice serra la poule indignée contre elle et se précipita dehors. Camille se dépêcha de la suivre, lui hurlant de l'attendre et qu'elle allait tout faire foirer sans elle et je leur emboitai le pas avant que Chelsea ne puisse m'interroger d'avantage. Je frottai mes yeux irrités par la fatigue, songeant avec désespoir que j'avais encore un chapitre entier de droit des affaires à réviser si je voulais m'en tenir à mon planning et qu'après cela il faudrait que je force Connor à se mettre à sa dissertation. Par les dieux, je n'aurais jamais songé être un jour obnubilé ainsi par les études …

Lorsque je passai la porte de la ferme, un feu flamboyait dans la cheminée, attisé par une Katie qui avait l'air de s'être battue contre la suie et le bois tant son visage et ses vêtements en étaient recouverts. Une agréable odeur flottait depuis la cuisine qui fit grouiller sourdement mon ventre, et me fis me féliciter d'avoir emmener Pollux dans mes bagages. Alice et Camille s'étaient faufilées dans le salon pour préparer à la poule à sa mission et Katie jeta un regard dérouté au gallinacé qui se débattait toujours dans les bras de ma sœur.

-Ne pose pas de question, je ne veux pas avoir les réponses, la prévins-je alors qu'elle ouvrait la bouche pour houspiller les filles.

-Mais enfin …

-Des « Hermès », que veux-tu. Laisse leur potentiel s'exprimer, sinon elles vont devenir infernales. C'est pourquoi le feu ?

Katie essuya une trace de suie sur sa joue, ce qui n'eut pour effet que de l'étaler d'avantage.

-C'est mieux que de mettre le chauffage, fit-t-elle valoir en se redressant. Et ça pourrait permettre de faire des offrandes aux dieux. Je n'en ai pas fait une seule depuis que je suis partie de la Colonie.

J'eus un sourire attendri en resongeant à ce rituel immuable de la Colonie depuis des millénaires qui consistait à jeter une partie de repas dans un brasero pour le dédier aux dieux. Mon père n'avait pas répondu à toutes mes prières durant ces années, mais ce qu'il avait dernièrement méritait bien que je l'honore un peu.

-Bonne idée, approuvai-je avec un hochement de tête. Je vais réviser en haut, vous me prévenez quand on mange ?

Katie acquiesça brièvement et je montai les marches quatre à quatre. Connor dormait toujours dans notre chambre, la bouche ouverte laissant échapper un filet de bave qui formait une auréole sombre sur l'oreiller, et je me dépêchai de récupérer mes fiches avant de m'isoler dans le grenier, de loin l'endroit le plus calme de la fermette et le plus lumineux avec ces grandes fenêtres qui perçaient les toits. Je m'installai sur un vieux sofa dont la couleur verte était passée, mes fiches à la main et les lunettes plantées sur mon nez. J'eus le temps d'assimiler une partie des définitions avant que mes yeux ne papillonnent et que ma tête ne parte inexorablement vers l'arrière et ne rencontre le dossier, vaincue par la fatigue accumulée et les mots qu'elle faisait danser devant mes yeux.

Deux secondes. Ce fut ce qu'il fallut à mon esprit pour basculer dans le songe.

Cela commença par un rêve absurde où une poule dansait le french cancan avec Connor. Puis entre les caquètements et la musique, des ondulations me firent percevoir des paysages et des sons différents. A intervalles irréguliers, comme une sorte de grésillement, d'image qui refusait de se figer, le visage d'une fille aux cheveux noirs se superposait à celui de Connor, bien plus grave, bien plus fatigué, crispé par la concentration. Bientôt leurs deux corps se fondirent l'un dans l'autre et la danse de cabaret se mua en danse de guerrier. La fille virevoltait littéralement, au bord d'un lac avec une forêt de pins verts pour seul horizon. Je connais cet endroit, songea-je distraitement en avisant les eaux limpides du lac, et surtout les montagnes qui se reflétaient à la surface. L'image tremblota encore, et la majorette que tenait Connor fut remplacée par un arc décoré de plume dont une flèche se décrocha pour se ficher dans la poule. Mais lorsque la poule tomba aux pieds de la fille, ce n'en était plus une, mais un immense volatile aux plumes blanches et grise et à l'iris rouge qui me fixait d'un œil vide. La fille avait déjà réarmé son arc, mais avant qu'elle n'ait pu en faire usage, le bec d'un autre oiseau se referma sur son bras.

La fille hurla.

Connor aussi.

Je me redressai précipitamment, complétement désorienté, incapable de discerner la réalité du rêve. Tout ce que je savais, c'était que quelqu'un s'époumonait comme un beau diable et que le cri se répercutait dans ma tête en prenant à chaque écho une voix différente. Je papillonnai des yeux, me les frottant pour me réveiller plus efficacement. Mes fiches s'étaient éparpillées sur le sol : j'avais dû les lâcher pendant mon sommeil. L'esprit embrouillé, je les ramassais alors que le cri en bas ne discontinuait pas. Aucun doute à présent, c'était la voix de Connor. Pourtant, celui de la fille résonnait toujours dans mes oreilles alors que je titubais jusqu'aux escaliers. En bas, le chaos était encore plus indescriptible que dans ma tête. La première chose que je vis furent les jumelles, écroulées l'une contre l'autre, complétement hilares. Chelsea et Pollux s'étaient accoudés à la porte de ma chambre et fixaient l'intérieur avec amusement. Des plaintes et cris indistincts se faisaient entendre de la chambre, ainsi qu'un caquètement perplexe. La lumière se fit dans mon esprit.

-Vous êtes infernales, lançai-je aux jumelles.

-De ta part, je considère ça comme un compliment, s'esclaffa Alice en essuyant une larme que l'hilarité lui avait arrachée.

-JE VOUS HAIS ! s'égosilla Connor depuis la chambre. ALLEZ TOUS EN ENFER ! VIREZ CA DE MA CHAMBRE !

-Cotte-cotte ?

Un nouveau cri se fit entendre et cette fois je joignis mon rire à celui des autres. Connor était debout sur son lit, plaqué contre un coin de la pièce comme s'il voulait se fondre dans les murs de papier peint et y disparaître. Livide, il fixait la bestiole aux plumes rousses qui l'observait d'un œil vide avec une terreur absolue. Elle ne faisait qu'émettre quelques gloussements diffus mais qui chaque fois arrachèrent un gémissement à Connor, qui s'écrasait un peu plus contre le mur.

-C'est lui l'engeance des poulailler, un monstre sournois et rusé – ergots pointu bec acéré votre vie ne tient qu'à un dé, chantonna moqueusement Pollux. C'est le laridé du poulet, dansez, dansez si vous le pouvez …

-Mais arrête ! Travis, sors la de là !

La scène avait beau être cocasse, j'avais horreur de voir cette frayeur sur le visage de mon petit frère – aussi absurde soit la frayeur. Aussi pris-je chacune des jumelles par les cheveux et les tirai jusque la chambre sous leurs protestations.

-Vous avez su la mettre ici, vous saurez l'en débarrasser.

-C'était trop tentant, gloussa Alice en récupérant la poule. Tu ne veux pas lui dire en revoir ?

Elle prit le gallinacée à bout de bras, mais avant qu'elle n'ait pu avancer vers Connor, qui s'était déjà recroquevillé, je la saisis sèchement par le col et la fit, elle et sa poule, sortir de la pièce. Toujours secouée par un fou rire, les jumelles consentirent à ce que la poule rejoigne son poulailler et Connor descendit de son lit avec les miettes de dignité que la scène lui avait laissé. Ses joues livides s'étaient empourprées.

-J'ai connu mieux comme réveil, gémit-t-il en me dépassant, mortifié.

-Boh, tu te vengeras.

Les yeux noisette de mon frère flamboyèrent et son visage fut animé d'une hargne nouvelle.

-Par les dieux, et au centuple ! Je n'ai pas été la chercher aux Enfers pour qu'elle mette une poule dans ma chambre ! Travis, la guerre est déclarée !

-Bon sang, dans quoi elles ont mis les pieds, marmonnai-je alors que Connor descendait les escaliers d'un pas raide.

-Et le pire c'est que tu vas être mis à contribution, évalua Pollux avec l'ombre d'un sourire, avant de donner un coup de coude à Chelsea. Tu vas pouvoir avoir une idée de ce que c'était la Colonie.

-RIP mes révisions de droit des affaires, petit ange vaincu par la nécessité de la guerre.

Chelsea éclata de rire et je les suivis dans l'escalier. Maintenant que les cris s'étaient tus et que l'effervescence était redescendue ne subsistait que les vagues indistinctes du rêve que j'avais pu faire lorsque j'étais assoupi dans le grenier. Attendant que Pollux finisse le repas, je me surpris à éplucher internet et la carte des environs pour reconnaître l'endroit que j'avais pu apercevoir. L'espoir en moi battait si fort ses ailes que je n'entendais plus que ça, et mon cœur s'arrêta de battre lorsque je trouvais. J'avais été persuadé de reconnaître les montagnes sur le coup, ces montagnes qui avaient été l'horizon de mon enfance. Par les dieux …

-Les Rocheuses, soufflai-je, saisi. Et le lac … Ça ressemble au Rocky Montain National Park … C'est … C'est vraiment pas loin …

Je fis pivoter mon téléphone pour avoir une vue d'ensemble du Colorado. Le parc se trouvait au nord ouest de Denver, à peut-être une ou deux heures de route en voiture. Et bien plus au sud de Yellowstone. Augmentant quelque peu la vision pour avoir une image des Etats-Unis, je pus retracer un itinéraire invisible entre Vancouver et Denver qui passerait par les deux parcs dans lesquels j'avais entraperçu Dylan.

Par les dieux, ça ne pouvait pas être un hasard. Dylan revenait sur ses terres ancestrales.

Mes entrailles se contractèrent douloureusement. Les Rocheuses n'étaient pas la seule chose qui m'avait été familier dans ce rêve. Maintenant que je prenais chaque élément à froid, je me souvenais parfaitement avoir croisé un jour le chemin de ses immenses oiseaux au cri si strident qu'ils m'en avaient percé les tympans, un après-midi ensoleillé à la Colonie des Sangs-Mêlés. Je n'arrivais pas à me souvenir du nom de ces affreux volatiles qui avait transformé une course de char déjà mal embarquée en chaos total, mais je me souvenais que l'ont avait expliqué qu'il s'agissait d'oiseaux mangeurs de chair humaine qui avait été l'un des travaux d'Hercule.

-Connor ?

-Hum ?

Mon frère évacuait la frayeur et la frustration en dégommant quelques zombies sur Call of Duty. Chelsea le battait à plate couture, mais cela ne paraissait pas le déranger, du moment qu'il pouvait cribler de balle les morts-vivants.

-Tu te souviens de la course de char ? Celle organisée par Tantale ?

-Oh ce massacre, maugréa Connor en fronçant les sourcils. Comment l'oublier …

-Tu te souviens du nom des oiseaux qui nous ont attaqués à la fin ?

Connor poussa un petit ricanement sans quitter la télévision des yeux.

-C'est à moi que tu demandes ça ? Il est marqué « Annabeth Chase » sur mon front ?

-Stymphale ! cria Pollux depuis la cuisine. C'était les oiseaux de Stymphale !

-Merci, au moins un ici qui a de la mémoire, soupirai-je en reportant mon attention sur ma carte.

Chelsea et Connor s'étaient désintéressés de moi pour se concentrer sur le jeu, et Pollux faisait des allés-retours entre la cuisine et la salle à manger pour dresser le repas. Je me mordis la lèvre inférieure. Bon sang, le parc était immense et jalonné de nombreux lacs … J'étais incapable de la localiser … Si près, mais si loin. Et en danger.

J'étais incapable de la rejoindre, de l'aider sans savoir où elle était. Je n'avais aucune solution. Les messages-Iris étaient si capricieux ces derniers temps qu'ils n'étaient pas fiables : je ne pouvais pas la contacter. Alors je fis la seule chose qui était en mon pouvoir : je pris quelques tranches du rôti cuisiné par Pollux, et les jetai une à une dans le feu. A mon père, pour qu'elle protège cette pauvre fille sur les routes. A Perséphone, pour qu'elle vienne en aide à son enfant. A Apollon, pour qu'il guide ses flèches. A Arès, pour qu'il lui donne la force. A Aphrodite, parce que l'amour ne devait pas mourir ainsi, impuissant. Je fixai les tranches se consumer et humai une vague odeur délicieuse que sentait les dieux lorsque offrande leur était faite, les entrailles rongée par l'angoisse. C'était terriblement insignifiant …

Elle m'avait brisé le cœur, pourtant ça n'empêchait pas tout mon être de trembler à l'idée qu'il lui arrive quelque chose.

Ne rester que prier. Et espérer qu'un rêve vienne me visiter ce soir.

ooo

L'heure suivante avait été d'une longueur affreuse. J'étais tellement sur les nerfs que mon estomac était incapable d'accepter la moindre nourriture et je jetai le contenu de mon assiette dans le feu, espérant que cela pousserait les dieux à agir, et à agir vite. L'agitation finit par se voir, et j'avais fini par avouer à mi-voix à Connor ce que j'avais vu pendant mon assoupissement dans le grenier. Il m'avait écouté patiemment, les lèvres pincées. Il avait fini par entériner tout ce que je savais déjà : je ne pouvais rien pour elle si je ne savais pas où elle était. Nous avions presque deux heures de routes jusqu'aux bordures du Rocky Montain National Park : même si j'y allais, j'arriverais trop tard. Comprenant que j'étais bien trop nerveux et agité pour rester dans la ferme à tourner tel un lion en cage, il m'emmena faire une balade à cheval pour m'aérer l'esprit. Nous avions scellé Maximus et Bouton d'Or dans un silence lourd et les premiers galops dans les immensités du Colorado furent aussi libérateurs que pesants. J'avais toujours adoré monté et j'étais plutôt bon cavalier. Malheureusement à la Colonie, Silena Beauregard ne m'avait jamais laissé approché les pégases à cause de je-ne-savais quelle blague idiote que j'avais pu faire. Peu importait, les chevaux de mon grand-père et les plaines au pied des Rocheuses me contentaient. Connor avait fini par se mettre au pas et après avoir fait faire quelques cercles au trop à Maximus, je me portai à sa hauteur. Son visage était fermé et son regard sombre, et mon cœur tomba dans ma poitrine.

-Je sais que j'ai l'air idiot …

La bouche de Connor se tordit et il finit par hausser les épaules.

-Bah, t'es juste fou d'elle. Ça se conçoit, c'est la seule fille avec laquelle j'ai senti que tu pouvais construire quelque chose. Ce n'est pas pour rien. C'est la seule qui a été capable de faire tourner en bourrique. Ah, les parties de cache-cache dans Denver …

Malgré ma tourmente, un sourire effleura mes lèvres. Connor disait vrai. En un sens, Dylan avait été l'une des rares personnes à me battre sur mon terrain. Cela m'avait agacé. Et je l'avais aimé pour ça.

-Mais ?

Connor poussa un gros soupir.

-Mais je ne sais pas. Admettons qu'elle s'en sorte et qu'elle soit effectivement en route vers Denver … Je n'ai rien contre Dylan. Tu as raison, elle est moins détestable quand on la connaît un peu mieux, je respecte son parcours, et elle a tout l'humour qu'il manquait à Katie. Mais elle choisit de revenir à Denver, avant de changer d'avis et de suivre Clopin … et maintenant elle revient ? Travis, elle ne sait pas ce qu'elle veut. J'ai peur si elle revient … qu'elle regrette et que tout recommence.

Je méditai les paroles de mon frère, à la fois comme un écho de mes propres peurs et des peurs que je ne voulais pas écouter. L'espoir battait si fort en moins que je n'entendais à présent plus que lui.

-Et puis il y a toi, insista Connor. Elle ne peut pas revenir comme ça et … que tout soit pardonné. Ce serait trop facile, Travis.

Avec raideur, je hochai la tête. Ça aussi, j'en avais conscience. Je savais que si, par miracle, tout finissait bien, des discussions auraient lieu – avec Chelsea, avec Camille … - et qu'elles seraient loin d'être aisées. En un sens, je ne savais réellement que penser du retour de Dylan et ce que cela pouvait signifier pour moi, mais je repoussai l'idée. Le futur-Travis s'en chargerait en fonction de comment cela se sera passé. Mais le Travis du présent était terrifié à l'idée qu'il arrive malheur à Dylan. Touts les sentiments que j'avais refoulé pendant des moins refaisaient si brusquement surface que j'en avais le tournis.

-Je sais. Mais je ne peux pas la laisser mourir non plus.

Connor me contempla longuement, les mains crispées sur les rênes de Bouton d'Or. Pendant un long moment, on entendit plus que les sabots de chevaux qui fendaient la neige à intervalles réguliers. Cela avait quelque chose d'apaisant et cela régularisa les battements effrénés de mon cœur.

-Mouais, je suppose qu'elle n'a pas mérité ça non plus, murmura Connor avant d'ébrouer Bouton d'Or. Allez viens, on rentre. On fait la course ?

Je ne m'offusquai même pas de le voir partir devant et lançai Maximus au galop. Au terme d'une course haletante, la puissance et les longues jambes de l'étalon finirent par avoir raison de la fourberie de Bouton d'Or et j'arrivai en tête à la ferme grand-paternelle. La jument parut totalement éreintée à la fin de sa chevauchée : elle n'était plus toute jeune et chaque effort lui coûtait. Je fus surpris de constater que Pollux nous attendait à l'extérieur de la ferme, les mains dans les poches, l'air agité.

-Qu'est-ce qui se passe ? s'enquit immédiatement Connor en descendant pour décharger Bouton d'Or de son poids.

-Vous feriez mieux de rentrer, répondit Pollux d'un ton prudent. On va dire qu'on a … du nouveau …

Mon sang ne fit qu'un tour et j'échangeai un regard avec Connor. Sans même prendre le temps d'attacher les chevaux, nous nous précipitâmes vers la porte, le cœur battant la chamade. Une profonde agitation régnait dans la pièce : presque tout le monde s'était réuni autour du canapé, où quelqu'un assez menu était allongé. J'eus le temps de voir une touffe de cheveux noir et l'espoir s'embrasa en moi, si fort que j'oubliai la politesse la plus élémentaire et écartai brusquement Katie de mon chemin. Mais cela ne fit que me découvrir le visage pâle et fatigué de Nico Di Angelo.

-Salut, Travis, croassa-t-il en levant une main. Ça faisait longtemps.

-Arrête de parler, grogna la personne derrière lui.

Will Solace, reconnus-je avec stupeur alors que le fils d'Apollon appliquait des mains illuminées par le pouvoir paternel sur le front de Nico. Chelsea apparut en trombe dans la pièce, tendant à Will une gourde et un sachet d'ambroisie.

-On a plus grand-chose, avoua-t-elle. J'espère que ça suffira …

-Ça suffira s'il arrête les bêtises, rétorqua vertement Will.

Un lent sourire s'étala sur les lèvres de Nico.

-Tiens, voilà le docteur qui grogne …

-Qu'est-ce que vous foutez ici ?

Je fus reconnaissant à mon frère de poser la question qui refusait de franchir mes lèvres. Je considérai Nico silencieusement, le cœur lourd d'espoirs et de peurs. Ce n'était pas n'importe quel demi-dieux. C'était le fils du dieu de la Mort. C'était le demi-frère par alliance de Dylan. Le regard sombre de Nico croisa le mien et je vis une étincelle d'embraser dans ses prunelles. Repoussant Will d'une main, il agrippa mon col de l'autre et se mit à me secouer.

-On ne t'a jamais appris à écouter tes rêves, Alatir ?!

-Hey ! protesta Connor en m'arrachant à sa prise.

-On n'était pas sûr que c'était des vrais rêves ! me défendit Chelsea. Comment on aurait pu le savoir ?

-Ce n'est pas comme si je ne vous avais pas prévenu, ragea Camille.

-Tu sais quelque chose ?

Nico me jeta un regard noir, mais l'effet fut gâché par Will qui lui enfonça un morceau d'ambroisie dans la bouche sans forme de sommation. Contrarié, le fils d'Hadès mâcha avec une lenteur exaspérante qui faillit me faire perdre mes nerfs.

-Di Angelo !

-Ça va ! s'exaspéra-t-il en essuyant les miettes sur ses lèvres, avant de lever un regard torve sur Will. La prochaine fois, préviens.

-La prochaine fois, ne fais pas de vol d'Ombres de plusieurs milliers de kilomètres en moins de vingt-quatre heures !

-Will ! éclatai-je en pointant un index menaçant sur le fils d'Apollon. Ferme la un peu et laisse le parler !

Ce fut au tour de Will de me fusiller du regard, mais ses yeux s'abaissèrent vite sur Nico. En temps ordinaire, c'était un garçon calme et nonchalant, qui prenait chaque tournant de la vie avec sérénité alors je m'étonnais de le voir si agité. Il passa une main dans ses cheveux blonds, la mine contrariée.

-Vas-y, grogna-t-il finalement. On n'est pas venu ici pour rien …

-Ça concerne Dylan ? interrogea immédiatement Camille. Allez petit prince, on t'écoute !

Nico tenta de se redresser, mais Will appuya une main sur son épaule pour le maintenir en position allongée. Le Vol d'Ombre paraissait avoir temps épuisé le fils d'Hadès qu'il ne protesta pas.

-Dylan, admit Nico d'une voix qui se mourrait. Reçu un message de la belle-mère …

-Perséphone ?

Il acquiesça d'un hochement de tête à peine perceptible. Déjà ses yeux papillonnaient et je ne pus me retenir de m'asseoir à ses côtés pour l'agripper par le tee-shirt et le secouer comme un prunier. Ses yeux s'ouvrirent brusquement.

-Quoi ?!

-Tiens encore deux minutes, Di Angelo ! Qu'est-ce qu'elle t'a dit Perséphone ?

Pour toute réponse, Nico poussa un grognement et sortit un morceau de papier de ma poche.

-Il est encore temps …

J'eus juste le temps de le saisir avant qu'il ne ferme les yeux pour de bons, ne roule sur le côté et ne se mette à ronfler de façon sonore. Will soupira profondément.

-C'est peut-être mieux qu'il dorme. C'est de ma faute, je l'ai agrippé au dernier moment pour qu'il ne parte pas sans moi, il n'a pas …

-Qu'est-ce que ça dit ? le coupa Connor à mon adresse.

Je m'étais jeté sur les quelques mots griffonnés, les mains si crispés sur la feuille que celle-ci en tremblait. Ma poitrine se comprima.

Je ne sais pas ce que fout Iris, les messages ne passent pas. Je vais demander à Hermès d'aller lui mettre un grand coup de pied là où je pense. Bref. Travis n'a pas hérité de la rapidité de son père alors je me tourne vers toi. Aide ta demi-sœur puisque je ne peux pas le faire et que lui s'obstine à faire l'autruche. Shadow Mountain. Frappe le fils d'Hermès de ma part.

Ton infernale belle-mère (une offrande ne serait pas de trop).

-C'est Perséphone qui t'envoyait les rêves, souffla Chelsea, qui lisait par dessus mon épaule, la voix rauque. Alors Dylan est vraiment en train de rentrer …

Je serrai le poing, y emprisonnant les quelques mots de Perséphone qui se chiffonnèrent en un froissement. Trop d'émotions tourbillonnaient en moi pour que j'y voie claire. Je m'en voulais de ne pas avoir pris les rêves au sérieux et de les avoir ignorer pour me préserver. J'étais en colère contre Perséphone, à la fois la plus à même et la plus coincée pour aider sa fille, réduite par les lois absurdes des Dieux à l'impuissance. Et surtout, la panique menaçait de me submerger. Cela faisait à présent près de trois heures que j'avais fait le rêve de Dylan attaquée par les oiseaux de Stymphale. Par les dieux, qu'avait-il bien pu lui arriver en trois heures de temps … ? Je vrillai un regard ardent sur Will.

-Pourquoi vous n'y êtes pas allés directement ?

-Nico voulait te prévenir, répondit tranquillement le fils d'Apollon sans se formaliser de mon ton agressif. Et il a trop présumé de sa force, je pense qu'il se sentait capable de venir ici, et de vous y amener dans la foulée … (Il contempla Nico en secouant la tête). Quel idiot parfois …

-Un idiot effectivement ! s'écria Camille, folle de rage. Evidemment que vous auriez dû y aller directement, ce n'est pas … Travis, qu'est-ce que tu fais ?

Je m'étais levé d'un bond, tremblant, le poing serré sur le mot de Perséphone. Trop de choses se bousculait dans ma tête pour que j'aie les idées claires, et le sang battait si fort à mes tempes que je n'entendais plus que ça. Ce fut à peine si je m'entendis lâcher :

-Je vais la chercher.

Il eut alors un long silence, un silence pendant lesquels résonnèrent les mots que j'avais prononcé telle une terrible sentence. Tous me fixèrent, les yeux écarquillés et la bouche légèrement entrouverte. Puis le silence éclata dans une tempête de protestation :

-Travis, enfin ! s'étonna Pollux, ouvertement déconcerté.

-Non mais tu es fou ?! m'admonesta Katie.

-Tu ne sais même pas où elle est, ni comment la rejoindre, enchérit Chelsea avec fatalisme. Travis, ça ne sert à rien, elle est même peut-être …

Le mot ne parut pas vouloir franchir ses lèvres et il me porta un coup au cœur. Mais je me raccrochai désespérément à ce que j'avais laissé échapper Nico dans un filet de voix avant de s'endormir : « il est encore temps ». Le fils de la mort l'aurait senti si Dylan était descendue aux Enfers. Je rouvris mon poing et défroissai le papier qui contenait mon unique indice. Ça restait vague, mais ça l'était infiniment moins que ce à quoi j'avais eu accès jusque là … Connor se pencha pour lire par dessus mon épaule.

-Shadow Mountain … C'est à côté de Grand Lake …

-Je vois parfaitement où c'est.

Katie me jeta un regard circonspect.

-Et tu veux y aller ?

-Mais enfin ça ne va pas la tête ? se récria Alice. Après ce qu'elle t'a fait ?

-Toi tu n'as rien à dire ! protesta vertement Camille. Elle est descendue aux Enfers pour nous aider à te sauver, alors que ce n'était pas son combat !

-Alors ça pardonne tout ?

-Ce n'est pas ce que je dis ! Je dis juste que …

Je n'attendis pas la fin de la phrase de Camille pour faire volte-face et m'éloigner en direction de la porte. Les jumelles continuèrent de s'égosiller dans le salon, devant un Will qui tentait de les faire taire pour ne pas troubler le sommeil de Nico, et au final seuls Connor, Chelsea et Pollux me suivirent. J'eus le temps de préparer un sac avec une petite bouteille de nectar et des vivres avant que la fille d'Apollon n'agrippe ma manche pour me faire ralentir.

-En un sens Alice a raison, Travis. Tu ne lui dois rien, tu n'es pas obligé d'y aller, Perséphone est mauvaise de compter sur toi …

-Alors quoi ? m'exaspérai-je en remontant la fermeture éclaire de mon manteau. Je la laisse crever au bord du lac ?

La lèvre inférieure de Chelsea trembla et elle porta son poing au creux de sa gorge. Ses yeux étaient troublés, parcourus de milles émotions différentes qui semblaient la paralyser totalement. Je comprenais son état, mais moi cela me mettait sur générateur. Si je ne faisais rien, j'allais devenir fou. Mais j'avais besoin d'un dernier avis, un ultime aval avant de m'élancer dehors, dans le froid et l'inconnu. Je plantai un regard désespéré dans celui de mon frère, espérant de toutes mes forces qu'ils comprenaient et qu'il ne serait pas assez idiot pour m'en empêcher. Connor resta longuement muet. Il était le seul à ne pas s'être prononcé, à être resté silencieux quand tout le monde vitupérait. L'un des seuls à garder son calme. Je réussis à lire quelques petites choses dans ses prunelles et dans la crispation de ses traits – qu'il lui en voulait pour moi, qu'il comprenait, qu'il avait peur pour moi. Son silence s'éternisait tant que Pollux fut forcé de dire :

-Connor … enfin, tu ne peux pas le laisser …

Un léger sourire retroussa les lèvres de mon frère et mon cœur bondit dans ma poitrine. L'étincelle dans les yeux de Connor, je la connaissais si bien qu'elle était une partie de moi. Evidemment qu'il ne m'abandonnerait pas.

-Ah ouais ? On parie ? Attention ! ajouta-t-il à mon adresse, voyant qu'un large sourire avait fendu mon visage. J'ai des conditions ! Je viens, et pas de folies ! Katie ! cria-t-il ensuite. Les clefs de ton van !

-QUOI ?!

La fille de Déméter émergea du salon, proprement scandalisée. Visiblement, elle ne paraissait pas le moins du monde disposée à nous laisser son van et nous le fit vertement comprendre en brandissant un index menaçant sous mon nez.

-C'est absolument hors de question ! La dernière fois que je t'ai prêté quelque chose Alatir, c'était mon lecteur MP3 et tu as trouvé le moyen de le bousiller !

-Je ferais attention, promis. Sur le Styx.

-En allant castagner contre les oiseaux de Stymphale ? Tu auras beau me jurer tout ce que tu veux, ça va ruiner mon van ! Non, hors de question, débrouille-toi !

-De toute manière il est HS, nous avoua Pollux. Il a refusé de démarrer quand j'ai voulu aller à l'épicerie tout à l'heure …

Le visage de Katie et Connor se décomposèrent totalement. Le van de la jeune fille était notre unique moyen de locomotion. Fort heureusement, l'adrénaline que mon cœur pompait dans mes veines me donnait l'énergie de rebondir assez rapidement, et un plan de secourt assez foireux se dessina dans mon esprit au moment où Katie se jetait sur son petit-ami, hors d'elle.

-Comment ça mon van est HS ?!

-Oui, c'est vrai que c'est l'important, ironisa Connor. Bon, il va falloir …

-Ça va aller, affirmai-je avec bien plus de conviction que je n'en ressentais réellement, avant de poser une main sur son épaule. Il va falloir que tu restes, Bouton d'Or est bien trop fatiguée.

-Bouton d'Or, mais de quoi tu … ? Oh, oh non ! Travis, ici !

Mais je m'étais déjà précipité dehors. Le soleil avait lentement entamé son déclin et éclairait les monts escarpés des Rocheuses, et des nuages menaçaient de poindre leur nez par delà les pics. Maximus était resté devant la ferme, ses sabots marquant la neige glacée avec une sorte d'impatience, mais Bouton d'Or paraissait s'être trainée jusque son boxe, épuisée. Je sortis la pomme que j'avais empoché pour la donner au cheval, qui en arracha une partie d'un coup brusque de mâchoire. Je lui flattai l'encolure.

-Prends des forces mon grand. Je vais te solliciter.

-Ça je ne suis pas d'accord ! me prévint Connor en me rejoignant, suivi de Chelsea. Travis, Shadow Mountain c'est à plus d'une heure en voiture, alors à cheval …

-Ce sera toujours mieux qu'à pied.

-Travis c'est de la folie, renchérit Chelsea avec un sanglot dans la voix. Si les oiseaux sont encore là …

Je fouillai les affaires et sortis l'enceinte portable de Katie que j'avais eu le temps de voler dans la cuisine. Le grognement que Connor poussa sonnait comme une résignation.

-De la musique dissonnante. C'est comme ça que Percy et Annabeth avaient fait … C'est pas idiot.

-Je le sais, répondis-je en rangeant l'enceinte. Je suis peut-être inconscient, mais pas complétement idiot.

Là dessus, je mis le pied à l'étrier et m'élevai sur Maximus. Je n'avais pas pris le temps de m'équiper correctement, mais je n'avais pas le temps et j'avais la main assez sûre en équitation pour que cela ne m'handicape pas. L'étalon piaffa en devinant qu'il partait en balade et ses sabots martelèrent le sol avec impatience. Connor me fixait, entre angoisse et colère, mais finit par s'éloigner d'un pas raide, comme résigné.

-Je n'approuve pas, répéta-t-il en désespoir de cause.

J'eus un triste sourire. Je n'étais pas sûr d'approuver non plus – c'était complétement irréfléchi, inconscient. Mais j'étais descendu aux Enfers pour sauver ma sœur. Je pouvais bien faire une chevauchée folle pour sauver la fille que j'aimais.

-Tu avais dis ça aussi pour la fac, lui rappelai-je avec l'ombre de ma malice. Et pourtant j'ai eu raison ?

Sans lui laisser le temps de répondre, ni même observer sa réaction, je fis faire demi-tour à Maximus et l'élançai au galop. Avec un hennissement de jouissance, l'étalon s'en donna à cœur joie. Le vent glaciale fouetta mon visage et chassa la tempête qui faisait rage dans mon esprit depuis que j'avais fait ce rêve dans le grenier, jetant un éclairage cru sur les dernières décisions que je venais de prendre.

J'avais conscience de l'absurdité de la chose. Mais j'avais conscience aussi de mon cœur qui cognait dans ma poitrine et ne faisait qu'un cri vers Dylan. Peu importait ce qu'elle avait bien pu faire, qu'elle ait choisi Clopin plutôt que moi, la route plutôt que ces terres ancestrales. Ça ne méritait pas que je laisse. Ça ne méritait pas que je l'abandonne. Les ailes qui battaient en moi depuis des semaines, prisonnières de mon aveuglement, prirent enfin leur plein envol, s'échappèrent de ma cage thoracique avec un cri de triomphe et s'envolèrent, m'entrainant dans leur folie.